‹ Du démon de SocrateChapitre 65 sur 74 · PREMIÈRE OBSERVATION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE OBSERVATION

Susceptibilité exagérée. — Déiance générale. — Iliusioiis. -^ Hallucinations consistant surtout en rêves pris pour la repré-

sentation de réalités. — Conduite fondée sur ces fausses perceptions. — A part cela, raison en apparence droite.

Synonymie. — Tempérament mélancolique, Mélancolie des anciens et des modernes.

Genre Illusio de Crichton.

Whimsical insanîty d'Arnold, etc.

P. est un homme de 45 ans, d'une taille élevée^ d'une constitution forte,, d'un tempérament biliososanguin, à démarche fière et pleine de hauteur.

Il paraît avoir reçu une éducation assez libérale.

Il arriva à Paris à Tâge de 19 ans^ et il était sur le point de débuter à la Comédie Française^ sous les auspices de D.^ quand une place qu'il obtint dans les bureaux du ministère de la guerre^ jointe au souvenir d'un amour auquel le « métier de comédien (1) » eût enlevé tout espoir^ le fit renoncer à la carrière théâtrale. C'est après avoir quitté cette place qu'il devint^ prétend-il^ secrétaire de C.^ alors ministre de la guerre. Il fut recommandé^ à cette époque, à M. B.^ préfet maritime à la Martinique^ lors du retour de cet administrateur en France^ et lui servit d'aide dans le compte-rendu de sa gestion. Il fut successivement^ ensuite, cuirassier^ employé dans les administrations maritimes, enfin, et de nouveau, secrétaire particulier de M. B., qui venait d'être nommé commissaire-général

(1) Toutes les phrases entre guillemets sont les expressions textuelles des malades, ou appellent l'attention sur les circonstances caractéristiques de leur délire.

(le la marine à Venise. Ce M. B. paraît avoir toujours témoigné beaucoup de bienveillance à P., et ce dernier voit^ dans les témoignages de ce sentiment^ la « preuve » d'un a dessein coupable » ou « malveillant » de M. B. sur lui : le désir de lui faire épouser une de ses concubines.

P. part pour Venise avec son bienfaiteur et la maîtresse de ce dernier. Il s'imagine que cette femme lui fait la cour^, et que M. B. est de connivence avec elle, d'après le dessein qu'il lui suppose. A Venise, ses soupçons augmentent avec sa susceptibilité. Il quitte enfin M. B., à la table duquel il mangeait, se lie avec une Vénitienne, finit par croire que « cette dernière est aussi d'intelligence avec M. B. ; qu'elle le fait dormir au moyen de narcotiques, pour lui faire, dans son sommeil, paraître les réalités comme des rêves ; » il s'emporte, se livre presque à des actes de violence à son égard, voit dans les prétendus desseins de cette femme, dans ceux de M. B. et de quelques autres personnes sur lui, comme « des entreprises franc-maçonniques ; » s'imagine que les employés sous ses ordres lui manquent de respect, etc.

Enfin il quitte l'administration maritime de Venise, et vient à Milan, emmenant sa maîtresse et emportant des lettres de recommandation de M. B., dans l'intention de demander au vice-roi Eugène un brevet de capitaine de cavalerie. Là, son irascibilité, « ses soupçons contre toutes les personnes qui l'entourent.

contre celles mêmes qu'il ne connaît pas, » le font croire de plus en plus à une « ligue formée contre lui, à des machinations franc-maçonniques. » Il cherche plusieurs fois à pénétrer de force jusqu'au vice-roi, malgré les représentations de M. de M., etc. ; puis veut quitter Milan, puis se détermine à y rester pour suivre sa demande ; enfin est conduit à Thôpital Saint- Ambroise, moitié de gré, moitié de force, « pour y rétablir sa santé. »

Après en être sorti, P. retourna à Venise et y reprit son emploi dans l'administration maritime. Sa susceptibilité toujours croissante lui valut de nouveaux ennuis, qui le portèrent à quitter l'Italie. Il revint en France, dans le Midi, échoua dans ses tentatives pour avoir quelque place, et enfin se mit à faire, pour vivre, de mauvais portraits qu'il croyait et qu'il croit encore excellents,, et ce travail est depuis lors devenu son seul gagne-pain.

A la rentrée des Bourbons, P., alors à Marseille, présenta à Monsieur, comte d'Artois, un mémoire où il exposait l'histoire de sa vie et des injustices commises à son égard, telle qu'il me l'a racontée à moi-même. Il croit encore que le maire de Marseille, à cette époque, en demandant au prince comment il trouvait les fêtes qu'on lui offrait, avait intention de répondre à quelques mots lâchés par lui. P., dans le public, sur leur mesquinerie. Il voit presque un dessein formé pour l'empêcher de parler à Monsieur, dans les cris de « vive

le roi, » etc., proférés par la population de la ville, quand lui, P., commençait quelques phrases où il voulait rappeler au prince le mémoire qu'il lui avait présenté la veille.

P., à cette époque, était marié depuis peu de temps. Il vint à Paris avec sa femme ou plutôt sa concubine, qui « a commis, dit-il, à son égard, des choses monstrueuses, » et il y a vécu jusqu'à ce jour de son métier de peintre de portraits.

Voici comment il a été conduit à la division des aliénés. Il était chez un restaurateur, attendant, à table, un de ses amis qui devait payer leur dîner à tous deux. L'ami ne vint pas; P. ne put pas payer. Il fut conduit au corps de garde, de là à la préfecture de police. Ses manières, ses réponses, et l'état d^'exaspération où son aventure Tavait mis, firent douter de rintégrité de sa raison. Après Pexamen des médecins du bureau central, il fut amené à Bicêtre.

Au premier abord, et même après un certain examen, on ne croirait pas P. fou ; mais en conversant avec lui, en s'intéressant à ses aventures, en applaudissant à leur récit, il est impossible de ne pas voir dans cet homme une intelligence marquée, en quelque sorte, dès la naissance, pour se fausser, et vivre malheureuse ou coupable. P. est bien ce que, en pathologie mentale, on appelle un mélancoUque. Orgueil, irritabilité extrême, et poussée souvent jusqu'à la violence, conversion de circonstances indiffé-

rentes en faits graves et personnels, plaisir à raconter des malheurs bien réels pour une imagination malade, mais qui seraient nuls pour un esprit sain, P. réunit tout cela. Il est sorti une première fois de Bicêtre, y est revenu, en est sorti de nouveau, et y reviendra encore. Sa susceptibilité maladive, ses illusions, ses hallucinations, sa ferme croyance en ses fausses perceptions passées, font désormais irrévocablement partie de sa nature morale, et ce serait en vain qu'on chercherait à les combattre. Mais qu'on lui en accorde la réalité, et sa raison pourra passer pour droite ; peutêtre même que des yeux peu exercés parviendraient difficilement à se convaincre du contraire.

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