‹ Du demon de Socrate specimen d'une application de la science psycologique a celle de l'histoireChapitre 60 sur 92 · PREMIÈRE OBSERVATION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE OBSERVATION

Hallucinations de l'ouïe, de la vue et du tact général, nu début

S. est un jeune homme de 29 ans, d'une belle figure, d'une physionomie ouverte et gaie, d'une

taille assez élevée, d'une compiexion robuste, qui offre les attributs du teiupéiMment sanguin. Sonesprit ;i reçu une certaine culture, et il s'exprime avec convenance et clarté.

Son père et sa mère ont toujours eu une conduite fort réglée, et ont amassé, par leur travail, une fortune assez considérable. Il a eu deux frères: l'un d'eux, auteur de pièces de théâtre et coureur d'actrices, est devenu fou par suite de la mauvaise conduite de sa femme, et s'est noyé ; l'autre a une télé légère, et n'a jamais sitfaircsesaffaires;enfin S. lui-même est braque depuis son enfance, et, sous ce rapport, comme par son goût pour le vin, il ressemble à ses deux frères. Il aime beaucoup à s'amuser, et dissipe, dans quelques semaines, ce qu'il a mis un an à amasser. Bien que sa femme soit jeune, agréable et paraisse lui être attachée, il a unemaitresse pour laquelle il a dépensé de l'argent. Il avait, en outre, l'habitude de venir chaque année à Paris, pour y dissiper en plaisirs le fruit de sesépargnes. Pendant ce temps, sa femme restait en province à la tétedeson établissement. 11 arrivait fréquemment que, dans un an, il demeurait tout au plus six mois près d'elle. Cette dissipation de S. a amené peu à peu la ruine de son commerce, et a occasionné, entre sa femme et lui, de fréquentes altercations, dans plusieurs desquelles il a été question de séparation. C'est à la suite de la dernière de ces querelles, que S. a quitté T. a l'insu desafemme, le vendredi 5 septembre 1828, pour

AC DÉBUT UE LA FOUE. 2C3 se rendre à Paris, où il n'était pas venu depuis deux ans.

Arrivé au terme de son voyage, le samedi 6, il éciit deux lettres à sa femme. Dans la dernière, lettre toute affectueuse, où il faisait ses arrangements comme s'il se fût séparé d'elle pour ne plus la revoir, il n'accuse que lui-même de son malheur, et lui demande pardon des peines qu'il lui a causées. Le mardi 9, il fait une première visite à une belle-sœur, à laquelle il parait alors parfaitement raisonnable. Du 9 au 20, il fait plusieurs courses de curiosité, soit seul, soit avec cette dame, dans Paris, ou aux environs. Il ne commet, pendant ce temps-là, d'excès d'aucun genre.

Le samedi 20 septembre, il soupe aux Carrières de G"*, avec sa belle-sœur et une autre personne. Il semblait jouir de toute sa raison. Là il apprend, par une lettre de son beau-père, que ce dernier, indigné de sa conduite, veut le priver des avantages qu'il devait lui faire. Cette communication l'inquiète, le fâche. Il parle de se briller la cervelle ou de se noyer. En montant se coucher, à huit heures et demie, il témoigne des craintes sur la possibilité qu'on ne l'assassine pendant la nuit.

A neuf heures, une demi-heure après s'être mis au lit, il descend, parle a quelques personnes de la maison.d'unc manière égarée, en demandant si l'on n'a pas vu sa femme. On l'engage à retourner se coucher. Il remoïite dans sa chambre, et, à deux heures du ma-

28i HF.S IIALLl'ttNATIOKS

lin, croyant en tendre des voleurs s'introduire dans l'appartement, il se lève, saute par la fenêtre, court a travers fa campagne, se voit poursuivi par des assassins, se sent arrêté et saisi pareuxuiî-à-uw deC" : ces hommes, qu'il àa connaît pas, l'appellent par son nom de baptême. Il s'échappe de leurs mains, en leur laissant son habit et en leur promettant douze mille francs qu'ils lui avaient demandés. Il se jette à la Seine pour les fuir, se dirige vers un bateau dont le batelier le repousse, revient a. terre, et est reçu dans une maison du bord de l'eau. On l'y couche et on y prend soin de lui. Le lendemain, il fait à l'autorité, et à deux reprises différentes, la déposition des faits et des impressions que je viens de rapporter. On met en doute l'état de sa raison. Il est conduit à la préfecture de police, le 2i à i heures du soir; il y passe ia nuit, et le lendemain soir 22, il est amené à la division des aliénés de l'hospice de Bicétre. Je ne le vois pas ce jour-là. 11 est plus étourdi qu'agité ; il dort une partie de la nuit, et le lendemain 23 septembre, il se présente à la visite dans l'étal suivant.

S. est couché. Il n'y a pas de chaleur, pas de sueur, pas de réaction fébrile. Le bord libre des paupières est un peu rouge. La physionomie présente un léger caractère d'étonnement; elle est ? du reste, celle d'un homme parfaitement raisonnable, eL les discours de S., la manière dont il répond à toutes les questions qui lui sont faites sont tout il fait d'accord avec cette apparence.

AU 'DÉBUT de la folie. 265 Il me parle de son pays, de son état; me dit que les intérêts de son commerce exigeaient qu'il vint quelquefois à Paris, mais que cette fois il a fait ce voyage à peu près sans autre motif que celui de prendre du bon temps. Il me raconte son souper avec sa bellesœur et une autre personne, aux Carrières de C**% l'aventure qui l'a suivi, et que j'ai rapportée plus haut; il croit à la réalité de cette aventure et en expose les détails avec une clarté et une suite parfaites. Il parle dé même de la déposition qu'il a faite chez le maire de C*", de sa translation à la préfecture de police, où il a passé la nuit et dormi. A dater de cet instant, ses souvenirs sont plus confus, et il les raconte avec moins de suite. Ainsi, après avoir dit plus haut (ce qui est la vérité) qu'il s'est rendu seul à Paris, il prétend que sa femme y est venue avec lui; qu'elle l'a fait conduire à Bicêlre, pour vivre plus commodément avec son amant (fausseté); qu'elle se trouvait près dé lui, avec sa mère, au moment où il montait dans la voiture de la préfecture ; qu'elle a donné de l'argent au conducteur, en lui disant de l'emmener; et qu'il ne sait comment ces deux femmes se sont trouvées là à point nommé, et quel moyen elles ont employé pour lui faire perdre ainsi sa liberté. Ici le désordre des idées est manifeste, et le malade s'en aperçoit bien. Il le devient davantage encore, quand S. me raconte qu'il a mis plusieurs heures à venir de Paris à Bicètre, en passant par Courbevoie ; que, dans

2C6 nES HALLUCINATIOUS

ce voyage, une servante d'auberge lui a offert h manger (toutes choses qui n'ont pas eu lieu, comme on le pense bien).

De tout ce long récit, fait avec calme et avec une grande apparence de raison, on conclut qu'à la suite de quelque orgie, S. a pu avoir une querelle ; qu'il a • fui, dans la nuit, à travers la campagne ; que peut-être l'aventure des voleurs a quelque chose de vrai; mais que les autres circonstances de son récit sont le produit d'une imagination troublée par le regret d'une conduite au moins inconsidérée, par les fumées du vin, par le chagrin d'une incarcération inaccoutumée.

Le 24 et le 25 septembre, l'état de calme et de raison continue. S. se promène dans les cours ; il revient, quoique avec moins d'assurance, sur ses premiers récits : du reste, on l'interroge peu ; on veut laisser à son intelligence le temps de se raffermir. Enfin, le 2G septembre, j'ai, à deux reprises, avec lui, une conversation de plusieurs heures : en voici le résultat. Il reconnaît que sa raison vient d'être momentanément dérangée, sans pouvoir assigner la cause de ce trouble. II n'a fait aucun excès le jour où il a soupé avec sa belle-sœur ; il s'était retiré de bonne heure. Il est encore porté à croire à la réalité des tentatives d'assassinat, ou au moins de vol faites sur lui ; cependant il attendra, â. cet égard, le témoignage de sa belle-sœur. Quant au reste de sa narration, il en fait bon marché.

AU DÉBUT m LA FOLIE. 267 La présence de sa femme, celle de sa mère, leurs voix qu'il croyait avoir entendues en montant en voilure, tes incidents de son voyage par Courbevoie, ce sont autant de chimères qu'avaient laissées dans son esprit les rêves de la nuit passée à la préfecture de police. Cet état d'égarement, ce songe prolongé a fini a Btcêtre, à la descente de voiture.

27 septembre. Calme, raison parfaite, S. communique avec sa belle-sœur et sa femme. Cette dernière vient de province exprès pour Ie voir. Il la reçoit avec tendresse et en versant quelques larmes.

28, 29. De toutes les circonstances de son délire, il n'y a désormais pour S., comme pour nous, de matériellement vrai que sa fuite à travers la campagne, sa déposition chez le maire de C" et son séjour à la préfecture de police. ■ : .

30 septembre. Dans une conversation avec sa femme, S.. semble croire à la réalité d'une partie des circonstances de son délire. — l" c octobre. Je le convaines de l'erreur dans laquelle il était presque retombé hier. Il goûte les raisons que je lui donne pour le mettre en garde contre de semblables retours,

Du 2 au 19 octobre. La raison est aussi droite qu'elle ait jamais pu l'étre,et l'appréciation du trouble qu'elle vient d'éprouver est parfaite. Sortie le 19 octobre 1828. A une quinzaine de jours de là, je reçois de S., qui a repris a T. ses occupations habituelles, une lettre brève et bien conçue, où il me remercie, au nom de

sa femme et au sien,, des soins que je lui ai donnés pendant sa maladie.

Page 1