‹ Du démon de Socrate: specimen d'une application de la science psychologique à celle de l'histoireChapitre 5 sur 54 · BUT DE €ET OWHAOS · texte numérisé non relu

BUT DE €ET OWHAOS

de ses préceptes et en qttelqoe sorte de ses actions. Thucydide^ son contemporain^ retraça^ dans ses histoires^ des faits militaires auxquels il avait pris une part glorieuse. Ameipsias^ Eupdis^ Aristophane, appelèrent sur lui, par leurs comédies^ l'attention d'Athènes et de toute la Grèce. Plus tard, Plùtarque, Diogène-Laêrce, Apulée y Libanius, écrivirent sa vie où son apologie/ ou bien consacrèrent des écrits spéciaux à l'exposition et à la discussion de ce qui n'en est pas ta partie la moins curieuse ; et depuis lors, une fouie d'historiens et de philosophes, soit payens, soit chré« tiens, et parmi ces derifiiers presque tous les Pères ou Docteurs de l'Église, g^pecs, anatiqués, btmë, africains, remplirent, du nom de Socrate, des ouvrages de toute sorte, où la postérité savante est allée prendre le texte d'études et de jugements innombrables 3ur le caractère de sa philosophie et. sur la nature de son esprit. Or, qu'estril résulté de tous ces témoigna-* ges, de toutes ces traditions, de tous ces commentaires, pour le fait de cette double appréciation ?

Du premier point de vue, les voix ont été unanimes. Socrate est le restaurateur de la philosophie, celui qui l'a remise dans sa véritable voie, en faisant, comme l'a dit Cicéron (1), et comme tout le monde l'a répété

(i) « Socrates autem primus philosophiam devoeavit e cœlo, et in urbibus eoUocavit, et in domos etiam introduxit; et coegit de vita et morita, rebusque bonis et malis quserere.)» Tuscul. cmœat.fMh, V, n. 4.

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diaprés lui^ descendre la morale du ciel^ pour Pmiro^ duire dans les villes et jusque dans les maisons parti* eultères ; celui^ enfin^ qui a levé le premier^ peut^ étre^ rétendard de la révolte philosophique contre les absurdités du polythéisme et les vices de la société ancienne, pour pousser le noonde à un autre ordre d'idées et au changement de ses institutions.

Du second point de vue^ c'est-à-dire du point de vue purement psychologique, tous les écrivains, tous les historiens, tous les philosophes, ceux surtout qui ont étudié Socrate avec le plus de soin, se sont accordés encore à voir en lui un homme au moins aussi extraordinaire, aussi diflërent des autres hommes, que du premier. Tous ont remarqué cette double fer^ meté de sa nature, qui le rendait presque insensible aux impressions de la douleur physique comme aux tourments de la souffrance morale (1) \ qui lui permettait de supporter, sans se plaindre, la faim, la soif, le froid (2), comme de recevoir, en riant, les invectives de Xantippe (3), et de braver, le front cahne, les

(1) Plutarque, Comment il faut refréner h colère^ ch. 8, 2! ; Comment il faut nourrir les enfanis^ ch. 34. — Sékè- QUE, De ira, lib.III, cap. il, 13. — Diogènb-Laerce, lib. II, 8. 23, 24, 25. — EtiEN, Histor. var., lib. IX, cap. 29.

(2) Platon, Banquety p. 267. — Xénophon, Memorab., lib. I,.p. 711, 723.— Aulb-Gelce, Noctes atticœ, lib. 11,

cap. i.

(3) Diogène-Labrgb, lib. Il, s. 36. — Âutu-GstLE, Nœê, att.y lib. I^ cap. 17.

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clameurs de la populace d'Athènes (1)^ ou les menaces de mort des Trente (â). Tous ont vu^ avec une admiration mêlée de quelque étonnement^ cette vie constamment et uniquement consacrée à faire triompher la vraie philosophie^ c'est-à-dire la morale et la vertu ; vie continuée en tous lieux^ dans toutes les circonstances (3) : dans les places publiques d'Athènes^ comme dans les camps de ses armées ; dans les palais de Périclès et d'Alcibiade, comme à la forge de Tarmurier Pistias (A) ; en compagnie des Béotiens Gébès et Simmias; comme aux pieds des savantes courtisanes Aspasie (5) et Diotime (6). Tous ont admiré cette espèce de préceptorat que Socrate s'était attribuée sur toute sa ville^ et sur les étrangers qui la fréquen-

(1) PuTON, Apologie, p. 74, 75. — Xénophon, Memorah,, lîb. I, p. 711; lib. IV, p. 803. — Elien, Histor. rar., lib. m, cap. 17.

(2) PuToif, Apologie, p. 75, 76. — Xékophon^ Memorab,^ lib. 1, p. 716; lib. IV, p. 803. — Diogène-Labrce, lib. 11^ s. 24. — Elien^ Histor. var., lib. lll, cap. 17.

(3) Platon, Apologie, p. 41, 49 ; Banquet, p. 268, 269.-^ Xénophon, Memorab,, lib. I, p. 709, 710. — Cicéron, Brutus, s. 8. — DiogènE'Laerce, lib. 11^ s. 21. — Plvtarque, Si Vhamme d'âge, etc., cb. 53.

(4) Xénophon, Memorab,, lib. 111, p. 782. — âtbénée, Deipnosoph,, lib. V, cap. 20.

(5) Platon, Ménéœène, p. 277. — Plutarqub, f te de Périclès^ ch. 46. — Athénée, Deipnos.^ lib. V, cap. 20. '

(6) Platon^ Banquet, p. 227. Socrate appelait Diotime une femme Prophétesse, pvatxbc fi-avTtKîiç ; cVst pour cela qu'il Tavait en si grande estime.

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talent (i) ; préceptorat qu'il regardait comme bien supérieur, pour son utilité et son élévation, à toutes les magistratures qu'Athènes eût pu oifrir à un homme de son mérite (â). Tous enfin ont vu^ dans cette vie si constamment, si uniquement^ si vertueusement consacrée au triomphe d'une seule idée, une particularité merveilleuse dont ils ont fait honneur à une organisation supérieure et presque divine^ qui ne s'est plus représentée depuis Socrate^ et qui a fait de lui^ dans tous les siècles^ un homme exceptionnel parmi tous les hommes (3).

Mais il est une singularité de sa vie ou plutôt de son intelligence^ qui avait été prise en grande considération par l'histoire^ par la philosophie et par la religion an* ciennes^ et que les modernes ont presque complètement négligée^ qu'ils ont même quelquefois niée^ parce qu'ils ne pouvaient pas en donner l'explication; tandis qu'elle se trouvait tout expliquée^ ainsi que je le montrerai plus tard ^ par les croyances grecques et par celles des premiers siècles de ^Église. Cette singularité psychologique est celle de son Démon ou Esprit familier^ des inspirations qu'il lui devait^ des prophéties qu'elle le mettait à même de faire et des actes dont elle le détournait,

(1) Platon, Apologie, p. 53^ 69.

(2) Platon, Apologie, p. 67, 69, 83 ; Gorgias, p. 460, 164 . — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 731 et 732.

(3) Platon, Banquet^ p. 270.

Parmi ces écrivains, pourtant, des hommes profondément versés dans la connaissance des source^ originales^ se sont crus fondés à avancer q«e ranti^quité, en masse, s'était trompée sur le fait du génie de Socrate, et que Thistoire de ce démon vient d'une mauvaise interprétation des paroles dont le sage d'Athènes se servait pour rendre les inspirations de sa conscience. D'autres ont dit que l'histoire de ce dSmon et de ses avertissements n'était qu'une supercherie de Socrate, propagée par la fraude ou pal* l'enthousiasme imbécile de ses disciples ; et ils ont rapporté, à l'appui de leur manière de voir, dé prétendus exemples de pareilles fourberies, attribuées à quelques autres éminents personnages de l'antiquité (i ).

Cet ouvrage montrera, je crois, toute la fausseté de la première de ces opinions, sur laquelle, du reste, il me faudra revenir. Quant à la seconde, elle ne saurait provenir que d'une singulière ]^éoccupation d'esprit, ou d'une étude bien superficielle des actes et des dits du philosophe athénien, et des témoignages de toute sorte qui nous les ont fait connaître. Il y a eu un démon ou un génie de Socrate, etcegrandhomme^ comme tous ses contemporains, y a cru et devait y

(1) Saint Augustin, Cité de Ditu, liv. VII, ch. 27. — Vandale^ De oraculis veterum ethnicorum, 1700, in-4, p. 16 et 20. — RoLUN, Hist. anc, t. IV, liv. IX, cb. iv, s. 2, — BaoTiEa, Observât, sur le Démon de SocraUj de Plutarque. — Barthélémy, Voyage du jeune Anacharns, ch. lxth, Génie de Socrtxte,

croire^ ainsi que je ne tarderai pas à le montrer.

Reste une troisième et dernière opinion , proposa par des écrivains qui eroyaient à peine à sa vérité^ et qui ne rémettaient peut-être que pour conclure^ d'une part, que Socrate n'était pas un fourbe, d'autre part, qu'il n'a rien existé «hez lui de pareil aux inspirations de son génie ; et cette opinion^ qui consiste à dire que Socrate était un Tkéosophe (i), un visionnaire (9), et, pour dire le niot^ un fou, cette opinion est la seule vraie.

Je m'arrête m un instant^ pour prévenir les sarcasmes de là surprise, ou les reproches d'une indignation que je comprends. Je veux empêcher qu'on ne croie qu'un homme, voué, par nécessité et par goût, aux études philosophiques^ veuille, de galté de cœur, et par un amour coupable du paradoxe^ traîner^ dans les cabanons delà folie, un des plus grands personnages de rhistoire, et la première tête de la philosophie. Je dis» cote une questionde psychologie historique^ d'un intérêt immense et d'un caractère tout élucidatenry et je le ferai avec les secours qu'ont pu me fournir^ sur ce sujet difficile^ desétudesauxquelles la philosophie, la psychologie et l'histoire ordinaires ne sont pas habituées à se livrer. Hais je le ferai surtout avec la réserve qui m'est commandée par le sentiment que j'ai de ma faiblessci et avec toute la pudeur que réclament et le nom de

(1) Diderot, art. Socrate et Théosophes, de V Encyclopédie tnéthodique^ 1. 111 de la Philosophie atwienne et moderne.

(2) BARTBÉtEMt^ ouvrage et endtoit cités»

^ocrate, et Thoimeur de la philosophie, et le respect des opinions des siècles. Je prie seuleaient qu'on veuille bien ne pas me juger sur une idée^ ni mon travail sur un mot. Je prie qu'on me lise jusqu'au bout, avec Tatention que demandent de pareilles matières, et qu'on fasse, comme moi, abstraction du nom, pour ne voir que la vérité de la cbose, toutes les conséquences, sans doute, qu'elle comporte, mais aussi sans y ajouter celles qu'elle ne comporte pas.

Mais en m'accordant cette vérité, on va me demander, ainsi que je me le suis demandé à moi-même, quelle est la nécessité, l'utilité même de semblables études, et qu'est-ce que la philosophie et l'histoire et, avec elles, la société, gagneront à savoir que Socrate était fou, et à voir ainsi s'obscurcir la plus belle réputation peut-être dont se puisse enorgueillir le genre humain.

D'abord, je pourrais répondre que, si le fait est vrai, je n'ai point à m'occuper de ses conséquences. Elles se développeront bien d'elles-mêmes, et elles ne sauraient être mauvaises, parce que jamais la vérité n'a ce caractère, quelque haulement, quelque nettement professée qu'elle puisse être. J'entends la vérité philosophique, savante, celle qui ne descend dans les carrefours et les places publiques, quand toutefois elle a à y descendre, que lorsqu'elle s'est dépouillée, dans les hautes régions de la science, de tousses caractères d'âpreté, d'étrangeté, de malfaisance même, que lorsque

déjà les carrefours et les places publiques Tattendent, la réclament^ et la feraient^ la proclameraient d'euxmémes, si la science tardait trop à la leur envoyer. Hais je ne veux pas me borner à celte réponse, et je dirai qu'à n'envisager la question psychologique rela- . tive à Socrate, que sous lej*apport de son utilité philosophique et historique, cette question est une des plusimportanteset des plus fécondes qu'il se puisse soulever, ainsi qu'on doit déjà le pressentir et que je le montrerai dans tout le cours de cet écrit- D'abord^ la manière dont je la résous peut seule faire compren* dre^ je dirai plus^ faire admettre le fait lui-même du démon de Socrate, ainsi que beaucoup d'autres faits analogues ; et sans cette explication^ il faudrait nécessairement les rejeter; il faudrait, en particulier, regarder ce philosophe et ses contemporains^ comme des fourbes ou des imbéciles; ce qui serait tout aussi raisonnable que de croire à l'interpolation de tous les passages des auteurs anciens, relatifs aux inspirations de son génie. Ensuite, cette explication est faite pour montrer, à elle seule, toute la fragilité de l'intelligence humaine, et tout ce qu'elle peut subir de transformations, même chez les têtes les plus puissantes, lorsque dans un esprit ardent et enthousiaste son activité prend un caractère de fixité trop constant. Elle donne, en un mot, la clef de cette pensée de Rousseau, qui en sentait la vérité en lui-même, que Chomme qui réfléchit j c'està-dire, qui creuse trop une même idée, est un animal

dépravé ; et elle peut mettre en garde les organisations moins fortes que celle de Socrate^ contre les dangers d'une passion^ d'une pensée trop exclusive et prdongée pendant trop longtemps.

, Quant à Tattéinte que porterait cette explication à la dignité de la nature humaine et à Thonneur de la philosophie^ l'objection qu'on voudrait tirer de là serait au moins maladroite^ et Topinion contre laquelle on la dirigerait pourrait s'appuyer de bien d'autres faits célèbres, n y a des noms et de grands noms^ qui sont ceux d'artistes^ de poètes, de savants^ de philosophes^ dont rhistoire psychologique est, au su de tous les hommes éclairés^ celle que j'attribue à Socrate ; et l'antiquité elle-même n'était rien moins que sûre de Tintégrité de raison de Pythagore^ de Démocrite, d'Empédocle et de plusieurs autres de ses grands hommeSé Chez les mo^ demes^ la folie du Tasse> de Pascal> de Rousseau, celle de Swammerdam^ de Barloeus, de Vanhelmont^ de Swedenborg sont^ à peu près, avouées maintenant par tous les hommes qui ont joint l'étude de la psychologie morbide à celle de Thistoire et de la philosophie ; et si je ne craignais de faire naître ou de renouveler des douleurs contemporaines^ je montrerais l'arty la littérature, la science, ayant à l'heure qu'il est, des représentants assez nombreux dans les asiles ouverts au trouble de la raison par la science et la charité.

Et, après tout quëlte souillure est-ce pour la nature

humaine^ que cette transformation maladive et extrême de ces grandes et glorieuses intelligences ? Chez elles^ la pensée, en se circonscrivant^ en se repliant sur elle-même^ en s'exaltant jusqu'à ^incandescence^ a pris une forme qu'elle n'avait pas eue jusque-là; elle est devenue une image^ un son^ une odeur^ une saveur^ une sensatioQ tactile. La corde trop tendue a vibré dans un mode qui. jusqu'alors lui avait été étranger. L'épine s^est mêlée aux roses et aux lauriers de la couronne^ et l'artiste^ le poète^ le savant^ le philosophe^ tout à l'heure la gloire du monde^ est devenu l'objet de sa surprise et de sa pitié... Douloureuse transformation^ sans doute, mais qui, dans fordre moral des choses, n'a rien de flétrissant pour rhumanité^ rien surtout qui lui dévoile un mal qu'elle ne connût pas encore, et que la science eût dû lui

cacher.

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