‹ Du démon de SocrateChapitre 38 sur 74 · EXPLICATION DE SES CROYANCES · texte numérisé non relu

EXPLICATION DE SES CROYANCES

chose ne va pas plus loin^ si Thomme excentrique et bizarre n'est que cela, c'est-à-dire^ s'il ne pense, parle et agit en définitive que comme nous avons tous pensé, parlé et agi dans quelques instants de notre vie; nous concevons cet état, nous le plaignons, nous nous en offensons peut-être; mais nous ne lui donnons pas, nous ne devons pas lui donner le nom de folie, par prudence autant que par vérité. Nous ne le devons pas, surtout, quand il s'agit d'appliquer une telle qualification à l'état intellectuel d'un homme auquel une grande portée d'esprit doit faire pardonner des distractions quelquefois amusantes, d'un homme qui n'est grand peut-être dans ce qui est de son génie, qu'à la condition d'être bizarre, quelquefois même ridicule, dans ce qui est des petites choses de la vie.

Qu'un homme encore soit, sans relâche, sous l'influence d'une passion intellectuelle, c'est-à-dire d'une idée fixe; qu'il la poursuive à travers toutes les phases successives de l'existence, dans toutes ses positions si variées et souvent si contraires; qu'il en oublie parfois l'observation des devoirs ordinaires, ceux du citoyen, du père, de l'époux même ; si son organisation est forte, ou que les circonstances ne soient pas trop défavorables, que le but puisse être atteint, ou semble devoir l'être bientôt, sa raison pourra ne pas fléchir, et il faudra ne voir encore dans cette excentricité, ou plutôt dans cette concentration intellectuelle d'une autre espèce, dirigée vers un but quelquefois grand.

i9i HISTOIRE PSYCHOLOGIQUE DE SOCRATE.

mais toujours en général louable et utile, il faudra n^y voir, dis -je, qu'une tension périlleuse de Pesprit, qui a droit, sinon toujours à notre admiration, au moins à notre intérêt ou à notre indulgence, et qui, dans tous les cas, ne saurait, sans une absurde injustice, être taxée de folie. Apprécier d'une façon aussi peu mesurée toutes les idées fixes et exclusives et les singularités auxquelles elles peuvent donner lieu, serait ôter au genre humain sa couronne, ou en souiller les plus beaux fleurons ; ce serait donner pour Panthéon aux grands hommes la flétrissure des petites maisons. Il n'est, en elfet, pas un homme qui ait porté dans un art, dans une science quelconque, cet instinct du génie, qui suit une image, une idée, une suite d'inspirations, de découvertes, à travers toutes les difficultés, tous les désespoirs d'une vie longtemps obscure et méconnue, parmi tous les aff'reux découragements d'une âme trop ardente ; il n'y en a pas un qui n'ait présenté aux yeux de ses contemporains, et quelquefois même à ceux de la postérité; cet air d'absorption que fait naître la préoccupation d'une grande pensée, et que le monde, qui ne le comprend pas, est souvent tenté de prendre pour l'incohérence de la fohe, ou pour la stupeur de rimbécilhté. Les faits ne me manqueraient pas à l'appui de cette assertion. C'est le premier des Brutus, couvrant du masque de l'idiotisme la vengeance de Lucrèce et l'expulsion des Tarquins ; c'est Archimède, criant dans les rues de Syracuse prise d'assaut, qu'il a

Page 1