Du désir aux destinées
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.
La pensée veut devenir action, le verbe devenir chair et, chose merveilleuse, l'homme comme le Dieu de la Bible n'a besoin que d'exprimer sa pensée et le monde s'ajuste en conséquence.
Heine.
Ce livre, tel qu'il devrait être, n'aurait pas besoin de préface. Une œuvre valable dégage sa thèse de son harmonie. Tout didactisme paraît déchéance, et la poésie à programme s'expose à des critiques encore mieux justifiés que la musique à programme. Ces poèmes pourtant ne tendent à composer qu'un prélude. Il convient, par égard pour le lecteur, de dire à quoi, d'exposer rapidement la conception d'art d'où ils naquirent et où ils mènent, conception intimement liée dans l'esprit de leur auteur à celle du Monde, de la Vie et du Sort.
Le spectacle et le contact de l'univers éveillent des émotions diverses selon les hommes, le degré ou la nature de leur sensibilité. C'est ce qu'on a nommé loi de réaction au milieu. Chez certains cette émotion n'arrive à se sentir complète, c'est-à-
dire à son degré de conscience majeur, c^m' exprimée. Ce sont les êtres atteints de sensibilité artiste et plus particulièrement poétique.
Le jaillissement de cette sensibilité, dans sa spontanée et primitive abondance, ouvre au flanc du vieux mont une source sacrée. L'émotion qui la gonfle soit naïve, sans données générales, peu importe. Le génie, fût-il borné au tempérament, est une fin en soi. Qu'est-ce qu'une originalité ? L'annexion d'un district de conscience. Cette conscience que le monde se doit inlassablement à lui-même, se relèvera riante, désaltérée, du miroir mobile où l'onde fuira plus claire peut-être de sa fougue et de son ignorance. Ces inspirés-là, tout près du cœur de la terre, soulevés de troubles rêves et de sourdes énergies, satisfont à leur fin, ne mentent pas au dessein de leurs races, quelqu'obscur que ce dessein puisse leur demeurer.
Il en est d'autres chez qui la sensation plus curieuse s'irradie jusqu'aux régions supérieures de la Pensée coordonnante et généralisatrice, éveille d'autres besoins que celui de chanter ou de fleurir ; ils ajoutent à la perception pathétique des choses des exigences de lucidité, de moralité, de finalité ; ils se tournent vers toutes les manifestations de la Pensée et de la Volonté humaines, les somment de
leur payer tribut — que dis-je les annexent, aspi-
rant à en devenir le lieu, la loi, atteisjnent enfin
toute la rigueur de cette définition, et nulle, je pense, ne convient mieux au poète : La plus haute conscience que le Tout puisse prendre de luimême.
Il paraît toujours outrecuidant d'établir des catégories ou des hiérarchies. L'esprit supérieur est celui qui réalise le plus nettement l'inégalité fatale de nos facultés aux phénomènes, les osmoses de la vérité et de l'erreur, l'humilité nécessaire à nos généralisations. Affirmer de prime abord que cette conscience poétique de l'univers soit supérieure à la conscience scientifique, celle-ci à la conscience héroïque telle qu'elle apparaît à l'homme d'action et celle-là à la conscience voluptueuse par exemple, ce serait prétendre à une connaissance des mystères de l'association nerveuse qui reste à l'état de desideratum. Nous manquons d'instruments enregistreurs assez délicats pour nous apprendre lequel d'un Shakspeare, d'un Laplace, d'un Bonaparte ou d'un Don Juan a dû connaître la sensation la plus intense de l'Absolu , pour employer ce terme d'une phraséologie encore émouvante. Il est probable qu'on mesurera l'extase et la pensée comme on a compté les vibrations du son et de la
iO DU DÉSIR AUX DESTINÉES
lumière. Quelque affligeante et profanatrice que puisse apparaître une telle mathématique, tenonsnous pour assurés que l'avenir y suppléera en nous fournissant de mystères nouveaux, de qualité lyrique et sentimentale éternellement supérieure.
En attendant, et pour nous enfermer dans un problème moins vaste, nous ne classerons pas dogmatiquement le Poète -Tempérament au-dessous du Poète-Intelligence, l'état d'âme Panique audessous de l'état d'âme « Appollinien ». Dans le premier, l'art, aux yeux d'une spéculation dédaigneuse, peut apparaître comme une fonction quasi mécanique, secrétoire, en quelque sorte subconsciente. C'est le parfum de lys « qui ne filent ni ne moissonnent » épanouis au bord du chemin où l'Action les foule distraitement, tandis que la Pensée se penche à peine, les respire et passe. Platon, en proposant de reconduire les poètes aux portes de la République, quoique au son des lyres et couronnés de violettes, manifeste cette présomption de la philosophie aussi bien que Spencer lorsqu'il fait naître l'Art du Jeu, ou Tolstoï en voulant le courber à des tâches égalitaires au fond de je ne sais quel ergastule ascétique. Au moins ici l'Athénien l'emportait-il sur le Sarmate par sa notion même, ironique mais attendrie, de cette Musique
(je prends le mot au sens grec et total) à laquelle le barbare a jeté son apostasie. On prévoit la conclusion qu'une même tendance d'esprit dégagerait par exemple de la théorie qui suit et que je trouve dans la Pathologie des Émotions de M. Ch. Féré ; elle a trait à l'origine du cri :
« Si l'animal est incapable d'effort utile, soit parce que l'excitation est trop brusque et le surprend ; soit parce qu'elle est hors de proportion avec sa puissance de réaction, l'animal se raidit, sa glotte reste entre ouverte et la contraction de ses muscles thoraciques au lieu de fournir un appui à la contraction utile des muscles des membres, ne détermine qu'un cri, involontaire aveu de Veffort impuissant. »
Donc le cri, principe du langage, de la poésie, de toute littérature fut originellement ceci ; un aveu d'inéquivalence de l'être à la vie! Superbe argument dont le savant physiologiste n'a pas semblé prévoir la portée et dont la conclusion perversement séduisante pour le vieil homme qui demeure en nous reçoit ainsi un étai scientifique.
Faut-il relever ces mépris et ces méfiances de l'Action et de la Pensée vis-à-vis de l'Art ? On ne s'y appliquerait pas sans mesquinerie. Certes il serait facile de répondre à l'Action qu'elle résulte,
parmi les manifestations vitales, d'automatismes, moins perfectionnés, et que, dans l'ordre des réflexes, les plus prompts sont les moins élevés. On pourrait aussi demander à la Pensée lequel de ses monuments a pu se passer pour durer de style ou d'harmonie. Mais le débat misérable!
Disons-le une fois pour toutes il serait encombrant et prétentieux d'alourdir ces pages de preuves ou de réfutations. Le genre de littérature qui s'essaye ici a déjà suffisamment à se faire pardonner. Aussi bien l'arsenal des livres spéciaux regorge d'armes. Non, la poésie ne se targue pas plus que la science de confisquer la vérité — fuite éternelle — ni de lui dresser un temple en pierres bien assises et taillées sans erreur. Il s'agit seulement d'orienter le vaisseau humain non sur des étoiles défaillantes, mais selon des vents assurés et constants, les alises de ce Pacifique, l'Inconnu, qui berce les îles heureuses. Quelques lois essentielles, aussi proches de la Certitude que nous pouvons y prétendre (j'ose dire plus proches puisque nous admettons désormais l'Instinct, ancêtre méprisé, aux conseils de ta vieille tyrannie scolastique, ô Raison pure !) suffisent à nous garantir contre l'erreur majeure. Elle n'a d'ailleurs qu'un nom : elle s'appelle la vérité d'hier. Celle-là il importe même
d'oublier qu'elle fut vénérable à son heure. Nulle torche ne peut se défendre d'être bûcher.
Nous oserons donc continuer à saluer dans le poète subconscient le caractère sacré de tout ce qui monte de l'instinct profond vers la lumière profonde. Reconnaissons-lui même un avantage précieux du fait que, non occupé de systématiser, nulle exigence, nul artifice de théorie ne le retient de ruisseler et s'épandre à travers l'innombrable phénomène.
Et cependant l'autre poésie, celle qui ordonne et qui dompte, lyre d'Amphion au son de laquelle s'assemblent les pierres de la Cité meilleure, répond avec ses fautes et ses gaucheries à un perfectionnement plus achevé de l'humanité.
On n'échappe pas à la nécessité de dresser des échelles, des tables de valeurs, selon le mot de Nietzche. Le Cosmos est fondé sur la lutte, la sélection, partant sur la différence. Certes on peut affirmer que le succès forme un assez grossier critérium de supériorité, mais on répondrait sans peine que le plus grand des torts c'est de périr. La cellule vivante semble bien s'être élevée des phénomènes élémentaires de la nutrition à ceux de la locomotion, de la conscience, de l'association. Cette évolution vers une conscience plus étendue
et mieux armée pour la tâche essentielle de perdurer, cette évolution exige comme guides et comme chefs les individus les mieux doués pour accroître cette conscience. On sait combien l'état social actuel s'écarte encore d'un tel vœu en
« Ce monde où l'Action n'est pas la sœur du Rêve » ; il n'en subsiste pas moins dans l'ordre des idées un ensemble de principes chaque jour plus homogène et moins discuté qui rallie l'élite spirituelle derrière l'Instinct brut, borné, sublime, qu'elle a suivi jusqu'ici, qu'elle a même tenté d'attarder à force de sophismes religieux ou philosophiques et que, peutêtre au soir du siècle qui se lève, elle devancera d'un pas superbe sur les routes du Futur.
Nulle date de l'histoire humaine n'aura été plus solennelle. La voix prophétique, pleureuse au deuil des dieux, qui à l'avènement du Christianisme gémit le long des grèves de la mer Egée: Le grand Pan est mort ! qu'a-t-elle dit aux oliviers du Carmel ou aux rocs de Tibériade, la nuit où Lavoisier entrevit les lois de la conservation de l'énergie ou Helmholtz celle de l'éternité de la matière ? Un génie est dû aux espoirs du cycle qui s'ouvre, un génie qui chante tant de promesses nouvelles encore mal dégagées de la gangue où la Science nous les livra. Les pas de l'élu sont déjà sonores de l'autre côté
du seuil. Son avènement que le devoir le plus impérieux est d'aider dans la mesure de ses forces a besoin d'être préparé. Les temps messianiques sont révolus. La Poésie ne s'est même pas forgé le vocabulaire nécessaire à l'énoncé d'une vérité trop neuve. Prévenue par la science, elle hésite devant son verbe rebutant. Elle n'a pas le droit d'hésiter davantage si elle ne veut justifier les craintes de ceux qui pensent que la Vérité peut assassiner la Beauté. Cette préface invoque donc, à titre de nouvelle excuse, l'opportunité d'exposer en langage courant osant puiser au vocabulaire scientifique des termes qui paraîtront moins rébarbatifs à l'emploi, des idées urgentes quoique mal ajustées encore non seulement aux exigences du rythme et aux routines de la prosodie, mais à nos habitudes d'esprit et de langage les plus vénérables : idées reconnaissables pour la plupart dans les poèmes qui suivent, idées enfin, qui, libres de cet avatar passager et par delà la brève minute de jeune enthousiasme où elles nous parurent belles, sont destinées à régir l'homme et l'inspiré de demain.
La révolution qui changea la face du monde antique à l'apparition du christianisme fut moins profonde, bouleversa moins de traditions séculaires que celle qui s'annonce. Le christianisme héritait en somme de la sagesse grecque, de la morale stoïque, d'Aristote et de Platon (bientôt déclarés précurseurs), de la notion générale du monde établie par les successeurs du grand Heraclite, aïeul de nos conceptions modernes. C'était toujours le même dualisme : Ame, Corps ; Esprit, Matière ; Bien, Mal ; Beauté, Laideur ; Homme, Nature. Le problème posé semble : En un combien de fois deux? On peut ajouter sans trop de témérité qu'en remontant plus loin encore dans la généalogie de ce dualisme, on le retrouverait naissant des premiers émois de l'homme devant l'incompréhensible. Au commencement de l'intelligence le mystère l'étreint à même, pour ainsi dire, elle n'a pas eu le temps de s'y creuser une zone habitable ; elle y reste captive, ployée, comme l'embryon dans le sein qui l'opprime et l'accroît. Trop rudimentaire pour démêler filiation, parenté, unité, elle ne voit d'abord
que dépendance — d'où terreurs, besoins, de propitiation, sacrifices. L'être inférieur réagit contre le milieu par des réflexes de plus en plus adaptés à des perceptions plus parfaites ; l'homme, qui ajoute à ces perceptions la conscience — ou plus exactement un certain degré de conscience, — élabore de sa causalité rudimentaire l'idée du Divin. Ce premier et merveilleux essai d'adaptation de l'espèce à l'univers portait en germe le dualisme. Celui-ci a exactement le même âge que Dieu. De ce primitif arsenal l'homme commence dès lors à extraire tous les concepts symétriques dont il tâche d'étayer son rêve naïf de joie sur la lave encore chaude et toujours houleuse du vieil instinct prédateur. La Vertu, la Justice, la Charité s'évoquent derrière les travailleurs, fantômes que projettent une inlassable magie sur l'Absolu, mur des ténèbres. Vous l'avez reconnu, ce maître d'illusions sacrées : il avait inventé la Vie, il s'appelle désormais l'Immortalité. Nom redoutable qu'il ne perdra plus maintenant, mais que l'un après l'autre les siècles nourriront de significations plus pressantes et plus pures.
A l'aube de celui-ci, au départ de cette étape mémorable, où en est la Pensée humaine? Quelle semble apparaître la vérité d'aujourd'hui ?
Cette vérité estmoniste. L'hypothèse d'une substance unique, éternelle, inséparable de la force, qui, à travers la pluralité des formes, la précipite éternellement inassouvie de conscience et d'immortalité vers plus de vie, cette hypothèse englobe l'homme et les règnes de la Nature. Il ne subsiste plus de différences d'essence, mais seulement de degré. L'âme est fonction du corps, Dieu fonction de l'âme. Nous n'avons point renoncé au Divin, nous voulons seulement nous assurer avant tout de la solidité des échelons qui nous y mènent. Nous ne le cherchons point en dehors de sa « Création » c'est cette création même qui doit nous le montrer un jour. Il n'est ni un principe, ni un but, mais une route.
Certes cette hypothèse avec l'appareil de lois qui la fortifient a comme tout autre pour point d'appui des mystères. Aux énigmes Force, Matière, Atome, Point, l'esprit humain attache les inductions qu'il jette vers l'abîme de la Gnose comme l'araignée son fil. N'importe, cette théorie a sur sa devancière l'avantage d'une élasticité que celle-ci a perdue sous l'afflux de problèmes nouveaux qu'elle renonce à contenir. La notion d'erreur ne subsiste que dans l'hypothèse d'une vérité absolue. Au point de vue moniste l'erreur prend un caractère presque sacré.
Chaque forme animale ou spirituelle a été vérité comme elle sera fatalement erreur. Le Cosmos est une erreur qui se développe d'elle-même. Que répondre à une Loi qui contient jusqu'à ses contradictions? Sans doute ce monisme cédera-t-il place à son tour à une vérité nouvelle inconcevable encore ; il suffit à cette heure qu'une telle notion puisse être le pressentiment ou le degré de cette vérité future pour nous la rendre sainte, la féconder en devoirs et en espérances, l'élever en un mot à la dignité d'une Foi.
L'Art dont les destins nous occupent plus particulièrement continue de vivre sur le fonds du passé et ne semble pas se rendre compte encore du bouleversement et du renouveau extraordinaires qu'il doit subir du fait d'un pareil avènement. Anticipant sur ce qui va suivre, on peut citer deux cas où se trouve justifiée cette affirmation. La sculpture que Renan disait finie ne doit-elle pas puiser logiquement des ressources inespérées dans la découverte des localisations cérébrales ou des lois de l'expression des émotions étudiées par Darwin ? Et imagine-t-on une révolution plus profonde dans la psychologie, le drame, les lettres tout entières que celle produite par les modifications essentielles des concepts liberté, passion ou devoir?
Nous tenterons tout à l'heure d'établir quelle esthétique découle nécessairement du monisme évolutif. Mais d'abord quelle est sa théorie de la vie?
C'est à la méthode scientifique que nous demanderons une réponse. Pendant des millénaires notre curiosité spéculative a tâtonné à la surface des grands problèmes. C'est du dedans qu'aujourd'hui la science les aborde, les pénétrant de clartés imprévues. Une algèbre lumineuse se substitue à la pénible arithmétique qui étagea systèmes et catégories sur les ruines les uns des autres. Si jamais la notion de l'inconnaissable ne s'est plus humblement confessée, du moins nulle barrière insolente ne se dresse plus entre l'inconnaissable et l'inconnu. Ce n'est plus un mur mais seulement un horizon. Voile de lumière derrière lequel l'Isis immobile du vieux symbole recule désormais vers un profond espoir.
Les sciences naturelles nous ont enseigné que tout vivant est un agrégat de cellules dont les plus hautes manifestations, y compris le génie créateur et la volonté héroïque, sont contenues en germe
dans la cellule originelle. Un vœu primordial et suprême caractéristique le plus général de la vie comme il en est le principe initial, organisateur et perpétuellement créateur, l'anime et la fomente : tout être veut persévérer dans sa durée. Encore le terme vouloir est-il impropre comme tant d'autres d'une langue où il faut toujours faire tenir des idées trop neuves dans des mots trop vieux, et il sied de dire : l'attribut de persévérance dans la durée est inséparable de la vie. On peut risquer le reproche de pédanterie lorsqu'il s'agit de nommer aussi clairement que possible l'Instinct- Démiurge auquel nous allons demander la Genèse, la Providence, demain le Paradis.
Une investigation plus poussée nous le montrera peut-être à l'œuvre dès les silences de la nature inorganique.
M. Jules Soury écrit :
« Les substances albuminoïdes qui constituent fondamentalement le protoplasme animal étant réductibles à quelques corps qui se trouvent dans l'air, l'eau et la terre... comment ces éléments et les éléments de ces éléments, les particules ultimes de la matière, qui réagissent d'une manière si sensible à l'attraction, à l'affinité et aux forces connues de la Nature, comment ces « êtres » les seuls qui exis-
tent probablement par soi et pour soi de toute éternité, ne participeraient-ils dans aucune mesure à ces propriétés que manifestent les êtres animés ? Si une combinaison d'éléments chimique fait apparaître des propriétés qui étaient inconnues dans les éléments considérés isolément, on ne peut pourtant pas croire qu'il y ait eu création véritable à aucun degré.
Voilà les racines d'une Psychologie qui, pour avoir été pressentie en cristallographie n'en demeure pas moins fort obscure. »
On voit quels Eons la science moderne a substitué à ceux de la philosophie Alexandrine. Le jour viendra peut-être où le redoutable problème : l'origine de la vie pourra se résoudre par la preuve de l'immanence et de l'éternité de la vie. Il nous suffit pour le moment d'avoir montré par l'antiquité présumablede telles origines que le dieu Vouloir-Vivre n'est cadet d'aucun dieu.
Quant à la cellule, nous ne retracerons pas en détail son épopée. On en lira qulques traits sommaires dans le poème qui ferme ce recueil. Elle se nourrit, elle se défend, elle se reproduit, elle s'associe, elle s'ordonne, elle se hiérarchise, elle se modèle selon les formes, équations innombrables du désir plus ou moins armé de vivre à la possibi-
lité plus ou moins clémente de durer. Constamment elle se recrée en une sorte d'autogénèse infatigable. Sa patience s'ajuste, sa ruse s'effile, sa curiosité s'irradie en un système nerveux ; elle entrebâille sur le monde les fenêtres des sens perpétuellement visitées d'éblouissements et de terreurs, dont elle centralise en se faisant cerveau les messages confus. Le réflexe dès longtemps apparu s'affine sous l'inspiration d'une conscience toujours plus aiguë, plus âpre à la défense de l'être menacé, conscience qui graduellement se dote dans l'homme d'idées générales, de causalité, des phénomènes suprêmes de l'entendement et de la volonté, floraison prodigieuse de cet humble germe, le réflexe primitif. Dans le district de connaissance explorable pour l'homme, il peut, entre ces deux étapes : la première vibration d'un cil d'animalcule microscopique vers la lumière ou la proie et le génie de Shakspeare ou de Goethe, échelonner tous les degrés de conscience que l'univers a pris successivement de lui-même.
Cette évolution se poursuit ; le même instinct d'association qui a groupé les cellules en organismes toujours plus perfectionnés, pousse les plus complets de ceux-ci, les hommes, à une conception moins étroite que celle de l'Individu : un être
nouveau se fait : l'Espèce. Dès longtemps il est commencé. Ses maquettes successives s'appelèrent la Horde, la Tribu, la Cité ; aujourd'hui la Patrie, demain la Race. Que dis-je, il s'ébauche dans les premiers essais de sociétés animales. Le Vœu de vivre, jamais las de se surpasser lui-même, se transpose et se magnifie jusqu'à l'espoir d'un Moi planétaire. Il rêve d'enseigner à la colonie de cellules qui est le moi individuel, l'abnégation suffisante pour qu'elle envisage son licenciement, la mort, non comme une terreur ni un terme, mais comme un épisode chétif et nécessaire dans la survivance de l'Etre total. Les cellules de notre corps traversent mille phases d'accroissement, de décrépitude et de dissolution féconde ; peut-être leurs petites consciences obscures sont-elles déchirées de deuils ou exaltées de sacrifices héroïques au cours du drame incessant de notre persistance physique. Mais un sentiment achevé de solidarité soutiendra un jour les cellules-individus, qui constitueront l'Individu suprême. Cette solidarité sera basée d'ailleurs sur une connaissance approfondie des lois de l'hérédité, grâce à laquelle en ce temps-là chaque enfant naîtra d'un décret spécial et lucide de la Race, dont il sera un résultat aussi nécessaire que l'est un précipité chimique de la rencontre des éléments
géniteurs. La Race n'échappera pas à la nécessité de se faire elle-même. La conscience l'a menée au seuil de cette décision grave. La volonté de l'homme entre dans l'évolution. Le gaspillage de germes et d'énergies de la nature paraîtra intolérable à un dessein plus éclairé, maître de sa norme. La distribution du travail dans le corps du futur Colosse harmonique sera consciente, il présidera aux attributions diverses de ses cellules dont chacune naîtra d'un vouloir réfléchi pour une tâche précise. Nulle n'échappera à son idéal, et chaque collaboration exactement proportionnée aux facultés assurera le maximum de labeur utile à la protection et au progrès de l'Espèce, personne vivante, morale, espérante, bientôt immortelle. Certes, le jour où chaque être sera une résultante à peu près fatale non seulement de deux individus, mais de deux lignées, les liens qui uniront l'enfant aux parents seront si étroits que la perpétuité d'un moi unique paraîtra concevable. La notion de personnalité aura franchi la limite de l'individu, se projettera dans une succession d'êtres. Première victoire sur la mort.
D'autre part et symétriquement, quand l'investigation scientifique nous aura mieux instruits sur le cycle de métamorphoses dont nos atomes déli-
vrés courront l'innombrable aventure, quand nous aurons approfondi la structure de l'être , la sensibilité de la plante, le rêve de l'eau, la volonté du cristal, la subtilité du gaz, nous aurons empiété davantage sur le mystère et l'épouvante du tombeau. Nous irons avec tranquillité à notre dissolution dont nous saurons les lois, dont nous gouvernerons peut-être les lois. En effet, tout élément pesé, toute force mesurée, pourquoi ne pressentirions-nous pas, pénétrant jusqu'à l'intimité nos possibilités futures, le circulus de métamorphoses où s'élaborent de nouveaux Moi?
Qu'est-ce que le Moi? Un rythme, un équilibre. Est-il interdit d'en trouver le nombre ? La vieille doctrine de Pythagore et des jHindous doit-elle recevoir de la Science une sanction imprévue ?
Que de telles idées soient chimériques, nous en convenons, c'est leur devoir. Une critique plus sérieuse y retrouverait peut-être des traces du vieux levain individualiste, quoique la conscience de l'Espèce ne doive pas assurément annuler les consciences individuelles mais les subordonner, les régir, devenue la loi souveraine de leur renoncement et de leur idéal.
Nous avons suivi le Vœu de durer depuis ses origines encore ténébreuses jusqu'aux légitimes et
présumables miracles que l'Avenir en peut augurer. A une extrémité du Temps, il médite dans les profondeurs du minéral, à l'autre il se transmue en la plus audacieuse conception d'immortalité. Il est la Force unique inséparable de la Substance unique, l'Eon mystérieux de la formule hermétique : Ev To Tiav. De quelque nom qu'on le nomme, il importe peu. L'essentiel est de saluer en lui une notion et un impératif divins.
Sans perdre de vue l'intérêt d'Esthétique qui nous guide nous manquerions à trop d'usages consacrés en ne parlant pas d'abord de l'Ethique telle qu'elle se dégage de la loi que nous venons d'énoncer. Du reste nous ne les séparerons pas longtemps ; les vieilles Catégories supportent mal l'atmosphère rajeunie qu'émane le nouveau concept ; nous y verrons dépérir les antagonismes artificiels, les classifications ennemies, crouler les citadelles caduques du haut desquelles les hommes ont échangé tant de fois l'insulte et la mort. L'antique hérésie dualiste a seule pu réaliser ce fait monstrueux : l'inimitié de
la morale et de la beauté, de l'art et de la religion. Unir ces puissances jadis rivales, fondre leurs devoirs et leurs destinées, c'est multiplier à la fois leurs puissances par elles-mêmes et notre effort par notre espoir.
Les deux commandements qui découlent en simple logique de notre acquiescement à la loi d'une substance unique en évolution continuelle vers plus de conscience et partant plus de vie, sont au point de vue individuel : Réalise-toi et : Harmonise-toi. Ces deux préceptes se complètent réciproquement et se subordonnent à l'impératif supérieur qui leur enjoint de collaborer à la réalisation et à l'harmonie de l'Etre total en voie de formation, l'Espèce. Il ne peut subsister entre ces deux intérêts individuel et collectif qu'une contradiction apparente, résultant d'un vice d'intelligence temporaire et transitoire, d'une altération fonctionnelle comparable à celle des maladies de croissance. Pourtant cette contradiction contient tout le problème social, la moitié peut-être de la douleur humaine...
L'Antiquité avait dit: Connais-toi. Grande parole, et qui demeure. Les religions ascétiques répondi-
rent en écho à la morale des stoïciens : Détruis-toi. Et l'homme se mit à la tache de mourir dès la vie. Ce fut cela à la lettre. Se vaincre, dit Zenon ; se torturer, dit Saint-Bruno, s'anéantir, dit le Bouddha. Tel paraît le seul exercice valable et noble du don suprême par quoi l'homme est le plus près de Dieu: la volonté. La planète entière s'accroupit sous son désespoir. Seules les tribus sauvages soustraites par leur barbarie au vertige universel, continuaient à offrir à leurs fétiches du sang humain. Du moins, relativement innocentes, elles n'immolaient pas des âmes. Que dis-je, des âmes, la vieille morale dévoratrice comptait de plus augustes victimes : ce furent les espérances de la Race qui, ensevelies dans les cachots de l'inconscient, n'en continuaient pas moins, souveraines blasphémées mais toutes puissantes, à faire palpiter, saigner et pulluler cette chair invincible et maudite. Premiers contacts de la pensée avec les phénomènes ! Au seuil des limbes de l'instinct, Psyché livrée aux monstres, vierge et désarmée, fléchit, s'abat et se déchire. A l'effroyable et douloureuse erreur de ce premier essai d'adaptation de l'humanité au monde — il s'en fallût de peu qu'elle y succombât à jamais — mesurons l'humilité qui sied à ses tentatives futuces. N'eut-elle acquis que cette sagesse, la notion
de son ignorance, ce serait assez pour espérer avec plus de sécurité.
Les mêmes dogmes pèsent encore à l'univers. Où leur puissance abstraite a faibli, l'activité humaine se débat sous le linceul des devoirs issus de ces dogmes et qui l'étouffent encore. Les appétits s'y sont taillé des masques. Un Dalaï Lama commande au nom du Siddharta qui marcha sur sa couronne, un César ose se réclamer de l'ascète errant de Galilée î
Parfois des voix s'élèvent des prisons mal closes vers le ciel interdit. C'est l'Ecclésiaste, Horace, Hypatie, Kheyani, lebeau chœur païen de la Renaissance, la trouble clameur de la Révolution. Puis l'espérance étranglée retombe. La dernière fois ce fut le Pessimisme qui en célébrait le deuil, le Pessimisme, dernier-né de l'épouvante chrétienne, mandragore plaintive au pied du gibet...
Parmi tant d'orgueil et de démence il faudra que l'homme entende le conseil naïf de la vie fraternelle : croître, fleurir, fructifier. Il n'y a pas de mauvais in stincts , il n'y a que des instincts mal dirigés . L'appareil des lois et des vindictes deviendra de moins en moins nécessaire à mesure qu'on aura appris à prévenir le criminel au lieu de le châtier. Cela pour répondre à l'objection facile qui se présente d'abord :
le développement, laréalisation excessifs d'une cellule sociale devenant un danger pour l'ensemble. Dans une société qui aura su distribuer logiquement ses énergies un tel péril s'annule ; il y a un minimum de forces perdues ou à confisquer. Et d'autre part la notion du devoir social dans chacune de ces cellules humaines aura acquis une force inconnue puisqu'elles comprendront chaque jour plus clairement la solidarité de leur intérêt et de leur obligation. Prenons un exemple extrême, supposons une cellule éminemment redoutable par sa force et son avidité pour l'ensemble de la colonie ; appelons-la Napoléon par exemple ; le conquérant forme évidemment le type du criminel majeur. Eh bien il est supposable que cette cellule générale comportera dans un avenir plus sage un sens éthique nécessairement proportionné à ses facultés et par quoi elle appliquera fatalement son génie au bien de la collectivité, bien inséparable du sien. Il est plus probable encore que cette collectivité, présidant elle-même par la sélection à sa perpétuité et son progrès, aura prévu et ordonné ses génies, lesquels trouveront en naissant leur carrière ouverte. Ainsi l'humanité se créerait un cerveau. Renan a parlé quelque part d'une possibilité analogue. Se réaliser ; le conseil ne peut être donné qu'avec prudence à des appétits
insuffisamment éclairés. Certes, l'axe d'un tel développement ne saurait manquer d'être la foi, c'est-àdire une adhésion loyale et entière aux lois de l'Univers. Sans cette foi respectueuse et soumise, le résultat obtenu ne sera au lieu d'un bourgeon gonflé des promesses du fruit qu'une excroissance stérile de l'écorce sociale dont elle prélèvera la sève illégitimement. Une élite est nécessaire, mais il ne la faut ni extérieure, ni égoïste. Qu'une aristocratie constitue un élément essentiel et dominateur dans notre groupe humain cela demeure hors de doute : l'égalité rentre dans le nombre des sophismes contre lesquels nous tâchons de vivre. Mais que les surhommes y prennent garde : nul être n'échappe, même dans son avortement, à la fatalité d'être en même temps débiteur et créancier du Cosmos incommensurable. L'homme le plus grand n'est pas le plus seul. La solitude comme le repos est un mot : le geste du plus solitaire soulève et fait gémir toute la chaîne des destinées.
Cette fraternité des choses que démontre l'unité de la substance unit le Tout par des liens comme nulle loi précédente n'en a filés de plus souples et de plus résistants. Une telle affirmation peut paraître paradoxale si l'on songe aux sanglantes fatalités de la lutte pour la vie. Nulle vision de l'univers ne
parut d'abord plus sombre, nul code plus implacable. Mais on peut dire que le jour où l'homme clairvoyant a contresigné ces Tables à leur descente du Sinaï terrible du passé, leur airain s'amollit de tendresse humaine et sous leur menace leur promesse apparut. Non que la concurrence vitale renonçât à sa tâche, loin de là — elle rêva seulement d'y travailler avec des mains plus pures. Le meurtre étaitil donc nécessaire, devait-on seulement l'extermination aux vaincus, n'était-il pas plus conforme aux véritables intérêts de la Race de ne point détruire des forces vives, quitte à les écarter pour l'instant du péril ? L'évolution semble jusqu'ici possédée d'un génie de carnifex imbécile ; le massacre est la seule méthode d'élimination et de perfectionnement. Méthode barbare d'abord et surtout grossière avec tout le gaspillage des germes, d'efforts et d'espérances qu'elle entraîne. L'univers en affleurant à la conscience dans le cerveau de l'homme affleure en même temps à l'amour. Cet amour est garanti dans le passé par la parenté générale reconnue entre les êtres, dont chacun devient vénérable comme ancêtre, comme archétype, comme essai, comme aspiration ; dans l'avenir par le sentiment chaque jour plus urgent de l'union nécessaire entre les hommes pour réaliser l'Homme. J'aurais pu dire le Dieu.
Ainsi la nouvelle foi, par une synthèse merveilleuse, unirait le dogme du culte des ancêtres selon Confucius à l'amour du prochain selon le Christ. Dans le domaine des formes spirituelles comme dans l'autre, chacune est donc un pressentiment, un chaînon dans la continuité des phénomènes ; il en arrive des croyances comme des organismes, de l'aile de l'insecte comme des leçons du dieu.
Quant à cette humanité progressive introduite dans l'évolution (le mot d'humanité devient ici singulièrement éloquent à force d'être juste) je rappellerai aux personnes qui n'y voudraient voir qu'une rêverie que ces tendances à l'état isolé, accidentel, ont précédé la notion qui les discipline aujourd'hui. Elles datent de la première apparition de la pitié sur la terre. Quant à l'assurance que tout le mouvement de notre civilisation nous mène vers un avenir moins ensanglanté, par des raisons plus utilitaires, disons-le, que sentimentales, je n'en citerai pour preuve que la noble propagande en faveur de la paix d'une part, et de l'autre la préoccupation d'échéances aussi sérieuses que l'alimentation chimique (supprimant la boucherie des animaux) ou l'utilisation directe de l'énergie solaire.
En résumé, dans l'éthique nouvelle l'intérêt égoïste et l'intérêt altruiste non seulement se balan-
cent mais se fondent au point de n'être plus concevables isolément. La piété s'interdit les hystéries passées qui font ressembler le christianisme logique à une armée uniquement préoccupée de ses traînards. Elle apprend à discerner selon l'utilité de l'Espèce, ratio major. Ce discernement viril veut réduire progressivement la cruauté fatale à un minimum. Il y parvient dans une mesure que fixe sa profonde charité multipliée par l'abnégation qu'il a su enseigner aux victimes. Les étapes sociales de l'avenir semblent devoir présenter ce caractère unanime d'adoucissement dans les moyens de la concurrence substituée à la lutte vitale.
Toute réalisation complète tend à l'harmonie. Le second précepte de notre éthique découle du premier, elle s'achève logiquement en une esthétique.
La distribution harmonique des facultés dans l'individu opérée selon un rythme supérieur lequel n'est autre que le souci de l'Espèce, organisme géant en mal d'harmonie lui-même, telle est la loi de progrès que nous pouvons imaginer et souhaiter.
Recourons encore à l'observation scientifique ; son appui étaiera peut-être ce qui pourrait de prime
abord ne paraître que l'affirmation à priori d'une vérité contestable ou d'un stérile vœu.
Quand une fonction apparaît dans un animal, au fur et à mesure de ses différenciations successives, des légions de cellules se partagent le labeur nouveau qui servira l'individu total. L'organe naît de ce complot d'énergies obscures, bientôt distribuées, hiérarchisées, grâce à quel miracle d'ingéniosité et d'abnégation, en vue de la fin désirée. Prenons un des sens, l'ouïe par exemple. La conservation de l'être exige d'abord l'établissement d'une communication entre l'univers sonore et lui. Le besoin se montre, souffrance inévitable mais bientôt féconde. La première ébauche de l'appareil auditif se façonne grossièrement. Cela comporte un système de perception et un système de renseignements assurant la transmission des données sur le monde extérieur au centre cervical. Celui-ci d'autre part s'organise dépendamment un autre système de communication par lequel il ordonne aux muscles les réflexes nécessités par cette catégorie particulière de messages. Ces réflexes ont pour but la défense, la protection de l'être toujours menacé, ils expriment son besoin de ne pas périr, ils embrigadent dans ce but une complexité toujours plus merveilleuse d'activités cellulaires. Alors,
comme si tant de sacrifices et d'industrie se sentaient due une récompense, la Volupté apparaît. Abandonnons l'exemple particulier que nous avons choisi et reconnaissons l'universalité' de cette loi empirique : toute fonction franchit d'abord le seuil de la conscience, puis le seuil du plaisir ; nulle activité dont le libre et plein exercice ne s'accompagne d'une joie. Du jour où un sens transmet à l'entendement humain une perception aggravée de volupté, un idéal naît, tributaire à la fois de la conscience et de l'amour, qui les unit dans le concept suprême : la Beauté.
En isolant ainsi l'amour et la conscience, nous ne prétendons pas leur disputer le titre de fonctions ; nous estimons seulement que ce sont des fonctions maîtresses et dominantes. On objectera que la fonction de nutrition est aussi importante et en tout cas plus ancienne. Il demeure sans doute incompréhensible que la notion d'idéal n'y ait point transparu avec franchise. Il a tenu à peu de chose que cela se produisît ; une différence de quelques millimètres entre les amorces de deux faisceaux d'association de l'épaisseur cérébrale eût peut-être suffi. La place occupée par les centres auditifs dans les lobes supérieurs justifie, dit un savant, le caractère essentiellement idéal des émotions de la mu-
sique. Une étude plus poussée du cerveau humain nous apprendra s'il y a une injustice à réparer vis à vis du sens impérieux mais déshérité de la faim, pourvoira peut-être à cette réparation. Nous y apprendrons aussi le pourquoi de suprématies sensuelles peut-être usurpées ou que n'eut point validées une loi d'évolution plus sage. Nous y déterminerons enfin les directrices de notre perfectionnement, les voies de moindre résistance qu'il convient de suivre vers notre sagesse et notre beauté futures.
Chaque sens a donc créé son art ; la conscience, leur souveraine, complète à son tour la fonction pensée d'une émotion. C'est là qu'il faut chercher les raisons de la joie poétique.
Cette émotion est à deux degrés selon qu'elle accompagne la cogitation pure ou la perception passionnée. La sensation primitive bifurque en intelligence et en sentiment. La chute d'une pomme peut éveiller dans l'esprit du savant l'idée de la gravitation universelle comme dans l'imagination du poète un beau symbole ou un beau vers. Le savant comme le poète travaillent parallèlement à agrandir la conscience. Et cela par décret de l'Espèce qui voit en eux un instrument, un stratagème, une cadence, un appât nécessaires à la tâche unique :
perdurer. Il serait puéril de donner une excellence à l'une de ces missions sur l'autre, aussi bien que de proclamer que la joie du mathématicien résolvant son problème le cède ou ne le cède point à celle du poète en trouvant le rythme ou l'image. Dans les préaux des collèges on discute ainsi les mérites divers des « Sciences » et des « Humanités ». Que sert de taxer la perception scientifique de sécheresse ou le lyrisme d'inutilité ? Il suffit de regarder assez haut pour voir le point où l'une et l'autre se confondent. Parties du même point, les ténèbres de la sensation originelle, la Vérité et la Beauté ont suivi un escalier à double révolution vers un sommet pareil. Elle se sont rencontrées déjà sur des points qui s'appellent le siècle de Périclès, la Renaissance ; elle se rencontreront de nouveau. Le cerveau de tout génie véritable et harmonique les assemble dans ses divinations. Le poète doit à la science la plus haute poésie, cette poésie que Wordsworth a nommée : « L'expression passionnée que revêt le visage de toute connaissance ». Et le savant se rangerait dans la foule des bas artisans du Vrai qui ne s'émerveillerait pas devant la richesse en harmoniques mystérieux de l'émotion poétique, devant les puissances occultes du Rythme, /Tiode éternel de la Force, devant tout ce qu'éveille
d'échos au fond du vénérable Inconscient la musique sacrée des notes et des syllabes, devant la possibilité enfin, confusément révélée, d'une vérité plus vraie, illuminant des régions plus profondes et moins explorées de l'être que l'étroit canton rationnel. De là à entrevoir l'union future de la Science et de l'Art il n'y a qu'un pas. Dans ses œuvres théoriques Richard Wagner l'a franchi.
Il ne faudrait pas interpréter cette union comme l'absorption de l'Art par la Science. Renan a émis ce paradoxe prophétique qu'en détruisant le mystère la Science tuerait l'Art. Le thème est touchant mais ne souffre guère l'épreuve de la réflexion. La Science ne détruira jamais le mystère et l'Art ne fera qu'en chanter les nouveaux enivrements et les promesses plus tentatrices. A-t-on encore vu les cellules nerveuses qui élaborent la volupté simultanée à la fonction s'atrophier à mesure que celleci devint plus intense, plus utile ? Non, cela est contraire à l'expérience. L'art est la volupté de la conscience, sa récompense et son aiguillon. Il n'est pas plus périssable ni moins ambitieux que la conscience même.
Nous dirons plus. Bien loin de constater une atrophie dans ces cellules voluptueuses, nous remarquons la prépondérance qu'assume bientôt leur joie
sur l'utilité primitive dont elle naquirent pour la servir. Cette utilité passe au second rang. La Volupté, une foi accompli le gros de la besogne que la Fonction s'était marquée, se prend pour fin elle-même. Dans la mortelle frénésie de Tristan et Yseult, que reste-t-il du vieil instinct qui pressait l'un contre l'autre nos ancêtres velus des cavernes ? L'amour dans sa conception actuelle a presque oublié que la reproduction fut sa loi. Déjà, sur le point de la planète où l'intelligence atteint son maximum de lucidité, se montre devant la menace d'un encombrement futur la prudence de l'Espèce : la population française reste stationnaire. Qu'un tel phénomène puisse coûter son autonomie au groupe humain où il se manifeste, l'Espèce n'en a nul souci. Le concept nationalité lui apparaît, dans l'avenir, factice et caduc. Elle veut lui en substituer un plus vaste. Où s'arrêtera- t-elle dans l'infinie recherche et l'inépuisable variété de son évolution ? Où mènet-elle l'Amour ? Qui pourrait le dire ! Quand on voit ce qu'elle en a fait dans ces sociétés animales dont toutes les forces vives sont confiées à une immense majorité inféconde, la seule attitude devant les réserves du Possible est la perplexité philosophique, en attendant mieux.
Pour reprendre avec notre argument un exemple
antérieur, Toreille donnée à l'être pour épier la proie ou déjouer l'ennemi, s'est accommodé tout un monde de jouissances sans rapport apparent avec la défense de l'individu. Faut-il voir une dépravation, une dégénérescence dans ce processus fatal ? C'est ce que font tacitement les penseurs qui ne reconnaissent dans l'Art qu'un luxe, une superfétation. Il y a là quelqu'insolence vis à vis d'une loi naturelle aussi respectable et consacrée. Combien plus philosophique et plus simple de saluer dans ce phénomène encore et toujours une adaptation ! La fonction du degré de la volupté s'élance à nouveau vers une conscience plus ample. Sa mission se transforme, s'épure, s'enorgueillit. Chrysalide, elle devient papillon. Elle a rempli sa tâche originelle au fond de l'ombre instinctive ; une aspiration neuve engendrée de sa propre activité l'exalte et la suscite vers la lumière consciente. Une palingénèse véritable s'opère ainsi. La servante d'autrefois revêt les traits sublimes d'une Béatrix debout sur un seuil ineffable. Quelle rédemption l'a touchée ?...
Oui, la volupté est une conscience profonde. C'est là sa noblesse et son absolution. Sous les voiles de ses mystères la Beauté commence à méditer les promesses de son hégémonie future. De
même que l'appétit sexuel, antique fonction conservatrice de l'Espèce, a évalué de l'attraction aveugle des cellules jusqu'à un idéal où le primitif instinct semble avoir fait naufrage, de même la joie esthétique liée à la fonction conscience, une fois que celle-ci aura pourvu aux besoins plus pressants de l'homme : le pain, le gîte, la liberté, cherchera sa fin en elle-même, fin qui ne sera pas moindre que le Bonheur. Car les joies de la conscience dont les autres fonctions sont tributaires, priment et contiennent toutes les joies. En ce temps-là le monde s'ordonnera selon la Beauté. Un impératif esthétique aura englobé tous les autres.
On objectera que la conscience ne nous fournira pas nécessairement des données enthousiasmantes, que l'Idéal est torturant, et la création pénible. Dans son stage scientifique cela est inévitable, mais à mesure qu'elle s'élèvera à une conception lyrique de l'univers, elle s'affranchira davantage de son objet pour ne se complaire qu'en sa seule activité. La faculté esthétique deviendra « égale à sa fonction » pour employer une formule Spencérienne. La même chose arrivera pour la faculté éthique. On sera juste sans combat, l'artiste ne créera que dans la joie. Plus de luttes entre le devoir et la passion, plus d'affres sur les pas de l'Idéal en fuite. Il n'en
coûtera pas plus au Désir épuré de fleurir en Beauté qu'en Vertu. Et, dès aujourd'hui, même affligeante, la conscience artiste n'est-elle pas une joie, sombre parfois mais indéniable ? Un poète écrit :
« J'aime la majesté des souffrances humaines. » Nietzche en imaginant sa loi du Retour Universel, conception accablante entre toutes, éprouve un désespoir pétri d'orgueil satisfait et lucide. Car l'homme peut être heureux par la qualité de sa souffrance.
Les Grecs, qui surent tout, enfermèrent le même enseignement dans le mythe délicieux de Pan et de Syrinx. Comme le demi-dieu d'Arcadie, l'homme futur vénérera les possibilités de beauté captives dans ses douleurs. Et par là même il s'en consolera. En outre, à force de perfectionner la conscience, de multiplier les correspondances entre les phénomènes, il s'apercevra que bien peu de choses échappent en dernière !analyse à la fatalité d'être belles. Et il ne doutera plus ce jour-là que la vie vaille la peine d'être vécue.
Sans regarder si loin dans l'avenir, la richesse
et la majesté des thèmes qu'offre une telle conception de l'univers à la poésie présente justifient cet exposé trop long et trop bref à la fois. Ayant peu de grain à récolter, le moissonneur montre du moins aux semeurs le sillon qu'ils trouveront moins avare. C'est un devoir de justice, ce serait un devoir d'humilité si ce mot conservait une signification valable. N'était le respect dû au poète hiérophante de l'avenir, nous oserions faire ressortir aux yeux du poète d'aujourd'hui l'abondance et la variété des motifs que peut fournir cette théorie de l'univers. Poitrines frappées, sanglots, palinodies, imprécations, doutes lakistes, orgueils géants, modesties abjectes, sérénités, délires, pleurs vers le passé, deuils, déchirements, espoirs vers l'aube, hymnes, pœans, tout est là, tumultueux orchestre en puissance qui tarde à se déchaîner. Le poète moderne vit sur un fonds épuisé d'images, de symboles et d'accessoires. Il dit encore : « Seigneur » ! comme ses ancêtres disaient : « Muse ! » Ses mélancolies n'ont guère reculé l'horizon romantique. Et, parmi les contemporains. Chateaubriand en est resté au système de la nature de Buffon, comme Victor Hugo à celui de Voltaire. La recherche d'une originalité factice n'aboutit qu'à d'exquises musiques sur les terrasses des tours d'ivoire, ou d'autre part au
vagissement. Des douleurs et des espérances nouvelles veulent être clamées du haut des vierges promontoires où la Pensée comme l'Artémis de Tauride égorgeait naguère ses amants naufragés. Quant aux vers qui suivent est-il nécessaire d'en dire qu'ils représentent des états d'âme successifs ce qui en explique l'apparente incohérence si le monisme ne se chargeait, avec tout ce qu'il porte de conciliant dans sa notion de l'erreur, de rassurer des scrupules démodés. Faut-il encore parler de la forme du sonnet, entachée d'artifice ? Flaubert écrivait : « Pourquoi quand on resserre sa pensée arrive-t-on toujours à faire un vers ? » Pourrait-on dire que lorsqu'on resserre son poème, on arrive à faire un sonnet ? Nul pourtant plus que l'auteur des sonnets présents, n'attend impatiemment le poète, plus musicien que Victor Hugo, qui réalisera dans notre langue les larges mouvements et les beaux contrastes rythmiques dont un Shelley (avec un idiome mieux adapté) a donné le pressentiment dans les chœurs de son Prométhée délivj^é. Il faudra toutes les puissances et toutes les magies du Verbe musical à l'annonciateur du règne de beauté.
Ce n'est point d'espoirs plus médiocres que nous
croyons chargé dès tous les temps l'artiste, le vates où un Hartmann ne voudrait reconnaître que le pître du tréteau social.
L'œuvre, à la lumière de tels principes, n'apparaît plus comme un jeu, le résultat d'un vaniteux loisir, une recherche d'amour-propre, de lucre ou de divertissement égoïste. Elle n'est pas un résidu d'activités facultatives, mais l'essence d'une totalité d'énergies intégrales. Elle constitue pour l'individu, seloa ses dons, sa réalisation possible, sa virtualité majeure, c'est-à-dire son devoir' et sa destinée en même temps. Elle est son acte d'amour, de volonté, de foi tout ensemble. Elle est plus modestement son acte de durée, de simple persévérance dans l'être. Par elle il sert l'Espèce en travaillant à augmenter la conscience qu'elle prend de l'univers, conscience nécessaire à sa conservation. Il sait que l'évolution procède par essais et tâtonnements et que toute création humaine contient une part d'erreur et d'imbécillité qui la rend périssable. L'immortalité de l'œuvre est aussi peu concevable que l'immortalité personnelle de son auteur. Mais il reste à l'une comme à l'autre l'assurance d'une perpétuité plus secrète, plus aventureuse, plus désintéressée et peut-être en somme aussi féconde : l'oubli, comme la mort, n'est qu'un mot.
Si le fruit mal venu ne doit désaltérer personne, du moins il fera de sa pourriture le terreau d'où jaillira quelque tige prochaine mille fois plus virulente et plus belle. Et ce sera bien encore. Quant à l'arbre, il a droit d'orienter le fruit aux brises les plus salutaires et aux plus tièdes soleils, peut-être tout au plus de choisir la place dans l'herbe où le précipitera, l'heure venue, le poids fatidique des germes qui l'inclinent. Mais en se redressant la branche délivrée tend déjà vers la lumière l'impatience d'une fleur.
Soller de Majorque, janvier 1902.
Homo liber de nullà re minus quam de morte cogitât.
Benedictus de Spinoza.
J'écoute. Mon destin est derrière la porte. Laissez-moi. Je vous aime et pourtant laissez-moi. Otez vos cœurs du seuil, ne dites pas : Pourquoi ? Il faut que je le suive, il attend que je sorte.
Au dehors c'est le froid, l'épouvante, l'aboi Des populaces, l'ombre hostile — que m'importe ! Ta mère meurt... C'est bien que ma mère soit morte ■ Ne parle point, berceau ; douce tombe, tais-toi.
Adieu. L'huis est poussé. L'étranger immobile Est là. Quel est ton nom de sphynx ou de sibylle, Orgueil, Désespérance, Amour ? Sinistre ou beau ?
Que me veux-tu, de quoi suis-je coupable ou digne ? Tu ne peux me mener plus loin que le tombeau... Il se tait. Il se met en route et me fait signe.