INCULPATIONS DIRIGÉES CONTRE SES DOCTRINES
Il n'y avait rien à dire, à coup sûr, de ses préceptes de morale. S'ils n'étaient pas immédiatement applicables, leur vérité, au moins, et leur grandeur ne pouvaient être mises en doute ; mais ce sur quoi on pouvait se tromper, ou en faire le semblant, c'était sa manière de les exposer et de les faire valoir. Comme, pour les inculquer dans l'esprit de ses disciples, il voulait y détruire auparavant toutes les fausses connaissances de la philosophie des sophistes, ou même celles d'une morale mal étabhe (1), et qu'il le faisait par les armes redoutables de sa dialectique ironique, on put penser qu'il en voulait à cette morale même, dont il était pourtant le plus fervent apôtre. Son doute philosophique (2), reproduit bien longtemps après par Descartes, et qu'il n'étendait qu'aux principes de la physique et de la fausse logique de ce temps, en en
(i) Platon, Ménon, p. 329, 348. — C'est pour celaqu'Eusè])e appelait Socrate un philosophe purgatifs ©iXogoçoç /.aôap-'.x.o;, sans doute d'après cette idée de Plutarque {Première question Platonique)^ que le discours de ce grand homme était propre à réfuter, arguer et conv.aincre, comme une drogue laxative pour purger.
(2) « Toutceque je sais, c'est que je ne sais rien, » dit-il dans Diogène-Laërce ; et, dans le Ménon, p. 348, Platon lui fait dire : « Si je fais naître des doutes dans l'esprit des autres, ce n'est pas que j'en sache plus qu'eux ; je doute, au contraire, plus que personne, et c'est ainsi que je fais douter les autres.» Enfin, dans le Théétète, p. 76, (d'étonnenient, dit-il, est un sentiment philosophique; c'est le vrai commencement de la philosophie. »
exceptant toujours formellement les bases de la morale (1) , ce doute, dis-je, on crut^ ou l'on feignit de croire, qu'il voulait remployer, au contraire, à saper tous les fondements de cette dernière (2), et de là, dans les Nuées, les mauvais traitements de Strepsiade envers son père, donnés comme une conséquence rigoureuse des mauvais conseils de Socrate ; de là, cette idée, peu à peu répandue, qu'il corrompait la jeunesse d'Athènes et Téloignait de ses devoirs ; de là Taccusation de Mélitus et le jugement à mort des Héliastes.
Mais il y avait un autre grief, et un plus grand, un plus réel, exprimé dans la dénonciation du poëte de Pythos et de ses deux coaccusateurs, c'étaient les opinions religieuses de Socrate ; et, si l'inculpation de corrompre la morale et de pervertir la jeunesse n'était pas fondée, celle de chercher à détruire la religion d'Athènes (3) l'était ; cela est évident (4). Les Dieux secondaires de Socrate n'étaient plus les divinités païennes ; et le culte qu'il voulait qu'on leur rendit ne tendait à rien moins qu'à renverser Eleusis et ses mystères, Bacchus et ses Dionysiaques, le dogme
(1) Platon, Ménon, p. 389; Fhilèhe, p. 208, 209. — CicÉRON, Acad. quœst., lib. ï, s. 4.
(2) Platon, Apologie^ i^. 41, 42 et seq.; Thééiète, p. 62. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 7H , 719 ; lib. lY, p. 803.
(3) Xénophon, Memorab., lib. I, p. 72S.
(4) Lactance^ De justitia, lib. Y, cap. xv. — M. Cousin, Argument de V Apologie ; Notes additionnelles au Banquet.