‹ Du démon de Socrate: specimen d'une application de la science psychologique à celle de l'histoireChapitre 20 sur 54 · LES VOIX DU DÉMON · texte numérisé non relu

LES VOIX DU DÉMON

commenceinent d'un état que personne actuellement ne voudrait éprouver, pour toute la vertu et toute la gloire du fils de Sophronisque.

Or, cette extase de Potidée n'était point chose isolée dans la vie de Socrate. Au dire d'Aulu-GelIe et de Phavorin (1), cet état le prenait souvent; il résulterait seulement des ouvrages de Platon, que ces extases ne duraient pas aussi long-temps que celle que je viens de raconter diaprés ce philosophe, et qui, en effet, s^était prolongée pendant vingt-quatre heures. Il arrivait fréquemment à Socrate (2), de s'arrêter brusquement au milieu d'une promenade ou d'une conversation avec ses amis, puis de retourner sur ses pas, ou de continuer sa marche, ou de reprendre le fil de son discours, quelquefois sans donner d'explication de sa conduite, mais le plus souvent en en donnant pour raison qu'il venait d'entendre le Dieu, dont j'ai à m'occuper maintenant.

11 n'y a presque pas dans Platon un seul dialogue où il ne soit plus ou moins directement question de ce dieu^ Os<iç, de ce démon, Saefxovtov, de cette voix divine, «poiivTÎ, et cela y est d'autant plus formel que c'est Socrate en personne qui parle de cette voixy de ce démon, de ce dieUy comme il en parlait sûrement dans la compagnie de ses disciples. Il est seulement extraor-

(1) Aulu-Gelle, Noct. attic,^ lib. Il, cap. 1.

(2) Platon, Banquet^ p. 171 ; Philèbe, p. 227. — Plu- TARQUE, Du Démon, ou Espr%t]famiHer de Socrate, p. 379.

i 58 HISTOIRE PSTCHOLOGIQUB DB SOCRATE.

dinaire qu^on n'ait pas accordé plus d'attention à ee fait général^ ou qu'on n'en ait pas mieux apprécié la valeur. Pour le montrer, je vais citer textuellement tous ou presque tous les plus longs passages de Platon ; oii il est question du dànon ou de la voix divine de son maître. J'omettrai, en y renvoyant^ quelques morceaux très-courts^ quoique aussi formels, de TËuthyphron (1), du premier Alcibiade (2)^ de TEuthydème (3), du vr livre de la République (4)', du Phé-

(i) Intelligo jam, o Socrales, quod ipse Dcemonium Obi passim adesse profileris y unde adversus te, tanquam divinas res innovantem, accusationem hanc inscripsit. •

MavOavca, & ScMpaTs;, on Sri <n> tô ^aip^oviov çinc aauTÛ IxoéaroTi ^tp£<j6at, «ç oov xawoTop.oi3vroç cou 9r€pi Ta OîTa, ^i-Ypairrai toiûttiv TYjv •ypaçTîv, (Page S.)

(2) Hujus autem rei causa non fmmanum qiiippiara, sed vis dœmonii repugnans quaedarn fuit^ cujus potentiam in sequentibus audies.

Tgutcu ^c to atrtov <Y£'Yovsv oûx àvOp<oinxbv, àXXa Tt ^Atftovtcv ^vavTico{i.a, ou 9U rviv ^6vapt.tv xal Cort^ov ict^oYt. (Page 4.)

(3) Ëquidem , divina quadam sorte , in loco ubi athletae exuuntur, solus ubi me vidisti^ sedebaro; jamque inde discedere cogltabam, eu m surgenti soUtum illud dsemonfs signum (to cUftô^ aD{teIov ro ^ai{i.ôvtov) obsistit. Restiti itaque^ ac paulo post ingressi sunt Eutbydemus Dionysodorus que^ et, cum his^ alii multi qui iilorum mihi discipuli videbanlur. (Page 7.)

(4) uTheagesenim noster ita est comparatus, ut a philosophando excludatur : corporis vero débilitas ipsum a rébus civiiibus probibet. Dcemonis autem nostri signum referre nunc non decet (to ^' iQjxéTepov oôk iÇiov Xs^stv to ^aijAo'vtov oin{AtIov] ; vel enim cuidam alieri duntaxat, vel nuUi supe- •riorum contigit.» (Page 95.}

LE DÉMON d'après PLATON. 1 59

(]on (i)^ etc. Je commence par ce qu'il y a de moins important ou de moins déterminé.

. Dans le Crtïon^ Socrate, après avoir repoussé les offres de son ami^ termine sa prosopée des Lûis^ c'està-dire^ le discours qu'il leur pcéte^ en disant ; a II me ^ semble, mon cher Criton^ que /entende tout ce que Qije viens de dire y cpmme les Corybantesero/ai^ en," a tendre les cornets et les flûtes, et le son de toutes ees a paroles résonne si fort à mes oreilles, qa'il m'empè- « che d'entendre tout ce qu'on me dit d*ailleurs (â); » On voit dans ce passage ,> dont je ferai remarquer rimportance^^ que, chez Socrate, la pensée^ quand surtout elle avait trait au sentiment et aux principes de la justice, prenait un tel caractère de vivacité et de détermination qu'elle se confondait, pour ainsi dire, avec la parole, et qu'il avait peine à l'en distinguer.

(i) «Souvent, dans le cours de ma vie, un même songe m'est apparu, tantôt sous une forme^ tantôt sous une autre, mais me prescrivant toujours la même chose. Socrate, me disait-il^ cultive les beaux-arts. Jusqu'ici j'avais pris cet wdre pour une simple exhortation à continuer... y> (P. 192 de la traduction de M. Cousin.)

. Socrate^ dans ce passage, dont je ne fais que citer le commencement, montre quMl attachait la même importance aux avertissements, aux ordres qui lui arrivaient dans son lommeil qu'à ceux qu'il recevait étant éveillé. 11 en est ainsi chez tous les hallucinés. Les songes sont les hallucinations du sommeil^ comme les hallucinations sont les songes de Tétat de veille.

(2) Traduction de Dacier, p, 302 du tome lY de la Bihliothèque des anciens philosophes ; p. i 26 du texte grec.

i 60 HISTOIRE PSYGHOLOOIQUB 1>E SOCRATE.

Ce fait, je prie qu'on le remarque, est déjà celui d'an halluciné.

Au oommencement du Banquet, voici ce que raconte Aristodème :

a Nous allâmes vers le logis d'Agathon en nous ena tretenant de la sorte. Mais, au milieu du chemin, 5o* a crate devint tout pensif et demeura en arrière. Je a m'arrêtai pour V attendre; mais il me dit d*aller tou- «jours devant. Arrivé à la maison d'Agathon, je trouci vai la porte ouverte^ et il m*arriva même une assez a plaisante aventure. Un esclave d'Agathon me mena tf sur-le-champ dans la salle où était la compagnie^ a qui était déjà à table et qui attendait que Ton servit. a Agathon aussitôt qu'il me vit : Aristodème^ s'é- « cria-t-ily sois le bienvenu^ si tu viens pour souper! a Si c'est pour autre chose^ je te prie^ remettons-le à « un autre jour. Je te cherchai hier^ pour te prier « d'être des nôtres^ sans pouvoir te trouver. Mais coma ment ne nous amènes-tu pas Socratef — Là-dessus je a me retourne et je ne vois pas de Socrate. Je suis venu a avec lui, leur dis-je ; c'est lui-même qui m'a invité. « — Tu as bien fait, reprit Agathon, mais lui, où c( est-il? — // marchait sur mes pas^ et f admire ce qu'il « peut être devenu. — Enfant, dit Agathon, n'iras-tu (c pas voir où est Socrate, et ne l'amèneras-tu pas? Et c( toi, Aristodème, mets-toi à côté d'Ëryximaque. a Qu'on lui lave les pieds, pour qu'il prenne place.

a Cependant un autre esclave vint annoncer qu*il avait

LE DÉMON d'après PLATON. i 61'

a trouvé Socrate sur la porte de la maison voisine; mais a qifil n*avait point voulu venir, quelque chose qu'on a lui eût pu dire. — Voilà une chose étrange, dit Agact thon. Retourne et ne le quitte point qu'il ne soit « entré. — Non, non, dis-je alors, laissez-le; il lui « arrive souvent de s'arrêter ainsi, en quelque endroit « qu'il se trouve. Vous le verrez bientôt^ si je ne me atronopé; ne le troublez pas ^ et ne vous occupez « pas de lui (i). »

Dans le Philèbe, Socrate s^nterrompant, dit : a II « me semble qu'un Dieu, tU ÔeSv, m'a rappelé cera taines choses à la mémoire.

PROTARQUE.

a Comment, et quelles sont-elles ?

SOCRATE

a Je me souviens, à ce moment, d* avoir entendu dire et autrefois, en songe ou étant éveille, au sujet du plaisir a et de la sagesse, que ni Tun ni l'autre n'est le bien, a mais que ce nom appartient à une troisième chose dif- « férente de celle-ci, et meilleure que toutes les deux, d

Plus bas :

SOCRATE

c( Soit; et sous quelle idée nous représenteronsa nous la troisième espèce, qui résulte du mélange des « deux autres?

(i) Platon, Banquet^ trad. de M. Cousin, p. 244 ; du texte grec, p. i69 et suiv.

PROTARQUB.

« C'est ce que tu m'apprendras, j'espère.

SOGRATE.

a Ce ne sera pas moi^ mais une divinité, s'il en est « une qui daigne exaucer mes prières (6eoç*[iiv oSv* h

ir^p ys, IfxaTç EÔj^aTç eirj^xooç yiyYfizai tIç ôecov).

PROTARQUB.

« Prie donc et réfléchis.

SOGRATE.

« Je réfléchis, <txoicw; et il me semble, Protarque, (( qu'une divinité, aùrâv (Oeojv) ^(Xoç, nous a été favoet rable en ce moment.

PROTARQUE.

a Comment dis-tu cela, et à quelle marque le rea connais-tu ?

SOGRATE.

a Je te le dirai : donne*moi toute ton attention (i).»

Les diverses citations suivantes sont bien autrement importantes que celles qui précèdent^ et les hallucinations auditives du Philosophe grec y deviennent de plus en plus caractérisées.

a Au moment de passer Teau^ fai senti ce signal a divin qui m'est familier {%, et dont l'apparition m'ar-

(1) Platon, Philèbe, p. 344 et 330 de la traduction de M. Cousin ; p. 227 et 237 du texte grec.

(2) To ^flU(i.oviQv Te xat to ei<AOo( oviftEiov (iLOt '^î'^sodat f^ivero, xftt Ttva ^(Aviàv e'^o^a aûro'ôcv dbcoGaai. (Page 3ii.)

LE DÉMON d'après PLATON. i 63

a réte toujours au moment d'agir. J'ai cru erUendre de « ce côté une voix qui me défendait de partir^ avant ce d'avoir acquitté ma conscience , comme si elle était a chargée de quelque impiété. Tel que tu me vois^ je suis devin (d^à S^ f^àwiç {x£v), non pas^ il est vrai^ a fort habile ; je ressemble à ceux dont l'écriture n'est « lisible que pour eux-mêmes; j'en sais assez pour 8 mon usage. Je devine donc et je vois clairement le a tort que j'ai eu. L*âme humaine, mon ^her Phèdre, a a une puissance prophétique. Il y avait longtemps « qu'en te parlant je me sentais agité d'un certain a trouble, pensant, avec un peu d'efiroi, que peuta être, comme dit le poète Ibycus, les dieux me fea raient un crime de ce qui Die faisait honneur aux « yeux des hommes ; à présent je reconnais ma a faute (1). »

a Tu me demanderas peut-être : Socrate, qu'a de a commun ce préambule avec ce que tu voulais me « dire, pour m'expliquer la persévérance de tes poura suites? Je vais te satisfaire, cher enfant de Cliniaset (X de Dinomaque. C'est que tu ne peux accomplir tous a ces grands desseins sans moi ; tant j'ai de pouvoir sur a toutes tes affaires et sur toi-même! De là vient (c aussi sans doute que le Dieu^ tov ôsov, qui mé gou' f veme, ne m'a pas permis de te parler jusqu'ici, et ^f attendais sa permission. Et, comme tu espères que,

(1) Platon, Phèdre^ trad. de M. Cousin, p. 37; du texte grec, p. 311.

i 64 HISTOIBE PSYCHOLOGIQUE DE 80CRATB.

« dès que tu auras fait voir à tes concitoyens que tu a leur es très-précieux^ à l'instant tu pourras tout sur a euTL, j'espère aussi que je pourrai beaucoup sur toi, a quand je t'aurai convaincu que je te suis du plus a grand prix^ Alcibiade^ et qu'il n^y a ni tuteur, ni a parent, ni personne qui puisse te mener à la puis- « sauce à laquelle tu aspires, excepté moi, avec Vaide a du Dieu toutefois (f^t^ Oeoû ftévtoi). Tant que tu as été « plu» jeune et que tu n'as pas eu cette grande ambitimy a le DieUy 6 ôeoç, ne nCa pas permis de te parler^ afin que ik mes paroles ne fussent pas perdues. Aujourd'hui il me a le permet; car tu es capable de m* entendre (1). » Et plus bas, dans le même dialogue :

SOCRATE

a Je n'ai tout au plus sur toi qu'un seul avantage.

ALGIBIADE.

c( Et quel est- il?

SOGRATSi

« C'est que mon tuteur est meilleur et plus sage que « ton tuteur Périclès.

ALGIBIADE.

a Qui est ce tuteur ?

SOCRATE

« Le Dieu, Oe^, Alcibiade, quiy avant ce Jour, ne nCa

({) Platon, Premier Akibiade, page 19 de la traduction de M. Cousin; page 9 du texte grec.

LE DÉMON D^APKÈS PLATON. i 65

« pas permis de te parler -y et c'est en suivant ses inspi* a rations que je te déclare que c'est par mot seul que tu « peux acquérir de la gloire (4). »

« La faveur céleste m'a accordé un don merveilleux a qui ne nia pas quitté depuis mon enfance j c'est une a voix qui, lorsqu'elle se fait entendre, me détourne de « ce que je vais faire, et ne m'y pousse jamais (2). Si un a de mes amis me communique quelque dessein, et « que la voix se fasse entendre (3), c^est une marque « sûre qu'elle n'approuve pas ce dessein et qu'elle Ten a détourne. Et je puis vous en citer des témoins. Vous « connaissez le beau Gfaarmide^ fils de Glaucon. Un « jour il vint me faire part d'un dessein qu'il avait^ « d'aller disputer le prix de la course aux jeux Néa méens. 11 n'eut pas plutôt commencé à me faire cette « confidence^ que j'entendis la voix (4). Je l'endé- « tournai donc^ en lui disant : Tandis que je te parlais^ « j'ai entendu la voix divine (5) ; ainsi ne va point à a Némée. II me répondit : Elle te dit peut-être que je a ne serai point vainqueur^ mais^ quand même je ne a remporterais pas la victoire^ j'aurai toujours gagné

(1) Platon, Premier Aldbiadeyi^ge 85 de la traduction de M. Cousin ; p. 47 du texte grec.

(2) Ê9TI '^àp Ti 6<ta (Actpa 'TrapcTvoj/.Evov ép.ot in ivai^ôç àpÇap.tv6v ^flu^uoviov. Èm èi toûto ^uvx^ ii oTav ^vdtou, àci (*ot oin{Aatvti^ ô Âv pkéXXb» irpocTTtiv^ TOUTOU àirorpoiniv* irpcTpeirti ^c où^ciroTc.

(3) Kat '^îwiTeu -h çcuvTi.

(4) É'^îviTo ii çfAvii.

(5) r^'fcvi (Aot ii ^(ovT) "h ToD ^ai[i.cviGU.

il à m'étre exercé pendant ce temps. A ces mots il a me quitta, et s'en alla aux jeux. Vous pouvez savoir a de lui-même ce qui lui arriva^ la chose le mérite « bien (i). Vous pouvez demander encore^ si vous le a voulez^ à Clitomaque^ frère de Timarque, ce que lui « dit Timarque lorsqu'il allait mourir pour avoir méa prisé ^avertissement fatal, lui et Evathlus^ le coua reur, qui lui ofirit un asile dans sa fuite ; il vous ra- « contera que Timarque lui dit en propres termes...

THÉAGÉS.

« Que lui dit-il; Socrate 1

SOCRATE

n Clitomaque, lui dit-il^ je vais mourir pour n'avoir « pas voulu croire Socrate. Que voulait dire par là (( Timarque? Je vais vous l'expliquer. Quand il se leva (( de table avec Philémon^ fils de Philoménide, pour <i aller tuerNicias^ fils d'Héroscamandre^ et il n'y avait a qu'eux deux dans la conspiration^ il me dit en se le- «vant: Qu'as-tu> Socrate? Vous autres^ continuez à a boire ; moi^ je suis obligé de sortir^ mais je reviendrai c( dans un moment, si je puis. Sur cela f entendis la « voix^ et je lui dis: Ne sors pas, je reçois le signal d aceoutumé (2). Il s'arrêta; mais, quelque temps après, a il se leva encore, et me dit : Socrate, je m'en vais.

(i) Ëlien {Var, hist., VII!, i) raconte la même histoire.

(2) Kal (Aol fi^fiviTo iï çuvni* xai eiircv v^hç aùro'v* Md^oi^mâç^ c«iiqv,

LE DÉMON d'après PLATON. 167

ce La voix 8€t fit entendre de nauoeau (1)^ et de nouveau a jeTarrêtai. Enfin la troisième fois, voulant échapper, fk il se leva sans me rien dire, et^ prenant le temps a que j'avais Tesprit occupé ailleurs^ il sortit^ et fit ce a qui le conduisit à la mort. Voilà pourquoi il dit à son a frère ce que je vous répète aujourd'hui^ qu'il allait a mourir pour n'avoir pas voulu me croire (â). »

c< J'ai cela de commun avec les sages^femmes^ que^ « par moi-même^ je n'enfante rien eu fait de sagesse; « «t quant au reproche que m'ont fait bien des gens^ <x que je suis toujours disposé à interroger les autres^ « et que jamais moi*mème je ne réponds à rien, parce « que je ne sais jamais rien de bon à apprendre^ ce re* a proche n'est pas sans fondement. La raison en est « que le dieu^ h Osoç, me fait une loi d* aider les autres à « produire^ et m empêche de rien produire moi-même. « De là vient que je ne puis compter pour un sage^ « et que je n'ai rien à montrer qui soit une production « de mon âme ; au lieu que ceux qui ^m'approchent^ « fort ignorants d'abord^ pour la plupart^ f^nt^ si le « dieu\ h Ôeoç, les'assistey à mesure qu'ils me fréquen- « tent^ des progrèsr merveilleux qui les etomient ainsi c( que les autres. Ce qu'il y a de sûr^ c'est qu'ils n'ont « jamais rien appris de moi> mais ils trouvent d'eux- <x mêmes et en eux-mêmes toutes sortes de belles

(2) Platon, Théagès, traduction de M* Cousin^ p. 257; du texte grec> p. 19, 20, 21.

« choses dont ils se mettent en possession^ et le dieu, a 6 ôe^ç^ et moi nous n'avons fait^ auprès d'eux^ qu'un « service de sage-femme. La preuve de tout ceci est « que plusieurs qui ignoraient ce mystère, et s'attri- <x huaient à eux-mêmes leur avancement^ m'ayant « quitté plus tôt qu'il ne fallait^ soit par mépris pour « ma personne^ soit à Tinstigation d'autrui^ ont depuis <x avorté dans toutes leui*s productions^ à cause des « mauvaises liaisons qu'ils ont contractées^ et gâté^ « par une éducation vicieuse^ ce que mon art leur avait « fait produire de bon. Us ont fait plus de cas des ap- « parences et des chimères que de la vérité, et ils ont « fini par paraître ignorants à leurs propres yeux et « aux yeux d'autrui. De ce nombre est Aristide^ fils « de Lysimaque^ et beaucoup d'autres. Lorsqu'ils « viennent de nouveau pour renouer commerce avec a moi^ et qu'ils font tout au monde pour l'obtenir^ la a voix intérieure {i)y qui ne m'abandonne jamais^ me a défend de converser avec quelques-uns^ et me le permet <K avec quelques autres, et ceux-ci profitent comme la « première fois. Et, pour ceux qui s'attachent à moi^ c< il leur arrive la même chose qu'aux femmes eu trace vaiU jour et nuit ils éprouvent des embarras et de^ « douleurs d'enfantement plus vives que celles des « femmes. Ce sont ces douleurs que je puis apaiser ou c( réveiller^ quand il me p^ait^ en vertu de mon art.

LE DÉMON d'après PLATON. 169

« Voilà pour les uns. Quelquefois aussi, Théétète^ j'en « vois dont l'esprit ne me paraît pas encore fécondé^ a et connaissant qu'ils n'ont aucun ^soin de moi, je « m'occupe avec bienveillance à leur procurer un éta- <i blissement^ et je puis dire^ grâce à Dieu^alv 6e$, que a je conjecture assez heureufiement auprès de qui Je « dois les placer pour leur avantage. J'en ai donné « ainsi plusieurs à Prodicus et à d'autres sages et dia vins personnages. La raison pour laquelle je me suis a étendu sur ce points mon cher ami^ est que je soup- « çonne^ comme tu t'en doutes toi-même^ que ton a âme souffre les douleurs de l'enfantement. Agis donc a avec moi comme avec le fils d'une sage-femme^ ex- « pert lui-même en ce métier; efforce-toi de répondre a autant que tu en es capable à ce que je te propose ; « et si^ après avoir examiné ta réponse^ je pense que c< c'est une chimère et non un fruit réeU et qu'en con- « séquence je te l'arrache et le rejette, ne t'emporte a pas contre moi^ comme font^ au sujet de leurs en- « fants^ celles qui sont mères pour la première fois. a En effets mon cher, plusieurs-se sont déjà tellement « courroucés^ lorsque je leur enlevais quelque opinion «extravagante^ qu'ils m'auraient véritablement déa chiré. Us ne peuvent se persuader que je ne fais rien <i en cela que par bienveillance pour eux, ne se douc( tant pas qu'aucune divinité ne veut du mal aux t( hommes; que je n'agis point ainsi non plus par au- « cune mauvaise volonté à leur égard, mais qu'il ne

i 70 HISTOIRE PSYCHOLOGIQUE DE SOGRATE.

a m'eêt permis en aucune manière ni de transiger avec c( Terreur^ ni de tenir la vérité cachée. Essaie donc de « nouveau, Théétète^ de me dire en quoi consiste la « science^ et ne m'allègue pas que cela dépasse tes a forces; si le dieu y Osoç^ le veut, et si tu y meta de la « oanstance^ tu en viendras à bout (i). »

a Quant à Texpédition de Sicile^ vous pouvez savoir « de beaucoup de nos concitoyens^ ce que je prédis <x sur la déroute de l'armée. Mais, sans parler des pré' iidietionê passées, pour lesquelles je vous renvoie à « ceux qui les connaissent, on peut à présent faire une « épreuve du signal ordinaire (tou (nijAeCou), et voir s'il (X dit vrai. Lorsque le beau Sannion partit pour Tar- « mée, f entendis la voix (tyé^&vi [ju>i (TY)fxetov) ; mainn tenant qu'il marche, avec Thrasylle, contre Ëphèse « et rionie, je suis persuadé qu'il y mourra^ ou qu'il a lui arrivera quelque malheur, et je crains beaucoup a pour le succès de toute l'entreprise. Je te dis tout « cela pour te faire comprendre que la puissance du a gén^ (i^ Siivafxtç ocôtti tou 5atfAov{ou toutou) s^étendjus* Q que sur les rapports que Von veut contracter avec moi; in il y a des gens quHl repousse et ceux-là nfi sauraient « jamais tirer de moi aucune utilité. Je ne puis même « avoir, avec euXy aucun comsnerce. Il y ma d'autres « qu^H ne m'empêche pas de voir^ mais sans qu'ils en

(1) Platom> Théétète, p. 59 do la trad. de M. Cousin | p. 65, 66> 67, du texte grec^

LE DÉMON DIAPRÉS PLATON. i 74

a soient plus avancés. Ceux qtifil favorise (^ tou ^ic (Aov(ou SuvapLtç) font^ il est vrai, comme tu le dis, « de grands progrès en très-peu de temps ; dans les a* uns, ces progrès sont fermes et permanents; pour a le reste, et c'est le grand nombre, tant qu'ils sont a avec moi, ils profitent d'une manière surprenante, « mais ils ne m'ont pas plutôt quitté qu'ils retouinent a à leur premier état, et ne difièrent en rien du coma mun des hommes. C'est ce qui est arrivé à Aristide, a fils de Lysimaque et petit-fils d'Aristide. Pendant a qu'il fut avec moi \\ profita merveilleusement en a fort peu de temps ; mais, ayant été obligé de partir a pour quelque expédition, il s'embarqua ; à son retour « il me trouva lié avec Thucydide ; mais la veille, il a était survenu une querelle entre Thucydide et moi « dans la conversation. Aristide étant donc venu me « voir, et, après les premiers compliments et quela ques propos : Socrate, me dit-il, je viens d'apprena dre que Thucydide ose te tenir tète, et qu'il fait le a superbe, comme s'il était quelque chose. Et il est, « en effet, quelque chose, répondis-je. Eh l quoi, rea prit-il, ne se souvient-il plus quel pauvre homme a c'était avant qu'il te vtt? Il ne parait pas, lui réplta quai-je. En vérité, Socrate, ajouta-t-il, il m'arrive, a à moi-même , une chose bien ridicule. Et quoi « donc ? C'est, me dit-il, qu'avant de m'embarquer, a j'étais en état de m'entretenir avec qui que ce fût, et a n'étais inférieur à personne dans la conversation.

(( Aussi je recherchais la compagnie des hommes les a plus distingués^ au lieu que présentement c'est tout ff le contraire ; dès que je sens qu'une personne est « bien élevée^ je Tévite^ tant j'ai honte du peu que je a suis. Et cette faculté , lui demandai-je « t'a-t-elle a abandonné tout à coup^ ou peu à peu ? Peu à peu, a me répondit-il. Et comment te vint-elle ? est-ce pour <x avoir appris quelque chose de moi^ ou de quela que autre manière ? Je vais te dire, Socraieyreprit-il, « ime chose qui paraîtra incroyable, mais qui est pour- « tant très-vraie. Je n'ai jamais rien appris de toi, a comme tu le sais fort bien. Cependant Je profitais a quand j'étais avec toi, même quand je n'étais que dam a la même maison, sans être dans la même chambre \ a quand j'hélais dans la même chambre^ j* étais mieux ena core; et quand, dans la même chambre, f avais les « yeux fixés sur toi^ pendant que tu parlais^ je sen- « tais que je profitais plus que quand je regardais <c ailleurs ; mais je profitais bien plus encore lorsque a j'étais assis auprès de toi et que je te touchais. Maina tenant^ ajouta-t-il^ c'est en vain que je me cherche a moi-même.

« Tel est, mon cher Théagès, le commerce que Von « peut avoir avec moi. S'il plaît au Dieu (tÇ OeÇ), a tu profiteras auprès de moi, beaucoup et en peu de a temps ; sinon, tes efforts seront inutiles. Vois donc a s'il n'est pas plus sûr pour toi de tfattacher à quel* tf' qu'un de ceux qui sont les maîtres d'être utiles^

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