‹ Du délire des sensationsChapitre 70 sur 70 · THÉRAPEUTIQUE · texte numérisé non relu

THÉRAPEUTIQUE

tible d'intéresser l'esprit du malade, ou bien en prêtant l'oreille ou en participant à une conversation animée et instructive , suffît chez certains individus pour mettre un terme aux phénomènes du délire perceptif, il n'en est pas de môme chez d'autres personnes, dans les perceptions subjectives des aliénés, par exemple, là où le pouvoir de la volonté n'existe plus, là où l'esprit est fatalement entraîné vers des séries de pensées dont l'enchaînement vicieux résiste à tous les efforts de l'intelligence , remporte sur tous les combats livrés par l'àme afm d'en triompher.

Dans ces cas, il faut faire un appel indirect aux forces de l'attention, il faut tout mettre en œuvre dans le but de tirer cette faculté précieuse , soit de l'état de concentration exagérée, soit de l'état d'instabilité où elle se trouve alors plongée ; en un mot, il faut chercher à rétablir un équilibre parfait entre l'influence des agents extérieurs et les effets que ces corps déterminent au sein de l'âme, entre le domaine de la matière et le domaine de l'esprit, entre le monde objectif et le monde subjectif; équilibre qui se trouve toujours plus ou moins rompu dans l'état de délire.

Mais si les hommes en proie aux phénomènes du délire et de la folie vivent, en vertu de ce défaut d'harmonie psychologique, dans une sphère en quelque sorte à part, dans un cercle où le pouvoir du monde subjectif l'emporte sur celui du monde objectif, où les actes de l'esprit acquièrent une prépondérance devant laquelle s'anéantit le contrôle exercé par les impressions extérieures, il ne faut pas croire que ces hommes demeurent entièiement insensibles à l'influence de ces impressions, comme cela a lieu durant l'état de rêve paifaif. Aussi, doit-on placer les aliénés au sein des conditions les mieux appropriées aux effets qu'on attend de l'action de ces causes, c'est-à-dire leur procurer une habitation riante, pittoresque, flattant leurs yeux et jour déro-

bant autant que possible la surveillance dont il est nécessaire et prudent qu'ils soient sans cesse l'objet. Non-seulement on doit les mettre à même de recevoir une influence salutaire de la part des beautés de la nature, mais il faut encore les entourer des beautés de l'art, invoquer en leur faveur les secours de la musique et de la poésie. L'expérience a prouvé combien les dépenses faites à la Salpétrière et à Bicêtre pour embellir la demeure des pauvres aliénés, pour dissimuler la perte de leur liberté sous une apparence de luxe relatift; combien les chants en commun, lesexercices littéraires, en un mot toutes les améliorations physiques et morales dues au zèle éclairé de MM. Ferrus, Falret, Leuret, Mitivié , Voisin , etc. , ont adouci le triste sort de ces malheureux; et amené des guérisons réelles et durables.

Une thérapeutique plus rationnelle découle naturellement de la distinction que nous avons cherché à établir entre l'hallucination symptomatique et l'hallucination idiopathique. Au lieu de s'appliquer indistinctement à tous les cas, les moyens de traitement doivent varier suivant qu'on aafîaire à l'un ouàl'autre mode de la perception subjective. Il est évident que dans l'hallucination qui a son point de départ au milieu d'un organe sensorial, c'est d'une manière externe et toute locale qu'il faut opérer, et non point d'une façon opposée. C'est sur cet organe sensorial qu'il faut agir, et non pas sur le cerveau ; car point de traitement rapide et radical si Ton combat un effet morbide avant d'attaquer sa cause, si l'on s'occupe du symptôme avant d^avoir songé à son principe.

Quoi qu'il en soit, l'expérience démontre que certains moyens physiques appliqués localement peuvent mettre un terme à rhallucination dédoublée. GuUenj comme Je Vm déjà dit plus haulj e connu une dame voyant d'un seul mil des spectres et des démons, choi laquelle on falsaiÈ

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disparaître ce spectacle lugubre en couvrant cet œil d'un bandeau. Reila observé un cas analogue où le même moyen a réussi. Ce moyen a également été mis en usage avec le plus grand succès, dans un fait pareil, à la Salpétrière, par M. Falret. Certaines hallucinations de la vue s'évanouissent encore d'une manière plus simple, elles se dissipent sous l'influence de l'obscurité, comme Beaumont (1) l'a remarqué sur lui-même, ou dès qu'on essaye de tenir les yeux, fermés. Butini, selon Delaroche (2), a vu une personne chez laquelle il en était ainsi.

En raisonnant par voie d'analogie, on est en droit de conclure que les hallucinations auditives du maniaque dont parle Pierre Frank (3), qui cédèrent à l'instillation de quelques gouttes d'huile de jusquiame dans ses oreilles-, que celles de l'indiv^idu cité par M. Foville {4) , qui disparurent sous l'influence d^un bourdonnet de coton im.prégné de laudanum, également introduit dans le canal auditif; onest^ dis-je, en droit de conclure que ces faits sont des cas de perceptions subjectives sensoriales ou périphériques. Quoi qu'il en soit, le fait thérapeutique le plus général et le plus important qui dérive de la distinction que j'ai établie entre les perceptions subjectives, c'est que les moyens physiques, externes et locaux sont les seuls qui, aux yeux de la raison, méritent d'être employés pour combattre l'hallucination périphérique ou sensoriale.

(1) OuiT, cit., p. 81.

(2) Oin^r. cit., tom. I, p. 196-97.

(3) Epit. de curancl., lih. v, p. 94.

(4) Dict. de me'd. etdechir. prat.j arlic. Hallncinat.

232 nr délire des srïssations.

RÉSUMÉ GÉ^ÎÉRAL.

Je crois avoir suffisamment démontré dans le courant de cet ouvrage, tant à l'aide de l'observation qu'avec le secours du raisonriement, la vérité des propositions qui vont suivre.

Plusieurs de ces propositions sont déjà connues, mais pour être complètement justifiées elles manquaient d'une scmme voulue de développements et de preuves que je crois leur avoir fournie-, d'autres constituent un progrès, car elles sont nouvelles : je les dois, soit à l'analyse psychiatrique, qui devient d'autant plus lumineuse qu'elle est plus sévère, d'autant plus féconde qu'elle se montre moins superficielle; soit à des faits jusqu^alors inaperçus, ou tout au moins dont la science n'avait point songé à tirer parti :

V Le cerveau est le siège exclusif de l'hallucination , le seul lieu où elle est susceptible de revêtir sa forme spéciale, son type.

2** Le point de départ de l'hallucination provient tantôt du cerveau, tantôt d'un organe sensorial. Cette dualité d'origine justifie la distinction de l'hallucination en centrale et en périphérique, en cérébrale et en sensoriale, en idiopalhique et en symptomatique.

3" La transformation de l'idée en apparence de perception sensoriale constitue l'essence de l'hallucinalion.

4° La mémoire et l'imagination , soit à Tétat d'isolement, soit à celui de combinaison, sont les seules facultés qui fournissent des matériaux à la transformation de l'idée en apparence de perception sensoriale.

5° L'hallucination est quelquefois provoquée par la manifestation d'une perception sensoriale vraie ou objective.

6" L'hallucination est tantôt passive, spontanée, involontaire ; et tantôt active, réfléchie, soumise à l'influence de la volonté.

IIÉSIMK GÉMÎilAL. 333

7° L'exisioncc ùe rhallucinylion implique l'étal de veille, comme le rêve iQiplique l'élat de sommeil.

8° L'objet du rêve peut se lier avec celui de l'hallucination, comme l'objet de l'hallucination peut se lier avec celui du rêve.

9^ Le passage de la veille au sommeil ou du sommeil à la veille est très-favorable au développement de l'hallucination.

10° L'affaiblissement ou la diminution dans l'effet que produit sur l'âme l'influence des objets extérieurs est une condition nécessaire à l'existence de l'hallucination.

llo L'hallucination peut être dédoublée, autrement dit, l'objet fantastique peut sembler à l'esprit impressionner une seule des moitiés symétriques d'un organe sensorial.

12** Le dédoublement dont il s'agit est un caractère qui permet de distinguer en pratique l'hallucination périphérique, sensorialcsymptomatique de l'hallucination centrale, cérébrale, idiopathique.

13" Certains phénomènes psychologiques peuvent simuler Texistence de l'hallucination; toutefois, il y a entre l'hallucination vraie et l'hallucination fausse tout l'intervalle qui existe entre un phénomène abstrait et un phénomène concret, entre une idée pure et une perception sensoriale.

H" L'existence de l'illusion sensoriale implique trois conditions , savoir : L'impression actuelle d'un objet extérieur adéquat sur un organe des sens ; la transformation en apparence de perception sensoriale des idées fournies par la mémoire et l'imagination, transformation qui, en se greffant en quelque sorte sur l'impression sensoriale vraie, modifie le résultat de celle-ci ; enfin, l'affaiblissement ou la diminution dans l'effet que produit sur l'àme l'influence des objets extérieurs.

15" Les causes du délire de la perception sensoriale sont matérielles ou psychologiques.

10" Les principales causes matérielles sont : réloclricité , l'influence d'une teuipératurc élevée, l'obscurité, les émanations saturnines, le gaz pioloxydc d'azote, le gaz acide car-

3o-î DU DELllUi DliS SENSATlOiNS.

bonique, Toxyde blanc d'arsenic, l'abus des boissons alcooliques, la privation brusque des spiritueux chez les ivrognes, Tusage immodéré du café, les doses élevées de sulfate de quinine, de camphre, de noix vomique , de ciguë, de digitale , de belladone , de datura stramonium , de jusquiame , d'opium, de morphine , de hachisch; la pression exercée sur les organes des sens , l'irritation exercée à l'aide d'un instrument piquant ou tranchant sur les organes des sens , la suspension par le cou, les chutes sur la tête, l'âge moyen de la vie, le sexe féminin, l'abstinence ou Talimentation insuflisante, la continence, Thérédité, la pléthore sanguine.

17'' Les principales causes psychologiques sont: la prolongation extrême d'une même sensation, la vivacité trop grande d'une impression sensoriaîe , la concentration extrême de l'attention , la solitude , le rem.ords , la frayeur, la honte , l'enthousiasme religieux, ladouleur, l'ambition, lesdoctrines idéaliste et mystique, la croyance, à l'anthropomorphisme.

18" Le délire de la perception sensoriaîe est compatible avec l'intégrité de la raison.

19" Le délire de la perception sensoriaîe peut parfois pousser l'esprit à des idées ou à des actes dont la justesse ou la grandeur aurait échappé à l'initiative de la perception sensoriaîe ordinaire.

20° Le délire de la perception sensoriaîe est de mauvais augure pour l'état de la raison, quand il est habituel ou qu'il se réitère trop fréquemment.

21° Le délire de la perception sensoriaîe joue un rôle considérable dans la folie.

22'' Le délire de la perception sensoriaîe est tantôt un des prodromes et tantôt un des effets de la folie.

23° Le délire de la perception sensoriaîe conduit à la folie lentement ou tout à coup.

24'^ La folie compliquée d'hallucinations est plus grave que la folie pure et simple.

25° Le délire de la perception sensoriaîe peut survivre à la folie»

Il ES LIMÉ GÉi^ÉUAL. 335

26° Le délire de la perception sensoriale peut se lier à la folie d'une manière indirecLç el éloignée,- il peut n'en constituer qu'un élément accessoire, un simple épiphénomène.

2T° Les hallucinations existent environ dans la moitié des cas de folie.

28° Les hallucinations sont plus fréquentes dans la monomanie que dans le délire général ou la polymanie.

29° Les hallucinations sont plus fréquentes dans le délire général ou polymanie que dans la démence.

30° Les hallucinations sont presque un symptôme constant du delirium tremens.

31° Les hallucinations coïncident fréquemment avec l'existence de la monomanie religieuse.

32° Les hallucinations de l'ouïe sont plus fréquentes que celles de la vue.

33° Les hallucinations de la vue sont plus fréquentes que les hallucinations des trois autres sens.

34° Les hallucinations du tact sont plus fréquentes que les hallucinations du goût.

35° Les hallucinations du goût sont plus fréquentes que les hallucinations de l'odorat.

36° Les hallucinations qui surviennent dans deux sens sont plus communes que les hallucinations qui se montrent dans trois.

37^^ Les hallucinations à combinaison triple sont moins rares que celles à combinaison quadruple.

38" Les hallucinations de l'ouïe combinées avec celles de la vue sont plus communes que celles du tact réunies à celles de la vue, et cette dernière combinaison double est la moins rare de toutes les autres.

39° Le délire de la perception sensoriale est un des phénomènes précurseurs des attaques d'épilepsie.

40° Parmi les autres névroses, ce genre de délire est- un symptôme de l'extase, de la chorée, de l'hystérie, de la catalepsie , de riiydroi)hobie, de la rage , des maladies saturnines, des fièvres intermittentes et des névralgies.

»i31) DL DIÎLUŒ DLS SENSATIONS.

4i° Parmi les maladies qui dépondenld'un désordre matériel le délire de la perception sensoriale est un symptôme de la congestion cérébrale, de Tapoplexie cérébrale, de la méningite, de l'encéphalite, de la fièvre typhoïde \ c'est encore un symptôme, maisbeaucoup plus rare, delà variole, del'érysipèle de la face, du phlegmon au cuir chevelu, de la pneumonie, de la phthisie pulmonaire, du scorbut et de la goutte.

42'' Le délire de la perception sensoriale peut être la cause directe ou indirecte du vagabondage, du suicide et de l'homicide.

430 Le délire de la perception sensoriale comporte deux ordres de moyens thérapeutiques, des moyens physiques et des moyens psychologiques.

44^ Les principaux moyens physiques sont : les émissions sanguines, l'alimentation fortihante, l'emploi des narcotiques et des antispasmodiques; les principaux moyens psychologiques sont : l'intimidation, la position dans un lieu éclairé, la fréquentation de la société, Téloignementdes objets ayant quelque rapport avec ceux du déhre sensorial, la diversion de l'attention.

45« L'hallucination périphérique réclame l'emploi d'un traitement physique,rapplication de moyens externes et locaux.

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