‹ Du démon de Socrate: specimen d'une application de la science psychologique à celle de l'histoireChapitre 17 sur 54 · ACTE d'accusation. i · texte numérisé non relu

ACTE d'accusation. i

a divinités nouvelles^ sous le nom de démons; Soc( craie est coupable^ en ce qu'il corrompt la jeunesse « d'Athènes.

« Pour peine, la mort (1).)»

Mélitus^ poète froid et de peu de talent, avait pour eoaccusateurs Lycon^ orateur et sophiste, et Anytus, dtoyen riche et considéré^ qui avait contribué, avec Thrasybule, à délivrer Athènes de la tyrannie des Trente.

^affaire fut portée devant les Héliastes, tribunal chargé des affaires criminelles, et composé de cinq cents juges, désignés par le sort, et pour la plupart gens du peuple, sans principes et sans lumières. L'accusation y fut soutenue par ceux qui Tavaient

(1) Ta^s é'Ypa(|iaTO )cal dlvOttp.oXo'y^oaTO MiXiroc MeXtrou, II(T6tbc, 2ttxpàT£t Soçpovioxou ÂXoTTUCviOev. 'A^txeï SttXpttTY)C, oÔ; p.£V ii TroXtc vo(xî^8i OeGuc où vo|ii.t2[(i)v, frtpa ^s xatvà ^ai(ii.ovià 8tov)'Yo6|ii.£voc* à^txet îi xat Tobc V6cu$ ^taç OeipcùV. TijAYifxa OovoiTe; (a).

Accusavit Melitus, Meliti filius, Pitheensis, Socratem, Sophronisci filium, Alopecensem, de hisce crîminibus. Jura violât Socrates, quos ex majorum instituto suscepit civitas^ Deos esse negans, alia vero nova dasmonia inducenSi Contra jus et fas juvenes corrumpit. Pœna iili mors. (PhaVorin, dans Diogêne-Laerce, lib. II, s. 40.)

Voyez aussi,lPLATON, Apologie^ p. 36, Euthyphron^ p. 5> et Xéi^ophon, Memorab.^ lib. I, p. 708.

(a) S*il m'a paru convenable de citer ici et ailleurs le texte grec, cela m* paru indispensable dans la deuxième partie de la vie de Socrate. Pour la prétention que ces citations pourraient mC faire ttllribucr, voyez la Note 2, à la fiH du volume.

i44 HISTOIRE ORDINAIRE DE SOGRATE.

portée^ et spécialement par Mélitus (i). Socrate y comparut, entouré de ses disciples et de ses amis (2). Platon^ jeune alors^ voulut dire quelques paroles en faveur de son maître ; mais comme il n^avait pas encore trente ans^ âge requis pour parler en public^ il fut contraint de s^abstenir (3). Socrate^ qui avait refusé Tassistance de plusieurs de ses disciples, et en particulier celle, de Torateur Lysias^ dont il trouvait le discours trop orné (4), Socrate prononça lui-même sa défense^ que nous a conservée Platon^ sous le titre de son Apologie,

Il y % longtemps que tout a été dit sur cet admirable discours. Socrate s'y montra ce qu'il fut toute sa vie^ simple/ grand/ sublime^ marlyr de la vérité et de la vertu. Il n'employa aucun de ces artifices oratoires qui peuvent être utiles à la cause de Thomme^ mais qui nuisent à celle de la vérité (5). II défendit ou expliqua ses opinions inculpées. La partie de l'acte d'accusation qu'il repoussa avec le plus de force et de

(1) Platon, jépologie, passim. — Xénophon, Apologie, passim.

(2) Platon, Apologie, p. 78, 88.

(3) Diogéne-Laerce, iib. 11^ s. 41.

(4) GicÉRON, De oratore, Iib. 1, s. 54. — Quintilien, InsHtut. orat., Iib. XI, cap. i. — Diogène-Laerce, Iib. 11, s. 40. — Yalére-Maxime^ Iib. VI, cap. iv.

(5) Platon, Apologie, p. 81 , 82, 89. — Xénophon, Mémorabilia, iib. lY, p. 804. — Quintilien, Institut, orator,^ Iib. XI, cap. I.

SON t»tlO€£8. 145

succès fut celle qui était relative à la subversion de la morale^ ou plutôt à la corruption de la jeunesse. Quant à la première^ celle où il était dit qu'il n'admettait pas les dieux d'Athènes^ et qu'il introduisait parmi eux des divinités nouvelles^ sous le^ nom de démons^ j'ai déjà laissé entrevoir, et je dirai plus tard^ pourquoi il ne pouvait pas s'en tirer aussi vietorieusement.

Socrate prononça tout ce discours avec l'assurance d'un homme innocent et convaincu^ et on Teût pris^ dit Cicéron (1)^ plutôt pour le maître de ses juges, que » pour un accusé soumis au résultat de leur verdict. Cela n'empêcha pas qu'un premier jugement ne le déclarât coupable de ce dont il était accusé. Conformément à la loi d'Athènes^ il en fallait un second pour la détermination de la peine (2). Suivant cette loi encore^ l'accusé, contre lequel on concluait à la mort^ pouvait choisir entre une amende et le bannissement ou la prison perpétuelle (3). Socrate ne choisit aucune de ces punitions ; mais il dit qu'à raison des services par lui rendus à la république^ il se condamnait à étre^ pendant le reste de sa vie, nourri dans le Prytanée, aux dépens de l'État (4). Cet orgueil inconsidéré in^

(1) De oratore, lib. 1, n. 54.

(2) Cicéron, De oralore, lib. I, n. 54.

(3) Platon, Apologie, p. 86 ; Criton, p. 121.

(4) Platon, Apologie^ p. 84. — Diogène-Laerce, lib. 11^ s. 42. — C'est là surtout la version de Xénophon {apologie, p. 705 ) ; mais , suivant Diogène-Laêrce et Platon, Socrat<s

i46 HISTOIRE ORDINAIUS DE SOCRATE.

disposa contre lui ceux de ses juges qui avai^it d'abord opiné en sa faveur (1). La sentence de mort Ait prononcée^ et elle portait que le poison terminerait les jours de l'accusé.

La fermeté de Socrate ne se démentit point (2). Il reçut^ avec le calme d'un homme qui^ toute sa vie^ avait appris à mourir (3)^ une sentence qu'il avait pour ainsi dire provoquée, et à laquelle il s'attendait (4). Reprenant une troisième fois son discours, loin de s^emporter en reproches contre ses juges^ il les consola, ou les plaignit (5), et quand il sortit du tribunal pour se rendre à la prison, il semblait plutôt, à sa démarche, avoir gagné sa cause que l'avoir perdue (6).

Le lendemain de son jugement, partit pour Délos la galère qui allait porter à ÂpoUon les pieuses of-

consentit ensuite à subir une amende. On voit, dans TApologie, qu'après s'être condamné à payer de ses deniers une mine d'argent, il alla ensuite jusqu'à trente, sur la caution de ses disciples, Platon, Griton, Critobule et ApoUodore. (Platon, apologie, p. 88.)

(i) GicÉRON, De oratoref lib. 1, n. 54. — DiogèNe-Laercê, lib. 11, s. 42.

(2) Platon, Apologiey p. 88. — Xénophon, Apologie^ p. 705; Memorab,, lib. IV, p. 8iU. — Plutarque, De la tranquillité d*ame et du repos de l* esprit, Ch. xxvi.

(3) Platon, P/iérfon, p. 144, 145, 153, 184.

(4) Platon, Apologie, p. 83.

(5) Platon, Apologie, p. 90 et seq. — Xénophon, Apolo-' gie, p. 705.

(6) Xénophon, Apologie, p. 700.

SON SÉJOUR DANS LA PRISON. i^^

frandes des Athéniens (1). La loi défendait de mettre à mort aucun coupable jusqu'à son retour (S). Sbcrate passa donc trente jours à peu près à recevoir, dans sa prison, les visites de ses amis. Qui ne sait quel calme admirable (3), quel mépris de la mort, quelle philosophie sublime et presque déjà du ciel il déploya pendant tout ce temps ? Qui ne connaît le refus qu'il fit à Griton de s'enfuir de sa prison en Thessalie, pour ne pas désobéir à la loi, à la justice, et déshonorer ainsi les restes d'une vie qui leur avait été consacrée tout entière (4)? Ëtquand le terme fatal fut arrivé, quand la galère sacrée eut revo les murs du Pirée, Socrate, qui semblait ne pouvoir plus grandir, s'éleva pourtant encore au-dessus de lui-même. La coupe mortelle à la main, consolant ses amis en larmes (5), il les entretint longuement de son dogme favori de lUmmortalité de Fàme (6), des espérances d'une autre vie (7), des vertus dont il faut embellir celle-ci (8) ; et, après avoir bu le

(i) Platon, Phédon^ p. 131. — Xénophom, Memorab.f lib. IV, p. 816.

(2) Platon, Phédon^ ibid. — Xénophon, Memorab,, lib. IV, p. 816.

(3) Platon, Critcm, p. 100.

(4) Platon, Criton, p. 122 et seq. — Xénophon, Apologie, p. 705. — Origène, Contra Celsum, lib. IF, s. 17.

(5) Platon, Phédon^ p. 266. — Origénb, Contra Celsum, lib. 111, s. 67.

(6) Platon, Phédon, passim, mais surtout p. 158, 242.

(7) Platon, Phédon, p. 183, 258.

(8) Platon, Phédon, p. 243.

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poison et avoir continué, pendant quelque temps encore, à ses disciples, ses conseils et ses consolations, s'enveloppant de son manteau, et consacrant aux dieux sa dernière pensée (1), il mourut, comme il avait vécu, le plus religieux, le plus vertueux, et sûrement encore le plus heureux des hommes (2).

Voilà, sauf quelques omissions que le lecteur a pu croire légères, et que j'ai faites à dessein, voilà So« crate, tel, à peu près^ que Ta vu toute Tantiquité^ tel surtout que Font fait les temps modernes : le restaurateur, le martyr, la gloire de la philosophie ; le triomphateur des faux dieux, et, comme le saint Jean- Baptiste du christianisme ; Thomme, enfin, dont on prononce le nom, quand on veut personnifier la vertu et donner un corps à la vérité.

Il faut bien que je le dise pourtant, puisque tel est le but de cet ouvrage, ce portrait n'est pas ressemblant. C'est le profil d'une figure dont les deux côtés ne sont pas en harmonie, et c'est Tautre côté qu'il me faut en faire voir maintenant. J'arrive seulement, comme on le voit, au cœur de mon sujet, ou plutôt à ce sujet lui-même. Ici la lenteur remplacera la rapidité. Il me

(i) Platon, Phédon^ p. 266; recommandation faite par Socrate à Griton de sacrifier un coq à Ësculape. Lactaace {Divin, instit.y 11, xv) voit là dedans un acte de foi païenne, et il a raison, ainsi que je le prouverai tout à l'heure.

(2) Platon, Phédon, p. 267. — Xénophon, Memorabilia, lib. IV, p. 816et8i8.

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