‹ Du démon de SocrateChapitre 70 sur 74 · SIXIEME OBSERVATION · texte numérisé non relu

SIXIEME OBSERVATION

Sensibilité naturellement exaltée. — Erreurs, illusions sur des faits réels, mais exagérés ou mal interprétés, puis hallucinalions de la vue et surtout de l'ouïe, d'où tentative de suicide. — Mort dans un accès de délire maniaque plus général.

Synonymie. — Tempérament mélancolique, mélancolie, délire exclusif des auteurs.

Illusions et hallucinations des pathologistes français et étrangers.

Cas analogues : Le précédent et le suivant^ etc. Mais dans cette sixième observation et dans la septième, le délire, à peu près exclusivement sensorial comme dans les cinq autres, devient vers la fin plus général et plus aigu, prenant ainsi les caractères de la manie proprement dite.

Quant aux tentatives de suicide qui ont eu lieu dans les deux cas, dans le dernier surtout, il importe de remarquer^ pour Texactitude de l'analyse psychologique, que cette propension funeste ne venait point d'une impulsion en quelque sorte spontanée, ou de l'ennui pur et simple de la vie [tœdium vitœ)^ comme dans la véritable hypocondrie suicide; mais bien qu'elle était le résultat des hallucinations, et de rétqt de malaise et de terreur qui les accompagnait.

M. est un homme de petite taille, d'un tempérament sanguin, âgé de 33 ans.

Il a été admis une première fois dans la division des aliénés, le 20 septembre 1826, en est sorti non guéri, mais fort calme, le 28 avril 1827 ; y est rentré dans le

mêmeétatdemanieque la première foiS;le 9 juillet 1828.

(( Sa mère est morte folle; son père s'est suicidé » par suite de mauvaises affaires; lui, M., a toujours été d'une «sensibilité^ » d'une «susceptibilité» extrêmes^ disposé à croire qu'on lui voulait du mal, ou qu'on cherchait à s'amuser de lui^ ce qui le rendait fort timide. Sa mère disait souvent de son fils^ que sa sensibilité ferait son malheur^ et qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il mourût jeune.

Ces tristes dispositions naturelles ont augmenté avec l'âge, et ont fait faire à M. toutes sortes de sottises, qu'il condamne en les racontant , et que souvent même il condamnait en les commettant. Il a fréquemment été dupe, dit-il, et n'a jamais cherché à être fripon. Il était naturellement enclin aux plaisirs vénériens,, et cette disposition a été le point de départ, la cause de ses fautes et de ses malheurs, car il en a éprouvé de réels ; mais beaucoup ont été imaginaires. Il s'est cru persécuté par des gens qui avaient tout au plus dessein de s'amuser à ses dépens. C'est là ce qui résulte d'une histoire bizarre et très-détaillée qu'il a écrite de sa vie^ ah ouo jusqu'au moment actuel. Chez lui les « hallucinations » paraissent n'être venues que peu à peu^ et vers la fin, par les progrès d'une irritabilité générale, qui le faisait d'abord prêter des intentions malveillantes à des actions, à des paroles qui n'en avaient point (illusions), et qui enfin lui a fait entendre des sons qui n'étaient pas produits (hallucinations).

M. est marié depuis douze ans^ et depuis onze séparé de sa femme^ quil croit lui avoir été infidèle. Il est brodeur, et il fit venir, il y a trois ans, sa sœur à Paris pour travailler près de lui dans le magasin de son maître. Il ne tarda pas à croire que ce maître et les autres personnes de son entourage le calomniaient, en Taccusant d'inceste, et voulaient ainsi le perdre de repu- * tation. Cette croyance paraît fondée sur des hallucinations de Fouïe. Ainsi il a « recueilli les paroles» d'exempts de police qui se disaient entre eux : « M. est un grand scélérat. » Elle s'appuie encore sur des illu* sions, de faux raisonnements, qui lui donnent la conviction que toute la France est instruite des bruits calomnieux qu'on a fait courir sur son compte. Il lit cela sur la figure des personnes avec lesquelles il est en rapport; il le voit dans leurs actions. Il est persuadé que les journaux se sont occupés et s'occupent encore de lui à cet égard. Et cependant il ne lit pas ces feuilles; il n'a donc jamais pu y voir une seule ligne où il fût question de lui. Mais voici comment il raisonne. Il y a deux ou trois ans que, n'ayant plus d'ouvrage par suite des calomnies qu'on a, dit-il, fait courir sur son compte, • il se jeta par la fenêtre pour mettre fin à son existence. Il ne fit que se casser la cuisse droite; ce dont on le guérit à l'Hôtel-Dieu, sauf une légère claudication. Des accidents de ce genre, dit M., doivent être et sont toujours « mis sur les journaux. » Un homme qui cherche à se détruire est ordinairement « criminel. »

SUR LA FOLTE SENSORIALE. 307

Les journaux ont donc dû conclure que M. était criminel et le répéter souvent depuis. Ainsi toute la France a dû être instruite de la prétendue scélératesse de M., et en voici la preuve suivant lui. Lassé des calomnies répandues sur son compte à Paris^ il se rendit à Nantes, son pays, pour travailler de son état , mais il ne tarda pas à s'apercevoir que «ces calomnies» avaient pénétré jusque-là. « Il n'entendit rien dire, » mais il « vit » bien, à Tair et à la conduite des personnes avec lesquelles il se trouvait en relation, qu'on « savait » à Nantes que « M. est un grand scélérat. » Il fut donc forcé de quitter Nantes et revint à Paris. Ses fausses perceptions, les actes auxquels elles Tentraînèrent, ne tardèrent pas à attirer sur lui Tattention de la police, qui le conduisit à Bicêtre le 21 septembre 1826.

La santé de M. a toujours été faible, si ce n'est depuis l'époque à laquelle il s'est jeté par la fenêtre. Dès ce temps, en effet, il paraît s'être mieux porté. Aujourd'hui (21 septembre 1827) toutes ses fonctions se font avec régularité, et rien n'indique un organe en souffrance. La circulation en particulier est fort calme.

4831. M., pendant les deux séjours qu'il a faits dans la division des aliénés, n'a pas cessé d'être dans l'état de délire sensorial dont j'ai donné les détails ; mais, la plupart du temps, quand on ne l'interrogeait pas, on pouvait le croire un homme raisonnable. Dans ces moments-là il travaillait à des ouvrages de broderie, où il était fort habile, et qui lui étaient payés cher.

Depuis sa seconde entrée dans la division des aliénés, le 9 juillet d828, il a eu dans l'intérieur de Thospice trois ou quatre accès de manie plus aiguë, marquée surtout par del'érotisme et de la disposition à briser et à nuire. Le dernier a commencé à la fin de 1830, et n'a fait qu'aller en augmentant, malgré l'emploi des moyens ordinaires. De temps en temps le délire devenait plus aigu, et approchait de celui de la méningite.

Vers la fin, l'amaigrissement devient considérable ; la membrane muqueuse gastro-intestinale se prend ; il y a du dévoiement. M. brise tout ce qu'il y a dans sa loge, jusqu'à la paille de son lit, et se met dans un état complet de nudité. La face a une expression de stupidité remarquable. La fièvre s'allume ; agitation très-grande ; séjour au lit. Signes d'un épanchement pleurétique à gauche. Mort dans la nuit du 23 au e4 février d 831.

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