ILLUSIONS DE LA VUE RELATIVES AU NOMBRE
Un charpentier, âgé de quarante ans, très-adonné à la boisson, éprouva tout à coup une violente douleur dans la tête avec faiblesse extrême de la jambe gauche. Il s'aperçut en même temps qu'il voyait les objets doubles. On le saigna, on lui appliqua des vésicatoires , les symptômes généraux se dissipèrent, mais il voyait toujours double (3).
Une femme dont il a déjà été question, qui, dans les accès d'une névrose, voyait tous les objets d'une couleur vertbleuâtre, les apercevait doubles en même temps. Les neuf personnes aux yeux desquelles, à la suite d'un empoisonne-
(1) Annal, de littérat, médic. étrang,^ tom. vr, p. 324.
(2) Oiiç^r. cit., lom. vu, p. 129.
(3) The London Médical Repositorj' ; by G. M. Burrows et A. T. Thomson, avril 1817, vol. vu, n" 41.
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ment par une plante narcotique, tous les corps paraissaient d'une couleur écarlate, leur semblaient>ussi répétés deux
fois.
Aristote parle d'un individu qui voyait toujours son image devant soi, absolument comme si elle eût été réfléchie dans un miroir (1).
Selon Nider, un habitant de Cologne fut pendant quelque temps en butte à la même erreur. Quoiqu'il jugeât la chose impossible, il voyait constamment, même quand il était au lit, un second lui-même à son côté (2).
Goethe assure avoir aperçu, un jour, l'image de sa propre personne venir à sa rencontre (3).
Les psychiatres allemands appellent deuteroscopie la variété d'illusion visuelle signalée dans ces trois derniers faits.
Quoi qu'en aient ditBuffon etCondillac, l'enfant qui commence à voir ne perçoit pas les objets doubles, et ce n'est pas l'habitude et le toucher qui les lui font juger simples. Chéselden assure que les aveugles de naissance, convenablement opérés, voient immédiatement les corps uniques, et non pas multipliés. Sans doute, il se forme au fond de chaque œil une image de l'objet que nous considérons; les rayons lumineux émanés de cet objet exercent sur chaque rétine une influence isolée, conséquemment il se produit au sein de l'épanouissement des nerfs optiques deux impressions bien manifestes ; mais comme ces deux impressions ou ces deux images tombent ordinairement sur les parties correspondantes de chaque rétine^ elles arrivent au môme point dans le cerveau, ce qui fait que la conscience les identifie, les réunit en une seule perception.
(1) Des Météores, chap. iv.
(2) Maliens maleficorum, l60i, p. 542.
(3) OEuires complètes (en allemand), toni. xxvi, p. 83.
La lumière ne vient plus frapper les parties analogues de chaque rétine, conséquemment la vision est double, non pas dans un seul œil, mais dans les deux yeux, sous l'influence d'un strabisme récent et instantané, et quand les mouvements latéraux des globes oculaires ne sont pas correspondants, c'est-à-dire quand l'abduction de l'un se manifeste avec l'adduction de l'autre.
Un seul objet semble quelquefois multiple aux individus qui ont les yeux larmoyants et chassieux, parce que la ma» tière des larmes et celle de la chassie forment^ différentes lentilles ou convexes ou concaves.
Il en est aussi de même, selon Sauvages, chez les myopes, quand ils rapprochent leurs paupières de façon à ce que les interstices des cils forment plusieurs pertuis livrant passage aux rayons lumineux ; car, si l'on couvre la surface d'un verre biconvexe avec un morceau de papier noir dans lequel il existe des trous éloignés, et qu'on l'applique au trou d'une chambre obscure exposée au soleil, on aperçoit deux images de cet astre au-delà de la lentille.
La vision multiple, par un seul œil, peut avoir sa cause dans quelque vice de l'appareil de perfectionnement de ce sens; le plus ordinairement ce vice est une fracture, un froissement, une écaillure ou un aplatissement partiel du cristallin. L'effet d'une fracture s'observe très-facilement sur une lentille de verre, elle y produit un double foyer très manifeste. Wollaston fit disparaître momentanément un doublement de ce genre, en conseillant de regarder l'objet à travers l'angle réfringent d'un prisme. On conçoit très bien, du reste, comment, sans rupture, si l'un des fragments du cristallin s'incline, ou si l'un est plus aplati que l'autre, on conçoit très bien, dis-je, la formation d'un foyer multiple sur une seule rétine. Un changement partiel dans la convexité de la lentille cristalline joqe également un rôle
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dans la production de ce phénomène, car M. Babbage, qui voyait deux images avec un seul œil, prétendait n'en plus apercevoir qu'une seule, en regardant d'un seul œil à travers une lentille concave (1).
Toutefois, on se tromperait fort si, à l'exemple de certains physiologistes, on se bornait à demander aux lois de la physique animale la raison des illusions dont il s'agit. En effet, il est de ces phénomènes, qu'il est impossible d'expliquer de la sorte. Je donne des soins à une femme de trentecinq ans, atteinte d'une névropathie presque générale. Dans les paroxysmes de cette affection, il lui arrive quelquefois de voir, des deux yeux en même temps, certains objets qui l'entourent multipliés un assez grand nombre de fois. Tout récemment sa mère, assise auprès de son lit, lui semblait avoir trois têtes, et, chose singulière, je n'étais pour elle l'objet d'aucune illusion de ce genre, quoique je fusse également à ses côtés.
En admettant que, par le fait du strabisme, ou par celui du défaut de correspondance dans les mouvements latéraux des yeux, les rayons lumineux aient, dans ce cas, tombé sur des points non analogues de chaque rétine, il n'aurait pu s'en suivre, dans l'image perçue d'une façon vicieuse, qu'un doublement et non pas un triplement. D'un autre côté, si cette illusion eût été sous la dépendance d'une altération dans les deux cristallins, l'image, au lieu de paraître triple, aurait dû sembler quadruple, et de plus, l'illusion se serait nécessairement rapportée à tous les objets, et non pas à un seul.
Ainsi donc la vision multiple a quelquefois une cause purement psychologique : elle dépend alors de ce que la conscience, au lieu de percevoir par un seul et môme point du
(1) Annal de phys, et de chimie, octobre 1832,
cerveau Timpression opérée sur chaque rétine, la perçoit par deux, par trois, etc.