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CHAPITRE SEPTIEME

ANALYSE ET THEORIE DE l'iLLUSION SENSORIALE, Î

L'homme est en butte à plusieurs genres d'illusions sensoriales. Ainsi, par exemple, un même individu peut simuler parfaitement la voix de diverses personnes conversant à des distances plus ou moins considérables. Un géant de vingt-quatre décimètres vu à la distance de quatre mètres ne paraîtrait pas plus grand qu'un nain de six décimètres vu à la distance d'un mètre. Le marbre semble plus froid que le bois et la plupart des autres corps, quoique des thermomètres appliqués à ces divers objets, sous l'influence d'un milieu commun, témoignent du même degré de température. Mais les erreurs des sens dont je vais m'occuper difîèrent essentiellement de l'ordre de celle-ci ; elles ne sont point du ressort des physiciens^ elles n'ont rien de commun avec les lois qui régissent l'acoustique, l'optique, les effets du calorique, etc., ou du moins ces lois n'y jouent qu'un rôle purement passif et secondaire. D'ailleurs les illusions du premier genre sont des actes physiologiques, des résultats naturels et nécessaires du mode d'exercice des appareils sensoriaux ; tandis que celles du second sont des phénomènes anormaux, des efl'ets qui traduisent toujours un désordre, une irrégularité dans les fonctions de l'organisme.

Les illusions des sens du dernier ordre, que j'appellerai suhjectiv€s\iO\ir les distinguer des autres, qu'on pourrait nom-

mer objectives^ ont été pendant longtemps confondues avec les hallucinations. Esquirol est le premier auteur qui ait cherché à en opérer la séparation.

Avoir d'un corps extérieur une perception autre que celle qui est propre à la majorité des hommes, les sens demeurant dans leur intégrité ; ou bien percevoir un objet qui n'existe pas dans la nature ambiante, ou qui n'impressionne pas actuellement les surfaces sensoriales , celles-ci se trouvant altérées, voilà deux modes dont le psychiatre en questionne fait qu'un seul phénomène, qu'il appelle illusions des sens.

Cette définition a été attaquée. On a tenté de réunir ce que Esquirol croyait devoir ne pas confondre. Selon M. Aubanel (1), les illusions des sens et les hallucinations sont des phénomènes identiques: 1" parce que dans l'un comme dans l'autre cas il existe un délire dont le résultat est une fausse perception; 2° parce que ces actes se trouvent très-souvent unis , qu'ils se succèdent, se remplacent, se combinent de mille manières-, 3« parce que leur nature intime est la même, mais rien ne justifie cette opinion.

Un effet quelconque, produit par une cause donnée, est en tout semble à un second effet produit par une autre cause, dans le cas seulement où celle-ci se classe dans le même ordre, agit de la même manière, obéit aux mêmes conditions, s'environne des mêmes circonstances que la première. Or, l'illusion diffère de l'hallucination par un point tranché, puisque dans l'une l'objet de l'erreur tombe actuellement sous les sens, mais se trouve vicieusement perçu j tandis que dans l'autre, ou cet objet est purement fantastique, ou s'il est réel, il n'est point à la portée des surfaces sensoriales, conséquemment, il est pour elles comme s'il n'existait pas.

(1) Essai sur les hallucinat.y ihh&e de la Faculté de Paris, année 1839, n*^ 343, p. 6.

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D'ailleurs, en admettant comme démontrée l'identité de ces deux phénomènes, il est impossible de ne pas s'apercevoir qu'ils ne jouissent point de la môme énergie, qu'ils ne possèdent pas la même intensité. En effet, l'activité anormale de l'esprit est moins grande dans le premier cas que dans le second, puisque, dans l'un, la trame de la fausse perception est déjà formée en quelque sorte, préexiste au sein du monde ambiant, tandis que, dans l'autre, la fausse perception est engendrée de toutes pièces, créée de rien au sein de l'âme.

Ensuite, de ce que deux symptômes peuvent avoir lieu conjointement chez le même individu ; de ce qu'ils peuvent s'y mélanger, s'y succéder l'un à l'autre, il ne dérive nullement que leur essence soit identique; c'est tout au plus si l'on peut être fondé à croire qu'elle soit analogue.

Enfin, quant à la similitude de nature intime j c'est une assertion dont M. Aubanel, non plus que tout autre, serait bien embarrassé de fournir la preuve.

Jecroisdonc, contrairement à M. Aubanel, qu'il est juste de ne pas confondre Tillusion avec l'hallucination. Au point de vue du pronostic, comme à celui du traitement, cette distinction est éminemment utile. Tous les psychiatres savent que le premier de ces symptômes est moins grave et plus facile à combattre que le second.

Dans tout cela, comme on voit; il ne s'agit que de l'un des deux modes d'illusions sensoriales établis par Esquirol. Il nous reste à parler de l'autre, c'est-à-dire de la fausse perception sans objet extérieur, qui se lie à une altération des organes^ensoriaux.

Esquirol ne s'est point suffisamment expliqué sur ce qu'il entend, dans ce cas, par le mot d'altération des organes sensoriaux. Veut-il parler d'un désordre anatomique ou d'un trouble purement fonctionnel? On l'ignore lia

bien spécifié la lésion matérielle des nerfs de transmission (1), sans rien dire des désordres qui peuvent avoir lieu, non plus dans le tissu nerveux, mais dans les autres éléments anatomiques de ces appareils. Et pourtant là était le moyen de trancher lies difficultés dont cette question est hérissée.

Le second mode d'illusions sensoriales doit-il rester uni au premier, comme le prétend Esquirol, ou bien cet auteur ne l'aurait-il pas confondu à tort avec d'autres phénomènes plus ou moins analogues ? Voilà le problème qui va maintenant m'occuper.

Les pathologistes trouvent dans des altérations de nature très-diverse la cause prochaine des perceptions vicieuses qui caractérisent la myodésopsie ou berlue. Les symptômes connus sous les noms de mouches volantes, de taches noireSy de> lignes serpentantes , de globules lumineux , de colliers , de perles , etc. , sont dus , suivant Boërhaave , à la dilatation variqueuse ou anévrysmatique des petits vaisseaux de la rétine 5 selon Andréa et Gôdekenn, à des opacités partielles et légères du cristaUin , prodromes de la cataracte ; d'après Demours (2) , à Topacité de la cornée transparente , à la vascularisation de l'iris , ou à des corpuscules, encore peu connus , voltigeant dans l'humeur de Morgagni ; suivant M. Parfait Landrau (3), à des corpuscules semblables voltigeant dans le corps vitré ; enfin, selon Ware, à la compression de la rétine près de l'axe de la vision, par un dépôt de lymphe plastique , à la suite d'un travail inflammatoire , ou par le développement anormal des villosités de la choroïde.

Sans doute, si toutefois l'existence de ces lésions maté-

(1) Malad. ment.^ lome i, p. 204-

(2) Malad, des jeux, lom, i, p. 228; — lom» 11, p» 256; — ^ lom. in, page 421.

(3) Heime Médic^^ année 1828, tome iv, p. 206^

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rielles , notamment celle des désordres dont parlent Boërhaave et Ware , est démontrée , ce qu^il est difficile d'admettre, car ces deux auteurs ne citent aucun fait particulier à l'appui de leurs assertions ; sans doute , dis-je , on peut trouver la raison d'une foule de cas de berlue. En effet, toutes ces lésions, soit des humeurs, soit des membranes externes ou intérieures de l'œil , ayant pour siège le champ de la vision , sont des corps appréciables pour la plupart , constituent des objets matériels qui , quoique internes , quoique faisant partie de l'organisme , impressionnent la rétine aussi bien que le feraient des corps ambiants. Or, puisque ces objets internes déterminent une impression vicieuse , puisqu'on croit à leur existence dans le monde ambiant , dans la nature extérieure au corps de l'homme et surtout puisqu'on les prend pour d'autres objets, les perceptions fausses dues à leur influence rentrent évidemment dans la classe des illusions subjectives de la vue.

Mais si la compression de la rétine par les villosités de la choroïde , si la lymphe plastique répandue entre les lames de la cornée , si les vaisseaux dilatés de l'iris , qui s'avancent dans le champ de la vision ; si la coagulation de l'humeur renfermée dans le cristaUin peuvent expliquer la formation des fausses images fixes; et si, d'une autre part, les corpuscules voltigeant au sein du corps vitré ou de l'humeur de Morgagni peuvent passer avec raison pour la cause prochaine des fausses images mobiles, il est d'autres représentations fausses de la vue, se liant à une lésion de ce sens , qui échappent à toute explication de ce genre.

J'ai dit ailleurs qu'une femme de cinquante ans , dont l'observation a été recueillie par Marcel Donat, voyait sans cesse, depuis une maladie grave , des araignées , des spectres et des tombeaux passer devant son œil gauche , quand elle l'ouvrait, l'œil droit étant fermée tandis que la vision

n'avait plus rien d'étrange quand elle ouvrait l'œil droit en fermant le gauche , quoiqu'il n'y eût dans les deux yeux ni taches à la cornée, ni dilatation de la pupille , ni altération dans les humeurs et les tuniques.

Il est bien évident, dans ce cas, que la fausse perception visuelle n'avait point sa source première dans une modification du centre de perception ; que , sans ôlre enfantée positivement dans la rétine gauche, elle avait pourtant son point de départ au sein de cette membrane.

Peut-on dire , avec Travers , que les berlues de ce genre sont dues à une insensibilité partielle de l'épanouissement du nerf optique ? Mais comment croire que la paralysie de certaines fibres de la rétine puisse donner naissance à de fausses images qui , pour la plupart , jouissent de la plus grande mobilité, qui s'évanouissent presque aussitôt qu'elles se manifestent , qui , loin de revêtir une seule forme , en prennent le plus ordinairement un très-grand nombre I

D'ailleurs, il y a de fausses images qui ont évidemment leur point de départ dans un trouble local du sens de la vue, et qui cependant peuvent se manifester sans le concours delà lumière. Tout le monde sait qu'en se comprimant le coin de l'œil, la paupière étant abaissée, et malgré l'obscurité la plus profonde, on aperçoit des globes, des cercles brillants. Or, qu'est-ce qu'une perception qui peut se manifester indépendamment du concours de son excitant spécial, si ce n'est pas une hallucination?

Esquirol a donc eu raison d'établir deux modes d'illusions sensoriales ; mais il s'est mépris en confondant sous la môme dénomination toutes les perceptions vicieuses qui se lient d'une manière quelconque à un désordre des surfaces sensitives. Parmi ces perceptions vicieuses, il en est qui se rapprochent beaucoup plus des hallucinations que des illusions, et conséquemment qui méritent d'être assi-

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milées plutôt aux premières qu'aux secondes. Seulement les phénomènes dont il s'agit sont des hallucinations d'une espèce particulière. Elles sont bien engendrées comme les autres au sein du centre de perception 5 mais, au lieu de résider là, leur point de départ gît dans un trouble des épanouissements sensoriaux. Aussi les ai-je appelées hallucinations sensoriales pour les distinguer des hallucinations encéphaliques.

L'ouïe offre, ainsi que la vue, deux espèces d'illusions subjectives : l'une qui est indépendante de tout désordre matériel dans l'oreille ou dans son voisinage ; l'autre, au contraire, dont l'explication ne peut se passer du concours des lois de la physique animale.

Les illusions de la seconde espèce tiennent à plusieurs causes qu'il importe de signaler.

10 On sait que l'une des principales fonctions de la trompe gutturale ou d'Eustachi, c'est de mettre l'air contenu dans la caisse du tympan en équilibre avec l'air extérieur, sans quoi il résulterait des troubles de l'ouïe à chaque changement de température.

Or, si d'une manière quelconque l'air de la cavité du tympan vient à se dilater, il surmonte la pression exercée par l'air atmosphérique, et s'échappe de la trompe gutturale en produisant un sifflement qui résonne dans l'oreille comme celui de la glotte labiale retentit dans la bouche.

D'une autre part, si l'air de la cavité du tympan est raréfié, l'extrémité pharyngienne de la trompe s'ouvre par la pression de l'air atmosphérique, et cet air s'insinue dans la caisse avec un sifflement semblable à celui que l'air dilaté de la caisse avait produit en s'échappant au dehors.

Presque tous les tintements et les bourdonnements d'oreilles passagers sont dus à cette cause.

T Sauveur a démontré que deux tuyaux d'orgues à

l'unisson, rendant un son faible, et dont on diminue les vibrations de Tun de li20 et celles de l'autre de 1[25, en bouchant l'extrémité ou en appliquant la main sur les parois, Sauveur, dis-je, a démontré que ces deux tuyaux font entendre un autre son plus fort, qu'il appelle 6«i^emen^, et qui, quoique intermittent, offre assez de fréquence par chaque seconde pour paraître continu.

D'après ce célèbre physicien, la chaîne des osselets de Touïe et les parois du conduit auditif externe sont tout à fait semblables sous ce rapport aux deux tuyaux d'orgues en question; leur vibration est, dans le jour et durant l'état de veille, continuelle et constamment à l'unisson, phénomène qui échappe à la perception ordinaire, par le fait de l'habitude. Mais si l'unisson vient à être rompu, si le ton naturel du conduit auditif diminue un peu, celui de la chaîne des osselets restant le même, ou vice versât alors se produit le battement sonore dont il s'agit.

Or, pour que le ton du conduit auditif diminue, il faut ou que le diamètre de ce canal soit quelque peu rétréci, ou que son extrémité extérieure soit en partie obstruée.

Ainsi s'expliquent les bourdonnements d'oreilles qui se manifestent lorsqu'on bâille, c'est-à-dire lorsque le condyle de la mâchoire presse les parois du conduit auditif; ceux qui surviennent quand on applique la main sur l'oreille, et quand il existe dans cette cavité des épanchements séreux ou sanguins, un amas de cérumen concret, des corps étrangers, etc.

30 II résultedes expériencesde M.Magendie(l), que,pre-* nant un tuyau en gomme élastique et le faisant traverser par un courant de liquide , Ton n'entend aucune espèce de

(1) Foy, Leçons sur les phénom, phjsiq, de la vie^ tome ïj page *17Q,

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vibration sonore , si le liquide n'exerce qu'une pression légère sur les parois du tuyau ; mais que les parois du cylindre élastique éprouvent un frémissement très-sensible à Toreille armée du stéthoscope, si Ton augmente la quantité de liquide, de manière qu'il en pénètre plus dans le tuyau qu'il n'en peut sortir dans un temps donné.

Or , les propriétés physiques des artères sont analogues à celles des tuyaux en caoutchouc, du moins au point de vue de l'élasticité. Donc , en raison du sang qui exerce sur les parois des vaisseaux du labyrinthe un frottement plus considérable qu'à l'état normal, on explique comment il se fait que les pléthoriques et les individus atteints d'hypertrophie du cœur éprouvent si souvent des tintements et des bourdonnements d'oreilles.

4° L'impulsion plus vive du sang dans les carotides et les artères qui en émanent, sous l'influence de l'état fébrile et quand le corps occupe la position horizontale, produit des mouvements ondulatoires que l'oreille prend quelquefois pour d'autres sensations.

« Le matin à mon réveil, et le soir avant de m'endormir, disait une mélancolique à Pinel, les artères de ma tête étant plus vivement agitées, j'entends distinctement, vers le derrière et au sommet de ma tête, une voix (je manque d'autre expression , ou plutôt je sens que celle-là seule est exacte) -, cette voix donc rend des sons franchement articulés, construit des phrases qui présentent toujours un sens rarement obscur. Levée sur mon séant , cette voix cesse de se faire entendre (1). »

Eh bien I contrairement à l'opinion de M. Moreau de Tours, qui range ce fait parmi les cas d'hallucinations (2),

(1) Nosograph,f philos., V édlt. tom. ii, p. 66.

(2) To/. Gazette médic. de Paris ^ année 1841 , p. 644.

I 28 DU DELIRE DES SENSATIOiNS.

je pense qu'il constitue une illusion de Touïe , et pas autre chose.

J'ai déjà dit pourquoi l'impulsion des artères des oreilles, qui n'est pas perçue à l'état normal, devient sensible lorsque le sang est projeté avec plus de violence dans ces vaisseaux. D'une autre part , cette impulsion devient beaucoup plus manifeste dans la position horizontale ; d'abord parce que, étant couché , le sang parcourt deux fois plus d'espace que quand on est debout, conséquemment les carotides communiquent avec une force double leurs vibrations aux canaux osseux placés derrière les oreilles; ensuite parce que, en qualité de corps solides, le traversin et l'oreiller sur lesquels repose la tête, quand on est étendu dans un lit, conduisent mieux les vibrations sonores des carotides que ne le fait l'atmosphère, qui est le plus ordinairement leur unique moyen de transmission lorsqu'on occupe la position verticale.

Or, la mélancolique de Pinel se trouvait dans toutes ces conditions ; car elle parle de l'agitation de ses artères ; et une fois qu'elle se mettait sur son séant, la voix cessait de se faire entendre. Donc cette voix était la métamorphose d'une perception auditive vraie en une perception auditive fausse, c'est-à-dire une illusion subjective dont l'objet , au lieu d'être ambiant, dérivait d'une cause interne.

6" Le choc d'une artère dentaire ossifiée contre les parois de la cavité qui la renferme peut produire un bruit susceptible d'en imposer pour un autre.

Une dame italienne éprouvait dans l'oreille gauche un tintement continuel qui paraissait s'accroître de jour en jour , et qu'elle comparait au bruit d'une sonnette. Devenue mélancolique par le fait de cette incommodité, cette dame se rendit chez un dentiste de Florence, qui eut l'heureuse idée de lui frapper une à une, à l'aide d'un marteau, toutes ses

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dents. Comme le marteau, en tombant sur la canine gauche de la mâchoire supérieure, donnait lieu chaque fois à la sensation de tintement, le dentiste, regardant cette dent comme le siège du mal, crut devoir en opérer l'extraction. Or, silôt celle-ci pratiquée, la dame fut délivrée de l'incommodité qui la tourmentait. La dent fut sciée longitudinalement, et on trouva dans sa cavité intérieure une petite concrétion osseuse suspendue à Tartère nourricière, et toutà-fait semblable au battant d'une sonnette (1).

6^ Sauvages admet avec raison une espèce de tintouin causée par la débilité, mais il en donne une explication tout à fait vicieuse. Selon lui, cette espèce de désordre de l'ouïe est occasionnée par le mouvement rétrograde du sang dans les vaisseaux du labyrinthe. « Comme le cœur, dit-il, agit alors très-faiblement sur ce fluide, celui-ci cède à la contraction élastique des vaisseaux, et reflue vers la partie dans laquelle il trouve le moins de résistance (2). »

M. Poiseuille a pris un vaisseau capillaire dans le mésentère d'une souriS; et, armant son œil d'une forte loupe, il a pu suivre parfaitement le cours des globules sanguins. Venait-il à suspendre l'action du cœur sur le petit vaisseau en oblitérant la cavité de celui-ci par la compression de ses parois, la circulation n'était nullement interrompue, quoiqu'il ne vînt plus de sang du côté du cœur.

Or, puisqu'il en est ainsi, puisque le tissu artériel, en vertu de son élasticité propre, revient sur lui-même et continue à pousser régulièrement le sang dans les vaisseaux, bien que ceux-ci ne soient plus soumis à l'impulsion du cœur, à plus forte raison dans l'anémie et dans la chlorose,

(1) \oy,Observ. médic, Napol., i" déccmb. 1833.

(2) Loc» cit., tome vii^ p. 144.

Ji 30 DU DÉLIRE DES SENSATIONS.

OÙ les battements du cœur ne sont que faibles, le sang ne peut pas circuler d'une manière rétrograde.

Comment expliquer alors le bourdonnement d'oreilles qui se manifeste si souvent dans la syncope, à la suite d'une saignée copieuse ou d'une hémorrhagie abondante quelconque? Faut-il admettre qu'un certain degré de laxité dans les tuniques des vaisseaux du labyrinthe les rend plus propres à recevoir de la part du sang l'ébranlement vibratoire que leur communique, ainsi qu'on l'a vu, un certain degré de tension ? Doit-on, dans la chlorose, dans les fièvres typhoïdes , mettre ce bourdonnement sur le compte d'une modification survenue dans la qualité du sang, d'une diminution par exemple, de viscosité de ce liquide?

Quoi qu'il en soit, si la physique animale jouait toujours un rôle dans la production des illusions auditives qui surviennent dans les conditions dont il s'agit, le bourdonnement d'oreilles devrait être un phénomène constant et nécessaire de l'anémie et de la chlorose. Or, tous les pathologistes savent qu'il n'en est point ainsi, et que ce symptôme peut manquer, malgré l'intensité de ces deux affections.

Ainsi donc, tout en faisant une large part aux lois de l'acoustique, je crois que, dans certaines circonstances, c'est moins à ces lois qu'à celles [des forces de la vie qu'il faut avoir recours pour se rendre raison des perceptions auditives vicieuses dont le point de départ gît dans une altération des organes sensoriaux.

Or, d'après la définition que j'ai posée, une perception de l'ouïe qui ne correspond à aucun mouvement vibratoire se communiquant à l'air extérieur, que cette perception ait son point de départ dans le centre perceptif ou dans le nerf acoustique, cette perception est une hallucination, et non pas une illusion.

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- Les illusions subjectives de Tespèce en question, dont il me reste à parler, c'est-à-dire celles qui sont accompagnées d'un désordre dans l'appareil sensorial, reconnaissent pour point de départ, les illusions de l'odorat, des polypes des fosses nasales, des corpuscules s'attachant aux poils et à la portion de muqueuse recouvrant les cornets ; celles du goût, un vice de sécrétion du mucus de la bouche, une modification dans la qualité de la salive; celles du tact, des affections matérielles ou des troubles dynamiques de l'organe cutané.

Les illusions subjectives du premier genre, c'est-à-dire celles qui se manifestent d'une façon purement psychologique, sont plus fréquentes que les autres, en même temps que plus intéressantes et plus faciles à étudier.

Parmi celles-ci , les plus nombreuses et les plus variées sont produites par la vue. Elles se rapportent à une ou à plusieurs des perceptions que ce sens est susceptible de fournir. Elles peuvent concerner celles de configuration , de nature chimique, de couleur, de distance , de situation , de mouvement, de nombre, de dimension. Quoique le plus ordinairement elles soient relatives à plusieurs ou à toutes ces perceptions réunies, je vais , dans un but de plus grande rigueur analytique , les envisager au point de vue de chacune d'elles.

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