‹ Du demon de Socrate specimen d'une application de la science psycologique a celle de l'histoireChapitre 34 sur 92 · ALCIBIADE · texte numérisé non relu

ALCIBIADE

« Qui est ce tuteur?

SOCRATE

« Le Dieu, ÛÔï, Alcibiade, gin, avant ce jour, ne m'a

(I) Platon, Premier Alcibiade 1 , page 19 de la traduction leM.-Cousin; page II du texte grec.

1E DÉMON I)' APRÈS H.ÀTOK. 16!»

« pas permis de te parler ; et c'est en suivant ses inspi- « rations que je te déclare que c'est par moi seul que tu « peux acquérir de la gloire (i). »

« La faveur céleste m'a accordé un don merveilleux « qui ne m'a pas quitté depuis mon enfance; c'est une « voix qui, lorsqu'elle se fait entendre, me détourne de « ce que je vais faire, et ne m'y pousse jamais (2). Si tin h de mes amis me communique quelque dessein, et « que la voix se fasse entendre {3}, c'est une marque « sure qu'elle n'approuve pas ce dessein et qu'elle l'en a détourne. Et je puis vous en citer des témoins. Vous u connaissez le beau Charmide, fils de Glaucon. Un u jour il vint me faire part d'un dessein qu'il avait, a d'aller disputer le prix de la course aux jeux Né- « méens. 11 n'eut pas plutôt commencé à me faire cette « confidence, que j'entendis la voix (i). Je l'en dé- « tournai donc, en lui disant : Tandis que je te parlais, a fai entendu la voix divine (5) ; ainsi ne va point à « Némée. Il me répondit: Elle te dit peut- être que je u ne serai point vainqueur, mais, quand même je ne h remporterais pas la victoire, j'aurai toujours gagné

(1} Platon, Premier A Icibiade, page 85 de la traduction de M. Cousin ; p. il du texte grec.

(2) Êart -jap il 8ti« pii'f » w*( urejACrev éfici UntulSii op?5jj,i»Lv S*l(10'ylOï. É<m Si tiûtb (piuli, il Ôtsw ffv«T«i, tui fin evjjuûvti, i ii [iiXXiu irpartîw, tsÙTc-a ««gt pnrw' 7rpçrpiiriL Si lASiimi.

(3) Kat itonu i çwvti. • . ■ -

Jti6 HIBTOIBE PSVCBOIOGIQUB DE SOC H A TE.

«à m'èlre exercé pendant ce temps. A ces mots il « me quitta, et s'en alla aux jeux. Vous pouvez savoir b de lui-même ce qui lui arriva, la chose le mérite " bien (1). Vous pouvez demander encore, si vous le » voulez, à Clitomaque, frère de Timarque, ce que lui « dit Timarque lorsqu'il allait mourir pour avoir mé- « prisé l'avertissement fatal, lui et Evathlus, le couk reufj qui lui offrit un asile dans sa fuite ; il vous ra- « contera que Timarque lui dit en propres termes...

TUÉAGÈS.

« Que lui dit-il, Socrate ï

SOC RATE

« Clitomaque, lui dit-il, je vais mourir pour n'avoir « pas voulu croire Socrate. Que voulait dire par là i< Timarque? Je vais vous l'expliquer. Quand il se leva « de table avec Philémon, fils de Philoménide, pour « aller tuer Nicias, fils d'Héroscamandre, et il n'y avait « qu'eux deux dans la conspiration, il me dit en se le- «vant: Qu'as-tu, Socrate? Vous autres, continuez à « boire; moi, je suis obligé de sortir, mais je reviendrai « dans un moment, si je puis. Sur cela j'entendis la « voix, et je lui dis: Ne sors pas, je reçois le signal « accoutumé {l). l\ s'arrêta; maïs, quelque temps après, h il se leva encore, et me dit : Socrate, je m'en vais.

(1) Élien [Var. hi.it., VIII, i] raconte la même histoire.

(2) Rai ji'.i ifi-éitt i. çu-.ii' '.iX iùtoV MmSaiiû;, i'idïij, iniri,;, VlfiH ^is u.'.i rb £1101)0; ffriiûsi to iaïuîWv.

LK DÉMON D'APRÈS l'LATOK. 167

« La voix se] fit entendre de nouveau (i), et de nouveau « je l'arrêtai. Enfin la troisième fois, voulant échapper, «il se leva sans me rien dire, et, prenant le temps o que j'avais l'esprit occupé ailleurs, il sortit, et fit ce « qui le conduisii à la mort. Voilà pourquoi il dit à' son a frère ce que je vous répète aujourd'hui, qu'il allait a mourir pour n'avoir pas voulu me croire (2). n

a J'ai cela de commun avec les sage s- femmes, quej « par moi-même, je n'enfante rien eu faîtde sagesse; « et quant au reproche que m'ont fait bien des gens, « que je suis toujours disposé à interroger les autres, a et que jamais moi-même je ne réponds à rien, parce « que je ne sais jamais rien de bon à apprendre, ce re- « proche n'est pas sans fondement. La raison en est « que le dieu, h Qedî, me fait une loi d'aider les autres à « produire, et m'empêche de rien produire moi-même, a De là vient que je ne puis compter pour un sage, a et que je n'ai rien à montrer qui soit une production a de mon ame ; au lieu que ceux qui m'approchent, a fort ignorants d'abord, pour la plupart, font, si le a dieu, & Oêo'ç, les assiste, à mesure qu'ils me fréquen- « tent, des progrès merveilleux qui les'étonnent ainsi « que les autres. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils. n'ont « jamais rien appris de moi; mais ils trouvent d'eux- « mêmes et en eux-mêmes toutes sortes de belles

(1) ASfliî iffvm t tpuvji.

(2) Platon, Tkéagès, traduction de M. Cousin, p.2&7; du texte grec, p. 19, 20, 21.

166 IIISTOIUE PSYCHOLOGIQUE DE SOCRÀTE.

« choses dont ils se mettent en possession, et le dieu,

a 6 Ot-Jî, et moi nous n'avons fait, auprès d'eux, qu'un » service de sage-femme. La preuve de tout ceci est « que plusieurs qui ignoraient ce mystère, et s'attri- « huaient îi eux-mêmes leur avancement, m'ayant a quille plus tôt qu'il ne fallait, soit par mépris pour « ma personne, soit à l'instigation d'aulrui, ont depuis « avorté dans toutes leurs productions, à cause des « mauvaises liaisons qu'ils ont contractées, et gâté, « par une éducation vicieuse, ce que mon art leur avait » fait produire de bon. Ils ont fait plus de cas des ap- « parences et des chimères que de la vérité, et ils ont « fini par paraître ignorants il leurs propres yeux et « aux yeux d'autrui. De ce nombre est Aristide, fils « de Lysimaque, et beaucoup d'autres. Lorsqu'ils « viennent de nouveau pour renouer commerce avec « moi, et qu'ils font tout au monde pour l'obtenir, ta ttvoix intérieure (1), qui ne m'abandonne jamais, me « défend de converser avec quelques-uns, et me le permet v avec quelques autre», et ceux-ci profitent comme ta a première fois. Et, pour ceux qui s'attachent à moi, « il leur arrive la même chose qu'aux femmes eu tra- (i vail : jour et nuit ils éprouvent des embarras et des « douleurs d'enfantement plus vives que celles des a femmes. Ce sont ces douleurs que je puis apaiser ou a réveiller, quand il me plaît, en vertu de mon art.

(1) Tô -|i-[ï5(itï5v [in iaijiiiw .

LE DÉMON h'aI'KÉS PLATON l' " 109 . « Voilà pour les uns. Quelquefois aussij Théétète, J'en « vois dont l'esprit ne me parait pas encore fécondé, « et connaissant qu'ils n'ont aucun besoin de moi, je « m'occupe avec bienveillance à leur procurer un étaa bassement, et je puis dire, grâce à Dieu,<A» 0«ji, que « je conjecture assez heureusement auprès de qui je « dois les placer pour leur avantage. J'en ai donné « ainsi plusieurs à Prodicus et à d'autres sages et diu vins personnages. La raison pour laquelle je me suis a étendu sur ce point, mon cher ami, est que je soup- « çonne, comme lu t'en doutes toi-même, que ton a âme souffre les douleurs de l'enfantement. Agis donc « avec moi comme avec le fils d'une sage-femme, ex- « pert lui-même en ce métier; efiorce-toide répondre a autant que tu en es capable a ce que je te propose ; a et si, après avoir examiné ta réponse, je pense que « c'est une chimère et non un fruit réel, el qu'en con- « séqueuce je te l'arrache et le rejette, ne t'emporte u pas cdhtre moi, comme font, au sujet de leurs enu fants, celles qui sont mères pour la première fois. « En effet, mon cher, plusieurs se sont déjà tellement « courroucés, lorsque je leur enlevais quelque opinion « extravagante , qu'ils m'auraient véritablement dé- « chiré. Ils ne peuvent se persuader que je ne fais rien « en cela que par bienveillance pour eux, né se rfow 7 « tant pas qu'aucune divinité ne veut du mal aux «hommes; que je n'agis point ainsi non plus par au- « cune mauvaise volonté à leur égard, mais qu'il ne

f 7(1 IIIST01UF, PSYCHOLOGIQUE DE SOC RATE.

« m'est permis en aucune manière ni de transiger avec « l'erreur, ni de tenir la vérité cachée. Essaie donc de « nouveau, Théétète, de me dire en quoi consiste la « science, et ne m'allègue pas que cela dépasse tes m forces; si le dieu, Oeôî, le veut, et si tu y mets de la « constance, tu en viendras à bout (1). »

a Quant à l'expédition de Sicile, vous pouvez savoir a de beaucoup de nos concitoyens, ce que je prédis « sur la déroute de l'armée. Mais, sans parler des préh dictions passées, pour lesquelles je vous renvoie à « ceux gui les connaissent, on peut à présent faire une a épreuve du signal ordinaire (toù aupdw), et voir s'il a dit vrai. Lorsque le beau Sannion partit pour l'ar- « mée, j'entendis la voix {ÈfévETO pot <n\\i£ïw) ; main- « tenant qu'il inarche, avec Thrasylle, contre Êphèse a et rionie,ye suis persuadé qu'il y mourra, ou qu'il a lui arrivera quelque malheur, et je crains beaucoup « pour le succès de toute l'entreprise. Je te dis tout « cela pour te faire comprendre que la puissance du a génie quvbu.iî ailn) toô oaLuWou toutou) s'étend jus- <t que sur les rapports que l'on veut contracter avec moi; h il y a des gens qu'il repousse et ceux-là ne sauraient a jamais tirer de moi aucune utilité. Je ne puis même « avoir, avec eux, aucun commerce. Il y en a d'autres « qu'il ne m'empêche pas de voir, mais sans qu'ils en

(1) Pl*tob, Tkéèlite, p. 59 de lu Uad. de M, Cousin ; p. 65, 66, 61, du texte grec.

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