‹ Du démon de Socrate: specimen d'une application de la science psychologique à celle de l'histoireChapitre 46 sur 54 · PREMIERE OBSERVATION · texte numérisé non relu

PREMIERE OBSERVATION

Susceptibilité exagérée. — Défiance générale. — Illusiona. — > Hailucinations consistant surtout en rêves pris pour la repré-

278 OBSBRVAIIONS.

sentation de réalités. — Conduite fondée sur ces fausses per-* ceptions. — A part cela, raison en apparence droite.

Stnontmie. — Tempércmènt mélancolique, Mélancolie des anciens et des modernes.

Genre Illusio de Crichton.

Whimsical insanity d'Arnold, etc.

P. est un homme de 45 ans^ d'une taille élevée, d'une constitution forte, d'un tempérament, biiiososanguin, à démarche.fière et pleine de hauteur.

Il parait avoir reçu une éducation assez libérale.

Il arriva à Paris à Tâge de 19 ans, et il était sur le point de débuter à la Comédie Française, sous les auspices de D., quand une place qu'il obtint dans les bureaux du ministère de la guerre, jointe au souvenir d'un amour auquel le « métier de comédien (1) d eût enlevé tout espoir, le fit renoncer à la carrière théâtrale. C'est après avoir quitté cette place qu'il devint, prétend-il, secrétaire de C, alors ministre de la guerre. Il fut recommandé, à cette époque, à M. B., préfet maritime à la Martinique, lors du retour de cet administrateur en France, et lui servit d'aide dans le compte-rendu de sa gestion. Il fut successivement, ensuite, cuirassier, employé dans les administrations maritimes, enfin, et de nouveau, secrétaire particulier de M. B., qui venait d'être nommé commissaire-général

(1) Toutes les phrases entre guillemets sont les expressions textuelles des malades, ou appellent Tattention sur les circonstances caractéristiques de leur délire.

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de la marine à Venise. Ce M. B. paraît avoir toujours témoigné beaucoup de bienveillance à P.^ et ce der* nier voit^ dans les témoignages de ce sentiment^ la a preuve » d'un a dessein coupaMe » ou a malveillant » de M: B. sur lui : le désir de lui faire épouser une de ses concubines.

■ P. part pour Venise avec son bienfaiteur et la maitresse de ce dernier. Il s^imagine que cette femme lui fait la cour^ et que M. B. est de connivence avec elle, d'après le dessein qu'il lui suppose. A Venise^ ses soupçons augmentent avec sa susceptibilité. Il quitte enfin M. B.^ à la table duquel il mangeait^ se lie avec une Vénitienne^ finit par croire que « cette dernière est aussi d'intelligence avec H. B. ; qu'elle le fait dormir au moyen de narcotiques^ pour lui faire, dans son sommeil^ paraître les réalités comme des rêves ; » il s'emporte^ se livre presque à des actes de violence à son égards voit dans les prétendus desseins de cette femme^ dans ceux de M. B. et de quelques autres personnes sur lui^ comme a des entreprises franc-maçonniques ; » s'imagine que les employés sous ses ordres lui manquent de respect^ etc.

Enfin il quitte Tadministration maritime de Venise^ et vient à Milan^ emmenant sa maîtresse et emportant des lettres de recommandation de M. B.^ dans l'intention de demander au vice-roi Eugène un brevet de capitaine de cavalerie. Là^ son irascibilité^ a ses soupçons contre toutes les personnes qui l'entourent^

contre celles mêmes qu'il ne connaît pas^ » le font croire de plus en plus à une a ligue formée contre lui^ à des machinations franc-maçonniques. » Il cherche plusieurs fois à pénétrer de force jusqu'au vice-roi, malgré les représentations de M. de H., etc.; puis veut quitter Milan^ puis se détermine à y rester pour suivre sa demande ; enfin est conduit à Thôpital Saint- Âmbroise^ moitié de gré^ moitié de force, a pour y rétablir sa santé. »

Après en être sortie P. retourna à Venise et y reprit son emploi dans Tadministration maritime. Sa susceptibilité toujours croissante lui valut de nouveaux ennuis^ qui le portèrent à quitter lltalie. Il revint en France^ dans le Hidi^ échoua dans ses tentatives pour avoir quelque place^ et enfin se mit à faire^ pour vivre, de mauvais portraits qu'il croyait et qu'il croit encore excellents., et ce travail est depuis lors devenu son seul gagne-pain.

A la rentrée des Bourbons, P., alors à Marseille^ présenta à Monsieur, comte d'Artois, un mémoire où il exposait l'histoire de sa vie et des injustices commises à son égard, telle qu'il me l'a racontée à moi-même. II croit encore que le maire de Marseille, à cette époque, en demandant au prince comment il trouvait les fêtes qu'on lui offrait, avait intention de répondre à quelques mots lâchés par lui. P., dans le public, sur leur mesquinerie. Il voit presque un dessein formé pour l'empêcher de parler à Monsieur, dans les cris de « vive

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le roi, D etc., proférés par la population de la viUe, quand lui, P., commençait quelques phrases où il voulait rappeler au prince le mémoire quli lui avait présenté la veille.

P., à cette époque, était marié depuis peu de temps. Il vint à Paris avec sa femme ou plutôt sa concubine, qui a a commis, dit*il, à son égard, des choses monstrueuses, » et il y a vécu jusqu'à ce jour de son métier de peintre de portraits.

Voici comment il a été conduit à la division des aliénés. Il était chez un restaurateur, attendant, à table, un de ses amis qui devait payer leur dîner à tous deux. L'ami ne vint pas ; P. ne put pas payer. Il fut conduit au corps de garde, de là à la préfecture de police. Ses manières, ses réponses, et Tétat d'exaspération où son aventure l'avait mis, firent douter de rintégrité de sa raison. Après Texamen des médecins du bureau central, il fut amené à Bicétre.

Au premier abord, et même après un certain examen, on ne croirait pas P. fou ; mais en couver* saut avec lui, en s'intéressant à ses aventures, en applaudissant à leur récit, il est impossible de ne pas voir dans cet homme une intelligence marquée, en quelque sorte, dès la naissance, pour se fausser, et vivre malheureuse ou coupable. P. est bien ce que, en pathologie mentale, on appelle un mélancolique. Orgueil, irritabilité extrême, et poussée souvent jusqu'à la violence, conversion de circonstABcés ifldtffii«

rentes en faits graves et personnels, plaisir à raconter de^ malheurs bien réels pour une imagination malade^ mais qui seraient nuls pour un esprit sain^ P. réunit tout cela. Il est sorti une première fois de Bicêtre^ y est revenu, en est sorti de nouveau, et y reviendra encore. Sa. susceptibilité maladive^ ses illusions, ses hallucinations, sa ferme croyance en ses fausses perceptions^ passées, font désormais irrévocablement partie de sa nature morale, et ce serait en vain qu'on chercheîftit à .les combattre. Mais qu'on lui en accorde la réalité, et sa raison pourra passer pour droite ; peutêtre même que des yeux peu exercés parviendraient difficilement à se convaincre du contraire.

PEiméME OBSERVATION,

Folie purement sensoriale. ^ HalIucinationB de l'ome, de la vue, du tact» de Fodorat «t du ^oût. — Nul autre délire que ces fauues percepUons, et les inductions qui en sont UréOB.

Synonymie. — Genre Mélancolie des médecins de l'antiquité et de presque tous les modernes.

Démonomanie de Sauvages^ Sagar, GuUen, etc.

, SensUive et Delusive imamty d'Arnold.

Espèce Démonomanie, genre HaUudnatio, Illtmo de Crichton/ ' Monomanie d^Esquiro), etc.

G. est un vieillard de 65 ans, de physionomie et de mœurs douces,«d'une intelligence ordinaire, exerçant

le métier de cordonnier. II a été admis dans la divi* sion des aliénés^ le i^^^ mai 1828.

II a eu la petite vérole à Tâge de il ans. Il en fut aveugle^ dit-il^ pendant A mois^ et en a conservé une ophthalmie chronique^ caractérisée encore par de la rougeur au bord libre des paupières. Il s'est marié à rage de 21 ans, et à 32 a servi comme volontaire, de 1793 à 1794f. Il a rapporté du service militaire des « fraîcheurs, » qui immédiatement Tout rendu trèsmalade, et dont il lui reste un ce lombago » qui le fait marcher courbé et comme ployé en deux. Il y a 18 ans, la misère rendit sa femme folle, et elle est restée en cette qualité à Thospice de la Salpétrière. . En 1820, G. revenait de Hontsouris : il était, dit-il, bien portant, n'avait pas bu. Il a voit d huit ou dix hommes qui le suivaient : il les a entend » chanter, et se range pour les laisser passer. Il tombe, et se re- . trouve dans un corps de garde, avec une plaie profonde au-dessus du sourcil gauche, et dont on voit encore la cicatrice. On le transporte chez loi. Quelques jours après, on lui dit qu'il a indubitablement été frappé par les hommes qu'il a vus le suivre dans la plaine de Montsouris. Il le croit d'autant mieux, qu'un de ses amis et sa femme ont été dernièrement attaqués et blessés, mais dans un autre lieu. Actuellement encore, G. est persuadé qu'il a été suivi et frappé par des individus fais^aot partie d'une bande de voleurs, qui auraient commis beaucoup d'actions semblables, égale-

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ment restées impunies. A la suite de sa chute et de sa blessure^ il a conservé longtemps une douleur dans le c6té droit de la tête. Il ajoute que, depuis deux ou trois ans, il lui arrivait souvent de « voir les bords des ruisseaux x» près desquels il passait^ a verts ou rouges^ x) et que cela coïncidait avec de a violents étourdissements. »

Au mois d'août 1827, en rentrant chez lui un soir, il commence, a brusquement et pour la première fois, à entendre du bruit, des voix » qui le menacent de malheur, et Teffrayent au point qu'il appelle un voisin, j^t le prie de faire avec lui une perquisition dans les greniers, pour y chercher les individus qu'il croit avoir entendus. La perquisition est infructueuse. G. engage son compagnon à coucher dans sa chambre. Pendant la nuit, il a entend encore les mêmes voix ; x» mais son compagnon n'entend rien. Les jours, les nuits suivantes, G. fut en proie aux mêmes perceptions. Cela dura ainsi pendant a quatre mois. x> Au bout de ce temps, non-seulement il a entendit des voix,, x> mais il a vit, » soit en tout, soit en partie, les individus qui lui parlaient.

Depuis qu'il est à Bicêtre, les fausses perceptions sont de plus en plus fortes ; elles sont continuelles et ont lieu la nuit comme le jour. La lassitude seule procure du sommeil à G. ; mais l'habitude a presque fait cesser la crainte que ces perceptions lui inspiraient jadis.

Pendant la niiit, les a voix » le tiennent éveillé et le menacent^ lui parlent de tout ce qu'il a fait^ de ce qu'il fera ; elles le défient de se délivrer d'elles. Ces a perceptions relatives à Touïe » s'accompagnent de a perceptions relatives à la vue ; » G. a voit d en totalité ou en partie les personnes dont il croit a entendre i^ la a voix* » Une d'elles lui a, dit-il^ un jour^ a montré d seulement a deux doigts, d Ces personnes sont trèslégères^ comme faites de carton^ et remplies de vent^ et a peut-être est-ce là leur nature. » Aussi^ rien de plus facile que de les a repousser » du pied ou de la main. Dans une lutte semblable avec une d'elles^ il y a huit jours^ G. s'est laissé choir de son iit^ et s'est blessé à la main droite. Il voit ces personnes se vêtir des habillements des malades qui couchent dans la même salle que lui^ et venir le trouver dans ce costume. A ces perceptions de l'ouïe et de la vue^ se joignent des < perceptions d légères du a tact : » G. a sent x> ses . persécuteurs le a toucher^ le pousser. » Il s'y joint aussi des perceptions de a l'odorat et du goût : l'haleine » de ces personnes a sent » réellement a mauvais ; » elle lui « infecte le nez et la bouche^ i» et il est obligé de se rincer cette dernière cavité tous les matins en se levant.

Pendant le jour, G. a presque exclusivement les perceptions de l'ouïe ; cependant celles de la vue ont quelquefois lieu aussi^ mais d'une manière vague^ fugitive^ incomplète» car ti. souvent ne voit alors que le

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visage^ ou une partie du corps de ses persécuteurs. Les perceptions de Touïe^ au contraire^ ont lieu continuel* lementy même pendant que vous parlez à G. sur le sujet même de ses peines^ c'est-à-dire de ses hallucinations. Ainsi il vous dit : Tenez^ dans ce moment même la voix me dit telle chose : la personne à laquelle elle appartient peut être à telle distance^ là-bas^ sous ces combles, et elle a dû pour y entrer passer par ce petit trou. Depuis onzemois^ G. n'a pas passé un seul jour^ une seule nuit^ un seul instant^ excepté ceux du sommeil qui sont rares et fort courts^ sans être tourmenté de ses fausses perceptions. 11 y croit fermement, bien qu'il soit tenté de regarder les êtres qui le persécutent ainsi comme d'une nature autre que la sienne, et ayant» entre autres facultés, celle de se transporter, sans être vus, et avec la rapidité de l'éclair, d'un lieu dans un autre. Il croit qu'on peut le délivrer d'un semblable état, et m'en fait la demande formelle.

G. joue aux cartes avec attention et succès, mais tout en jouant, il entend continuellement ses voix qui lui parlent de son jeu, et de choses qui y sont étrangères. « A l'instant même, me dit-il, la voix prononce telle parole et maintenant telle autre; ils sont six : ce sont des diablotins ; ils obéissent à leur maître qui est Satan. »

Depuis plusieurs jours, je ne cesse de lui faire entendre que je m'occupe des moyens de le délivrer des importuns qui le tourmentent, et il a en moi la plus grande confiance à cet égard. Aussi « ses perceptions de Touîe

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se rapportent-elles à nos conversations sur ce sujet. » Ses persécuteurs lui disent, même dans le moment ob je lui parle^ que j'aurai beau faire^ que je ne viendrai pas à bout de mon dessein^ qu'il faudra qu'il vienne ftirec eux, se ranger à l^obéissance du <st diable, d Quelquefois cependant^ durant nos conversations^ les voix ne se font pas entendre à G. Les êtres auxquels elles appartiennent croient^ dit-il^ au Très* Haut ; mais a ils ne croient pas à la divinité de Jésus-Christ ; » et a telle parait être en efiet aussi la croyance de G. i>

11 estsujetà une légère céphalalgie^ surtout à droite ; le bord libre des paupières est rouge et injecté ; les yeux sont larmoyants. Il n'y a pas de bluettes ; la vue est fort bonne ; les ' pupilles sont contractées. G"^*^ lit et travaille facilement sans lunettes ; il perçoit fort bien^ et te)i6s qu'ellessont pi)ur tout le monde^ les odeurs elles saveurs. Il n'y a ni tintements^ ni bour- . doonemeûts d'oreille^ l'appétit est très-bon^ la langue naturelle^ les digestions faciles. G. ne se plaint que de ses persécuteurs. Ils lui disent, entre autres choses, que^ si je parviens à le débarrasser d'eux^ ils seront anéantis^ brûlés, ainsi' que leur grand maître, le secrétaire du diable, qu'ils redoutent beaucoup. Ce secrétaire du diable^ que G. ne connaît pas autrement, demeure tout près de l'hôpitri de la Pitié. G***, étant dans cet hôpital, a été transporté chez lui par les a diablotins » qui le tourmentent, et qui, dans un trajet très-court, « lui ont fait voir toutes sortes d'objets, tels que forêts,

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vallées^ etc. x> Arrivé chez ce suppôt du démon^ G^^ a été sollicité par lui de s'enrôler dans la bande de ses < diablotins ; » mais il a opiniâtrement refusé^ et alors des infirmiers de Thôpital sont venus le chercher et Font reconduit à son lit. Il croit fermement à tous les faits que je viens de raconter d^apr^s lui^ et tels qu'il me les a racontés lui-même. Ce récita comme on le sent bien, n'est autre chose que Thistoire des rêves ou des hallucinations d'un accès de manie plus aiguê^ dont le malade a été pris à Thôpital de la Pitié*

Cet état se continue^ sans aucun changement^ pendant les deux deraiers mois de i8S8^ et pendant toute Tannée 1829. Dans les premiers jours de janvier 1830^ G. est pris d'une pleuropneumonie aiguë^ & laquelle il succombe le il de ce mois»

Dans l'observation qu'on vient de lire, c'est à peine si l'invasion brusque des hallucinations a été précédée de quelques légers prodromes, tels qu'une chute, due probablement à une congestion cérébrale, et précédée de fausses perceptions de la vue et de Tàiue,etd'étourdissements avec coloration fausse de certains objets. La folie, purement sensoriale, a conservé pendant près de trois ans ce caractère, sans qu'il s*y mêlftt aucun délire maniaque proprement dit, au point que le malheureux qui en était atteint était quelquefois tenté de regarder ses hallucinations comme une incommodité dont la médecine pouvait le délivrer. Les organes des sens étaient d'ailleurs dans un état d'intégritécompiète.

La vue même était meilleure qu'elle ne Test d'ordinaire chez beaucoup de vieillards de Tâge de G. Celte observation est donc des plus curieuses. Mais elle Test peut-être moins que la suivante^ qui a. avec elle la plus parfaite analogie, et dont j'ai actuellement (avril 1836) le sujet sous les yeux. La voici réduite à ses traits principaux.

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