SOIR PRIMITIF
Un plus jeune soleil plongeait au ciel extrême, Le guerrier roux s'assit sous le chêne trapu : L'univers est sans noms encor, nul n'a rompu Le silence sacré qu'il garde sur soi-même.
Le flot d'or pressait l'astre, ivre de l'avoir bu : Pour la première fois, à leur gloire suprême L'Ancêtre frissonna — La Beauté fut — et blême Sous l'extase et l'orgueil, il vint vers la tribu.
Les chasseurs près des feux rirent de ses mains vides, Sa femelle battit ses mamelles arides, Mais la rude voyant ne baissait pas le front ;
Alors on vit aussi rire le ciel superbe
Au flot amer, le pic à l'antre, l'astre à l'herbe,
Et le premier génie à son premier affront.
TETES D'ORPHEES
Au pâle front fatal les glaces du courant Lavent le sang de l'homme et des vendanges mûres, Mais l'annonçant en fleurs, en rayons, en murmures, Court le printemps pieux sur le bord du torrent.
Et, du ciel, de la mer, des cimes, des ramures, Par la Thrace funèbre ou leur pitié surprend La grâce encore enfant des choses se pleurant, Olympiens, Géants, Nymphes, Tritons, Lémures,
Peuple du flot bleuâtre et de l'antre secret, Gabires des volcans dont le soleil rirait, Terreurs qu'il recréait en Beauté, voix profonde
Et confuse du Temps, la Force et l'Elément,
Toute la poésie éternelle du Monde
Suivaient le grand débris de leur gémissement.
Au fil d'un fleuve sombre étouffé de comptoirs — Un soir des temps — j'ai vu descendre, solitaire, La tête du dernier poète de la terre, Fomenteur châtié d'anciens désespoirs.
Son sang n'a point taché sous la peau de panthère Un beau flanc de Bacchante allumé de vins noirs ; Non, sous le glaive abstrait de plus mornes savoirs Meurt qui brûlait nos cœurs aux poisons du Mystère.
Et la tête flottait, buvant le flot impur,
Et, ni les monts ingrats, ni l'arbre, ni l'azur
Ne la virent passer, lamentable et sublime ;
Aveugle de ses yeux pleins de vase, muet De cette bouche morte où Dieu se saluait, Le Tout roulait son âme — inutile — à l'Abîme.