‹ Du Dépeçage CriminelChapitre 58 sur 66 · I. — ANTÉCÉDENTS HÉRÉDITAIRES · texte numérisé non relu

I. — ANTÉCÉDENTS HÉRÉDITAIRES

Les différents témoignages recueillis en Italie par linstruction nous représentent le bisaïeul paternel de Richetto comme ayant laissé à désirer au point de vue moral. On dit qu’il fut peu délicat et qu’il fit du tort à autrui. Il serait parvenu ainsi à acquérir une belle propriété qu'il transmit à son fils Jean. Celui-ci, aïeul de l’inculpé, aurait marché sur les traces de son père; il ne jouissa’t pas d’une grande estime, nous affirme un vieil habitant de Chianocco; cependant, il n’eut pas de démêlés avec la justice. À un moment donné, se trouvant chargé de dettes, il frustra ses créanciers en cédant tout son patrimoine à ses deux fils. Ceux-ci vendirent la propriété paternelle et s’en partagèrent la valeur. L'un, Jean, oncle de l’inculpé, en dissipa une partie seulement; l’autre, Louis, père de l’inculpé, gaspilla tout, disent les témoins, dans le vin, le jeu et la débauche. Il aurait, dans son village, commis plusieurs vols pour lesquels il fut poursuivi. Il avait, notamment, volé deux portefeuilles à ses camarades.

Son fils nous affirme qu'il dérobait des cuillers, différents objets, puis les laissait dans sa poche ou dans un tiroir, sans les

utiliser et sans se rappeler où il les avait placés. Après avoir dépensé tout son avoir, il se rendit à Turin où, grâce « à la prestance de sa personne », il obtint un emploi à la Maison royale. Mais il perdit rapidement cet emploi pour cause de vols. Un témoin raconte qu’il fut renvoyé pour avoir dérobé des couverts d'argent; un autre dit que c’est pour avoir été surpris en flagrant délit de vol de lampes d’argent dans la chapelle du Saint-Suaire. Puis il serait venu en France, serait retourné à Turin, y aurait commis des vols nouveaux, y aurait été emprisonné et, enfin, serait mort en prison. Tous les témoins interrogés déclarent que, dans toute la famille paternelle de Richetto, ils n’ont connu ou entendu signaler aucun cas d’aliénation ou d’épilepsie.

__ Quant à l’hérédité maternelle, elle nous est présentée par tous les témoins interrogés au village natal de Richetto comme entièrement indemne de toute tare morale et psychique.

Nous savons aujourd’hui que cette question de l’hérédité mentale paternelle et maternelle de linculpé doit être résolue dans un sens tout différent de celui indiqué par les témoins, probablement mal renseignés. M. le juge d'instruction ayant reçu à ce sujet des renseignements contradictoires et incomplets, nous a donné spécialement la mission, comme le stipulent les termes de son réquisitoire, de nous livrer sur ce point à une enquête approfondie, c’est pourquoi nous avons décidé que l’un de nous se transporterait à Turin.

Muni d’une lettre de M. le juge d'instruction de Lyon et du procureur royal de Turin, il a pu pénétrer à l’asile d’aliénés de cette ville. La direction de cet établissement et M. le médecin en chef Marro lui ont communiqué très complaisamment le dossier administratif et le recueil des observations cliniques. Ces documents nous ont fourni des renseignements très utiles que nous résumons ici.

Le père de l’inculpé, Richetto Luigi, était, en 1872, détenu pour vol. Il avait alors trente-sept ans. Le 30 mars de cette année, le D' Perrotti, médecin de la prison, le déclarait atteint de manie et de démence, annonçait qu’on avait dû l’attacheret lui mettre

la camisole, et affirmait que, probablement, sa maladie datait de plusieurs mois. Cinq jours après, il confirmait dans un deuxième certificat son premier diagnostic et déclarait que Luigi Richetto n'avait ni la raison ni la volonté nécessaires pour se présenter devant ses juges.

Le 5 mai, le même médecin constatait que la situation de son malade s'était aggravée et le 11 mai 1872, il obtenait son internement au Manicomio, Tréize mois après, le 14 juin 1873, Luigi Richetto succombait dans cet asile, Aucune observation clinique ne fut recueillie qui pourrait nous fournir des détails sur les symptômes constatés.

Mais un autre document, l'observation de la mère, précise suffisamment à nos yeux le diagnostic qui fut formulé. Il est rappelé, en effet, dans ce document, que Luigi Richetto a succombé avec des signes d’une démence paralytique, autrement dit de paralysie générale.

Ce diagnostic nous paraît d'autant plus vraisemblable qu’il cadre entièrement avec l’âge du sujet, ses excès antérieurs, ses vols bizarres, ie mode de début et la durée de la maladie.

En 1881, le 11 janvier, la mère de l’inculpé était internée à son tour dans le même asile. Elle avait alors quarante-sept ans. Dans l'observation très détaillée qui nous a été communiquée par le D° Marro, nous relevons les points suivants : Tempérament nerveux, ménopause. Père et mère morts de matadie commune. Pas de malformation dégénérative, pas de maladie grave antérieure. Premiers symptômes survenus en 1880 à la suite de contrariétés. Troubles nerveux, sensation de boule hystérique, au bout de quelques mois, troubles mentaux, anxiété, inquiétudes, tristesse, état Iÿpémaniaque, idées mélancoliques se rapportant moins à la malade elle-même qu’à son fils dont la vue provoquait chez elle de graves inquiétudes : elle le croyait menacé de grands malheurs et d'aliénation.

Cet état mélancolique ne fit que s’accentuer, la malade devint de plus en plus anxieuse et inerte, elle finit par refuser de manger et on dut l’alimenter à la sonde, Elle eut des troubles gastro-intestinaux et de l’anurie brusque, elle fut prise de tics

convulsifs. Il y eut des alternatives d'amélioration et d’aggravation des troubles physiques et nerveux tandis que s’aggravaient progressivement les.troubles mentaux.

Puis survint de la stupeur; une idée de plus en plus fixe faisait croire à cette femme que son fils était, comme elle, interné à l'asile; elle finit par ne plus le reconnaître. Le 2 septembre, elle fut prise d’attaques convulsives, il y eut un commencement de paralysie à tendance hémiplégique qui disparut. Quelques jours après, se montrerent des signes de pneumonie hypostatique et ie 17 septembre 1882, la mère de Richetto succombait à cette derniere complication.

La lecture de cette observation, dont nous n’avons reproduit ici qu’un résumé succinct, nous a conduit naturellement à cette constatation que la mère de Richetto était atteinte de folie hystérique à forme mélancolique. C'est d’ailleurs le diagnostic qui fut immédiatement formulé par le D' Marro.

Ces troubles mentaux, développés sur un terrain manifestement nerveux, ont été précédés pendant plusieurs mois de symptômes hystériques, ceux-ci ont réapparu à plusieurs reprises au cours de l’évolution de la maladie et lui donnent l'empreinte incontestable de la névrose hystérique.

Notre enquête aboutissait donc à cette conclusion que le père de Richetto était atteint de paralysie générale et que sa mère était atteinte de folie hystérique.

Cette hérédité double et immédiate était certainement apte à transmettre à l’inculpé une prédispositon importante aux troubles cérébraux. Mais pour donner à cette prédisposition sa véritable portée et ses proportions réelles, nous devons faire remarquer :

1° Qu'en remontant plus haut, aucune tare ne nous est signalée ni par les témoins, ni par linculpé chez les ancêtres plus éloignés, qu'il est formellement stipulé dans Pobservation clinique de la mère que ses père et mère sont morts de maladie commune et que, par conséquent, la prédisposition semble bien être étroitement localisée et d’origine

récente ;

20 Que l'affection mentale des deux ascendants s’est produite longtemps après la naissance du descendant;

3 Que la paralysie générale est la moins héréditaire des maladies mentales, que cette qualité de tare héréditaire lui a même été contestée, qu’on à pu soutenir qu’elle ne prédispose en rien à la folie et que, du moins, les névroses et l’aliénation occupent le dernier rang dans ses suites familiales (Balb et Régis) ; |

4 Que si, par contre, l’hystérie est la plus héréditaire des névroses et peut transmettre à la fois des états névropathiques et psychopathiques, ses manifestations mentales sont loin d’être constantes et que son hérédité est d'autant moins forte et accentuée qu'elle éclate à un âge plus avancé.

Dans le cas qui nous occupe, nous pouvons donc affirmer que la transmission paternelle est discutable et que la transmission maternelle a pu être atténuée par son évolution tardive.

D'ailleurs en pratique ordinaire et, surtout, en pratique médico-légale, les prédispositions ne valent que par les effets qu’elles produisent.

Voyons donc maintenant si chez l’inculpé on peut saisir des traces de la prédisposition héréditaire. é

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