‹ Du démon de SocrateChapitre 37 sur 74 · EXPLICATION DE SES CROYANCES · texte numérisé non relu

EXPLICATION DE SES CROYANCES

et dont toutes les opinions, soit en morale, soit en philosophie générale, étaient si supérieures à celles de son temps, le fait est plus digne d'attention, et Fon ne peut véritablement s'en rendre compte que par cette circonstance, que les hallucinations de Socrate lui étai-ent expliquées par les croyances superstitieuses de son pays ou de son époque, ou plutôt que ces hallucinations et ces croyances s'expHquaient les unes par les autres. Nous avons vu, en eftet, dans plusieurs passages de V Apologie de Xénophon, que Socrate demande ce qu'il y a d'extraordinaire à ce qu'il entende une voix divine, quand la prêtresse de Delphes en entend et en fait entendre une aussi, quand les faits naturels dont on se sert pour pronostiquer l'avenir, le bruit du tonnerre, le chant des oiseaux, sont des voix, quand tout, pour ainsi dire, est une voix dans la nature (1) ; et Maxime de Tyr se fait, à ce sujet, presque les mêmes questions (2). Pour que Socrate ne se crût pas fou tout le premier, à supposer que, comme on en a vu des exemples, il eût pu se dédoubler à ce point, il fallait donc de toute nécessité, ou qu'il s'imaginât que son grand Dieu, son Dieu chrétien, lui parlait en personne, et il étaif, de sa nature, assez bon et assez pieux logicien pour ne pas se faire cette idée-là ; ou bien qu'il admît l'existence d'autres Dieux, de Dieux intermédiaires,

(1) Pages 703 du texte grec, et 33 de la traduction.

(2) Dîssertatio 44.

un peu corporels, les Dieux ou les Démons du paganisme, qui pussent remplir cet office, et dont un lui parut le remplir en effet. Ainsi se trouvent, comme je l'ai déjà dit, prouvées et expliquées les unes par les autres les croyances superstitieuses de Socrate et ses hallucinations : ainsi conçoit- on comment l'antiquité, qui partageait les mêmes erreurs, ne pouvait songer à regarder comme un fou, un homme dont le trouble intellectuel consistait uniquement en perceptions sensitives, en perceptions, surtout, qui avaient leur raison toute trouvée dans les croyances théologiques du temps, et dans les faits de communication ou d^assistance divine sur lesquels on les croyait appuyées.

Me voilà engagé, presque sans m^en apercevoir, dans l'analyse explicative des faits historiques relatifs au Démon de Socrate. Je continue cette explication, et je suppose que je parle non point à des médecins, car je n'aurais presque plus rien à leur dire, mais à des hommes éclairés qui n'ont pourtant pas fait de la psychologie morbide une étude approfondie.

Qu'un homme soit, toute sa vie, en dehors de la règle commune, par la bizarrerie de ses manières, de ses opinions, de sa conduite, ou de certaines parties de tout cela ; qu'il ne fasse rien, ne dise rien, ne pense rien comme tout le monde ; qu'il agisse ainsi par vanité, par orgueil, par timidité, par prudence, par un . composé de ces divers sentiments, ou enfin par une excentricité qui ne s'exphque que par elle-même ; si la

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