LIBRAIRE DE L'ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MÉDECINS
HUE HAUTE FEDILIB, 19.
* LONDRES, CHEZ H. BAILLIÊRE , aifi, REGENT STREET.
DE Ii.» DFtXIÏJIF édition.
Lorsque je publiai, il y a vingt ans, le livre dont je donne ici une seconde édition, il y a deux choses que je ne mettais pas plus en doute l'une que l'autre : la première, que sur le sujet de ce livre, la démonstration et l'explication du fait du Démon de Sacrale, j'avais trouvé et je disais la vérité; la seconde, que cette vérité, telle que je l'exposais, et avec son cortège de preuves, ne pouvait manquer d'apparaître à tous aussi claire, aussi éclatante, qu'elle m'était apparue à moi-même.
La première de ces persuasions est encore, et plus que jamais, la mienne, et celle préface a pour objet d'en témoigner une fois de plus.
Quant à la seconde, elle constituait, je l'avoue, une illusion bien naïve, et que je n'ai pas tardé à perdre.
Quel était, en effet, le but de l'ouvrage qu'on va
lire, ou, pour quelques lecteurs peut-être, relire? Ce but, c'était d'abord et d'une manière générale de montrer qu'il est tel état de l'esprit, qui peut durer toute une vie, dans lequel aux apparences ou plutôt aux réalités de la raison la plus entière et la plus puissante, se joignent de fausses perceptions, sans cause aucune dans le monde extérieur, et qui, pour l'individu qui tes éprouve, sont des motifs de détermination identiques et équivalents à ses perceptions les plus vraies.
C'était ensuite et plus particulièrement, comme l'exemple le plus frappant à l'appui de cette proposition générale, de faire voir que tel avait été le cas de Socrale, tel l'état intellectuel dans lequel avait vécu, cinquante ans, cet homme sage parmi les plus sages, grand parmi les plus grands, vertueux parmi les plus vertueux, el que là est la seule explication légitime de ces perceptions surnaturelles dont il se disait le sujet, et que les siècles qui se sont succédé ont rapportées, d'après ses dires, à un génie ou démon familier.
Mais dire cela de Socrate, dire qu'il avait ainsi vécu eu proie à de fausses perceptions ou plus vulgairement à des visions, c'était dire qu'il était un visionnaire. Dire qu'il était un visionnaire, c'était, dans un langage plus exact, dire qu'il était un hal-
lûciàé. lit comme, dans le vocabulaire, ou mieux dans les réalités de la science, un halluciné, en tant qu'halluciné et au moment de son hallucination, c'est-à-dire d'une fausse sensation qu'il juge une sensation vraie, c'est un aliéné, un fou; dire que Socrate avait de fausses perceptions, qu'il était un visionnaire, un halluciné, c'était dire qu'il était un aliéné, un fou.
Et c'était là, en effet, ce que je disais, nettement, naïvement, brutalement, comme la chose du monde la plus simple et la plus admissible; oubliant qu'il s'agissait de Socrate ; perdant dé vue la grandeur du nom, pour ne voir que la réalité du fait ; parcourant imperturbablement la chaîne de mes déductions; passant d'un de leurs termes à l'autre, suivant ce procédétout algébrique : a = 6; 6=ic; c = d; donc a =d; et arrivant ainsi à cette équation définitive, Socrate — fou.
Assurément c'eût élé là une proposition d'une hardiesse insensée, si je m'étais cru hardi, et je ne me croyais que logique. Mais, je le reconnais, et je le répèle, aux yeux de tout autre que moi, une semblable affirmation devait paraître exorbitante, monstrueuse, ridicule, et je n'ai certainement pas entendu tous les rires qui ont accueilli l'apparition du livre dont elle constituait le fond'.
8 „ PnÉFACE
Et qui est-ce qui se permettait de dire cela de Socrate, d'affirmer sur son compte de pareilles éoormités, de blesser à ce point la conscience des siècles, le respect dû à leurs respects?
Un jeune homme, un médecin, dans une position des plus modestes, dont le nom n'était guère plus connu en médecine qu'en philosophie, et qui ne pouvait se prévaloir que d'une grande ardeur pour la science et d'un grand amour de la vérité.
Et pour mettre le comble à ces disparates, pour que rien ne manquât à une telle profanation, en regard de cette grande histoire de Socrate, de cette vie si élevée au-dessus des niveaux les plus hauts de l'humanité, l'ouvrage contenait, comme terme de comparaison et comme moyen de démonstration, des histoires, ou, pour parler le langage de la médecine, des observations particulières de vies folles ou hallucinées, prises parmi les plus abaissées, ayant eu pour dernier théâtre, ou plutôt pour dernier asile, les plus humbles et les plus tristes lieux ; comme si l'imagination, dans quelque rêve, se fût plu à rapprocher violemment des antiques splendeurs d'Athènes les misères modernes d'un hôpital ; du Parlhénon, ce temple delà sage Minerve, Charenton el sa sombre colline; des calmes pro-
menades d'Academus, les fureurs d'un préau de maniaque^.
Je me rappellerai toujours l'effet que produisirent sur l'esprit pourtant si bon et si tolérant d'un de mes maîtres en philosophie, le vénérable M. Laromiguière, ces étranges et douloureux rapprochements ; ces vies de pauvres hallucinés comparées à l'incomparable vie de Socrale, ces repoussantes histoires de Tous mises en regard de l'histoire de la sagesse même. J'étais allé lui porter mon livre, bien humblement, bien timidement, comme un témoignage de respect pour sa glorieuse vieillesse et un faible remercîment pour l'instruction que j'avais puisée dans les siens. Je ne le trouvai pas chez lui; j'y laissai le livre et j'y retournai quelques semaines après. M. Laromiguière avait eu le temps et avait pris la peine de le lire, ou au moins de le parcourir. C'est un grand courage, me dit-il, peut-être un peu ironiquement, que le courage que vous avez eu de croire tout ce que vous dites de Socrate et surtout de l'imprimer. Il y a véritablement à cela de la hardiesse. Est-ce qu'en écrivant votre ouvrage, en y rapprochant du grand homme qui en fait le sujet, ces pauvres esprits dégradés que vous traitez dans vos hospices, la plume ne vous a pas tremblé dans les mains? Est-ce que votre esprit n'a pas tremblé
10 PHÉFACE
lui-même? Est-ce que vous ne' vous êles pas demandé quelquefois lequel était l'halluciné, de vous ou du maître de Platon, du mallre de tout philosophe ?
Toutefois, ajouta l'illustre vieillard, je sais bien forcé de l'avouer, il y a là, dans votre ouvrage, quand
11 n'y serait question que de Socrale, et ce n'est pas de lui seulement que vous vous occupez, l'indication d'un grand et redoutable problème, à côté duquel on a passé depuis des siècles, mais qui devait enfin être abordé. Grâces à vous, il l'est nettement, résolument, et l'on a, dans la seconde partie du livre, celle où vousavez rassemblé si soigneusement et si exac-
nécessaires à sa solution. Celte solution est-ce celle que vous proposez ? Vous avez le droit de le croire. Vos études personnelles vous le donnent. Mais tout le monde ne les a pas faites, et la conclusion à laquelle elles vous conduisent, au moins en ce qui concerne Socrate, pour de simples et purs et respectueux philosophes, est bien difficile à admettre.
Dans tous les cas, continua M. Laromiguière, j'en conviens bien, je le vois bien, votre conclusion ou plutôt les faits sur lesquels elle s'appuie et dont la collection forme celle seconde partie de votre
livre, ces faits sont là, comme une sorte d'épée de Damoclès, suspendus, dans la personne de Socrate, sur la tète de la philosophie et de la raison humaine. Il faudra bien qu'un jour le fil de celte épée soit coupé. L'épée frappera-t-elle à l'endroit où vous avez marqué sa chute ? Je n'ose vous dire oui ; mais je ne vous dis pas non. Je suis trop vieux, du reste, et' trop affaibli par l'âge, poiir prendre une part quelconque à la discussion de ces problèmes, et il n'y en a désormais plus qu'un dont la contemplation m'intéresse.
le répondis, je crois, à M. Laromiguière, que sans doute la question soulevée dans le livre dont j'avais osé lui offrir un exemplaire, était des plus délicates et des plus graves, que je le pensais plus que personne, parce que, plus que personne, j'en avais approfondi la nature et les conséquences'; que je l'avais peut-être résolue d'une manière un peu violente et dans des termes qui eussent pu être plus ménagés ; qu'aussi, et comme il le disait, je n'en étais pas arrivé à formuler ma conclusion sans quelques hésitations et quelques battements de cœur. ' ' -
Et pourtant, il faut bien que je l'avoue, celte réponse n'était pas tout à fait sincère. Il y entrait beaucoup de politpsse, ou plutôt de déférence, de respect.
if PRÉFACE V~V
pour l'âge, la supériorité, la gloire du philosophe auquel je la faisais. Hélas ! tout grave que fui le problème, je n'avais conçu aucun doute sur la solution que j'en avais donnée. Ma plume, en récrivant, n'avait pas tremblé, le cœur ne nïavajt pas battu. J'avais écrit mon livre, la conclusion aussi bien que les prémisses, comme une chose toute simple, parce qu'elle me paraissait toute vraie. Le doute, l'incrédulité d'un homme comme M. Laromiguière avait bien pu me rappeler qu'une vérité vraie n'est pas une vérité admise, et qu'il y a souvent loin de l'une à l'autre ; mais l'impression s'était arrêtée là. Aussi descendis-je de chez lui, très-défiant assurément du succès de. mon idée, mais m'en remettant de cela au temps, et murmurant, toute comparaison à part, Pe pur si muove de Galilée.
Toutefois ces observations, ces répugnances de M. Laromiguière, et d'autres observations, d'autres critiques, beaucoup moins bienveillamment exprimées, firent naître dans mon esprit un doute, ou plus exactement une question.
Je n'avais pas songé, je l'ai dit, à donner à mon ouvrage, à la discussion qui le constitue, à la conclusion qui en est la fin, d'autres formes, des formes plus adoucies que celles mêmes de sa conception. J'avais dit la chose ou les choses sans précautions
ni ambages, telles absolument qu'elles m'étaient apparues. 11 ne m'était pas même venu à l'esprit d'en parler d'une autre façon> , '
Cette question que je ne m'étais pas faite en pensant ou plutôt en écrivant mon ouvrage, je me ia fis à la suite des observations et des critiques auxquelles je viens de faire allusion, mais, je l'avoue, un peu tard. Je me dis, je me rappelai alors qu'il y a deux manières de produire la vérité dans le monde. t -
La première et la plus ordinaire, c'est de l'y faire entrer par quelque porte souterraine et obscure, comme le fond du puits qu'elle habite, de l'envelopper de toutes sortes de voiles, de lui faire baisser la tête et les yeux, ployer le corps et les genoux, de sorte qu'on ne la reconnaisse pas tout d'abord et qu'on puisse, durant quelque temps, la prendre pour l'erreur ou la fausseté, sa rivale, c'est-à-dire pour la vérité convenue.
La seconde manière de présenter la vérité aux hommes, c'est de lui faire franchir résolument son puits d'un seul bond, la taille droite, le front haut, les yeux parfaitement ouverts, sans vêtements, gazes ni voiles, enfin dans toute sa nudité primitive et resplendissante. ; .. .
C'est cette seconde manière que j'avais employée.
et, je le répèle, sans soupçonner que dans le cas présent on pûl en employer une antre.
Or, je me le demande maintenant dans celle préface, comme je me le demandai peu de temps après la publication de mon ouvrage et à propos des critiques que souleva son apparition; ai-je eu tort, ai-je eu raison de l'employer, celte seconde manière, et de la préférer à l'autre? Pour la science, comme pour moi, dois-je m'en repentir ou m'en applaudir?
Eh bien ! no'n ; à vingt ans de dislance, après vingt ans de réflexion de ma part, de critique d'un antre côté, non, je ne me repens pas d'avoir ainsi brutalement posé et résolu la question, d'avoir donné à sa solution cette forme anguleuse qui ne pouvait manquer dè blesser quelques justes susceptibilités. Non, je ne me repens pas d'avoir, par cette franchise un peu risquée, provoqué l'élonnement et la douce ironie de l'excellent Laromiguière. Je, ne me repens de rien de tout cela, et voici pour quelles raisons.
Il n'y a qu'un âge de la vie où, ne considérant que la vérité en elle-même et pour elle-même-, on ait la hardiesse, qui n'en est pas Une alors, de la dire telle qu'on la voit, mettant franchement les noms sous les choses et appelant un chat un chat, sans craindre on plutôt sans soupçonner ses égra-
DE [.A DHIIXIÉHK ÉDITION. 1 !i
tignures. Cet âge, c'esl celui que j'avais, cette indépendance, cette témérité d'esprit, c'était la condition même de l'exercice de ma pensée, quand j'écrivis le livre qu'on va lire ; âge écoulé sans retour, dispositions d'esprit qui se sont au moins modifiées. Si j'avais à écrire maintenant le livre du Démon de Socrate, très- probablement, très -certainement, j« ne Pécciraia pus Ici qu'il est écrit, je ne le composerais pas tel qu'il est composé, je ne le penserais même pas tel absolument qu'il est pensé,
El pourtant je crois qu'il y avait, pour la science de l'âme et de l'homme, utilité, nécessité à ce qu'un ouvrage de cette nature, relatif anx questions de cet ordre, fondé sur des faits de ce genre, fût pensé, composé, écrit, comme il l'est, comme il l'a été.
il y avait nécessité d'abord à ce que tout ce qui existe de documents sur le fait du Démon de Socrate fût compulsé, rassemblé, discuté, ainsi que cela est fait dans mon livre, sur des textes soigneusement extraits, où ne manquât ni un point, ni une virgule. Cela seul posait à jamais la question, à mon avis la résolvait, et dans tous les cas ne permettait plus à son sujet cette prétention ridicule qui durait depuis des siècles (1).
(1) Ce parti pris de prétention, je devrais en être fort humilié, eat celui auquel semhle s'être arrêtée presque
Mais la question ainsi [>osi':e, fallait-il, an lieu d'y entrer hardiment, s'arrêler a mi-chemin, fallait-il,
toute la philosophie moderne. Elle a passé et passe encore à côlé du fait du Mmnn de Socrate, à peu près comme si l'histoire, l'histoire même Je la philosophie, n'en eût fait aucune mention; comme si la philosophie et la psychologie elle-même Savaient pas à s'occuper de si peliles choses; comme si cela était indifférent a la science de l'âme hu-
Dans celte manière de voir et de faire de la philosophie moderne, Socrate, le pèrÊ de toute philosophie et en quelque sorte de tout philosophe, a donné à l'esprit et au cœur humains des enseignements et des préceptes que n'ont plus fait que développer et affermir les plus grands mêmes parmi ses disciples, et Platon tout le premier. Ces enseignements et ces préceptes, c'est là tout ce qu'on doit considérer en Socrate, comme, au reste, en tout philosophe, sans s'occuper de la nature, quelque liiïarre qu'elle ait pu être, de l'esprit oïl ils ont été conçus. Qu'importe donc, pour ne parler que de Socrate, que son esprit ail pu offrir de ces bizarreries, de ces travers? Qu'importe, pour dire le mot, que ce grand homme ait eu ou n'ait pas eu un démon ; qu'il en ait affirmé la présence ù tous les jours de sa vie; que l 'antiquité toute entière ait répété, comme uu écho, l'écho Je plus convaincu, la même affirmation, ait énoncé le mÈme fait et cru tout ce qu'en croyait Socrate ? Cela ne mérite pajtffitra discuté. Ce qui importe, encore une l'ois, eu lui, ce sont ses principes, ses idées, sa doctrine, son influence sur le mouvement philosophique du monde ;
Le relfe ne nul pat l'honneur d'èlre nommé.
C'est là assurément, sur des faits de la nature du Démoli socratique, une façon d'arranger les choses commode encore plus que superbe, et qui lève toute difficulté. C'est ia
en d'autres termes, ne la résoudre qu'à demi-mot? Non d'abord, parce que le mol tout entier était déjà renfermé dans la simple réunion des textes; non, ensuite et surtout, parce que ne résoudre la question qu'à demi-mot, c'était no plus même la poser. Il fallait donc dire le mot lotit entier, le gros mot, ne fùl-ce que pour en faire admettre un plus doux, mais qui eût exaclement le même sens et la même portée. Ce mol plus doux, en effet, on a fini par l'admettre, ne s'apercevant pas qu'eu l'admettant on admettait l'autre, ne s'apercevant pas surtout que l'acceptation de ce mot plus doux était, soit en thèse générale, soit en thèse particulière, l'unique fin de tout mon livre.
Toutefois, avant de se décider à cette acceptation, qu'on ne regardait ainsi que comme un moyen
méthode que suit d'instinct l'enfant qui couvre ses yeux de ses petites mains pour ne pas voir l'objet qui lui est désagréable ou l'effraye ; la méthode qu'emploie plus iosliudi vement encore ce naïf oiseau du (léser!, qui , dans un but analogue , cache sa grosse lètc dans le sable. Mais , pour parler sérieusement, la philosophie est trop vieille à la fois et trop spirituelle pour imiter ici l'enfant et l'autruche, et il n'y a véritablement pas moyen que, sur un fait aussi avéré et aussi capital que celui du démon de Socrate, et sur tous ceux qui y ressemblent, elle s'obstine indéfiniment à mettre sa main sur ses yeui ou à cacher sa iéle dans le sable.
terme, on s'est longtemps fail tirer l'oreille. On t'a repoussée d'abord el bien loin, et Dieu sait dans quelles formes et quels termes, il y a en de gros mots lâchés, de mauvaises, de très- mauvaises paroles dites. De grands airs surfont ont été pris, de ces airs d'une outrecuidance si risible, que prend parfois à ses dépens une rhétorique bouffie et bouffonne, contre la science qui ne se bouffit pas, mais qui prouve.
Sans doute, ont dit, en prenant ces grands airs, en retroussant le croc de leur plume, les plus superbes défenseurs de Vinaïiétiahiliti des grands hommes, sans doute il peut se faire, et nous l'admettons, que Socrale et d'autres esprits de sa trempe, et même d'une trempe inférieure, aient vu quelquefois leurs pensées prendre une forme trop sensible, trop plastique; qu'ils les aient vues, entendues, senties, là où les autres hommes ne font qu'en avoir, en ont à peine conscience ; que les reportant, ces pensées, à l'auteur de toute pensée, ils aient même cru les tenir directement de lui, par sentiment, impression, voix et parole, et qu'ils aient exprimé celle persuasion dans un langage dont il n'est pas donné à tout le monde de saisir le. sens el de sentir la majesté. Ce sont là de suprêmes marques imprimées par Dieu lui-même à ces
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créatures d'élite, l'honneur et le flambeau de Thnmanité. MaÎ3 qu'ont de commun ces magnifiques et hauts caractères avec ces tristes perversions de la pensée, que la médecine observe dans ses asiles? Quelle comparaison établir entre ces signés dégradants de la maladie de l'esprit, ou plutôt de ses organes, et tout ce que ce même esprit offre de plus pur et de plus élevé dans ses facultés, ses actes, et de plus exceptionnel dans les témoignages de la divinité de son origine (i) ? ■ : '"■ - " '' "
Voilà, certes, de bien belles paroles, mais qui maintenant nous semblent bien usées; car'il y a vingt ans que nons les entendons. Livres, journaux, discussions orales, il y a vingt ans que, sur
(I) Les déclamations ci-dessus résumées ont eu cours h l'étranger comme en France. Qu'on ouvre, par exentplé, le tome H della.Storia Universale, del signor Cesare Cantu, à la pagu 204, ou y lira qu'un docteur d'Athènes (tnedico ad Atene), il Lélut, a publié, sur le i)émon de Socrate, un livre bon, tout au plus, à montrer « combien la froide raison (il freddo calcolo) est impuissante à comprendre l'aspiration irrésistible qui entraîne vers le beau et le biiïn une âme formée de longue main à la pratique de la sagesse et de la verlu. m
Va pour l'aspiration ou inspiration , et surtout pour la sagesse et la vertu. Mais où donc il signor Cantu a-l-il vu que l'auteur de l'ouvrage énquestion Tût, le moins du monde, citoyen d'Athènes, et peut-être, un arrière-neveu de Socrate? Ce n'eût pas été trop, ce semble, pour juger le livre, de jeter au moins les veux sur la couverture.
tous les tons et sous tontes les formes, y traînent les idées qu'elles expriment. Mais aujourd'hui, comme alors et plus qu'alors, nous dirons de ces idées ce que nous en distons dans leur nouveauté, qu'elles retardent de quelques siècles. Il faut en reporter la dale à l'époque où l'on s'imaginait que l'espèce humaine se divise naturellement en deux classes, celle des maîtres, qui auraient en partage tous les biens, y compris une inaltérable, sagesse, celle des serviteurs, de la plèbe, pour laquelle tous les maux, et au premier rang la folie, seraient soigneusement réservés ; imagination burlesque, où revit celte orgueilleuse opinion du Portique, que semblent avoir partagée Cicéron et Sénèque, qu'un grand esprit, un sage, peut bien tomber en fureur, mais qu'il ne saurait devenir fou.
Hélas ! et c'est bien malheureux pour les grands esprits et les maîtres, il n'y a absolument rien dé vrai dans ces magnifiques idées-là. Comme la monture de Roland, elles n'ont, dans leur grandeur, qu'un défaut, celui d'être mortes, ou plutôt de n'avoir jamais vécu. On peut dire des esprits ce qu'Arlequin disait du train du monde, lutta il monda è fatto corne la nostra famiglia. Oui, tous les esprits sont de la même famille, exposés à extravaguer lès uns comme les autres, en haut comme en .bas dé
l'échelle, et, quand ils s'y mettent, extravaguant de la même façon. Aussi peut-on parfaitement conclure des humbles folies des valets aux superbes folies des maîtres, les assimiler copp pour coup. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce point ici capital.
Et d'ailleurs, dirions-nous à ceux qui seraient tentes d'habiller de neuf ces vieilles prétentions et ces vieilles idées, est-ce que vous croyez, messieurs les -barons de la pensée, est-ce que vous croyez que, sous les grilles de nos asiles, ou pour dire tout crûment le mot qui vous déplaît tant, dans nos hôpitaux de fous, nous n'ayons absolument que de pau- Tres hères, n'ayant jamais porté que des sabots et de la toile, tout au plus détaillé du coton à l'aune, absolument étrangers à ces occupations et distinctions de l'esprit, qui, suivant vous, préserveraient de ses dérangements, ou au moins de ses dérangements vulgaires?
Vous seriez loin de la vérité. A côté de ces misérables, que vous croyez si différents de vous, si inférieurs à vous dans leur âme et jusque dans ses troubles, qu'en un mot vous ne daignez pas admettre à l'égalité même dans la folie, nos asiles en contiennent d'autres et en quantité, qui sont de voire sang ou de votre rang, dont la raison a fléchi sous la misère ou le vice, un vice aussi relevé que les
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vôtres, et que la pauvreté seule a forcés de recourir aux soins de la charité publique. Nos asiles en renferment de cette espèce, et de tout état et de toute position ;, ', ...
Des gens de tous état», de tout poil, de tout âge,
des avocats, des médecins, des gentilshommes, des administrateurs, des prêtres, des magistrats, des acteurs, des musiciens, des officiers, des hommes et des femmes de lettres, des hommes d'argent, des hommes d'affaires, qui, malheureusement, n'ont plus ni argent ni affaires. Nous y avons vu tel vieux marin, brave officier de vieille souche , qui jadis avait eu l'honneur de faire feu de ses caronades à côté du tailli de Suffren. Nous y avons vu telle blonde Junie, beauté émérite et de mérite, qui avait eu cet autre honneur de donner à Néron la réplique. Nous y avons vu tel grand auteur, poète, romancier, journaliste, qui vint, sous notre consécration, joindre à cette triple couronne,, la couronne qu'ont ceinte avant lui Torquato Tasso et bien d'antres.
Mais nous vous y avons va, vous, monsieur, qui tenez d'une main si brillante et si sûre le sceptre-de ta critique, vous dont les fermes jugements semblent les oracles de la raison. Ce ne fut pas sans un véritable serrement de cœur que je vous vis, à une ora-
m la deuxième édition. S3 geuse époque, prendre place au plus épais de notre Pandèmonivm , tous que j'avais vu et admiré naguère dans de si différentes conditions : grand, jeune, beau garçon, à l'œil noir spus une noire chevelure, vivante copie de l'Antinous, fils spirituel de la spirituelle Provence, plein de force, d'espoir, d'avenir. Ah ! tous ces charmants avantages, toutes ces riches qualités, avaient alors subi une cruelle éclipse. L/œil n'était plus vif, il était désordonné, et l'esprit encore davantage. La fumée de la [loudredes barricades vous avait monté à la tète, et avait fait plus que vous griser. Vous-vous retraciezdans votre délire, car vous étiez en proie au délire, toutes ces scènes violentes auxquelles vous n'étiez pas resté étranger, et qu'un de vos livres avait décrites. Vos craintes, vos regrets peut-être, vous poursuivaient sous la forme d'ardents fantômes, et par une sorte de contrainte expiatoire, qui n'était pas le symptôme le moins curieux du trouble de votre raison, vous invoquiez d'une façon bizarre, dans la langue même de vos outrages , ces princes que vous insultiez naguère et que vos amis voulaient détrôner.
Mais enfin tout ce grand mouvement de l'imagination se calma. Les fantômes, les démons s'évanouirent. Les invocations burlesques cessèrent. Vous redevîntes, à ma grande joie,, ce que vous
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étiez, ce que vous êtes encore, un esprit fin, délicat, bien meublé. Vous fûtes rendu au monde, à vos amis, aux lettres que vous honorez. Vous rentrâtes dans la plénitude de cette raison dont les arrêts sans appel rendent si redoutable et si redoutée votre critique.
Toutefois, de vous à moi, avouez-le, cette reprise de possession de vous-même ne fut pas l'affaire d'un jour. 11 y fallut du temps, des soins, de la constance. Rentré dans la société, dans le tourbillon même de ses distractions, au sein de vos nombreux travaux, la folle du logis resta longtemps encore un peu folle.
Vous vous rappelez certainement dans quelles conditions étranges vous composâtes un des romans qui vous ont placé à si juste titre parmi les hommes distingués du genre? Vous n'avez pas perdu le souvenir de ce démon, de celte voix démoniaque, qui vous troublait dans sa composition, s'y opposait, vous défiait d'en sortir à votre honneur, semblable, dans ces empêchements, au Démon de Socrate, qui n'était jamais pour Socrate qu'un Moniteur de veto, un empêchement à l'action? Et pourtant, chose singulière, mais qui ne l'est nullement pour moi, votre livre, d'une conception si nette, d'une exécution si irréprochable , ne porte aucune trace des
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obstacles que vous créait ce démon. On le dirait écrit par la main de la raison en personne, si ce n'était avant tout une œuvre remarquable d'imagination.
Vous souvenez-vous aussi de cette bonne rencontre que nous fîmes l'un 'de l'antre, dans l'avenue des Champs-Elysées, ce jour d'hiver, ce grand jour, où l'on ramenait en grande pompe, de Sainte- Hélène à l'Hôtel des Invalides, les restes mortels du grand empereur ? Quel froid ! mais quelle belle cérémonie! Et puis quelle conversation nous tînmes, de votre part presque aussi piquante que le froid ! Vous portiez un bel enfant sur vos épaules, le vôtre, un garçon, je crois. Vous vouliez empreindre en sa jeune mémoire le souvenir de ce grand retour de fortune. Et comme vous me parliez de ces retours! et avec quelle perspicacité, rapprochant lé passé du présent, vous plongiez dans les profondeurs de l'avenir, pour y lire des retours plus miraculeux encore ! J'étais émerveillé, je vous admirais, je vous observais ; je ne vous avais pas rencontré depuis plusieurs années. Ah! tant mieux,, me disais -je ; merci, mon Dieu! Enfin la folle du logis est redevenue raisonnable. La voix du démon a cessé de se faire entendre. Voilà une belle intelligence rendueàson premier éclat. Et comme je pensais cela,
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je ne sais quel tour de la conversation, peut-être uu peu provoqué. de ma part, reporte votre esprit vers un passé déjà loin, sur des idées qu'o,n eût pu croire oubliées. Voilà la pédale frappée ; le son part comme d'un, tuyau d'orgue; et ce son, cette voix, c'est la voix démoniaque, qui, "de loin en loin, tintait encore à vos oreilles, symbole et expression de perceptions fausses dont la persistance continuait à vous faire croire à des persécutions dirigées contre votre personne.
Combien de temps, d'aiméé3, cette voix a-t-elle lïnlé encore? Je l'ignore et je ne veux pas vous le demander. Mais maintenant qu'elle ne se fait plus entendre (car elle ne se fait plus entendre, n'est-ce pas?); maintenant que vous avez repris le plein usage de vos solides et brillantes facultés, soyez miséricordieux pour des études dont certaines applications au moins ne furent pas complètement étrangères à cel heureux résultat. Ne niez pas la trop réelle existence de ces démons imaginaires dont l'un a été voire familier. Venez en aide à celui de Socrale; j'en ai plus d'une . Ibis rapproché le vôtre, quand je cherchais à vous en délivrer , et je puis vous donner l'assurance qu'ils sout bien de la même famille.
Ètes-vous difficiles, nos maîtres? Ce que je viens
de vous dire de l'identité des sujets d'observation psychologique dans le meilleur monde des fous et dans les refuges consacrés par la charité publique auxalicnês du petit monde, cela ne vous satisfait-il pas? Pensez-vous que ce ne soit pas encore assez de ces cerveaux fêlés des professions libérales qu'on y . rencontre de temps à autre, de ces avocats, de ces médecins, de ces administrateurs, de ces poètes, el que ce n'est la que du fretin, dont les démons, si démons il y a, ne sauraient- être rapprochés, sans injure et sans erreur, des grands et illustres démons dont celui de Socrate est, de droit, le" chef et le prototype?'Vous fanl-il quelque chose de mieux? ah! nous sommes en mesure de vous l'offrir.
Dans ces prés fleuris . ; .- ' ■
Qu'arrose la Seine,
aux. endroits les plus riants des délicieux environs de Paris, non loin de ses barrières, qui sont devenues des murailles, parmi ces charmantes villas qui rivalisent de confort et d'élégance , vous en avez remarqué deux, trois, quatre, qui se distinguent des autres par un développement plus vasle, un caractère peut-être plus, sévère, un abord un peu moins facile. "De beaux parcs, de beaux ombrages, les entourent néanmoins coin nie les autres! "De verts
gazons coupent ces ombrages. Dans ces gazons l'alouette, sous ces ombrages le rossignol, font entendre, comme ailleurs, leurs plus douces et leurs plus joyeuses chansons. Tout dans ces lieux, enfin, décèle l'aisance, le luxe, un luxe poussé, il est vrai, jusqu'à la plus extrême prévoyance.
Chaque jour, au seuil de ces belles demeures, aux grilles des parcs qui les environnent, s'arrêtent de brillants équipages, des carrosses couverls d'armoiries, mais de ces armoiries de bon aloi, dont quelques-unes n'ont au-dessus d'elles que Vécu des familles souveraines. Il descend de ses équipages, appuyés sur le bras des laquais les mieux galonnés, de beaux messieurs, de belles dames , qui ont sans doute l'honneur d'être de votre connaissance, car on ne les rencontre que dans les cercles les plus élevés. Suivons-les; pénétrons avec eux au delà de ces grilles, dans l'intérieur de ces riches maisons, sous les dômes de ces beaux parcs, qu'égayé le soleil du printemps. Entrons, glissons, sur leurs pas, dans les colonnades et sous les feuillées. Ces élégants visiteurs étaient altendus. Ils accoslenl, sous ces ombrages, sur les marches de ces péristyles, d'autres personnages, d'une mise un peu moins soignée peut-être, mais qui évidemment sont de leur rang, de leur race, de leur famille. On s'aborde, on s'ac-
cueille, on se promène; des groupes se forment sous la ramée, d'autres dans les salons, les galeries voisines ; on joue, on fait de la musique, on cause ; vous pourriez assister quelquefois à des conversalions fort intéressantes, fort suivies, fort piquantes.
On les prendrait pour des gens fort honnêtes, Point querelleurs et point extravagants.
Quelques-uns, même, étaient de bonnes tfites.
Vous devinez bien, n'est-ce pas, où nous sommes, en quels lieux je vous ai conduits? Nous sommes dans un de ces somptueux refuges, créés et entretenus à grands frais pour la folie riche, qui veut qu'on lui doré sa misère, qu'on lui enrubanne ses liens, qu'on parfume d'eau de senteur ses douches. Nous sommes dans ces galeries où elle abrite ou dérobe sa tristesse ou son délire ; sous ces ombrages où elle promène ses démons, démons de toute forme, de toute couleur, de toute bigarrure, mais surtout, ce qui nous importe ici, démons de liante position, de haut titre, de haut mérite, de haut renom : démons de baron et baronne, de marquis et marquise, de duc et duchesse, de prince et princesse , démons de ministre, de diplomate, de compositeur et grand compositeur, de poète et grand pcëte, de guerrier et grand guerrier.
Nesont-ce pas là.enlre nous, des personnages
donl le rang et la qualité puissent faire accepter les. folies et en garantir à vos yeux la distinction et le bon aloi? Leurs démons ne vous semblent-ils pas démons de bonne compagnie, dignes, sans trop d'irrévérence, d'être rapprochés de ces grands démons historiques, que je me suis permis de dépouiller de leurs oripeaux ? Et ce rapprochement, que la science est à même de faire tous les jours, ne vous paraît-il pas devoir conduire à des résultats de quelqne valeur ?
Non? Cela ne vous suffit pas eneore ? Celle observation, celte étude de sujets placés sous le contrôle direct de la médecine blesse voire susceptibilité, au point de vous faire détourner les yeux des comparaisons et des conclusions, pourtant si inévitables, qui en découlent ï II vous faut encore quelque chose de mieux? •-■
Nous avons de quoi vous satisfaire.
Laissez-moi d'abord vous rappeler que nous vivons dans le même monde que vous, à côté de vous, fort honorés de ce voisinage ; que nous y voyons ce que vous y voyez, que nous y entendons ce que vous y entendez; et que, par-dessus le marché, nous y voyons, y analysons, y comprenons ce que, de prime abord au moins, vous ne pouvez ni analyse^ ai comprendre, et ce que vous devriez vous estimer
heureux de voir par des yeux meilleurs et plus exercés que les vôlres? ' '
Venez donc, venez faire Un peu avec nous le tour de ces salons, vous embusquer, avec nous, sous la gaze de leurs tenlures. La réunion y est nombreuse et variée. La plus entière liberté y règne, liberté charmante, spirituelle, animée. La médecine n'a rien à y prescrire ni àyreprendre; maisil ne lui est pas défendu d'y voir et d'y observer:
Tenez, car nous jouons de bonheur, tenez, apercevez-vous là-bas > tout près de la porte, celte dame, cette veuve, jeune et belle encore, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la physionomie spirituelle, pénétrante, mais un peu mélancolique? Savez-vous pourquoi elle examine avec tant de soin, sous son éventail, la serrure de cette "porte près de laquelle elle est assise, comme si elle en étudiait les dimensions et le mécanisme ? Oh ! non, vous ne le savez pas et vous ne pouvez pas le deviner. 11 me faut donc bien vous l'apprendre. Celte dame, dont la raison Semble aussi entière que son esprit est gracieux et vif, celte dame a pourtant, presque chaque nuit, la vision suivante ; vous appelez cela des visions, vous' autres, faute d'un mot plus doux et plus trompeur. Presque chaque nuit, du fond de son alcôve, avant que le sommeil ne la gagné, elle voit tout un régiment de
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dragons entrer et se ranger tout à coup dans sa chambre. L'état-major, les trompettes, la musique, rien n'y manque ; celle troupe défile au grand galop dans la pièce, en Taisant un infernal bruit de piétinement et de fanfares. Ce n'est pas seulement une vision, comme vous voyez et comme vous diriez, mais bien aussi une belle et bonne audition. Après dix minutes, un quart d'heure de ce défilé et de ce tapage, tout cesse, et le régiment disparaît comme il était venu. Par où? Probablement par où aussi il était venu, par le trou de la serrure. Celte dame au moins le croit ainsi ; car elle parle quelquefois de sa vision durant le jour. Elle en parle, non pour la discuter, car les visions ne se discutent pas, pas plus que les perceptions Les plus vraies, mais seulement pour se l'expliquer; et c'est pour cela qu'elle examine avec tant de soin les serrures, se demandant, dans le but de celte explication, lequel est le plus élastique, d'une serrure, d'un cheval ou d'un homme ; au demeurant, la femme la meilleure et la plus aimable du monde; que vous épouseriez très-probablement, monsieur, si elle vous faisait l'honneur de vous accepter pour remplacer, durant ses insomnies, l'état-major de son régiment de dragons. . - • ■- ... ,
Passons maintenant du beau sexe à l'autre, a ce-
lui qui n'est pas beau, de la robe de velours au frac ou à Phabil habillé. Arrêtons-nous dans ce salon, où semble s'être donné rendez-:V0us ce que les tètes masculines offrent de plus spirituel et de plus fort. Dans ce sexe comme dans l'autre, la moisson pourrait être abondante, mais il nous suffit de recueillir et d'égrener quelques épis de chois.
Voyez-vous là, dans ce groupe, la tète haute, le verbe plus haut encore, ce grave et grand personnage, qui approche delà soixantaine, tout chamarré de rubans et de crois, que lui ont valus ses services administratifs et diplomatiques? Je regrette de ne pas avoir pu vous le montrer plus tôt. Vous auriez été témoin d'une scène curieuse qu'il joue presque toutes les fois qu'il va dans le inonde, et c'est à peu près tous les soirs qu'il y va. Il ne s'arrête pas, Lui, comme la jeune veuve que je vous montrais tout à l'heure, à examiner les serrures; il ouvre et franchit les portes, et gagne en toute hâte le plus reculé et le plus désert des salons, dans l'espoir de s'y trouver seul. Puis, quand il croit n'être vu et surtout entendu de personne, il enlr'ouvre une fenêtre, donnant, s'il se peut, sur une cour, une rue isolée, y lance deux ou trois kokoriko, en battant des bras, qu'en ce moment il croit des ailes; referme la fenêtre; puis, comme si de rien n'était, s'en revient
l'RËPACE
au plus épais des groupes el contre le velours de la cheminée, à la place d'honneur, le dos nu l'eu, le visage à l'assistance, disserler, comme à son ordi- Daïre, c'est-à-dire en termes pleins de science et de raison, sur les questions économiques el politiques, les plus hautes el les plus difficiles (I).
Cet homme, ce véritable homme de Platon, suivant Diogène, puisque avec deux pieds il n'a pas de plumes, el qu'il imite le chant du coq absolument comme s'il en avait, cet homme esf pourtant un
(1) En Tait de folie, ainsi qu'en, fait de raison, il n'y a rien de nouveau sous le soleil , et l'apoptithcgme d'Arlequin, comme celui de Salomon, est applicable à tous les siècles. Sainl-Simon a tracé de main de maître l'énergique tableau des bizarre ries, souvent féroces, de M. le Prince, ce triste fl!s du grand Condc, bizarreries qui durèrent autant que sa vie. Voici comment se lermine ce tableau.
« Les quinze ou vingt dernières années de celui dont ou parle ici furent accusées de quelque ebose de plus que d'eniporlement et de vivacité, "On crut y remarque? des égarements, qui ne demeurèrent pas tous renfermés dans sa maison...
a On disait lout bas qu'il y avait des temps où tantôt il se croyait chien, tantôt quelque autre bête-, dont alors il imitait les façons ; et j'ai vu des gens très-dignes de fui qui m'ont assuré l'avoir vu au coucher du roi, pendant le prier- Dieu, el lui cependant près du fauleuil, jeler la line en l'air subitement , et ouvrir, la bouche toute grande, comme uu chien qui aboie, mais sans faire de bruit, n ( Saint-Simon, Mémoires, tome XIII, ch. ccïxvi p. 17, de l'édition in-12, Paris, 1817.)
I1E LA DKLX1ÉME ÉDITION. 3* i'
homme du même monde que vous et moi, nos maîtres, un homme qui non-seulement ferait parfaitement bien les affaires publiques et les a faites, mais fait parfaitement bien les siennes; sentant, pensant, parlant, agissant comme tout le monde, même comme les plus forts critiques, fort en état même de les critiquer.
Voilà, indépendamment de la dame à la serrure, voilà un échantillon,. en habit très-brodéy des démons qui se promènent dans votre monde, le claque sous le bras et l'épée au côté., Je ne sais quel jugement vous en porterez et quel rapprochement vous croirez devoir en faire avec les meilleurs démons antiques, ceux qui portaient avec le plus d'élégance le pnllium ou la prétexte. Mais ce qu'il y a de sûr, et c'est ici le lieu de le répéter, c'est que, pour le fond et pour la forme, nous avons des démons tout pareils dans les asiles, riches ou pauvres, qui en font collection obligée. Seulement on est forcé de garder et d'entretenir ces sortes de personnages dans les asiles, soit à raison de leur pauvreté-, circonstance parfaitement compatible avec le haut caractère du démon, soit parce que, pauvres ou riches, il leur est arrivé, une fois ou deux, dans l'exercice de leur petit talent de visionnaire, de commettre, quelques excentricités un
pea trop forles qui ont attiré sur eux l'œil et la main de l'aulorilé administrative.
En ai-je enfin assez dit et prouvé pour faire justice de toutes ces objections ou assertions orgueilleuses et vaines, venues de gens qui ne connaissent pas le premier mot des choses dont ils parlent : qu'en fait de dérangements intellectuels, pour l'étude qu'on peut en faire et les applications qu'elle comporte, il faut tout laisser et restreindre à l'observation et à la pratique médicale; qu'on ne peut absolument rien tirer du genre et des résultais de cette observation pour le jugement à porter sur les troubles ou les singularités d'esprit, qu'ont pu offrir certains grands personnages de l'histoire et de la philosophie ; que ce sont là deux ordres de faits et de personnes tellement différents, qu'il n'y a aucun rapprochement à en faire et aucune conclusion à tirer de ce rapprochement ?
Je viens de montrer, au contraire, que les hommes, les psychologues, qui ont le droit et le devoir de faire, dans l'intérêt de la science, de plus d'une science, des comparaisons de ce genre, sont loin d'en être réduits à ces termes, à ces éléments extrêmes. J'ai fait voir que, pour ces rapprochements et les conclusions à en tirer, il leur est donné de parcourir, comme les échelons d'une même échelle, comme les louches
d'un même clavier, tous les degrés des conditions sociales et intellectuelles; que c'est ainsi qu'ils arrivent à prendre au collettes grande visionnaires de l'histoire et de la/philosophie antiques, qu'on tient si fort àgarder dans les nuagcs.et à les comparer, face à face, épaule a épaule, avec ces grands visionnaires modernes qui peuplent les refuges ouverts, à prix d'or, à la folie opulente et orgueilleuse, ou, ce qui est plus démonstratif, dont les démons, libres encore, courent le monde, le plus grand monde. J'aurais pu, à ce propos, placer ici quelques noms propres, quelques croquis faits. d'après nature, qui eussent fait voir et bien voir, en coupant court, une bonne fois, à des dénégations au moins imprudentes; que les Socrate, les Tasse ne sont pas toits à Athènes ou à Ferrare, et qu'il y en a plus d'un à Londres ou à Paris. On comprend que je ne l'aie pas rouiu. Peutêtre pourrai-je le vouloir un jour, forsan et hœc olim meminissejuxsabit, le jour qui aura vu la fin des héros de ces histoires, sans voir celle de leur biographe. „ ■;.
Toutefois, je consens à oublier tout ou presque tout ce que je viens de dire. Je veux faire une con- ' cession ou plutôt une supposition. Je suppose que la science des troubles de l'intelligence, pour l'analyse et l'appréciation des visions et des visionnaires de la
plus haule et de la plus antique volée, n'ait pas la possibilité de parcourir celle échelle des conditions sociales, politiques, intellectuelles, au haut de laquelle le problème apparaît lout résolu. Je suppose que pour celle solution elle en soit réduile à l'étude des plus pauvres hallucinés, hôles des plus pauvres asiles. Je prétends que de celle étude seule, de ce geiired'observationseul, peuvent sortir, à cet égard, la démonstration la plus victorieuse et les conclusions lesplus légitimes. Pourquoi, en elï'et, en seraitil autrement? Pourquoi les folies et les visions du pauvre, pauvre de bourse, pauvre d esprit, ne pourraient-elles être comparées aux folies et aux visions du riche? Pourquoi n'auraient-elles pas le même caractère, la même nature, ne porleraient-elles pas le même témoignage ? Est-ce que dans l'espèce humaine, et, à plus forte raison, dans la même race humaine, dans le même peuple, dans la même fraction du même peuple, il y a deux espèces ou même seulement deux catégories d'hommes? Est-ce que dans celte famille, cetle variété, ce peuple de l'espèce humaine, il y a deux natures de cerveau, d'esprit, deux natures de sensibilité,d' imagination, de raison, et par Conséquent deux natures de folie, deux natures de visions? Ceux qui Je penseraient, qui pousseraient jusqu'à cepointl'infalualiondesdistinclionseldupri-
W. LA UEDXIOIE ÉDITION-. ' 30
vilége, seraient dans une grande erreur. Non, non ; ici encore la nature, la vraie nature, est plus démocratique, dans îe bon et vrai sens du mot. Il y ai dans l'espèce humaine, dans les races, les vnriétéSi les individus dont elle se compose, dans leurs facultés, leurs qualités, leurs mérites, des différences de degré; oui, il y en a et de grandes; des différences d'espèce, il n'y en a pas. Kl encore, pour les différences de degré, il est des cas, des accidents de la vie, où, de la plus haute individualité à là plus humble, ces différences s'effacent, disparaissent, à un uoin L qu'on n'eût pas cru supposa!^. C'est là, pomme renfermer dans mon sujet, ce qui a lieu, d'une façon bien extraordinaire, dans la folie, dans les hallucinations, les visions.
Je l'ai pensé bien souvent, et je l'ai dit quelquefois, si la folie, considérée dans laquelle que ce soit de ses formes ou espèces, n'était pas tout ce qu'il y a de plus lamentable et dé plus funeste, elle serait' tout ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus bête. Or, la folie, et particulièrement ici les hallucinations, les visions, sont aussi vulgaires et aussi bêles dans le haut que dans le bas de l'échelle sociale et intellectuelle, chez l'halluciné riche, éclairé et libre, que chez l'halluciné pauvre, ignorant et reclus. Elles affectent dans les deux cas absolument les mêmes
if) - PRÉFACE .-
caractères, y révèlent la même expression. Se tigurerque ces hallucinations, ces fausses perceptions, les causes imaginaires auxquelles les attribuent les pauvres créatures qui les subissent, présentent des formes diverses et diversement graduées , suivant les positions diverses de fortune, de rang, d'esprit, détalent, de génie même ; savantes, distinguées, brillantes dans un cas, humbles, communes, terre à terre dans un autre ; une telle imagination résulterait de la plus complète ignorance des faits. Envisagées en masse et dans ce qu'elles ont de . relatif à leurs causes imaginaires, à l'idée que se font de ces causes les hallucinés, les hallucinations offrent deux caractères généraux, qu'on retrouve chez l'halluciné des classes éclairées , comme chez celui des classes ignorantes, chez le diplomate et l'académicien, comme chez le paysan et le portefaix. . ,
Pour le fond de cette idée, la plupart des hallucinés croient {parce qu'ils le sentent, disent ils) qu'ils ont des ennemis, qu'on leur en veut, qu'on les persécute, qu'on les empêche, qu'on les arrête, comme était arrêté Socrale, dont le démon ne poussait jamais son maître et se bornait à le détourner. , Or, je le demande, y aurait-il dans l'état de raison croyance plus vulgaire et moins raisonnée, que
la croyance à des persécutions, à des poursuites systématiquement dirigées contre notre vie, notre fortune, seulement même contre notre repos? Sans doute, il nous arrive quelquefois de faire naître l'envie, l'inimitié , la colore , d'avoir passagèrement quelque ennemi; mais la plupart du temps, tous tant que nous sommes, nous ne rencontrons que l'indifférence. Le monde passe à côté de nous sans" nous voir, et s'il nous heurte, c'est sans le savoir. Eh ! qui sommes-nous en effet , pour qu'il en soit autrement, pour que nous occupions beaucoup de nous la partie même de ce monde avec laquelle nous sommes le plus en contact? Faibles brins de paille, que le vent du destin soulève et ballotte! misérables grains de poussière, perdus dans celle immense ronde des choses et des hommes* où chacun de nous compte pour si peu et peut si
peu ! /j ,■
C'est pourtant ce sentiment à la fois si grossier et si faux de notre importance personnelle, c'est ce sol et trivial orgueil, qui, chez' les hallucinés d'en haut comme chez les hallucinés d'en bas, donne lieu à celte croyance ineple à des persécutions impossibles, pivot presque unique autour duquel tournent leurs fausses perceplions. Et , chose non moins remarquable, chez les uns et chez les autres, celte
42 PHÉFACE
croyance revêt les mêmes caractères , se traduit rie la même façon. Elle est relative à de prétendue»
vexations, de la nature la plus commune , quand elle n'est pas la moins su pposabte. C'est le second caractère de l'hallucination considérée dans ses rapports avec ses causes imaginaires.
: Un halluciné, appartenant aux classes élevées et instruites, conclut de ses fausses perceptions à des persécutions dirigées contre sa personne. Vous croyez qu'il va donner a ces machinations chimériques, filles de son cerveau malade, quelques-uns des caractères qui pourraient cire lires de ses idées, de ses opinions antérieures, idées et opinions nées de sa position et de ses lumières? Dé trompez- vous , il ne se met pas lanl en frais. 11 a recours tout simplement et du premier coup aux causes les plus vulgaires, à celles qui ne lui seraient certainement pas venues à l'esprit, quand cet esprit était bien portant, mais qui ne peuvent manquer de venir à l'esprit des hallucinés des classes inférieures. Le visionnaire de qualité, tout comme celui d'humble condition, attribue tes persécutions auxquelles il se croit en butte, aux manœuvres de la physique (et Dieu sait quelle physique!), de la franc-maçonnerie, mais surtout des jésuites et de la police. La police et les jésuites, voilà les deux grands foyers
des persécutions des hallucinés de toutes les classes. Hommes do science, hommes de lettres , hommes d'affaires et de grandes affaires , tous passent sous ces fourches caudines, tous se courbent sous ce niveau ridicule, absolument comme ce qu'il y a de plus ignorant et de plus abaissé. Cela en est nauséabond. Veut-on, changeant de théâtre, passer de la terre au ciel, de la physique à la métaphysique, des machinations des jésuites aux vexations des méchants esprits, ce sera encore le même spectacle d'abaissement dans le nivellement, et cela se conçoit à merveille. La métaphysique est en ceci bien moins variée encore que la physique, et offre bien moins de ressources;. les mauvais démons, comme les bons, s'il peut y en avoir de tels, sont les mêmes partout et pour tous; et il ne faut pas un grand effort d'esprit, une fois qu'on l'a un peu perdu, pour se croire en relation avec ce genre de personnages. Si l'artiste qui chaussait Socrale se fût mis en tête d'avoir aussi son démon, mauvais ou bon. il ne l'eût pas choisi de moindre condition que celui de son illustre pratique. Mais j'oublie que c'est là une supposition toute gratuite, car Socrate ne portait jamais de souliers. . .....
Je viens, je crois, (le montrer surabondamment,
.ii PRÉFACE : *■ '
et j'aurais pu être plus surabondant encore, que l'étude des visionnaires modernes donne parfaitement les moyens el le droit d'apprécier et de juger les plus grands visionnaires antiques ; que les uns et les autres sont laits de la même poussière, et que de la même poussière aussi sont faits, parmi les mo^ dernes, les grands el les petits hallucinés ; aussi fous f en tant qu'hallucinés, et aussi absurdes les uns que les autres, ceux qui divaguent en toute liberté, sinon d'esprit, au moins de corps, comme ceux qui extravaguent sous les grilles de nos asiles, ceux qui déraisonnent en frac, tomme ceur qui délirent en veste ; qu'en un mot et sous fous les rapports ils n'ont rien à s'envier ou à se reprocher les uns aux autres et peuvent être appréciés «t jugés par comparaison des uns aux autres. '
Mais ce qui a été articulé contre les moyens, les sujets et les lieux d'observation, base de cette étude comparative de la psychologie morbide, moderne et antiqne, l'a clé, et tout aussi haut au moins, contre les observateurs eux-mêmes , contre les auteurs de ces comparaisons et de ces études. Ils n'ont pas été plus épargnés que leurs sujets. On les a traités avec les mêmes grands airs, quand on a daigné s'occuper . d'eux (1).
(t) Voici, pai' exemple, ce que disait (Journal La Presse
Les médecins, les anlhropoiogisles, a-ton dit, n'ont rien à voir dans l'appréciation (ieccs grandes intelligences, dont l'histoire est l'histoire même et la gloire du genre humain, et dont les écarts, les trou-
du 21 décembre 1846) M. Eugène 'Pelletai», 'dans un article sur l'amulette de Pascal , article du - resfe plein de talent, et j'ajouterai d'obligeance pour l'auteur et pour l'ouvrage.
a La maladie^ qui n'est chez le vulgaire que la déchéance, la défection d'un ou de plusieurs organes, n'est chez les grands chercheurs d'idées qu'une prédisposition naturelle au sublime. Le vulgaire ne vît que dans son corps; son existence commence et finit ta. Le génie ne vit que dans ■ son âme, dans 1rs leçons qu'il jette au monde, dans les millions d'hommes qu'il s'assimile; il ne meurt pas. et à chaque parole, à chaque œuvre, il lire de plus en plus à lui l'humanité.-
« Nous ne pouvons donc pas accepter la thèse ou l'hypothèse de ce débat, malgré la patiente investigation, la science et l'autorité du savant membre de l'Institut. Nous ne pouvons admettre la vision et l'hypochondrie de Pascal ; car nous ne. sommes habitués à voir dans ces deux maladies que de véritables dégradations de notre corps ; car les hallucinations, en traversant fespritvide de la plupart des visionnaires, n'y rencontrent rien el n'en font rien sortir. 11 n'en est pas ainsi puur notre illustre malade. Les symptômes corporels peuvent être les mêmes peut-être chez lui que chez les autres; mais les phénomènes intellectuels sont bien différents. - ' -
a Les regards au ciel et une main sur le flanc dévoré du mal intérieur, Pascal souffre, mais il transforme sa douleur en pensée. Ce que vous appelez sa vision n'est que la retraite d'une âme dans le sein de la' Providence. Ce que vous appeh z son amulette, c'est le signe du Christ, c'est le dra-
!G l'UÉKACF-
bies mêmes échappent à mie aussi ouliageusc juridiction. Sans doute, ces rares et quelquefois bizarres esprits se servent, pour leurs opérations, du corps qui a l'honneur d'être leur enveloppe, des organes de ce corps, et, parmi ces organes du cerveau. Il le faut bien ; c'est la loi de nature. Mais ils les dominent, ces organes, ils n'en sont jamais dominés. La matière est pour eux un instrument ; jamais elle ne leur devient un maître. Un tel assujettissement est bon pour la plèbe des âmes. Que hs antliropologistes, les médecins, aillent donc porter ailleurs l'analyse de leur scalpel et de leur science. Et d'ailleurs, que peuvent-ils attendre de celle aualyse? que prétendraient-ils y saisir? quelques basses aberrations des sens, où la matière est presque seule en jeu, quelques entraînements, quelques souffrances, imprimés par la passion à l'Ame, et que celle-ci a bientôt vaincus. Qu'est-ce que fout cela a de commun avec ce qui constitue les grandes idées, les grandes bizarreries, les grandes erreurs même de ces grands esprits? Il faut, pour les apprécier, ces idées, ces bizarreries, ces erreurs, autre chose que l'orga-
peau que, pauvre soldat mourant, il serre sur sa poitrine. Nous abandon non s volontiers le corps de Pascal a l'autopsie des médecins, mais nous ne leur abandonnons pas son intelligence. »
'llK LA DEUXIÈME. ÉDITION. . M
nologiedes authropologistes , que leur psychologie terre à terre, que leur science du corps el des sens. Il y faut la Traie science de 1 ame, la science qui sait, avec l'âme, se dégager des liens terrestres, pour ne plus sentir que la main et la voix d'en haut.
Cors Dieu, eut dit maître Aloofribas, nous auons treuvê wg causeur. Voilà , certes, encore un beau bruit, un bien pompeux et fier langage ; et je n'ai dissimulé, comme on le voit, ni l'objection, ni les prétentions. Mais ces prétentions, que nous connaissions déjà, qui s'étaient produites sous une autre forme, ne sont toujours que des prétentions.
Vous vous rappelez cette phrase où Pascal, le grand Pascal, parle de ce bourdonnement de mouche, qui trouble les méditations de la plus puissante intelligence, decenezde Ciéopâlre, qui, plus court, eût changé la face du monde, de ce gravier de Cromwell, qui ramena les Sluarts sur le trône d'Angleterre ; et cette autre phrase encore du même incomparable écrivain, où il est question de l'imbécile ver de terre, qui est l'homme, de ces grands hommes, aussi vers de terre que les petits, tenant à la terre par le même limon ; et bien d'autres passages de même tendance, de même force et demême vérité. ,
Ces id^iis, ces peintures-dé Pascal, et ta vie de
Pascal lui-même, ont répondu aux objections et aux
prétentions que je résumais tout à l'heure. Eh! oui, sans doute, l'homme, l'homme le plus grand, est attaché ;i la terre, par son corps, qui est de la terre. Eh ! oui, sa nature est double, hnmo duplex: saint Paul l'a dit ; double aussi sa connaissance de lui-même; elle n'est même réelle qu'à cette condition. Eh ! oui, l'homme qui veut connaître et Taire connaître l'homme, doit l'étudier dans son esprit et dans ses organes, dans leurs liens, leur dépendance réciproque, il doit savoir et faire savoir que cette dépendance est plus grande ou an moins plus sensible dans les maladies, et qu'elle y est de plus en plus à l'avantage des orgaues; que dans les maladies surtout qu'on nomme maladies de l'esprit cette suprématie du corps est presque absolue; d'où celle dégradation attristante, qui, dans ces sortes d'étals morbides, abaisse, comme je l'ai montré plus haut, les plus grands personnages au niveau des plus petits.
Or, qui est-ce qui peut mieux savoir et faire connaître tout cela, que les hommes qui, par le double privilège do leur position et de leurs études, ont pu, jour par jour, heure par heure, et cela durant des années, dans le petit monde, dans le grand, dans les établissements de toute sorte, destinés au sou-
lagement des troubles de l'intelligence, éludier, au moment où ils crient le plus fort et éclatent, les engrenages de nos deux natures, faire, à cet égard, dans le passé et dans le présent, et du passé au présent, suivant les âges, les sexes, les conditions sociales, les degrés d'intelligence, de talent, de génie,faire, dis-je, tous les rapprochements et toutes les comparaisons nécessaires?
Et conçoit-on que, quand de tels hommes, si pleinement autorisés, viennent tous dire : Voilà ce qui est, ce qui nous paraît être; ce que nous croyons avoir vu, il s'en trouve d'autres sans éludes, sans position qui les favorise, sans connaissances préalables, ignorant jusqu'à la langue dont ils sont obligés de se servir, et néanmoins assez osés pour leur répondre ; Non, vous n'avez pas vu cela; non, cela n'est pas; non, cela ne peut pas être ; parce que nous ne l'avons pas vu ; parce que nous ne le savons pas ; parce que nous ne le comprenons pas ; parce que cela dérange toutes nos vieilles idées, froissé loules nos vieilles arrogances?
Quand, au contraire, ces hommes, s'ils avaient quelque respect d'eux-mêmes, quelque respect pour 1 les droits de l'étude et de la raison, devraient tout au plus se dire : Eh bien, non, nous ne savons pas cola; nous ne le comprenons pas; mais nous
SÇ i-rèfaciï allons chercher à le savoir, à le com prend re ; nous nous ferons écoliers pour devenir maîtres, et, s'iL y a lien, contradicteurs. Il y a, sous ces assertions, que nous voulons contrôler, de grandes questions, de grands problèmes, problèmes de philosophie, problèmes d'histoire ; nous nous montrerons dignes et capables de les résoudre, d'admettre ou de rejeter les solutions qu'on nous en propose.
Mais non, au lieu de cela, au lieu d'un examen sérieux de propositions elles-mêmes bien sérieuses, et fondées au moins sur les plus graves présomptions; au lieu d'un apprentissage nécessaire de faits et de rapports qu'il n'est donné qu'à un petit nombre d'observer d'une manière directe el complète, on a pris, on a préféré prendre celle attitude magnifique dont j'ai plus haut reproduit les trails. Après avoir impudemment nié cl le fait d'hallucinations solitaires chez les intelligences d'éliie, et, bien mieux, sa possibilité, on n'en a pas moins eu recours, à (oui événement, à ces explications déclamatoires, où il est pële-mèle parlé : des mystères de la raison , niais d'une raison supérieure, plus grands encore que ceux de l'imagination ; de l'essence et des privilèges du génie, de son don de seconde, de troisième, que sais-je, de quatrième vue ; de ce monde des idées que portent en eux ces grands
DE I.A DEUXIEME EDITiO\.
esprits et qui esL l'archétype du monde des choses, ce qui fait qu'il leur est permis de prendre indifféremment l'un pour l'autre ; c'est-à-dire, pour parler clair, d'avoir des hallucinations, des visions. . -
On a eu recours à un dernier genre d'argumentation, qui n'est pas si prétentieux, si guindé que ces prétendues explications, mais qui est bien aussi habile. Il y entre un peu de Basile, et môme, à l'occasion, de Tartuffe; il n'en est que plus à l'usage et à la portée de tous.- *.
On a accusé ces études de psychologie morbide comparée de témoigner d'une propension impie à élargir, outre mesure^ le cercle de la déraison, de la folie, propension qu'on a rattachée à la nature et à l'esprit même de ces éludes. Voir des fous partout et surtout parmi les grands hommes, suivant cette pensée d'Aristote , malheureusement comprise et plus malheureusement étendue, qu'il n'y a si grande cervelle qui n'ait son grain de folie; traîner ainsi, de dessein prémédité, aux petites maisons tous ceux qui ont poussé le monde dans les voies de la raison, de la morale et de la civilisation ; faire peser sur les plus illustres têtes, sur elles plus particulièrement, une imputation insultante pour le jugement et h vénération des siècles : telle est, a-t-on dit et conclu, la triste fin
de ces recherches, telle est l'œuvre blasphématoire
des hommes qui en son l les auteurs (1).
Et sur ces allégations bouffies et menteuses, tous les moutons de Panurge de héler et sauleren signe d'approbation-; tous les applaudisseurs sur parole de se gaudir et d'applaudir; tous les ricaneurs à la suite de se frotter a l'envi les mains. .
11 est pourlant bien vrai, il est inconlestable que, prévoyant celle objection, cette calomnie, j'y avais répondu à l'avance et dans l'ouvrage qu'on va lire et dans celui que j'ai publié, dix ans plus tard, sur Pascal et son Amulette, et dans tout ce que j'ai écrit sur le même sujet. Dans ce livre du Démon de Sowate, j'avais distingué avec le soin, la sollicitude
(i) Je no me bals pas conlrc des moulins à vent. Voici, pour ne. citer qu'un exemple de cette sorte d'accusation, l'opinion qu'on me piile dans un article du Journal de» Débals, dont j'aurai à extraire plus loin d'au 1res citations.
« Dans la doctrine de M. Lélut, il y a presque autant d'hallucinés que de génies supérieurs au reste de l'humanité ; du telle sorte qu'il faudrait considérer comme Tous précisément tous ceux que le genre humain place à sa tète, qu'il admire comme la plus belle expression de la création, et qu'il prend pour guides! a ; . ,
Est-ce clair et encourageant? Ecrivez donc pour être compris et jugé de celle façon, même par des juges d'un esprit et d'un cœur à vous, mieux juger! Quel triple idiot serait-ce pourlant que celui qui aurait conçu et émis lu jolie dndrine qu'on m'attribue si libéralement ! ',
la plus extrême, tant ce qu'il peut y avoir de singularités, de bizarreries, d'extravagances même ; acceptables, respectables, dans le talent, dans le génie, et ce qui enfin, caractérisé par le signe irréfragable du dérangement de l'esprit, l'hallucination, n'est plus seulement bizarrerie, singularité, excentricité même la plus excentrique. J'avais dit et je répéterai qu'ils sont peu nombreux, rares, bien rares, les hommes réellement grands, qui, durant une vie plus ou moins longue, ont été en proie à ce trouble isolé de l'imagination. J'avais ajoutée! je le répèle aussi, que de tous ces grands et rares visionnaires, l'objet de mes analyses, des analyses de la psychologie morbide, il n'y en a pas un dont le trouble intellectuel n'eût déjà été signalé par la science, l'histoire ordinaires, dont le nom, le caractère, la conduite n'eussent déjà été enregistrés par elles à ce point de vue. J'avais dit que Socrate luimême n'avait pas échappé à ce commencement d'appréciation. J'avais rappelé, à ce sujet, les opinions très-iormelles de plusieurs philosophes ou écrivains de réputation, et entre autres de Diderot et de Barthélémy, celle enfin d'un des plus grands successeurs de Socrale et presque un de ses disciples, Aristote, qui rangeait sans plus de façon son maître parmi les mélancoliques ou exlatiques, tels, dit-il,
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qu'Ajax et Kmpédocle. Je n'avais pas ajouté, je. n'ajoute pas un seul nom à la liste déjà bien assez longue des noms qui ont été considérés par l'histoire la plus réservée, la philosophie la plus indulgente, tomme les noms d'hommes illustres que leur imagination d'abord exallée, puis malade, a Uni par transformer en visionnaires.
Qu'ai-je donc fait de si exorbitant, au sujet de ces grands visionnaires, restés jusque-là dans la pénombre où se dérobait leur vrai nom? J'a démontré ce qui n'avait éié avant moi que soupçonné ou indiqué. J'ai porté, je le crois, la lumière, là où ne régnaient jusqu'alors que les ténèbres et le doute. Je l'ai fait avec tous les éléments d'appréciation nécessaires pour des recherches et des solutions de cet ordre.de celle difficulté, de celte importance, recherches et solutions où étaient intéressées des réputations de celle grandeur. Le fait une fois parfaitement établi, j'en ai approfondi la nature, montré la portée et suivi les conséquences. J'ai cherché à faire servir ce fait et son entière connaissance à l'histoire de l'esprit humain, de ses opinions, de ses systèmes, de ses progrès, de ses faulcs, de 'ras erreurs. Mais ces applications graves et délicates, avec quelle mesure ne les ai-jc pas tentées? Dp quelles réserves, de quelles restrictions nelesaj-je
DR LA DEI'ÏIKMË ÉDITION. SK
pas entourées? Réserves et restrictions que commandait la science elle-même, la science seule ; car c'étaient là des questions toutes de science, auxquelles n'auraient pas dû se mêler des questions et des accusations d'un autre ordre. . .
Je viens d'exposer la manière dont fut reçu de prime abord, non pas par tous, mais par beaucoup, le livre du Démon, de Sacrale; l'accueil qui fut tait à la détermination de ce grand fait de psychologie historique, à l'indication des faits analogues, surtout à leur explication et à leur formule communes ; les fins de non-recevoir qui leur furent opposées, les objections qui y furent faites, les sarcasmes dont furent accompagnées ces objections. < ■. <
On. serait tenté, ou plutôt il semble nécessaire de conclure que, de la part au moins des personnes de qui étaient venues ces fins de non recevoir, ces objections, ces railleries, et sur le fait du Dfmon de Sacrale et sur les faits de même nature et, sur leur explication psychologique, considérée soit en elle-même, soit dans son application à l'histoire de l'esprit et des événements humains, il y aurait rejet , mais rejet absolu et à toujours, de foptes ces choses, faits, explications et applications. Cela paraissait juste, logique, néces^
îiti CIIÉI'ACK
«aire. Or il s'en faut bien qu'il en ait élé ainsi.
D'abord et dès les premiers instants, tout en paraissant ou croyant nier tout on presque tout et du fait du Démon Socratique, et des faits démonologiques analogues, et surtout de leur explication, on admettait beaucoup et des faits et de l'explication, beaucoup plus qu'on ne le pensait, ne le voulait, ne le disait. C'était le résultat inévitable de discussions auxquelles on n'était ni préparé, ni propre, et où l'on ignorait tout ce qu'il eût fallu savoir, à commencer par le dictionnaire. Maïs depuis quelques années surtout les choses ont pris un aspect bien meilleur encore, et la victoire n'est pas loin d'être complète. Peu à peu, par l'effet d'études auxquelles il a bien fallu se livrer, de réflexions qu'il a bien fallu faire, par suite de ce progrès sourd et fatal que fait toute seule la vérité, quand elle est la vérité, on en est venu à admettre tout, absolument tout ce que je crojais, ce que j'avais dit, ce que je dis être celle vérité, les faits et les explications. Et par ceux qui les admettent, j'entends non-seulement ceux qui maintenant les reconnaissent pleinement, mais ceux qui les discutent encore, qui croient même encore les nier, se perdant dans des distinctions illusoires, combattant des propositions qui n'avaient pas été émises et ne pouvaient pas l'avoir été,
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Ainsi, d'abord, j'avais avancé "et prouvé, et je ne saurais trop lo répéter, je n'avais avancé et prouvé que cela, qu'il y a tel élal de l'esprit, concitiabie, sous tous les autres rapports, avec les apparences et presque la réalité de la raison la plus entière, où il se fait une transformation des sentiments et, des idées en sensations et perceptions de nature externe, et rapportées par l'esprit qui les éprouve à l'action du mondeexlérieur(l). ; - . -
En second lieu, ou plutôt simultanément à celte proposition générale, j'avais dit que cet état d'hallucinations tout à fait isolées et compatibles avec l'exercice apparent de la raison la plus droite, avaitété celui de plusieurs grands hommes de l'antiquité et des temps modernes, et en particulier celui de Socrate.
J'ai rappelé plus haut quelles avaient été et sur la proposition générale et plus encore sur les déterminations particulières, les oppositions, les dénéga-
(l) J'avais non-seulement avancé et prouvé cela dans la première édition du livredu Démon de Socrate, publiée en 1330 ; mais je l'avais avancé et prouvé, comme on' le verra dans les Pièces justificatives qui terminent ce volume: en 1831), dans un travail ayant pour titre , Des liallucinations au début de la folie; en 1832, dans des Observations sut la folie sensoriale; eu 1834, dans des Recherches sur les analogies de la folie et de la raison. '"' ... " , : '„*
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lions, de quelles railleries, de quels auathènies, s'étaient mêlées ces dénégations.
Or, maintenant tout cela est admis presque sans conteste, et comme la chose la plus simple, d'une part, par les anthropologies qui ont voix direcle et autorisée au chapitre, ou, puisqu'il faut les appeler par leur nom, par les médecins d'aliénés; d'autre part, par des écrivains qui n'avaient clé amenés qu'incidemment à s'occuper de ces matières; et qui, dans leur incompétence, s'étaient d'abord rangés parmi les opposants. Voici ce que disent les uns et les autres et du fait général et des faits particuliers, comment ils parlent de Sociale et de quelques autres personnages historiques qui se sont montrés dans le même état que lui :
« Les faiis d'hallucinaUons, dit un des médecin; (l).]ui se sont occupés avec le plu; de vérilé de I Vin le des maladies mentales, et en particulier de celle des 1m lluouai tons, tes faits d'balluimalinns rsistaiu dans l.i science sont exliëuiemciil nombreux. Non-seolemeot les médecins qui ont êciil suc les maladies mentales en util beaucoup publié, mais tuus les traités sur la démonûlugto, la sorcellerie, les apparitions, en oui-en l uue fjule d'exemples, il serait facile d'eu recueillir ebaque jour de Douvelles obser-
(I) M. Baillarger, Des hallucinations, des muscs qui les produisant et des maladies qu'elles caractérisent ; Mémoires de l'Académie de médecine, 1846) t. XII, p. 275, 270, 286, 287, 288, 202, S02.
DE IrA DElMÈMtf ÉDITION. îlfl vatlons dans les hospices d'aliénés et même dons le monde ; car les fausses perceptions sensorielles se rencontrent assez souvent d'une manière passagère chez les personnes saines d'esprit.
« Souvent, ajoute le même médecin, souvent lea haliu. cinés répondent à leurs voix et tiennent avec elles de longues conversations. Tels étaient les sublimes entretiens du Tasse avec son Démon familier, et les discussions si ardentes de Luther avec le Diable, . .......
« Les discussions de Luther avec le Diable sont bien connues, et la plupart des auteurs qui ont écrit sur les hallucinations eu ont fait mention. On ne peut d'ailleurs conserver de doute sur l'existence de ces fausses perceptions sensoriales rapportées par Luther lui-rnéme avec les détails les plus précis. '
. « M. Lélut, dans son livre du Démon de Socrate, rapporte, d'après Bodin, l'hisloire d'un halluciné, qui offre beaucoup d'analogie avee celle du célèbre philosophe, o
« 11 appartient, dit un autre médecin, à qui l'on doit un savant Traité des mniadies mentales (1), il appartient à un médecin français, M. le docteur Lélut, d'avoir analysé avec un grand tact médico-philosophique, les hallucinations de Socrate et de Pascal, et d'avoir ainsi, avec cet esprit de saine appréciation, posé les bases du critérium qui doit guider l'observateur dans le jugement à porter sur l'état mental de quelques illustres personnages.
«Les faits d'hallucinations dans les circonstances que je cile sont nombreux. Qui ne connaît les hall ti ci nations du Tasse dans son cachot, de Cellini dans sa prison et ee(le* du fameux Luther? n
C'est dans des termes analogues que se prononce, à son four, sur le compte de ces mêmes illustres
(t) M. Morel, Traité théorique et pratique des maladies mentales, Paris, 1853, t. 11, p. 460.
t'HÉFACK
personnages, un troisième médecin, auteur d'un livre sur les hallucinations (1}; livre dans lequel, à la vérilé, on prétend établir que ce phénomène de psychologie anormale, lorsqu'il existe à l'état d'isolement, ne participe de la folie que chez les hallucinés de bas étage, mais qu'il offre un caractère en quelque sorte opposé chez les hallucinés de haut rang, et que leur raison, comme leur gloire, n'en doit nullement être entachée.
<i Pertes, sous le rapport (l'auteur veut dire du point du vue) de ta science, Luther est atteint et convaincu d'avoir eu des hallucinations.
a A ces faits (ceux non-seulement de Luther, mais dû Pierre l'Hermile et de Lnjola) nous crayons devoir joindre celui du l'héroïne à laquelle lii fiance doit l'expulsion de l'étranger. Les hallucinations de presque fous les sens sont clici .Jeanne d'Arc évidenles.
M Aux exemples que nous venons de citer, nous aurions pu ajouter celui de Socrate, le plus beau génie des temps antiques... Mais qu'importe que Socrate ait eu des hallucinations?» (En effet, c'est si ordinaire et si indiffèrent un démon qui vous parle dans l'oreille, et dont on regarde et suit les avertissements comme parole d'évangile ! )
Mahomet aussi, pour le médecin dont nous citons les paroles, Mahomet était halluciné, et toujours sans que cela tirât, le moins du monde, à
(I) M. Brierre de Buismoiil, Des hallucinations, ou Histoire rationnée des visions, des songes, de feœtase, du magnétisme et du .somnambulisme, p. 426, 427, 438, 46B. i
DE LA DEUXIÈME ÉDITION. 6i
conséquence. 11 en était de même deNuma.pour ses colloques avec la nymphe Egérie ; bien que le royal interlocuteur n'ail tout probablement pas plus existé que la nymphe elle-même et sa noix.
Un écrivain, un médecin encore, qui occupe et à juste litre un rang élevé dans la direction de l'instruction publique(l),.a fait récemment et pour la seconde fois un examen plein de bienveillance des deux ouvrages, le Démon de Sacrale et V Amulette de Pascal, auxquels se rapporte. cette préface. Tout en combattant ou plutôt en croyant combattre ma doctrine des hallucinations, voici ce qu'il reconnaît et proclame dans tout le cours de sa critique et particulièrement dans le paragraphe suivant, qui va aussi loin que j'aie dû et voulu aller, . et qui eût pu servir d'épigraphe à mon livre.
.. a II n'y a pas moyen de contester la réalité de cette infirmité de Socrate, de ces visions que lui-même raconte et qui sont attestées par ses plus fidèles disciples. H n'y a pas lieu non plus d'accuser sa bonne foi ; sa croyance, sa crédulité, si l'on veut, est sincère, et il serait plus monstrueux de le considérer comme un fourbe que comme atteint d'un grain de folie. Nous partageons entièrement la conviction de M. Lélut, qui lui fait repousser avec énergie l'accusation de fourberie portée contre ces grands réformateurs, ces guides et ces sauveurs de l'humanité, qui
{{) M. Donné, Jùurnal des Débats du 12 mars 1853, article déjà mentionné ci-dessus.
l'RÉFÀCE
n'ont, pas été moins hallucinés que Socrate : Pythagore, Diimocrite, Empédocle,. Mahomet, Luther, .le Tasse t Jeanne d'Arc, Pascal, etc.., '
« Nous tenons donc. Socrate, non-seulement pour uii homme assujetti aux misères humaines, dont la, figure ne doit pas seulement rayonner d'une gloire divine, mais pour un hatluoinê, ayant des'visions, des apparitions et des auditions imaginaires. S'ensuit-il qu'il fût fou ? d (Il y aurait plus que de la mauvaise grâce à répondre par l'affirmative, en présence de la déclaration qui précède. Qu'importe le mot, quand on a la choseî ) - "
Enfin, et pur terminer ces citations, que j'aurais pu rendre dix fois plus nombreuses (i), pour les terminer par un grand exemple, un grand fait de
(I) J'ai dû restreindre le nombre de ces citations. Aussi ajoulerat-je ici, en note, que l'existence de la forme solitaire de l'état d'hallucination est désormais admise par tous les médecins qui ont écrit ou écrivent, avec.quelquB autorité, sur les maladies moniales, et entre autres par les suivants : Lcuiel, Fragments psychologiques sur la folie, 1834; Archambault, Traduction du Traité de l'aliénation mentale d'Ellis, iS40, introduction ; Merea'U (de Tours), Du hachisch et de l'aliénation mentale, 1843; Ch. de Feuehlersleben. Abrégé de médecine psychique (allemand), 1843; W; Griësenger, La pathologie èt la thérapeutique des maladies psychiques (allemand), 1845 ; Calmcil, De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire, depuis la renaissance des lettres en Europe jusqu'au xix° siècle, 1845 ; Michca, Du délire des sensations, 1846,-Droste, Examen du livre de l'amulette de Pascal ; dans le Journal de psychiatrie ( allemand), rédigé par les docteurs Damerow, Flemming et Relier j Berlin, 1849, 6' vol., 3 e cahier.
flK LA DKIiSILME ÉDITION. 8.1
résipiscence, voici comment, dam deux de ses ouvragés, et à quelques années seulement d'intervalle, s'exprime un critique en renom, sur les hallucinations des grands hommes et des grandes femmes.
- u Mais pendant que nous admirons la sœur et le frère (Pascal et sa sœur Jacqueline), pendant que la scène de l'évanouissement nous inspire pensée sur pensée, ne serions-nous point dupe de noire préoccupation ï N'aurionsnous point affaire tout simplement à un malade, à un visionnaire, je n'invente pas les termes, à un halluciné? Pascal, en un mot, comme on l'a dit de Lucrèce, n'a-t-il pas eu, vers la tin, un véritable égarement de la raison ni?» , ,
" «Allons! point de rigorisme pourtant ; je né veux pas tout à fait supprimer ni combler l'abîme (tout à fait est charmant; un abîme, c'est comme une porte,, ça doit être ouvei Ion fermé) ; il a servi et peut encore servira de belles métaphores. Que feraient les poêles, dit Pascal lui-même, si la foudre tombait sur les lieux bas? (Les poëfes des lieux bas se tairaient ; ceux des hauts lieux se garderaient. mieux de la cellule de Férrare. Pour ïes lecteurs et les poètes, ce serait tout bénéfice.) Le feriuntque stimmos fulmina montes reste une belle image. Mais si tout autre qu'un poêle, si un de ces savants qui se piquent de rigueur, si un physiologiste, venait, sur la foi de cette anecdote, réclamer Pascal comme un de ses malades, et taisait mine de le traiter en conséquence ; oh ! alors, au nom du hon sens comme au nom du bon goût, nous lui dirions : Holà! (A quoi le physiologiste pourrait .répondre , toujours d'après Despréaux : Hélas!)
« Sans prétendre nier les singuliers accidents nerveux de Pascal et leur- contre-coup sur son humeur ou sur sa
(i) M. Sainte-Beuve, Port-ïlot/al, t.; 111,- p. 888.. '.'
l'BÉFACF
pensée, nous maintenons qu'à celle distance et dans IVlal îles renseignements transmis, il n'y a lieu à venir asseoir là-dessus aucun diagnostic, comme on dit. Ce qui nous paraît an contraire posiliT, c'est que, si malade lies nerfs qu'on le voie, en efîel, Pascal demeura jusqu'à la-lin dans l'intégrité tie sa conscience morale et de son entendement (c'est précisément ce qu'établit, et rien autre chose, le livre sur son Atntt/eUe}. Le veste nous échappe. Ceux qui se montrent si prompts à croire à la folie de l'homme, n'ont pas assez réfléchi, au préalable, à ce que c'est que la folie de la croix (t). »
Rien assurément de plus digne de respect cl d'admiration que cette folie de la croix, la folie du dévouement et du génie, que crucifie l'égoïsme ou l'ignorance du vulgaire, et qui, au reste, n'a malheureusement que trop de disposition à se crucifier elle-même. Mais il y a d'autres folies, qui sont un peu moins respectables ; il y a par exemple cette folie, à laquelle le lecteur saura bien donner son nom, qui tranche sur ce qu'elle ignore, et qui, plus lard, est obligée de faire amende bonorable de ses faux jugemenls. Nous venons devoir M, Sainte- Beuve, qui, en 1848, ne veut pas admettre que Puscal ait pu avoir une vision, une hallucination, même la plus isolée et la plus passagère, parce qu'il regarde l'hallucination comme le signe d'un viritable égarement de la raison ; pour qui le fait
(Il M. Sainte-Beuve, Porl-Roual, I. III, p. 288, 289.
DE LA DEUXIÈME ÉDITIOK. Bîi
incontestable de l'abîme imaginaire n'est qu'un thème à délies métaphores , à l'usage des seuls poètes, et où n'ont rien à voir ces savants assez hardis pour se piquer de rigueur; qui, à cette occasion, et tout à la foisau nom du boa sens et du bon goût, lance à ces malheureux physiologistes l'analhème que lançait au vieux Corneille ce Boileau, dont ja- . dis le mobile écrivain ne respectait guère les arrêts. Nous allons le voir maintenant, à quatre ou cinq ans d'intervalle, en 1851, parler dans les termes suivants d'un autre bien grand personnage de notre histoire, Jeanne d'Arc, de l'état de son esprit et des inspirations de sa conduite. , -
o Sachons que tout le xvm* siècle adorait cette Pucetle .libertine (la Pucetle- de Voltaire) ; que les plus honnêtes gens en savaient par cœur des chants entiers; j'en ai entendu réciter encore. M. de Malesherhes lui-même, assuret-on. savait sa Pucetle par cœur. Il y a dans un siècle de ces courants d'influence morale auxquels on. n'échappe pas. Aujourd'hui on est passé à une autre extrémité contraire; eton serait assez mal reçu, je pense, si on avait la vilaine idée de venir risquer le plus petit mot pour rire. Cette disposition, après tout, même dans son exagération, est des plus respectables ; elle est la plus juste et la plus vraie, et ce n'est pas moi qui m'aviserai d'y porler atteinte (1). » . '
.-(1) Causeries du lundi, 2' édition, .in-12, Paris, 1853, t. Il, p, 314; Causerie du 19 août 1810. à propos des . Procès de Jeanne d'Are, publiés par M. J. Quicheiat.
l'tlÊl'ACK
M. Sainte-Beuve, en effel, n'exprime sur Jeanne d'Arc aucune vilaine idée, el il ne se permet pas, sur le compte de la louchante héroïne, le plus petit mat pour rire ; hien qu'il semble en avoir parfois envie, el qu'au sujet de la Pucelle libertine sa mémoire ait peut-être gardé quelque chose de ce qu't'ï en a entendu réciter. Mais sur la nature d'esprit de Jeanne d'Arc, sur son élat psychologique (que M. Sainle-Beuve me passe ce terme d» métier), voici ce qu'il dit ou plutôt une partie de ce qu'il dit ; je regrette de ne pas pouvoir tout citer.
i Cest alors (au milieu des dévastations d'une guerre qui durait depuis quatorze elhs), que dans ntt village de ta vallée de la Meuse, aus ronftns de la Lorraine, vallée i|ui venait elle-même d'être envahie par des bandes et d'avoir ta pari des douleurs communes, nue jeune fille, née d'honnéles laboureurs, simple, pieuse, régulière, crut entendre une votèn'i elle avait environ treize ans alors. La première lois que cette voix se fit entendre à elle, c'était en la saison d'été, sur l'heure de midi, tandis qu'elle étail dans le jardin de sou père. Klle avait jeûné le rnatin el le jour précédent. Depuis ce jour-là, la «ot» continua de se faire entendre à elle plusieurs fois la semaine avec une certaine régula ri lé, ut plus pai lii.'ulii'iement à de certaines heures, el de lui donner des conseils. Ces conseils, c'était de se bien conduire, de fréquenter l'église, el aussi d'aller en France. Ce dernier conseil rfvenait cliaque fois plus pressanl, plus impérieux, et la pauvre enfoui ne pouvait plus lenir en place où elle était. Ces colloques mystérieux et solitaires, ces luttes intérieures durèrent bien deux on irois aiia : chaque écho des malheurs publics redoublait
DR "Lit DEUX IÈME ÉDITION.
l'angoisse. La voix ne cessait do répéter à !a jeune fille qu'il lui fallait aller à tout prix en France; elle le lui redit surtout à Hier du jour où les Anglais purent mis le siège devant Orléans, ce siège dont l'issue tenait alors en suspens tous les cœurs. Elle lui commandait d'aller le Taire lever au plus lût. Et sur ce que l'enfant répondait qu'elle n'était qu'une pauvre fille, qui ne savait chevaucher ni faire la guerre; la noix lui répliquait, qu'elle ne s'en souciât et qu'elle allàlnéanmoins(l). » ... -
Pnjs, après d'autres longs détails , dans lesquels il est de nouveau, et à chaque instant, question des voix àe saintes et d'archanges, auxquelles obéit Jeanne d'Arc durant sa courte et glorieuse mission, M. Sainte-Beuve, ajoute, en manière de première explication :
«Sans pouvoir me permettre ici d'aborder une question qui est tout entière du ressort de la physiologie et de la science, je dirai seulement que Icseul fait d'avoir entendu des voiœ et de les entendre habituellement, de se figurer que les pensées nées du dedans et qui reviennent sous cette forme, sont des suggestions extérieures ou supérieures, est un fait désormais bien constaté dans la science, un fait très-rare assurément, très - exceptionnel, - mais qui he constitue nullement un miracle, et qui non plus ne constitue pas nécessairement folie. C'est le fait de {'hallucination proprement dite (2) ■» ■ '
Mais celle première explication, déjà très-bonne et très-siif lisante , ne suffit pas an savant critique ;
(1) Causeries du (undf, 1. 11, p. 3IÏÏ.
(2) /Mi., t. II, p. 317.
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il ne larde pas à y revenir, pour lui donner une meilleure forme et y mettre la dernière main. Après avoir parlé de l'état à'exaltation dans lequel Jeanne d'Arc, après son succès d'Orléans, écrit ou l'ait écrire, pour les amener à soumission ou les faire rentrer dans le sein de l'Église, au duc de Bedford, au duc de Bourgogne, et jusqu'aux Hussiles de Bohême, M. Sainte-Beuve termine ainsi.:
a. Il me paraît bien certain que, pour peu que la fortune eût continué de lu favoriser, el que ses alentours ne fussent proies à ce rôle, qu'elle embrassait naïvement, elle se lût poussée loin avec le conseil de ses voix, el qu'elle ne se considérait point comme uniquement destinée à la levée du siège d'Orléans el ii l'accomplissement du sacre de lleims. Celte jeune âme se serait volontiers donné un plus large essor. Encore une fois, je crois entrevoir là une Jeanne d'Are primitive, puxst'dtk: de son Démon ou Génie, nomme?. -le comme vous iouJi e/., mais de ton génie accoutré d la mode du temps ; la vraie Pucelle en personne, sans rien de fade ni .le doucereux, gaie, (1ère, un peu rude, jurant par son M Ion et en usant au besi.io, un peu exaltée et enivrée de son rôle, ne doutant de rien; disant: Moi, c'est la voix ae Dieu; parlant et écrivant, de par le Dieu du ciel, aux princes, aux seigneur», aux bumneoi6 des villes, aux hérétiques des lointains, disposée à trancher dans les questions d'oi Ihodoiie et de chrétienté, pour peu qu'on lui laissât le temps d'écouter ses toix(l). »
Je ne vois pas, eu vérité, ce qu'on pourrait dire el désirer de plus sur la nature des inspirations de
(I) Causeries du lundi, I, 11, p. 323,
In Piicelle ; c'est aussi clair et aussi concluant que possible. Voilà donc, de l'aveu et de ïav%de
M. Sainle-Beuve, Jeanne d'Arc, celte grande
historique, aussi grande assurément dans son cadre ■ que celle de Pascal, la voilà reconnue et proclamée hallucinée, dans le sens rigoureusement scientifique du mol; entendant dés noix imaginaires, ces voix qui déterminèrent sa conduite et la poussèrent aux combats, à la délivrance de la France, à la gloire, à la mort; possédée enfin d'un vrai démon- ou génie, un génie accoutré à la mode du temps, c'est-à-dire prenant la forme, sinon la voix, de sainte Catherine ou de saint Michel ()). En matière d'hallucinations el devisions, M. Sainle-Beuve, en bien peu d'années, est devenu croyant, et même, quoi qu'il en dise, savant. Il a donné la main, et c'est' pour eux un véritable honneur, il a donné la main à ces pauvres physiologistes, qu'il avait d'abord si malmenés. Il lui est arrivé, en fait de doctrines psychologiques, la même chose qu'en fait de doctrines littéraires; il a tourné au classique et au vrai : feriunt summos ful-
(1) Voiries Recherches de la France, d'Estienne Pasquier, liv. V, chap. vri. Du point de vue qui est ici le nôtre, celle partie de l'ouvrage de Pasquier est des plus intéressantes. Elle en apprend plus sur Jeanne d'Arc et sur strn époque, leur esprit et leurs démons, que Imites les publications el eauseries modernes.
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mina montes. Je ne lui rappellerai donc pltis eé superbe holà qu'il fulminait, en 1848, au nom du ton .sens ef du bon goût , coulre ce physiologiste qui démontrait alors et depuis longtemps ce que lui, M. Sainte-Beuve, devait admettre quelques années plus lard , à savoir l'élat d' hallucination d'un certain nombre de grands personnages des temps anciens et modernes. Je ne veux pas lui demander s'il croit encore que l'abime wqgintfifi de Pascal n'est qu'un thème à métaphores, et si les signes contenus dans Vamuletle ne lui paraîtraient pas désormais pouvoir être le signe de quelque mystique hallucination. La réponse, quelle qu'elle soit , qu'il pourrait me l'aire, ne vaudrait pas celle qui résulle de sa causerie sur Jeanne d'Arc. Cette causerie est, sur le sujet qui nous occupe, une belle et bonne déclaration de principes, qui racbèle, et au delà, la tirade sur la folie de la CToix.M. Saiole-Beuve n'avait pas voulu attacher à cette croix de la folie, ni seulement même en approcher Pascal, un philosophe, un homme ; il y a attaché la Pucelle. Ce n'est pas à moi à lecontredirc; maison me rendra celte juslice que j'avais été plus galant et plus discret que cela.
Après avoir lu les opinions que je viens de rapporter, et les avoir rapprochées de celles qu'exprime
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cette préface, et qui ne sont que la reproduction de ceque j'ai avancé, soit dans l'ouvrage qu'on va lire, soit ailleurs, le lecteur se demandera, sans doute, quelle différence il y a entre les unes et les autres, et comment on a pu (aire à la doctrine renfermée dans le livre du Démon de Soerate et dans les travaux qui ont préparé ce livre l'opposition qu'ellea rencontrée.
Cette différence, on doit en être persuadé maintenant était une différence de mots, et celte opposition, malgré la vivacité hautaine de ses formes, était de même nature et n'avait pas plus de portée. J'avais raisonné ainsi qu'il suit. -.' '
Cet état intellect net, dans lequel ou en vertu duquel des hommes, grands ou petits, n'importe, éprouvent, subissent des sensations, des perceptions externes, que rien dans le monde extérieur ne provoque, et qui croient à ces sensations, à ces perceptions comme à leurs perceptions réellement et le plus fortement externes, qui les affirment avec la même force, cet état intellectuel qu' est-il, et quel nom faut-il lui donner?
Est-ce un état normal , régulier, un état qu'on puiBse appeler raisonnable, aussi raisonnable que celui où rien de pareil n'est offert ou subi V Non évidemment, et personne n'oserait ni le penser, m le prétendre .■■);-. -, . -
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Il y a plus el beaucoup plus, cet élai de l'esprit qui, en lui-même, et considéré isolément, n'est pas et ne saurait èlre appelé un élal raisonnable, cet état, sous le nom d'iiallucinalion , l'ait partie intégrante et obligée de l'état avéré de folie ; il se lie au début de la folie, marche avec elle , diminue avec elle, cesse avec elle. 11 est elle. A tous les points de vue donc, suivant la science comme suivant le monde, il est le contraire de la raison. Il est de la folie, et c'est de ce nom qu'il l'an t l'appeler.
C'est ainsi que j'avais raisonné et conclu.
Une conclusion, au fond différente, ne peut plus être proposée. La nature du fait est désormais trop bien établie et trop claire. C'est sur le nom seul qu'on peut, d'une part, se faire encore prier el débattre, d'autre part, se montrer complaisant .
Donnons le bon exemple et essayons de nous montrer complaisant. ■
Vous trouvez le mot de folie, celui même d'hallucination, trop fort el trop scienlitique , vous en préférez un plus usuel, plus doux, plus poli, celui de vision. Ce nom de visionnaire, appliqué à quoi el à qui vous savez, va mieux à ■voire susceptibilité el à voire délicatesse. Prenons-le donc, je le veux bien, mais à la condition que je vous rappellerai
une dernière fois ce que c'est qu'un visionnaire.
Un -visionnaire, de votre aveu et suivant vo3 propres expressions, ce n'est pas un homme qui n'ait que des idées singulières, bizarres, excentriques, des visées à lui particulières. Oh ! non pas; c'est plus et mieux que cela.
Un visionnaire, c'est un homme qui est et se dit en rapport avec des êtres ou des actes imaginaires, mais auxquels il allribue la plus effective réalité. Un visionnaire, c'est un homme qui croit qu'on le touche ou le frappe, quand rien absolument n'est là pour le toucher ou le frapper; qui perçoit des saveurs, des odeurs absentes ; voit des objets qui ne sont pas présents ; entend des voix qui ne se font pas entendre ; et pense, parle, veut, agit en conséquence de toutes ces fausses perceptions.
Ceci posé, sur ce visionnaire et sur son état, je veux et dois, en fin de compte, vous faire faire quelques remarques et vous adresser quelques questions.
Vous dites, et je le dis comme vous, je le disais avant vous, que cet état d'hallucination, de vision, semble ou a semblé quelquefois parfaitement compatible avec l'exercice de la raison la plus droite et la plus puissante, et que tel est précisément le cas de ces grands et pieux visionnaires de l'antiquité
dont vous vous êtes faits particulièrement les ré-
pondanls. Sans doute, noua disons cela, vous et moi. Mais sommes-nous complètement sûrs de la vérité absolue de notre assertion? Sommes-nous bien surs, d'une part, qu'aucune des pensées el des actions de ces illustres visionnaires n'a pu, soit de près, soit de loin, subir l'influence do ces fausses perceptions au sein desquelles ils ont passé leur vie ; d'autre pari, qu'il n'y a jamais eu dans celte vie, vie que nous ne connaissons que bien imparfaitement, mais dont nous connaissons parfaitement les hallucinations, d'autres pensées, d'autres actions, manquant de celle rectilude qu'on peut à la rigueur attribuer ù l'ensemble de leur carrière.
El puis avons-nous assez réfléchi à ces mystères de la double nalure de l'homme, à ces tonnerions si intimes qui unissent l'esprit à son organe, associant peut-être lous les actes de l'un aux moindres dérangements de l'autre? Nous sommes-nous assez demandé si cette perversion, celle transformation du sentiment, de l'idée, peut marcher aussi isolée que tendrait à le faire croire celle doctrine d'une raison absolument indifférente à la coexistence de fausses perceptions; s'il est possible qu'une telle perversion n'influe pas, de loin ou de près, peu ou beaucoup, sur la droiture des juge-
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ments et sur la responsabilité des acles'î Nous sommes-nous assez rappelé ce que sait le premier écolier de philosophie, que, dans l'exercice normal ou anormal de l'intelligence, il n'est pas possible de séparer une de ces trois grandes facultés de l'autre, la sensibilité de la raison, la raison de la volonté, et, pour revenir à notre sujet, que les hallucinations, tout en se rapportant d'abord et surtout au côté sensitif de l'action intellectuelle, impliquent en outre et nécessairement un jugement. et une détermination de l'esprit? . , C'est moi, sans doute, qui ai démontré (et j'en prends la responsabilité, c'est tout le fond et tout le but de mon livre), c'est moi qui ai démontré qu'il y a des hallucinations, des visions, qui peuvent exister et persister isolées durant toute une vie, compagnes de l'état de raison en apparence le plus droit et le plus actif. C'est moi qui ai fait voir encore, et je le rappelle à dessein, en présence des plagiais passés et en prévision des plagiats à venir, que dans les temps anciens l'état des idées, des opinions, des sciences, l'imperfection, l'incomplet de l'observation psychologique, expliquent tout à la fois comment ces hallucinations, ces visions, chez les grands comme chez les petits visionnaires, ont pu être, rester et dominer isolées, et comment il n'était
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pas possible alorsqùe, soit pâr'leurs sujets, soil par
leurs témoins, elles fussent [irises pour ce qu'elles
étalent.
Mais j'ai dit, je me suis dit encore et bien plus ceci, et tout le monde devra se le dire avec moi : que cela est, que cela a toujours été et que ce sera toujours un état très- péri lieux de l'esprit, même chez les létes les plus puissantes, que l'étal d'hallucination, quelque isole, quelque restreint, quelque raisonnable qu'on le fasse ; un élat dont personne ne voudrait ni pour soi, ni pour les siens, même au prix des plus grandes supériorités de toute sorte, y compris la supériorité de l'esprit. J'ai souvent comparé cet élat des grands hallucinés à la position inquiétante de ces illustres acrobates, héros de la corde roide, qui exécutent, à d'immenses hauteurs, les pas et les lours les plus dangereux. L'abîme est là, sous leurs pieds, héani, et qui semble les attendre, el je ne suis rassuré sur leur compte que quand ils ont regagné la terre. Autant en pensé-jc des hallucinés; j'entends des hallucinés les plus grands et les plus raisonnables. Pour qu'ils ne me donnent plus aucune crainte, il faut aussi qu'ils aient, en quittant la vie, quitte le râble où ils se balancent, (.es hallucinés antiques ont quitté le leur depuis longtemps, quelques-uns, à ce qu'il paraît, à leur
honneur; mais je ne les ai vus ni y monter, ni en descendre, et l'histoire, qui nous a transmis le récit de leurs hauts faits, ne m'inspire pas toute con- Gancç. Quant aux grands hallucinés modernes, j'en connais qui, à l'heure qu'il est, se donnent de beaux mouvements sur leur corde. Mais je sais, hélas! comment ils y sont montés, et je crains de trop bien savoir' comment ils en descendront. ;
Je pourrais étendre encore beaucoup ces considérations, et je le ferais certainement, je devrais le faire, si tout ce que j'aurais à y ajouter ne se trouvait surabondamment soit dans le livre qu'on va lire et. les travaux antérieurs et préparatoires que-j'y ai annexés, soit dans un autre ouvrage, ayant le même fond et le même but, et dont j'ai déjà phisieurs fois parlé, le livre de l'Amulette de Pascal. Dans leur sujet, leur doctrine, ces deux ouvrages n'en font qu'un, et dans l'un d'eux, le dernier, il y a une partie, la première, qui, pour les lecteurs séV rjeux, est une introduction nécessaire à l'un et à l'autre; ellea pour titre: DuretwrAet idées à leur point de départ. Elle contient une théorie psychologique des hallucinations, théorie, je me permettrai de le dire, qu'on ne trouverait nulle part ailleurs, et .pour cause,-pas plus dans les livres des
médecins que dans ceux des philosophes. Je demanderai au lecteur de -vouloir bien s'y reporter, et je serais bien étonné, si, après y avoir donné son attention, il n'arrivait pas, comme moi, aux trois conclusions générales suivantes, qui seront celles de cette Préface, comme elles sont celles des deux ouvrages auxquels elle -se rapporte. '
Premièrement, il y a, il peut se produire un état de l'esprit presque exclusivement caractérisé par de fausses sensations, compatibles, quelquefois même durant foute une vie, avec l'exercice, en apparence entier, de la raison même la plus puissante.
Deuxièmement, cet état de l'esprit a été, dans l'antiquité surtout, par les raisons exposées dans le livre qu'on va lire, celui d'un certain nombre de grands, de très-grands hommes, et notamment de Socrate.
En troisième Heu, on peut ne pas appeler du nom de folie cet étal anormal de l'intelligence, en vertu duquel tes plus vaines et les plus absurdes chimères sont admises et obéies comme les plus palpables réalités ; mais le difficile sera de lui trouver un autre nom. '
, Je ne puis pas clore cette Préface sans dire un mot, un seul mol, du contenu, du matériel, en
quelque sorte, de celle nouvelle édition. Ce mot sera un mol de réponse à celte simple question : celte nouvelle édition est-elle nouvelle, ou plus exactement, conlienl-elle quelque chose de nouveau?
Non , en ce sens celle édition n'est pas nouvelle ; je l'ai déjà fait pressentir , je dois le redire plus formellement. Celle nouvelle édition n'est guère qu'une réimpression. Si, après l'avoir augmentée... d'une préface, je l'ai encore revue et corrigée, suivant les deux autres lermes de la formule, cela a été presque uniquement pour essayer d'en faire disparaître ces faules de diction et autres, qu'on ne passe et avec raison qu'aux maîtres, parce qu'ils en font peu et les rachètent. J'en aurai laissé encore trop pour une troisième- édition. Mais, là se sont en réalité arrêtées mes corrections. Je me serais bien gardé d'en faire d'autres, et je ne parle pas de celles qui eussent porté sur le fond même du livre, sur l'objet et les éléments de la démonstration qui le constitue ; à cpla, je viens de le dire, je n'avais pas une virgule à changer. Je parle de la forme donnée aux idées, du mouvement qui eu fait la vie. Y toucher eût été une aventure que je n'eusse pas cru prudent de tenter. A peine même si je m'en serais cru le droit.
En fait de corrections de ce genre, surtout à de longues années d'intervalle, j'ai toujours présente à l'esprit une impression de ma jeunesse, et tant que la vérité m'en apparaîtra, je me croirai encore un peu jeune.
Je prenais des leçons de violon, en disciple, pourquoi ne le dtrais-je pas, c'est maintenant un bien .innocent mouvement d' amour-propre, en disciple qui eût pu . être à son tour un peu maitre. Je les recevais d'un artiste, alors jeune aussi, homme d'esprit en même temps qu'excellent violoniste. Un dimanche matin, comme à l'ordinaire, et avant la messe du roi, nous parcourions, le violon à l'épaule, la suite dès grands concertos de Viotti. Nous tom- . bons sur le vingtième, un dés plus beaux qu'ait écrits l'illustre compositeur. « Savez-vous, me dit M. *"*, qn'-il existe de. ce concerto deux éditions? Celle-ci, que nous venons dédire, c'est l'ancienne, la bonne, celle dé la jeunesse de Viotti. Maïs il y en a une * autre, une nouvelle, fruit malheureux de son âge ■ mûr. Tenez'; la voici,' parcourons"~la. » Nous la parcourûmes en effet/Helas! mon maître n'avait que trop raison,! A la place de ce que contenait de jeune, et de beau l'édition originale, des trafls devenus sages, mais plats, des mouvements plus réguliers,' mais sauS verve; partout la triste em-
preinle d'une main que l'imagination ne guide ' plus.
Celte leçon de musique fut pour moi une leçon de philosophie et de conduite. Je la retins pour me promettre que, s'il m'arrivait, dans celte juunesse où j'entrais alors, d'écrire, n'importe surqnel sujet, un concerto un peu passable, je n'en demanderais pas à l'âge mûr une édition trop nouvelle.
C'est le moment de dégager ma parole, en .remerciant, d'un souvenir, Violii et mon maître de violon. ; . *
. Paris, |f. novembre .I8à5.