SA RELIGION
crate ne voulait pas qu^'on attribuât aux Dieux les faiblesses et les vices de Thumanité (i). Il désirait, au contraire, qu^on débarrassât la religion des fables que paraissait autoriser la philosophie de Pythagore et d'Empédocle (2). Ces dieux ainsi épurés, et qui, présents partout, présidant à tout, lisaient dans les plus secrètes pensées des hommes, et dirigeaient toutes leurs actions, Socrate voulait qu'on les honorât, qu'on les consultât, qu'on eût pour eux des vœux et de la reconnaissance (3) ; mais il voulait surtout qu'on se les rendît favorables par les actions, par une conduite vertueuse, une conduite qui ne vînt point démentir ou les préceptes, ou les paroles (4).
Et ce n'était pas là encore, à beaucoup près, toute la théologie du maître de Platon. Au-dessus de ces dieux du paganisme, passés au creuset d'une raison supérieure, il admettait un Dieu unique, dont les autres n'étaient, en quelque sorte, que les ministres, un Dieu presque aussi intellectualisé que celui des Chrétiens d'à présent, et qui, après avoir tout fait, tout ordonné, veillait sur tout, était à la fois présent et
{{) Platon, Euthyphron, p. 12, 13, 16 et seq.
(2) Plutarque, Du Démon de Socrate, ch. xiv.
(3) Platon, Euthyphron, p. 9, 33; Phédon, p. 265; Deuxième Âlcibiade, p. 99. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 711,723; lib. IV, p. 803.
(4) Platon, Deuxième Jlcibiade, p. 100. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 722; lib. IV, p. 803.
agissant en tous lieux (1). Ce n'est pas que Socrate ne le confondît encore parfois avec les divinités grecques, qu'il avait arrangées à sa mode^ et que, souvent même^ il ne parlât indifféremment de ce Dieu ou de ces dernières (2). On sent bien même qu'il ne pouvait en être autrement. Les plus grands esprits sont encore plus de leur époque qu'ils ne sont de leur pays ; et^ dans les idées qu'ils en conservent^ on met à tort sur le compte de leur prudence ce qui n'est que le résultat de la faiblesse de notre pensée, et de l'impossibilité où est le même homme de jeter à la fois toutes les mauvaises opinions du temps où il vit.
Cette double série d'idées nouvelles;, la réforme de la morale et l'intellectualisation des croyances religieuses, formèrent donc le but de la vie de Socrate, ou plutôt toute cette vie même. Et non-seulement ces idées, dont la dernière surtout n'était pas bien nette dans l'esprit même de ce grand homme, ne pouvaient être, de son temps, ni bien accueillies, ni bien comprises; mais elles devaient attirer sur lui la défaveur, je dirai plus, la haine, de beaucoup de ses contemporains (3).
(1) Xénophon, Memorah., lib. 1, p. 726, 728 ; lib. IV, p. 802. — Platon, Philèhe, p. 244, 248. — Cudworth, Syst. intellect.^ cap. iv, § 23. — Brucker, Hist.philosoph., t. I, p. 560, 561.
(2) Platon, Apologie, passim ; P/iéc/on, p. 140^ 152, 157. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 709, 726, 728; lib. IV, p. 802, 803. — CicÉRON, De natura Deorum, lib. 1, n. 12.
(3) Platon, Ménon, p. 348 ; Apologie^ p. 42, 54. — Xénophon, Memorah., lib. IV, p. 805.