DES HALLUCINATIONS AU DÉBUT DE LA FOLIE
conflit entre Tesprit se souvenant ou imaginant^ et l'esprit réfléchissant sur ces souvenirs et ces images, pour les combattre et les rejeter. Rien de plus singulier qu'une semblable folie,, une folie perçue^ réfléchie/involontaire^ condamnée. Aussi ne pouvait-elle durer longtemps sous cette forme. Si elle eût persisté^ elle aurait certainement passé à l'état de délire général ; ou bien le malade eût fini par croire à la réalité de ses fausses perceptions^ comme cela avait lieu chez les sujets des observations suivantes.
A n^envisager le délire maniaque que dans ce qu'il a de purement intellectuel,, et abstraction faite de la lésion des facultés affectives^ dont il n'est originairement que l'expression^ ce délire pourrait être ramené à deux formes principales ou genres^ dont le premier, fondé sur V association vicieuse des idées, rentrerait d'une manière assez exacte dans la théorie psychologique de Hume et de Hartley, tandis que le second^ établi sur la transformation des idées en sensations, pourrait fournir à l'hypothèse de Berkeley un argument bien singulier et bien puissant.
Dans le premier genre^ en effets ou bien les idées ne s'associent que sur un seul sujets comme dans le délire des passions, dans le délire exclusif^ dans la mélancolie, la monomanie ; ou bien elles s'associent avec une trop grande rapidité, et en formant des séries vicieuses qui ne sont point dans l'ordre habituel de leur association, comme cela a lieu dans le premier degré du délire de Tivresse, dans le délire aigu, dans la ma-
nie, soit aiguë, soit chronique ; ou bien, enfin, elles s'associent avec trop de lenteur, ou même finissent par ne plus s'associer du tout, comme dans la démence, surtout la démence stupide, qui a cela de commun avec Fidiotisme.
Dans le second genre, les idées, au lieu de se vicier dans leurs rapports, s'altèrent dans leur nature ; elles en changent ; elles prennent un tel caractère de vivacité, qu'elles deviennent de véritables sensations. Quand cela a lieu à l'occasion de l'action des objets extérieurs sur les surfaces sensitives, ou, ce qui est très-rare, par l'effet d'une maladie de ces mêmes surfaces, ce sont les illusions; lorsque, au contraire, cela arrive sans que rien agisse sur les organes des sens, et sans qu'ils soient aucunement altérés, ce sont les hallucinations i
De ces deux espèces de transformation du sentiment ou de la pensée en sensation, il n'y a que les illusions qu'on puisse, à la rigueur, regarder comme de fausses sensations, ou plutôt comme de faux jugements portés à l'occasion de l'action provoquée ou spontanée des sens. Mais elles ne sont, pas plus que les hallucinations, le résultat nécessaire de la lésion de la sensibilité, con^ sidérée dans ses organes externes. Le sentiment ou la perception, à l'état pathologique comme à l'état normal, n'a point pour condition dernière ces organes, qui ne font que recevoir l'impression. C'est toujours, pour ainsi parler, le cerveau qui sent ; c'est lui qui voit, qui entend, chez les hallucinés aveugles ou sourds 3 qui
perçoit la douleur dans une jambe amputée depuis des années ; qui voit^ entend, flaire, goûte, palpe dans les rêves, quand tous les sens sont fermés ou dorment, et que les agents extérieurs dorment également autour d'eux.
Quant aux hallucinations, elles ne peuvent, sous aucun rapport, être appelées des erreurs de sensation, ou, mieux, être attribuées à la perversion de l'action des sens, puisque, chez les hallucinés, rien n'agit sur ces derniers, qui, d^'un autre côté, ne sont pas malades, à Topposé de ce qui peut avoir lieu dans les illusions. Les hallucinations sont des perceptions , internes comme toutes les perceptions imaginables, mais rapportées, à tort, à l'action des objets extérieurs sur les sens ; ou, si Ton veut encore, ce sont des transformations spontanées de la pensée en sensations le plus souvent exteimes, une sorte de délire sensorial, dont les illusions ne sont, la plupart du temps, que le premier degré.
Les observations suivantes sont des exemples trèsremarquables de cette espèce de folie, continuée ainsi à peu près pure, pendant un certain nombre d'années. A cet égard, elles ont le rapport le plus direct avec le sujet de cet ouvrage.