‹ Du demon de Socrate specimen d'une application de la science psycologique a celle de l'histoireChapitre 61 sur 92 · DEUXIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME OBSERVATION

Hallucinations de l'ouïe au début de la manie.

T.,' jeune' homme figé de 24 ans, fait partie d'une famille honorable de province, qui paraît ne compter aucun aliéné parmi ses membres. Son caractère diffère probablement de celui de ses parents, puisque les irrégularités de sa conduite les Ont plus d'une fois éloignés de lui. Il est d'une petite stature, d'une complexion assez robuste, et offre les attributs du tempérament sanguin; Il a de la sensibilité, de l'esprit, a fait des études qui lui ont profité, et s'exprime avec assez de correction. De son aveu, il a une intelligence irritable, prompte à s'exagérer le bien et le mal. Il est ami de toutes les sortes de plaisirs, et s'y livre avec "une vivacité dont les écarts ont déterminé ou plutôt brisé sa carrière.

A l'âge de vingt ans, il entre dans l'armée comme soldat, et fait partie d'un régiment envoyé dans les colonies. De retour en France, il reprend ses anciennes habitudes de dérèglement, se brouille de nouveau avec sa famille, et, dans un moment de découragement, il forme le projet de passer une seconde fois en Amérique, où il espérait trouver de l'emploi. Il quitte la mai-

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son paternelle avec quelque argent, se dirige vers R*" et arrive à Paris. Là le naturel se fait sentir. T., après s'être livré aux plaisirs de la table, va passer la nuit dans une maison de débauche. Il y est pris, à côté même d'une fille de joie, d'hallucinations de l'ouïe, qui lui font croire qu'il y a sous son lit d'autres prostituées, avec des hommes qui doivent les aider à l'assassiner. Il y regarde à différentes reprises, et qaoiqu'il n'y aperçoive rien, ses fausses perceptions n'en continuent pas moins, 11 avait avec lui des pistolets de voyage ; il veut s'en servir pour se défendre. 11 ouvre la fenêtre, et appelle la force armée à son secours. On vient, on reconnaît un homme dont l'esprit est troublé. On se saisit de lui. Il est conduit à la préfecture de police, et de là à la division des aliénés de l'hospice de Bicôtre, le 27 avril 1820, au soir, dans l'état suivant : Sueur ; chaleur générale ; rougeur de la face. Les veines du cou sont gonflées. Les carotides semblent battre proportionnellement plus fort que les artères des autres parties du corps. Le cœnr aussi bat avec force : il y a accélération générale de la circulation. Les globes oculaires sont brillants, mobiles. L'agitation . est très-grande : le corps est toujours en mouvement. On est obligé de fixer le malade sur son lit, au moyen du gilet de force. Le délire est presque général : il règne la plus grande incohérence dans les discours, qui sont continuels et mêlés de cris, d'imprécations, de prières. On parvient 'cependant à fixer l'attention

du malade, et à provoquer quelques réponses justes. La manière dont il parle seul et presque sans inlerruptinn, en fixant les yeux de tel ou tel côté, indique évidemment des hallucinations de l'ouïe et peut-être de la vue. Du reste, les fonctions du système nerveux paraissent seules troublées.

La nuit se passe dans une grande agitation. Le lendemain 28, l'excitation est à peu près In même. 11 faut laisser au malade le gilet de force : on protique une saignée de la jugulain; qui réussit mal, et qu'on supplée par des sangsues derrière les oreilles : on prescrit des. boissons délayantes, et quelques bouillons pour aliments.

Dans la journée, il y a moins d'agitation, moins de rougeur de la face, beaucoup inoins d'inrohérence dans les discours; mais les hallucinations de l'ouïe continuent. Un bain est donné dans la soirée. A la fin de la nnil, on peut Alcr la camisole au malade. Il n'y a pourtant presque pas eu de sommeil.

l.e i!9, à la visite du matin, T. est couché, mais il est calme. L'état fébrile a cessé. Il n'y a plus de délire. La physionomie exprime un peu d'étounement. T. me raconte ce qui lui est arrivé (ce que j'ai rapporté plus haut), en croyant à la réalité de tentatives d'assassinat, faites sur sa personne, dans un mauvais lieu. Il y a quelquefois un peu de trouble dans ses idées. De temps en temps il s'interrompt, comme s'il était troublé par un bruit venu de l'extérieur de la salle. Il croit

AU DÉBIT DE LA FOLIE. 271 qu'il a .été transporté de Paris à C" en B*". Je lui fais voir qu'il est dans un hôpital. 11 en convient; mais c'est, dit-il, un hôpital de C*\ Je lui dis qu'il n'a pas quitté Paris, ou plutôt qu'il en est très-près. Il ne le croit pas. Je lui montre la capitale du haut d'un des bâtiments de la division des aliénés. Je lui désigne du doigt le Panthéon, le Val-de-Grftce, le dôme des Invalides, etc. Il n'y voit que des édifices de C*"*, et au-; cun raisonnement ne peut le convaincre du contraire. La journée se passe ainsi. T. se promène librement dans les cours.

Le lendemain 29, à la visite dn matin, au moment où l'on commence à revenir sur la scène de la veille, celle où T. a pris Paris pour une ville de province, le malheureux, dont la physionomie a repris l'expression la plus naturelle, s'écrie, en versant d'abondantes larmes : Je suis fou ! je suis fou ! et il donne les signes de la plus violente douleur. II a reconnu l'état d'où il vient de sortir. Les tentatives d'assassinat sur sa personne, C*** mis à la place de Paris, tout cela était un rêve, une illusion, qu'ont provoqués une journée et une nuit de débauche, et qu'avait préparés le chagrin d'abandonner, en fugitif, la maison paternelle. T. a conscience de tout. H apprécie même les hallucinations qu'il éprouve encore au moment où il converse avec nous. Il croit entendre, et cela de la manière la plus dislincte, une maîtresse qu'il a laissée à C"' lin" parler et chanter dans la cour voisine. La sensation

est tellement forte que, tout en la croyant fausse, il est, à chaque instant, tenté de se lever, pour aller s'assurer de ce qui peut la faire naître. Ce sont ces fausses perceptions qui lui persuadaient qu'on l'avait transporté de Paris à C***.

A dater de ce jour, il n'y a plus le moindre trouble de l'intelligence, plus d'état fébrile. T. redevient ce qu'il était, un jeune homme d'un esprit cultivé, de maniérés douces, d'un caractère un peu mélancolique. Pendant quatre ou cinq jours encore, les hallucinations dont je parlais tout à l'heure continuent avec une force, une netteté qui étonne le malade, et dont il me rend compte avec une précision parfaite, et comme si elles avaient pour sujet un autre que lui. Peu à peu néanmoins elles s'affaiblissent et finissent par disparaître entièrement.

Bientôt T. s'occupe' à écrire à sa famille, pour l'instruire de ce qui lui est arrivé, pour solliciter de son père l'oubli de sa conduite passée, et la permission dé retourner près de lui. Des soins médicaux, le désir de prolonger sa convalescence et de rendre sa guérison durable, retardent sa sortie jusqu'au 21 mai 1829. À cette époque, rien , absolument rien, ne rappelle l'état violent qui, pendant quelque temps, a troublé son intelligence. s

Réflexions. Les sujets de ces. deux observations étaient des hommes jeunes, îi peu près de même âge;,

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