‹ Du démon de Socrate: specimen d'une application de la science psychologique à celle de l'histoireChapitre 19 sur 54 · SA SINGULARITÉ D ESPRIT · texte numérisé non relu

SA SINGULARITÉ D ESPRIT

d'une singularité non moins grande. Je n'en voudrais

pourpreuve que le conseii donné par un oracleà Sophro-

nîsque : « d'abandoriaer son fils à son instinct naturel^

a parce qu'il avait en lui un guide qui valait mieux que

«dix mille maîtres (i); » conseil qui se rapporte^ du

reste^ à ce que Socrate disait de lui-même^ qu'il avait

toujours ressenti intérieurement^ dès son enfance (2),

rinfluence de ce génie sur lequel j'aurai à m'appesantir

tout à rheure.

Socrate avait donc été^ depuis $on bas àge^ d'une

singularitéj j'insiste sur ce mot^ que ne devait pas démentir son âge mûr. N'était-ce pas, en effets un homme bien singulier que ce Socrate, vêtu du même manteau dans toutes les saisons (3), marchant nu-pieds sur fa glace comme sur la terre échauffée par le soleil de la Grèce {à), dansant et sautant souvent seul/ sans raison, et comme par boutades (5) ; ayant des airs sin^

tude de Socrate n'était, on le sent bien, autre chose que le résultat et comme Técorce de son caractère réfléchi. (i) Plutarque, Du Démon de Socrate^ p. 410, 4il.

(2) Platon, Apologie, p. 73; Théagès^ p. i9. — Tertul- LiEN, loco supra,

(3) XénÔphon, Memorab,, lib. 1, p. 729. — Platon, Banguet, p. 267.

(4) Platon, Banquet, p. 267 ; Phèdre, p. 284. — Xéno- PHON, Memorah.y lib. I, p. 729.

(5) Platon, Méneœéney p. 279.^ Diogbne-Labrce, lib. 11, s. 32.

Socrate donnait pour raison de ces gambades le désir d*accroître la force et Tharmonie de ses membres et de ses

i H4 HISTOIRE PSYCHOLOGIQUE DE SOCRATE.

gulierSj une façon singulière de porter sa tête (i) ; menant, aax yeux du vulgaire au moins^ le genre de vie le plus bizarre; n'ayant d'autre occupation que celle de pérorer sur les places publiques et jusque dans les boutiques des artisans ; poursuivant tout le monde de ses questions (21) et de son ironie (3) ; ne voulant rien recevoir de ses amis, ni de ses disciples^ mais ne faisant pas difficulté de Içur demander un habit quand il en avait besoin (4) ; enfin s'étant fait^ par sa conduite et par ses manières, une telle réputation d'excentricité, que Zenon TÉpiourien le surnomma plus tard le bouffon d'Athènes, aiticus scurra (5), ce qu'on appellerait maintenant un original.

Or, malgré toutes ces bizarreries et pour ^excellence de sa nature, l'oracle de Delphes, consulté par Ghérépbon, disciple de Socrate, sur la question de savoir quel était l'homme le plus sage de la Grèce, lui répond, sans difSculté, que c'est son maître : c Sophocle est « sage, Euripide est encore plus sage, mais Socrate est

mouvements, celui d'empêcher son ventre de grossir, celui de prendre de Tappétit, etc. Gela n*empêche pas que Charmide, entrant chez lui un matin, et le voyant ainsi danser tout seul, s'imagina qu'il devenait fou, (i.«ivoto (XÉifOPHON, Banquet, p. 877).

(i) Diogènb-Laekcb, lib. Il, s. 27.

(2] Platon, Apologie, p. 53.

(3) PuTOM, Banifutt, p. 260.

(4) Sénéqub, De beneficiis, lib. VU, cap. 24.

(5) GicéROR, DemUura Deorum, lib. 1, n. 34. — > L/MrrANCE, Dm;!», institut., lib. 111, cap. 20.

EXTAfiB DE POTIDÊB. i.S5

« le plus sage des hommes (i). » Alors Socrate^ qui veut avoir le mot de Ténigme, commence^ parmi toutes les professions d'Athènes, les politiques, les* poêtes,Ies artisans, ces singulières coursesinterrogantes, dans lesquelles il démontre aux uns et aux autres, quils ont trop bonne opinion d'eux-mêmes, et, quau fond, ils ne savent pas grand'chose, ce qui ne pouvait manquer d'attirer sur lui la haine universelle (â).

Psychologiquement parlant, les choses auraient pu en rester là, c'estrà-dire que Socrate eût pu demeurer toute sa vie un homme singulier ou extraordinaire, si toutefois, depuis Tenfance, travaillé par son génie, il n'eût été disposé à prendre les inspirations de sa conscience pour la voix d'un agent surnaturel ; aussi le mal afiecta-t-il, de plus en plus, ce dernier caractère. Cette pensée, trop vive, trop ardente, trop disposée h se porter à l'extérieur, à se revêtir d'un corps, à devenir une image, ou, tout au moins, une sensation auditive, prit en effet cette dernière forme, et alors furent tout à fait commencées les hallucinations de Socrate, c'està-dire l'espèce de folie la plus irréfragable.

Je trouve que c'est au siège de Potidée, que se ma-

(1) 2oçbç 2ocpo)cXr;, ocçwTepo; ^s Eùptiri^ïic àv^pôv 5« TnftvTcdv Suxpeénsc oocpÛTaTo;. (Scholiast. Aristophan., Ad Nubes, act. I, scen. u, v. 144.) Voyez aussi Platon, Apologie, p. 48; Xénophon, jépologiey p. 703; Pausanias, lib. I; Attic, cap. 22 ; Diogène-Laercb, lib. If, s. 37.

(2) Platon, Apologie^ p. 49 et suiv., mais surtout 50, 52, 53.

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nifestèrent, pour Thistoire, les premiers signes évidents de cet état de Socrate^ état que les auteurs traitent en général d'extase^ niais que les véritables antbropologistes savent comment caractériser. Le siège de Potidée dura trois ans (i ). Pendant l'hiver^ Socrate y avait marché nu-pieds sur les glaçons^ vêtu à la légère, comme à son ordinaire (^), te qui étonna déjà beaucoup ses amis ou ses compagnons d'armes. L'été vient, et voilà qu'un beau jour on le trouve debout dans la campagne, regai*dant fixement le soleil, comme font certains aliénés frappés d'incurabilité. On va^ on vient autour de lui^ on se le montre du doigt ; Socrate n'y prend garde. Le soir arrive ; des soldats ioniens apportent leurs lits de campagne en cet endroit, pour observer s'il passera la nuit dans la même posture. C'est ce qui eut lieu^ en elFet^ et ce ne fut que le lendemain^ au lever du soleil, qu'après avoir fait un grand salut à l'astre, Socrate se retira^ à pas lents^ dans sa tente^ sans mot dire^ et sans faire attention à ceux qui le suivaient^ tout stupéfaits d'une pareille scène (3). Il faut nier ce fait, qui est attesté par tous les auteurs qui se sont occupés de Socrate et par ses plus zélés disciples^ ou bien il faut convenir que c'était là plus que le

(1) Thucydide, De bello Pelopones., lib. I.

(2j Platon, ^angtiet, p. 267.

(3) Platon, Banquet, p. 268. — Diogéng-Laerce, lib. Il, s. 23. — Phavorin, dans Aulu-Gelle, Noct» otlic, lib. 11, cap. i.

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