‹ Du démon de SocrateChapitre 33 sur 74 · LE DÉMON DEVANT LES HÉLIASTES · texte numérisé non relu

LE DÉMON DEVANT LES HÉLIASTES

« elle ne m'exhorte à rien entrepi^endre. C'est elle qui « s'est toujours opposée à moi quand j'ai voulu me mêler « des affaires de la république, et elle s'y est opposée fort « à propos y car sachez bien qu'il y a longtemps que je G ne serais plus en vie, si je m'étais mêlé des affaires « publiques, et je n'aurais rien avancé ni pour vous, « ni pour moi (1).

« Je n'agis comme je le fais que pour accomplir Vor- « dre que le dieu, tou Oeou^ m'a donné par la voix des a oracles, par celle des songes, et par tous les autres « moyens qu'aucune autre puissance céleste a jamais ema ployés pour communiquer sa volonté à un mortel (2).

« Mais,, me dira-t-on peut-être : Socrate, quand tu c< nous auras quittés, ne pourras-tu pas te tenir en « repos et te condamner au silence? Voilà ce quil y « a de plus difficile à faire entendre à quelques-uns « d'entre vous; car, si je dis que ce serait désobéir au « dieu (t^ 6£w), et que, pour cette raison, il m'est im- « possible de me tenir en repos, vous ne me croirez point, « et vous prendrez cette réponse pour une plaisan- « terie (3).

« Mais arrêtez-vous encore quelques instants, et em- « ployons à converser ensemble le temps qu'on me « laisse. (Socrate venait d'être condamné à mort.) « Je veux vous raconter^ comme à des amis, une chose

(1) Platon, Apologie, trad. de M. Cousin, page 97.

(2) Ihid., page 102.

(3) JUd., page H 2.

(( qui m est arrivée aujourd'hui , et vous apprendre « ce qu'elle signifie. Voici, 6 mes juges {car je puis « maintenant vous appeler de ce nom) , la chose ex~ « traordinaire qui m'est arrivée aujourd'hui. Cette voix « prophétique du démon, qui n'a cessé de se faire en- « tendre à moi dans tout le cours de ma vie (i), qui, « dans les moindres occasions, n'a jamais manqué de me c( détourner de ce que f allais faire de mal, aujourd'hui a qu'il m' arrive, comme vous voyez ^ ce qu'on pourrait « prendre, et ce qu'on prend en effet pour le plus grand de c( tous les maux, cette voix a gardé le silence. File ne m'a « arrêté ni ce matin, quand je suis sorti de ma maison (2), « ni quand je suis venu devant ce tribunal, ni tandis que « je parlais, quand j'allais dire quelque chose. Cepen- « dant, dans beaucoup d'autres circonstances, elle vint « m' interrompre au milieu de mon discours, mais auc( jourd'hui elle ne s'est opposée à aucune de mes actions, « à aucune de mes paroles. Quelle peut être la cause de « cela? Je vais vous le dire. C'est que ce qui m' arrive « est, selon toute vraisemblance, un bien ; et nous nous « trompons sans doute en pensant que la mort soit un a mal. Une preuve évidente pour moi, c'est quinfailli- Q blement, si j'eusse dû mal faire aujourd'hui, le signe « ordinaire m'en eût averti (3).

(1) È -yàp £tct)ôi)ïâ {Aot (xavTt>cyî -h toù ^atjxovîou. (Page 92 du

texte grec . )

(2) È{^-ot ^ï ouT£ l^iovTi ewGsv otjcoôsv 'Àvavnwôy) to toO 6eoû cvifASÏov, (Page 92 du texte grec.)

(3) Où -^àp sct' ottwç cù^i •Àvavnwôv) àv (xot to êÎojôô; cyiu.sïov, et

LE DÉMON d'après XÉNOPHON. 179

« Car ce qui m' arrive nest pas V effet du hasard, et a il est clair pour moi que mourir dès à présent, et être « délivré des soucis de la vie, était ce qui me convenait c( le mieux. Aussi la voix céleste s'est tue aujour- « d'hui (1). »

Les Memorabilia de Xénophon et V Apologie qu^il a écrite d^imagination, et d'après des récits seulement, contiennent aussi un assez grand nombre de passages où il est question des hallucinations de l'ouïe de Socrate, en d'autres termes, de son démon. Je citerai textuellement les principaux, et je renverrai pour les autres à ces ouvrages eux-mêmes.

c( Socrate reconnaissait les dieux de la république, «puisqu'on le voyait souvent sacrifier dans sa maison « et dans les temples, et qu'on ne pouvait pas douter « qu'il ne se servît de la divination, vu qu'il publiait c( partout qu'il recevait des conseils d'aune certaine di- « vinité {'zo Satfxoviov eauTW arY){xaiv£iv) (2).

c( Il disait franchement quun démon le conseillait c( (to 8ai{jiovtov yàp IcpY) (7Yi[ji.a(v£tv),eif assez souvent il avertis- « sait ses amis de ce qu'ils devaient ou ne devaient pas « faire, suivant ce qu'il en avait appris de son démon

j/,7i tI EjjLsXXûv l-^w à^aôov ît^k^siv. (Page 92 du texte grec ; p. 117 de la traduction o)

(1) Aià rauTi >cal èpi oùfî'apxu à.nér^z'hz t6 c/iasTov. (Page 93 du texte grec, 120 de la traduction.)

(2) Xénophon, Memorah,, lib. I, p. 708 du grec; p, 2 de la trad. de Charpentier.

iSO HISTOIRE PSYCHOLOGIQUE DE SOCRATE.

c( (wçTou SatfjLoviou TTpoffTifxaivovToç); et ceux qui Tont cru « s'en sont fort bien trouvés ; comme, au contraire, « ceux qui ont négligé ses avis n'ont pas manqué de « s'en repentir (1).

« Quand il croyait que les dieux V avaient averti de c< faire quelque chose, il était aussi peu possible de lui « faire prendre une résolution contraire que si on lui « eût conseillé, dans un voyage, de quitter un guide « clairvoyant et très-habile, pour en prendre un qui c( eût été tout ensemble ignorant et aveugle... Il rec( gardait avec mépris toutes les adresses de la pruc( dence humaine, quand il les comparait avec les inspi- « rations divines (2). »

En cet endroit, Euthydème , prenant la parole : c( Eh! vraiment, dit-il à Socrate, les dieux vous traitent c< plus favorablement que les autres^ puisque, sans atten- « dre que vous les interrogiez, ils vous avertissent de ce « que vous devez ou ne devez pas faire (3) . »

Dans V Apologie, Socrate répond à Hermogène, qui l'engageait à se concilier la bienveillance de ses juges par des paroles flatteuses : « De par Jupiter, m' étant « déjà mis deux fois à méditer quelque chose pour ma c( défense, mon génie (ro ûai[xdvtov) s'y oppose (4).

(1) Xénophon, Memorab., lib. [, p. 708 du grec, p. 3 de la traduction .

(2) Ibid., p. 723 du grec , p. 54 de la traduction.

(3) Ibid., lib. IV; p. 802 du grec, p. 338 de la traduction.

(4) Xénophon, Apologie, p. 702 du grec, p. 49 de la traduction de Bazin.

LE DÉMON d'après XÉNOPHON. 184

« Peut-être aussi, ajoute-t-ii, ce Dieu (ô ôeoçj, par un c( effet de sa bonté, m'invite-t-il à terminer mes jours, M non-seulement dans le moment le plus favorable de « la vie, mais de la manière la plus douce (1).

« C^est avec raison, que les Dieux (ot ôsoi) m'ont « empêché de méditer une apologie dans le temps où « je croyais devoir rechercher, de toutes les manières, c( ce qu'il me fallait éviter (2).

« Mais, en vérité, ô Athéniens, comment peut-on m'ac- « cuser d'introduire de nouvelles divinités (xaivà Sactj.o- « vta)? Serait-ce parce que j'ai dit que Dieu me faisait c( entendre une voix qui m'avertissait de ce que je devais « faire (3) ? Ceux qui observent le chant des oiseaux « et les paroles inopinées et fortuites appuient cer- « tainement leurs conjectures sur des voix (cpwvaTç). « Peut-on douter que le tonnerre ne parle (cptovsTv), et c( que ce ne soit un très-grand augure. La prêtresse de c( Delphes n'annonce-t-elle pas, par la voix (©wv-Tj), les « oracles qu'elle tient de Dieu (4)?

« Que les Dieux connaissent certainement l'avenir « et qu'ils en donnent connaissance à qui il leur plaît, c( tout le monde le croit et le dit de même que moi. « Mais il y a des personnes qui donnent le nom d'au-

(1) Xénophon, Apologie, p. 702 du texte grec ; p. 50 de la traduction.

(2) Jbid., p. 702 du texte grec; p. 51 de la traduction.

(3) As-^wv on ôeou {jlîv «piavY) «ipaîvETai cYifii.aîvotjcTa on xpio 'îtoisTv.

(4) Ibid.^ p, 703 du texte grec; p= 53 de la traduction,

« gures, de paroles fortuites^ de présages et de devins c( à ce dont elles tirent ces connaissances, et moi je «l'appelle Dieu ou démon; (§at[xovtov) ; et je pense « m^exprimer alors d'une manière plus vraie et plus « religieuse que ceux qui attribuent aux oiseaux un « don propre aux Dieux. Mais voici la preuve que je c( n'ai rien avancé que de vrai au sujet de ce Dieu (xaxà « ToZ 6£ou) ; ayant fait part à beaucoup de mes amis de c( ses avertissements, il ne s'est jamais trouvé quej^aie « avancé une chose fausse (1). »

Depuis Platon et Xénophon, qui, en parlant du démon de leur maître, n'ont fait que répéter ce qu'ils lui en avaient entendu dire, et même ce qu'ils lui avaient vu faire par suite de ses inspirations, une foule d'auteurs, plus ou moins voisins de leur époque, ont traité du Génie de Socrate, et ont rapporté, très en détail, des aventures assez curieuses, relatives à ces avertissements. Je vais consigner ici les plus importantes de celles qui ne se trouvent ni dans Platon, ni dansXénophon.

« On a écrit de Socrate, dit Cicéron, qu'une fois, « ayant vu son ami Criton un œil bandé, et lui ayant cf demandé ce que c'était, Criton lui répondit, que, « comme il se promenait à la campagne, une branche « d'arbre qu'il avait fait plier s'étant relevée, l'avait « frappé dans l'œil, et que Socrate lui dit alors : Aussi

(1) Xénophon, Apologie^ p. 703 du texte grec; p. 54 de la traduction.

LE DÉMON d'après PLUTARQLE. 183

« pourquoi n'avez-vous pas voulu entendre ma voix « quand je vous rappelais, après avoir reçu le divin c( avertissement qui m'est familier (1) ? »

Dans le dialogue de Plutarque, intitulé Du Démon de Socrate, voici la longue histoire que raconte Théocrite, un des interlocuteurs :

(( Un jour que j'allois chez le devin Euthyphron,

« Socrate marchoit à mont (comme il f en peust bien

« souvenir, Simmias, car tu y étois aussy), vers le lieu

c( appelé symbole, et vers la maison d'Andocydes, in-

« terroguant par le chemin toujours et harassant de

c( questions Euthyphron, par manière de jeu. Et lors il

« s'arresta tout soubdain et s'appuya, demourant attentif,

« un assez long temps', puis s'en retournant tout court,

« s'en alla par la rue des faiseurs de coffres, et feist

c( rappeler ceulx de ses familiers qui estoyent devant,

« pource que son esprit luy deffendoit d'aller parla. Si y

« en eust la plus part qui s'en retournèrent quant et

c( luy, entre les quels j'en fus un, suivant tousjours

c( Euthyphron : mais quelques aultres jeuneshommes

« voulurent aller tout droict de propos desHberé, comme

c( pour convaincre l'esprit de Socrates, et attirèrent

c( avec eulx Charillus, le joneur de fleuste,qui estoit

c( aussi venu à Athènes, quant et moy, devers Cébès. Et

« ainsy, comme ils cheminoyent par devant les bouti-

« ques des statuait es, le long du palais où se tient la

(1) CicÉRON, De divinatione, lib. I, s. 54.

« justice, ils trouvèrent, au devant d'eulx, un grand « troupeau de pourceaux fort serrez, tout couverts « de fange et de villenie, et poulsans tous en foulle, « pour le grand nombre qu'ils estoyent, et qu'il n'y a avoit moyen de se destourner, ils portèrent aulcuns c( de ces jeunes hommes par terre, et enfangèrent « tous les aultres. Si retourna Charillus au logis, les c( jambes et les cuisses et tous ses habillemens pleins « de boue, de sorte quHl nous feit bien soubvenir, avec « grandes risées, de l'esprit familier de Socrates, nous « esmerveillant comme la Divinité n' abandonnoit jamais « ce personnage-là, qu'elle n'en eust toujours soing, en c( tout et par tout (1). »

Plus bas, dans le même dialogue, un autre interlocuteur, un Thébain, fait le récit suivant : « A la défaicte c( de Déiion, Socrafes, estant avec Alcibiades et Laa chès, appella plusieurs fois Pyrilampus, fils d'Anti- ({ phon, et quelques aultres de ses amys et de sa bande, (( les quels s'enfuyans, avec luy, le long de la montagne « de Parnes, feurent atteincts et tuez par nos gents de (( cheval, pour n'avoir pas obey à l'esprit familier de « Socrates, et avoir pris un aultre chemin, à la fuiste « de la bataille, que celuy par où il les guidoit. Je « pense que Simmias mesme Ta ouy comme nous. — « Ouy certes, dit Simmias, plusieurs fois et de pluc( sieurs personnes, car, pour tels exemples, l'esprit fa-

{{) Plutarque, Du Démon ou Esprit familier de Sacrale^ ch. 10.

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