‹ Du délire des sensationsChapitre 21 sur 70 · DE L HALLUCINATION CONSIDEREE DANS SES RAPPORTS ANATOMIQUES · texte numérisé non relu

DE L HALLUCINATION CONSIDEREE DANS SES RAPPORTS ANATOMIQUES

Les auteurs ne sont point d'accord à Tégard de ce problème. Leurs opinions peuvent se diviser en trois catégories. La première de ces catégories place le siège de l'hallucination dans la portion périphérique du système nerveux cérébro-spinal ; la seconde, dans la portion centrale ; la troisième, tantôt dans Tune et tantôt dans Fautre.

CATEGORIE QUI LOCALISE L HALLUCINATION DANS LA PORTION PÉRIPHÉRIQUE DU SYSTEME NERVEUX.

l'» Félix Plater appelle hallucination la fausse perception qui provient du vice des organes externes, et il comprend sous le nom vague de délire, celle dont le principe est dans le cerveau lui-même. Pour lui, Thallucination n'est jamais un dérangement réel de l'esprit, tandis que le délire est toujours une folie (1).

2" Sauvages ne fait presque que commenter l'opinion de Plater. Il met au nombre des hallucinations, non seulement la berlue et le tintouin, mais encore le vertige, la diplopie, l'hypochondrie et le somnambulisme. A travers tout ce chaos, il fait cependant des réflexions très-judicieuses : « Il

(l) Prax. medic.^ Bas. 1625, in -4% p. 52-

30 DU DÉLlllE DES SENSATIONS.

est, dit-il, infiniment plus facile de corriger les erreurs qui naissent du vice des organes externes que celles qui naissent de celui du cerveau. Lorsque le cerveau est lésé, Tâme en est plus affectée que lorsque c'est un organe moins essentiel à la vie, l'œil par exemple. L'attention qu'elle y donne l'empêche de faire ce qui est nécessaire pour dissiper l'erreur, quand les hallucinations sont passagères. Un homme qui a un vertige craint dans le premier instant , mais il reconnaît son erreur le moment d'après, au lieu qu'un fou ne la reconnaît pas (1). »

3° Darwin admet l'opinion des deux auteurs précédents, et il cherche, ce que ceux-ci n'avaient pas tenté, à démontrer sa valeur. Toutefois, il est bien plus exclusif. L'école matérialiste dont il est un des adeptes, le force presque à refuser au cerveau la part principale dans l'acte des perceptions vraies ou fausses. Aussi Plater et Sauvages sont-ils bien moins éloignés de la vérité que lui. Leur erreur à ce sujet gît plutôt dans les mots que dans les choses.

Mais revenons à Darwin. Voici, par exemple, comment il essaie de prouver que la fausse perception visuelle a son. siége exclusif dans la rétine î

«« Quand on a regardé, dit-il, longtemps et attentivement un objet lumineux, par exemple, au soleil couchant, et qu'ensuite on ferme les yeux ou qu'on détourne la vue, une image qui ressemble par sa forme à l'objet qu'on vient de fixer, reste visible pendant quelques instants. »

« Lorsque dans l'obscurité on se comprime le coin de l'œil, et qu'on tourne le globe du côté opposé, on voit un cercle de couleurs, comme celles de la queue d'un paon •, et lorsqu'on reçoit un coup sur l'œil, on y aperçoit un rayon lumineux, comme l'a vu Newton. »

(1) ISosol, méthod,, Iraduct. de Gouvio»; tom, ?, p. 45.

HALLUCINATION DAINS SES RArPORTS ArSATOiMlQLLS. 31

« Placez un morceau de soie rouge, d'environ un pouce de diamètre, sur une feuille de papier blanc, au grand jour, regardez le flrmament sans relâche, à la distance d'un pied et demi, pendant une minute ; alors, fermant les yeux, couvrez'-les avec les mains, vous verrez un spectre vert de la même forme que le morceau de soie rouge : quelques instants après, ce spectre disparaîtra, puis reparaîtra aussitôt, et cela tour à tour, jusqu'à trois ou quatre fois, si l'expérience est bien faite, jusqu'à ce que enfin il s'évanouisse complètement (1). »

De tous ces faits, Darwin conclut qu'il peut exister dans la rétine des fibres musculaires moins déliées que celles des muscles locomoteurs des animalcules microscopiques, et que ces actions musculaires peuvent constituer la sensation de la lumière et des couleurs, comme de leurs répétitions volontaires en l'absence de l'objet peut dépendre la mémoire (2).

Pour corroborer cette assertion, il ajoute :

« Lorsqu'un organe du sentiment est totalement détruit , les idées que cet organe recevait paraissent périr avec lui de même que la faculté de perception. Un homme sexagénaire étant devenu absolument sourd depuis près de trente ans , il m'assura que, dans ses rêves, il ne croyait jamais entendre quelqu'un lui parler; mais qu'il s'imaginait qu'on lui parlait par signes ou par écrit (3). »

Cet auteur prétend aussi avoir connu deux aveugles qui, à partir de l'époque de leur cécité, ne se rappelaient pas d'avoir eu dans leurs songes la perception d'aucun objet visible.

(1) ZooTiomie, traduct. franc., tom., 2, p. 394.

(2) Ibid.y lom.f l,p. 12.

(3) lbid,y tom. 1, p. 34.

^'*> m DÉLIRE DES SEJNSATlOiNS.

Mais il y aurait beaucoup à dire contre tout cela, surtout à propos de Pargument tiré des faits pathologiques ; car savez-vous à quelle conséquence logique cet argument conduit? A penser que ce qu'il suppose devoir exister dans les rôves doit exister aussi à l'état de veille, c'est-à-dire à admettre, par exemple, que Tamaurotique perd toute notion de la forme des choses qu'il a vues jadis; qu'il ne se rappelle ni la configuration des individus, ni la sienne propre , déduction tout à fait contraire à l'observation commune.

Darwin a prévu une objection sérieuse, celle qui a trait à la douleur qu'on rapporte à un membre amputé ; mais sa réponse est loin d'être satisfaisante.

« Il suffit, dit-il, pour répondre à cette objection, de faire observer que nos idées de la forme, de l'emplacement et de la solidité des membres sont acquises par les organes du toucher et de la vue , qui résident dans les doigts et dans les yeux. . . Dans ce cas, la douleur ou la sensation qui a primitivement pris naissance dans le pied, et qui s'est propagée en suivant le cours des nerfs jusqu'au centre du sensorium, était en même temps accompagnée d'une idée de la forme et de l'emplacement du membre affecté, que lui a procuré la vue, et d'une idée déterminée par le toucher, de la solidité du même membre. »

« Or, lorsque ces nerfs sont affectés par la suite, en conséquence de quelque accident qui a déterminé dans le moignon un pareil degré de douleur, les idées de la forme, de la solidité du membre amputé reviennent par association , parce qu'elles appartiennent à l'organe de la vue et du tact dans lesquels elles ont primitivement pris naissance (Ij. »

Ce raisonnement déplace la question sans la résoudre. En

(1) Ibid., tom. 1, p. 45-

HALLICLNATION DA.NS SES KAPrOillS A>4T0i>IlQLES. 3o

effet, il ne s'agit point ici d'idées fausses^ mais de fausses perceptions. Or, la physiologie nous apprenant qu'un sens ne peut, dans aucun cas, remplacer un autre sens; que l'œil , par exemple, ne peut pas plus être impressionné par les ondes sonores que Toreille par les ondes lumineuses, il est irrationnel de dire que c'est le sens de la vue et celui du tact qui produisent les perceptions que les amputés rapportent à leur membre absent.

Du reste, voici des faits qui prouvent sans réplique combien Darwin s'est trompé en mettant les hallucinations sous la dépendance exclusive du bout externe ou d'épanouissement des nerfs sensoriaux ou de sensibilité spéciale.

Marcel Donat raconte qu'une femme, appartenant à une famille de distinction, futafïectée, à la suite de plusieurs inflammations et autres maladies des yeux, d'un état complet de cécité. Il y avait déjà trois ans que la malade était ainsi , lorsqu'un soir, pendant le mois de janvier, au soleil couchant , elle dit apercevoir une grande clarté, en demandant si cet astre était encore à l'horizon. On fît fermer les volets , afin de se convaincre que les dernières lueurs du crépuscule ne pouvaient point arriver jusqu'à elle, et toujours, malgré l'obscurité la plus profonde, la malade continuait de voir une masse de lumières; elle disait même distinguer les ombres des objets extérieurs (1).

« J'ai donné des soins , dit Esquirol , à un ancien négociant qui , après une vie active , fut frappé de goutte sereine vers l'âge de quarante et un ans. Quelques années après, il devint maniaque; il était très agité, parlait à haute voix avec des personnes qu'il croyait entendre , et voyait les choses les plus singulières (2) ».

(1) Ilist. médic. mir.y Francf., 1513^ lib. ii, cap. 1, p. 199.

(2) Malad. mcnt.^ loin. 1, p. 195.

34 bu DÉLlllE DES SEiNSATJorsS,

« J'ai conservé, dit M. Calmeil, un volumineux recueil de poésies latines et françaises composées par un ecclésiastique depuis longtemps privé de rouïe , qui se figurait écrire sous la dictée de l'archange Saint-Michel. » Le même au-» teur ajoute :

« Un médecin habitué à faire la conversation avec des êtres invisibles , devint sujet à des accès de surdité pendant lesquels il continuait à interroger, à répondre, à rire aux éclats des choses plaisantes qui frappaient son oreille (1). »

Nous pourrions encore augmenter le nombre de ces faits : il n'est pas de psychiatre qui n'en ait vus. Pour notre compte, nous en possédons plusieurs , entre autres le cas d'un individu âgé de soixante-dix ans , sourd depuis un grand nombre d'années , qui , depuis un accès de manie dont la date remonte au commencement de ce siècle, entend sans cesse des voix de malfaiteurs, lesquelles semblent venir du haut de sa cheminée.

A la Salpétrière, dans le service de M. Falret, il existe en ce moment deux femmes frappées de surdité au degré le plus extrême , et qui, malgré cela , se disent en butte aux injures grossières de personnages invisibles.

Il y a plus : des hallucinations peuvent exister là où , après la mort , l'anatomie pathologique révèle une désorganisation complète dans une partie ou l'ensemble du trajet d'un nerf sensorial.

« Il y avait à la Salpétrière , en 1816 , dit Esquirol, une juive âgée de trente-huit ans. Elle était aveugle et maniaque ; néanmoins elle voyait les choses les plus étranges. Elle est morte subitement. J'ai trouvé les nerfs optiques atro-

(1) Article Hallucinat» du Dictionn. de médec, eu 30 vol.

IIALLLCLNATION DA.^S SES 11 APPORTS ANATOMIQtES. 35

phiés depuis leur entrecroisement jusqu'à leur entrée dans le globe de l'œil (1). »

Ailleurs , le même auteur parle d'un autre maniaque aveugle qui avait des hallucinations de la vue etde l'ouïe, et à l'autopsieduquelil trouva lesnerfsoptiquesgrisâtres, aplatis, atrophiés, consistants. Cette couleur et cette consistance se poursuivaient jusqu'à leur implantation dans les couches optiques, et celles-ci incisées n'avaientrien de remarquable (2) .

u J'ai constaté par l'autopsie , dit M. Calmeil , l'atrophie des deux nerfs optiques sur un aliéné qui voyait à sa droite, auprès du mur de sa cellule , des dames charmantes (5). » "

M. Foville dit lui-même avoir rencontré, chez une aliénée tourmentée par des hallucinations de la vue, les nerfs optiques demi-transparents dans la plus grande partie de leur épaisseur, depuis la portion crânienne de ces nerfs jusqu'à celle contenue dans l'orbite (4).

Dans tous ces faits, comme on voit, l'hallucination né peut pas se rattacher à l'exercice d'une surface sensoriale, puisque cette surface ne fonctionne plus, puisqu'elle est plus ou moins désorganisée.

4" M. Poujol est porté à croire que les hallucinations ont leur siège dans la cinquième paire, et surtout que les fausses hallucinations de la vue dépendent d'une très-grande susceptibilité de la branche ophthalmique (5).

Il arrive à cette conséquence en raisonnant par voie d'exclusion. Selon lui, puisque les hallucinations delà vue et de l'ouïe persistent malgré l'inertie et la destruction des nerfs

(1) Ouvr, cit., tom. 1, p. 196.

(2) Ibid. p. 188.

(3) Ibid.

(4) Dict. de médec. cl de chir. prdt.y arlic. AUéiialioii ment^

(5) R(i\>ao mcdic.^ aiiiici.' 1828, u" de dcccmbrc, p. 199.

36 DU DÉLlllt: DES StiNSATlOiNS.

spéciaux de ces deux sensations, et puisque ,d'un autre côté, elles se manifestent chez des individus sains d'esprit, conséquemment dont la portion encéphalique affectée aux facultés intellectuelles jouit de toute son intégrité, il s'ensuit que leur siège doit être placé dans la cinquième paire , qui, d'après les expériences de M. Magendie , paraît remplir dans réconomie des fonctions si étendues, si diverses et si complexes.

Mais le nerf tri-jumeau est loin de jouer aujourd'hui le rôle que lui avait assigné naguère le professeur du collège de France. En effet, les auteurs qui ont écrit le plus récemment, tant en Allemagne qu'en France, sur l'anatomie et la physiologie du système nerveux, MM. Mûller (1), Valentin (2), Longet (3), ont prouvé, contrairement à l'opinion de M. Magendie, par des faits nombreux et incontestables tirés soit de la physiologie expérimentale relative aux animaux et à l'homme, soit de Tanatomie comparée, de la pathologie et de l'anatomie pathologique, que le nerf dont il s'agit n'entre jamais pour rien dans les actes de la vision, de l'audition et de l'olfaction.

Quant à la part que ce nerf aurait , toujours d'après M. Magendie, dans le phénomène de la gustation, leur opposition, il est vrai, n'a plus la môme unanimité.

Mais quoi qu'en disent MM. IMiiller (4) et Longet (5), qui attribuent au rameau lingual de la troisième branche du tri-

(1) PhjsioL du sj^st. nerv.y traduct. de M. Jourdan, tom. 1, p. 297-99.

(2) Traité de nèvrol. dans VEnc^clopéd. anatom,y traduct. de M. Jonrdan, tom, 4. p. 271, 421.

(3) Analom. etphysiol, du sjsl. nerv.^ tom. 2, p. 39-47-49.

(4) Oui^r. cit,, iom. 1, p. 300-301.

(6) Oiii^r. cit. , toiiif 2, p. 173.

HALLUCINATION DANS SES RAPPORTS AN ATOMIQrES. 37

jumeau la sensation des saveurs, sinon dans toute l'étendue de la langue, du moins à sa pointe, les expériences de MM. Panizza (1) et Valentin (2), qui regardent le glossopharyngien comme présidant d'une manière exclusive à la sensation dont il s'agit, sont bien plus nombreuses et bien plus décisives.

Or, puisqu'il en est ainsi, puisque, à l'exception des filets de sa grande racine chargés de la sensibilité tactile de la face, c'est-à-dire de la conjonctive, de la peau du front, d'une grande partie de l'oreille et des tempes, des paupières, de la joue et des lèvres, de la membrane muqueuse du nez, de celle d'une grande partie de la bouche, d'une partie de la région supérieure du pharynx et de la surface de la langue, des dents et des gencives; puisque, disons-nous, à l'exception de la sensibilité spéciale qu'il fournit à ces organes, le nerf tri-jumeau ou de la cinquième paire n'est jamais sensorial,ne préside en aucune façon aux sensations vraies , il s'ensuit qu'il est antiphysiologique d'admettre avec M. Poujol qu'il puisse être le siège de toutes les sensations fausses. La proposition de cet auteur n'est rationnelle qu'à l'égard d'un très petit nombre d'hallucinations, celles qui se rapportent à la sensibilité gustative du bout de la langue, en partageant l'opinion de MM. Mûller et Longet, et à la sensibilité tactile des téguments externes et des muqueuses de la face.

60 M. Foville, tout en faisant partie de la catégorie des auteurs qui localisent les fausses perceptions dans les cordons nerveux périphériques, se rapproche cependant de la classe de ceux qui les placent dans le centre encéphalique. Pour lui, c'est au sein des portions intermédiaires aux or-

(1) Richerch. speriment. soprai nerviy Pavie, 1834

(2) De fiinct. norvor., Berne, 1839, p. 39 et 116.

ganesdessensetau foyer de perception qu'il faut en chercher le siège ; en d'autres termes, les hallucinationssont liées à Taltération des parties de Tencéphale auxquelles aboutissent les nerfs de sensation. S'il a trouvé dans quelques cas une lésion des nerfs chargés de conduire les impressions, dans une foule d'autres, il lui a été impossible , malgré les recherches les plus suivies et les plus attentives , de surprendre dans ces nerfs les moindres vestiges d'altération (1).

Cette opinion de M. Foville est devenue plus explicite et plus positive depuis des études anatomiques toutes récentes qu'il a faites sur le cervelet, et surtout en raison de la continuité qu'il prétend avoir découverte entre cette portion de l'encéphale et les deux nerfs qui se détachent de son pédoncule.

« L'inspection post mortem du cervelet, dit-il, chez les aliénés, m'a permis de constater un assez grand nombre de fois, depuis deux ans, un état pathologique de cet organe, consistant en adhérences intimes de sa couche corticale avec les parties correspondantes de la pie-mère et de l'arachnoïde. Cet état pathologique est surtout fréquent chez les hallucinés. C'est quelquefois la seule altération qu'on rencontre dans l'encéphale de ceux dont le délire avait pour base unique des hallucinations. »

« J'ajouterai que, dans bien des cas, la maladie du cervelet à laquelle je fais allusion a succédé à l'altération préalable des parties périphériques des nerfs auditif et tri-jumeau.

«t Dans des cas de ce genre, la maladie du cervelet pour* rait être comparée, par rapport à sa cause première, à la maladie d'un ganglion lymphatique déterminée par la phlegmasie de quelqu'un des vaisseaux qui se rendent à ce ganglion. »

(1) Dict. de médec. et de chir,^ artîc. Aliénât, ment.

Page 1