‹ Du demon de Socrate specimen d'une application de la science psycologique a celle de l'histoireChapitre 31 sur 92 · HISTOIRE PSYCHOLOGIQUE DE SOCRATE · texte numérisé non relu

HISTOIRE PSYCHOLOGIQUE DE SOCRATE

lecteur de le remarquer avec eux, tout ce qu'il y a d'extraordinaire et, pour ainsi dire, d'excentrique, dans cette vie exclusivement consacrée au triomphe d'une ou de deux idées, et à l'accomplissement d'un même dessein. Une organisation faible, si elle pouvait offrir de tels phénomènes, ne résisterait pas longtemps à un pareil état de tension, et la singularité qui en résulterait aurait bientôt pris un autre caractère, et reçu une autre dénomination. Il n'y a que les grandes organisations , les organisations semblables à celle de Socrate, qui puissent porter un tel fardeau, le porter longtemps, en triompher quelquefois, et, quand elles y succombent, laisser le monde incertain s'il faut donner le nom de génie ou un nom bien différent an principe de leurs efforts.

La direction exclusive des idées dans Socrate, ou, si l'on veut, sa vocation, s'était, comme on a pu le voir, déclarée presque dès son enfance (1) ; et, s'il faut en croire Porphyre (2), elle le rendit plusieurs fois désobéissant aux ordres de son père. Et non-seulement Socrate était un jeune homme singulier, mais il avait été aussi un enfant de même caractère, d'un esprit méditatif (3)sans doute, et de grande portée, maissûrement

(4) Tertullieh, D« anima. « Aiuntdœmonium illiapuero adhœsisse, pessimum rêvera pœdagogum.»

(2) Théodoret, Grœc. affect. curât., serra. 12.

(3) a Porphyrius ait fuisse Socratem ingénia hebeti atqiie inepto, et ineruditumprorsus planequeindoctum.» (Tbéoi>oret, Grœc. ajfect. curât., serin, t .) Celle prétendue bébé-

, SA SINOLt-ARiTK d' ESPRIT. 1S3

iTtme singularité non moins grande. Je n'en voudrais pour preuve que le conseil donné par unoracle à Sophronisque : « d'abandonner son fils à son instinct naturel, u parce qu'il avait en lui un guide qui valait mieux que « dix mille maîtres (!}; » conseil qui se rapporte, du reste, à ce que Socrate disait de. lui-même, qu'il avait toujours ressenti intérieurement, dès son enfance (2), l'influence de ce génie sur lequel j'aurai à m'appesantir tout à l'heure. ■

Socrate avait donc été, depuis son bas ftge, d'une singularité, j'insiste sur ce mot, que ne devait pas démentir son âge mur. N'était-ee pas, en effet, un homme bien singulier que ce Socrate, vêtu du même manteau dans toutes les saisons (3), marchant nu-pieds sur la glace comme sur la terre échauffée par le soleil de la Grèce (1), dansant et sautant souvent seul, sans raison, et comme par boutades (S) ; ayaut des airs Jin-

tude de Socrate n'était, on le sent bien, autre chose que le résultai et comme Pécorec de son caractère réfléchi.

(1) Pletauque, Du Démon de Socrate, p. 410, 411.

(2) Platon, Apologie, p. 73 ; Thèagès, p. 19. — Tebtulu&n,loco supra. .

(3) XÉnorHON, Uemorab., lib. I, p. 729. — Platon, Banquet, p. 267. ' .

(4) Platon, Banquet, p. 207; Phèdre, p. 284. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 729.

(5) Platqh, Ménexéne, p. 279. — Diogene-Uerce, lib. 11, B.32.. , . .'. .,

Socrate donnait pour raison de ces gambades le désir d'accroître la force et l'harmonie de ses membres et de ses

i'M HISTOIRE I-SVCHOLflGiyUE l)K POCHATE.

guliers, une façon singulière de porter sa tête (1) ; menant, aux yeux du vulgaire au moins, le genre de vie le plus bizarre ; n'ayant d'autre occupation que celle de pérorer sur les places publiques et jusque dans les boutiques des artisans ; poursuivant tout le monde de ses questions (2) et de son ironie (3) ; ne voulant rien recevoir de ses amis, ni de ses disciples, mais ne faisant pas difficulté de leur demander un habit quand il en avait besoin (A) ; enfin s'étant fait, par sa conduite et par ses manières, une telle réputation d'excentricité, que Zénon l'épicurien le surnomma plus tard le bouffon d'Athènes, atticus scurra (5), ce qu'on appellerait maintenant un original.

Or. malgré toutes ces bizarreries efpour l'excellence de sa nature, l'oracle de Delphes, consulté par Chéréphon, disciple de Socrate, sur la question de savoir quel était l'homme le pins sage de la Grèce, lui répond, sans difficulté, que c'est son maître : a Sophocle est « sage, Euripide est encore plus sage, mais Socrate est

mouvements , celui d'empêcher son ventre de grossir, celui de prendre de l'appétit, etc.. Cela n'empêche pas que Charmide, entrant chez lui un matin, et le voyant ainsi danser tout seul, s'imagina qu'il devenait fou, pafaio (Xénopbon, Banquet, p. 877).

(1) Diogêne-Laerce, lib. H, s. 27.

(2) Platon, Apologie, p. 53.

(3) Platon, Banquet, p. 260.

(4) Sénkque, De beneficiis, lib. VII, cap. 24.

(5) Cicé'ron, De natura Deorum, lib. I, n. 34. — Lactawce, Divin, institut., lib. III, cap. 80, ' ' .

EXTASE DE POTIDÉE. Ifiîi

« le plus sage des hommes (1). » Alors Socrate, qui veut avoir le mot de L'énigme, commence, parmi toutes les professions d'Athènes, les politiques, les poëtes,Ies artisans, ces singulières courses înterrogantes, dans lesquelles il démontre aux uns et aux autres, qu'ils ont trop bonne opinion d'eux-mêmes, et, qu'au fond, ils ne savent pas grand'chose, ce qui ne pouvait manquer d'attirer sur lui la haine universelle (2).

Psychologiquement parlant, les choses auraient pu en rester là, c'est-à-dire que Socrate eût pu demeurer toute sa vie un homme singulier ou extraordinaire, si toutefois, depuis- l'enfance^ travaillé par son génie, il n'efit été disposé à prendre les inspirations de sa conscience pour la voix d'un agent surnaturel; aussi le mal affecta-t-il, de plus en plus, ce dernier caractère. Cette pensée, trop vive, trop ardente, trop disposée h se porter à l'extérieur, à se revêtir d'uncorps, à devenir une image, ou, tout au moins, une sensation auditive, prit en effet celte dernière forme, et alors furent tout à fait commencées les hallucinations de Socrate,. c'està-dire l'espèce de folie la plus irréfragable. - Je trouve que c'est au siège de Potidée, que se mail) Si-tpoî SotpcxAi-;, oiçÙTSfo; Si EùjimSï-,;- ttvSpÛiv Si n&mrl

ïcunpaTri! ottfÙTiTcç. (Scholiast. Arislophan., Ad Nubes, act. I, scûii. h, v. 144.) Voyez aussi Platon, Apologie, p. 18; Xkkophon, stpologie, p. 703; Pausanias, lib. \\ Attic, cap. 22 ; Diogéne-Laf.bce, lib. II, s. 37.

(2) Platon, Apologie, p. 49 et bqiv., mais surtout 50, 32, 53.

1fî6 HISTOIRE PSYflMOi.OfiiQL'E DE socrate.

niféstèrenl, pour l'histoire, les premiers signes évidents de cet élat de Socrate, état que les auteurs traitent en général d'extase, mais que les véritables anthropolcgistes savent comment caractériser. Le siège de Polidée dura trois ans (1). Pendant l'hiver, Socrate y avait marché nu-pieds sur les glaçons, vêtu à la légère, comme à son ordinaire (2), ce qui étonna déjà beaucoup ses amis ou ses compagnons d'armes. L'été vient, et voila qu'un beau jour on le trouve debout dans la campagne, regardant fixement le soleil, comme font certains aliénés frappés d'incurabilité. On va, on vient autour de lui, on se le montre du doigt ; Socrate n'y prend garde. Le soir arrive ; des soldats ioniens apportent leurs lits de campagne en cet endroit, pour observer s'il passera la nuit dans la môme posture. C'est ce qui eut lieu, en effet, et ce ne fut que ie lendemain, au lever du soleil, qu'après avoir fait un grand salut à l'astre, Socrate se retira, a pas lents; dans sa lente, sans mot dire, et sans faire attention à ceux qui le suivaient, tout stupéfaits d'une pareille scène (3). Il faut nier ce fait, qui est attesté par tous les auteurs qui se sont occupés de Socrate ef. par ses plus zélés disciples, ou bien il faut convenir que c'était là plus que le

lO ThcCïoide, De belle Pelopones,, lib. I.

(2) Platon, Banquet, p. 287.

(3) Plâtoh, Banquet, p. 208. — Diogéne-Laeuce, lib. Il, s. 23. — Phavomn, dans Aulu-Gelle, Noct. attic, lib. Il,

cap> I.

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