CINQUIEME OBSERVATION
Hallucinations de l'ouïe seulement ; d'où, en apparence, idées tristes et exclusives. — A part cela, raison et santé parfaites.
Synonymie. — Mélancolie, délire exclusif et triste des anciens et des modernes.
MelanchoUa vulgaris de Sauvages , Sagar, Crichton , CuUen.
Tristîmanie^ Lipémanie de Rush et d'Esquirol, etc.
L. est un homme de taille moyenne^ d'un caractère naturellement sombre^ offrant les attributs du tempe» rament bilieux. Il a 66 ans.
Il ne parait pas y avoir eu d'aliénés dans sa famille. Il n'était pas maladif et n'a point eu d'évacuations supprimées. Il est marié depuis 21 ans et a 8 enfants. « Sa femme est la fille d'une autre femme avec laquelle il a vécu jadis en concubinage. » Il n'a jamais rien éprouvé de semblable à l'état mental dans lequel il se trouve maintenant.
Cinq mois à peu près avant son entrée à Bicêtre, il quitte Paris, du consentement de sa femme, pour aller travailler au Tillet, près Gonesse. «Le maître chez lequel il logeait était dévot^ et il y entendait souvent parler de religion. »
Vers le 15 ou le 16 septembre, la femme L. entend dire que son mari est aliéné; elle va le trouver, le ramène à Paris en proie à des craintes relatives à de pré-
SUR LA FOLTE SENSORfALE. 299
tendues persécutions. (Les renseignements qu^elle me donne à cet égard s'accordent parfaitement avec ce qu'auparavant m^'avait dit L.) Elle lui applique,, sur l'avis d'un médecin, quelques sangsues derrière les oreilles, et enfin le fait conduire à la préfecture de po» lice, d'où il est amené à la division des aliénés, le 24 septembre 1828.
Le 25, à 7 heures du matin. La physionomie de L, est celle d'un homme douloureusement affecté, terrifié même. La parole est entrecoupée, les muscles inspirateurs ont peine à soulever les parois du thorax. Voici le résultat de ma conversation avec lui : « Il a commis, il y a 32 ans, un vol de cuivre de la valeur de 15 fr. » Cette mauvaise action n'a jamais eu aucun résultat fâcheux pour lui, et elle paraît avoir toujours été ignorée. Il a été militaire pendant quatorze ans, et s'est « marié, » au sortir du service, « avec la fille d'une femme qu'il avait eue antérieurement pour concubine.» Il y a cinq mois, il est allé travailler au Tillet, près Go^ nesse, et a entendu parler « de jésuites» chez le maître qui le logeait. «Il ne sait comment ces jésuites ont eu connaissance du vol qu'il a commis il y a plus de trente ans. » Mais, au bout de deux mois de séjour, et pendant la nuit, «ils n'ont pas tardé à le lui reprocher, en murmurant, en parlant bas » à son chevet. « Il a d'abord pris cela pour des rêves. » Mais la persistance, la force toujours croissante de ces reproches, qui s'accompagnaient de menaces de châtiments, lui a bien
fait voir que « c'étaient des réalités. » Il a donc changé de logement ; mais, dès la première nuit, les mêmes (( voix se sont fait entendre » dans la cheminée, à la fenêtre, à la porte. Il s'est levé pour voir quel individu les proférait et n'a trouvé personne. C'est alors que sa femme est venue et Ta ramené à Paris. « Dès la première nuit, les voix ont recommencé de plus belle. » }[ s'est contenu d'abord, parce que sa femme dormait à côté de lui. Mais enfin, n'en pouvant plus, il a cherché à s'éclairer sur la cause du bruit, et n'a pu en venir à bout. Vers le matin, la « bagarre» est devenue «générale, » dit-il : les gendarm.es étaient dans la rue, les voisins aux fenêtres, «criant» contre les «jésuites,» qui étaient là pour l'arrêter. Alors il s'est rendu à la préfecture de police, d'où on l'a conduit à Bicêtre hier au soir.
« Cette nuit » il a « entendu » les mêmes « voix» qui lui «disent» qu'il faut qu'il soit puni, qu'il « sera fusillé. » Il est persuadé que sa mort est imminente, et rien ne peut lui ôter cette idée.
Le 26, à 7 heures du matin. Le malade est persuadé que de la « salle du conseil » voisine, il a « entendu » cette nuit, ce matin même, des « voix » qui lui ont annoncé que sa femme avait subi la peine de mort, et que lui allait bientôt la subir aussi. Rien absolument ne peut le distrau'e de cette idée, et sa physionomie exprime bien sa persuasion à cet égard. Pendant que je lui parle, il me demande si je ne « les entends » pas
qui «ordonnent» d^apprêter les armes pour le fusiller. Sa femme, qui est venue ce matin demander de ses nouvelles, mais qui ne Ta pas vu, lui a apporté quelques effets. c( Ces effets^ » il me les montre, et me dit qu'ils « ont été trouvés sur cette malheureuse après sa mort. » J^ai beau lui affirmer qu'elle vit, il n'en croit rien, et attend sa propre fin avec résignation.
Le pouls est naturel, la langue blanche, aucun viscère ne me semble souffrir.
6 heures du soir. Tous les raisonnements que je puis imaginer pour persuader au malade que sa femme n'est pas morte sont inutiles. Dieu lui-même, me ditil, descendrait du ciel pour le lui certifier, qu'il ne le croirait pas.
Le 30, même croyance. L. s'imagine que « les voix l'accusent d'avoir abusé de ses filles, » et il veut faire constater leur virginité pour repousser cette inculpation. Du reste, il ne délire absolument que sur ses fausses perceptions de l'ouïe, ou plutôt, sauf ces perceptions, il ne délire pas. Qu'on en admette la réalité, il dit et fait ce que tout homme dirait et ferait à sa place. Il se refuse à prendre tout médicament.
Le 4, à 5 heures du matin , il me dit que si on lui montrait sa femme vivante, il crierait au miracle ; à 9 heures je la lui fais voir au parloir; il s'arrête quelque temps interdit, dit que c'est bien elle , qu'il la reconnaît, et il l'embrasse avec effusion. La vue de sa (emme a ébranlé sa conviction. Il reconnaît qu'elle n'a
pas été morte ^ mais il prétend qu'on c( a joué une répétition de sa mort, et que c'est cette répétition qu'il a entendue. » J'insiste, et je lui affirme que tout ce qu'il a entendu n'existait que dans ses oreilles; cela lui paraît difficile à croire, mais enfin il avoue qu'il serait à désirer pour lui qu'il en fût ainsi.
Le 5, à 7 heures du matin. Les perceptions relatives à l'ouïe ont été et sont encore plus fortes que jamais. L. est dans la « même croyance relativement à la répétition de la mort de sa femme. » Il croit que ses persécuteurs, désunis dans leurs intentions à son égard, se sont battus en duel, et qu'un d'eux a été tué; « il a entendu» le bruit du duel. Profond découragement^ refus de toute médication.
Du mois d'octobre 1828 au mois d'octobre 1829, l'état de manie sensoriale reste absolument le même. Les hallucinations sont purement relatives au sens de l'ouïe, et si l'on admettait que ces sensations sont fondées, L. serait parfaitement raisonnable. Je n'ai jamais aperçu en lui la moindre trace de délire général. Ses fausses perceptions le font toujours croire à des persécutions dirigées contre lui; rien absolument ne peut le faire douter de leur réalité : il est à cet égard d'un entêtement extrême. Si on le contrarie làdessus, ou que dans la nuit ses fausses perceptions aient été très- violentes, il entre très-facilement en colère. « On fait de lui des risées; on l'empêche de dormir ; on le tourmente ; on le presse, etc. » Outre
les perceptions de sons nettement articulés, il « entend » continuellement un « bruit de cloches,, » qui viendrait de Téglise voisine. Il l'entend même le vendredi saint. Ma remarque que les cloches ne sonnent jamais ce jour-là, ne Tébranle pas. Je n'ai jamais vu d'hallucinations de Touïe aussi fortes, aussi isolées de tout délire, de toute incohérence dans les idées, aussi indépendantes de tout état morbide général.
Dans les premiers jours du mois d'octobre 4829, L. commence à ressentir les premières atteintes du scorbut. Il attribue le malaise qu'il éprouve à ses ennemis, à « ces messieurs, » et se refuse à prendre tout médicament. Les hallucinations continuent, bien qu'il n'en parle plus avec autant de force. Il devient très-faible et ne quitte plus le lit. La teinte de la peau est d'un jaune terreux ; elle offre aux extrémités inférieures de nombreux points scorbutiques ; les gencives sont fongueuses et saignantes ; l'haleine est fétide.
Dans les derniers jours de novembre, L. consent à prendre quelques médicaments antiscorbutiques, et pendant deux ou trois jours il ne parle plus de ses fausses perceptions ; mais bientôt elles le reprennent, et il recommence à attribuer sa maladie à ses persécuteurs. Le matin même du jour de sa mort, qui a lieu en pleine connaissance, il attribue la difficulté qu'il éprouve à respirer, à la compression que ses ennemis exercent sur lui.