LE GOUT
Le goût n'est pas un terme technique. Mais c'est sous son impulsion que les arts qu'on appelle les arts du <joùt sont exercés et appréciés. A ce double titre, il appartient à notre nomenclature.
Il est convenu, jusqu'à la consécration du proverbe, que « du goût et des couleurs on ne doit pas discuter. » Ce qui peut se traduire
ainsi : « Le bon goût, c'est le mien ; le mauvais, c'est le tien. » Nous pouvons donc traiter du mot goût avec une complète liberté et émettre à son sujet, et presque sans en donner la raison, notre propre sentiment.
Les professions particulières aux arts plastiques dérivant essentiellement du dessin, on nous permettra de nous servir du mot dessinateur plutôt que de celui & artiste pour désigner, par génération, l'architecte, le sculpteur, le peintre, le graveur. Le terme artiste, ne spécifiant aucune pratique, peut indifféremment s'appliquer et à celui qui exerce les arts du dessin et à celui qui exploite tout autre art ou métier; il s'étend jusqu'au spectateur, qui n'a de rapport avec l'art et ses métiers que l'attraction sentimentale, le goût.
L'art satisfait celui de nos appétits qu'on nomme le goût. Avant de posséder la délica-
tesse et la sûreté de sens qui font juger la qualité de l'aliment intellectuel, nous absorbons indifféremment et inconsciemment cet aliment, de quelque nature qu'il soit, de quelque manière qu'il ait été accommodé. Ce n'est que peu à peu, et grâce à une favorable disposition naturelle, que notre appétit se règle, peut prétendre à apprécier, à choisir, et finalement acquiert la qualité qu'on appelle encore le goût.
Comme il est avéré que les arts sont une source d'honneurs et de revenus dans le pays où ils semblent fleurir naturellement, tout citoyen, croyant avoir le droit de conseil et de direction, aime à s'arroger, par sympathie ou par calcul, la mission de les enseigner et de les conduire , par la souveraine et péremptoire raison qu'il se reconnaît du (joùt.
Qu'est-ce que le gotit?
Le goût est, au propre, celui de nos sens qui,
par la langue, nous fait percevoir et apprécier les saveurs.
Cette faculté de perception et d'appréciation s'appelle aussi le goût lorsqu'elle est exercée par les yeux. Le cas est analogue à celui du mot hannonie , qui transpose, encore au bénéfice des yeux, la perception spéciale de l'ouïe.
C'est donc seulement par extension, et cette extension est considérable, que le mot goût est employé dans les arts.
Ici, il accorde l'appréciation, il qualifie le choix , il juge les œuvres , il détermine les vocations, il marque les tendances d'un individu, d'une génération, d'un peuple, il dirige les conceptions, il spécifie une attraction instinctive, il supplée, dans leurs rapports de circulation, les termes style, mode, science, etc. Et tous ces privilèges, il les doit h l'unique, mais séduisante hypothèse d'un don naturel, d'un sens particulièrement applicable aux arts. Souvent même on joue de lui comme d'un instrument qui permet d'effectuer toutes variations et d'applaudir le lendemain ce qu'on a sifflé la veille.
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La qualité innée que suppose le goût, envisagée comme attraction, comme perception exacte, en un mot. comme discernement spontané et judicieux de la lumière, existe chez quelques privilégiés ; et chacun de nous en possède l'organe, organe doué d'une puissance d'action de plus en plus extensible, Nous le croyons, bien que nous n'ayons jamais pu observer la moindre manifestation d'art méritant ce nom sans qu'elle nous révélât un savoir acquis.
Par contre, nous avouons bien volontiers que les œuvres purement scientifiques, si l'on peut ainsi dire, ne décelant dans leur expression aucune trace impulsive d'un sentiment naturel, nous paraissent presque aussi indifférentes que celles d'où la science est absente.
Mais, tout en constatant et afiirmant cette essence particulière, cette qualité de l'esprit, nous devons, pour tout ce qui concerne la technique des arts, la subordonner au savoir acquis, sans lequel elle est inféconde.
La lumière, sous ses mille formes, est pour tous une nécessité absolue. De cette nécessité découle une irrésistible et inconsciente attraction vers tout ce qui la représente, vers tout ce qui la contient et nous en livre la jouissance.
Ce désir instinctif, on le constate même chez des oiseaux, les pies, les alouettes: celles-ci s'y font prendre, celles-là s'emparent de tout objet brillant qu'elles trouvent à leur portée. Et cet instinct, ne le partageons-nous pas lorsque notre préférence est fixée par une lumière plutôt que par une autre, quand notre goût choisit ou le rouge ou le vert d'un foulard, quand nous lui donnons pleine satisfaction aussi bien avec le clinquant de la joaillerie de camelote qu'avec la limpide et iinmaculable pureté des pierres dures et rares.
Mais à travers toutes nos conventions il n'est pas aisé de discerner si le goût est naturel, déterminé par un mouvement instinctif, ou s'il est acquis, artificiel. C'est que le hasard nous fait naître dans des milieux variés et fort dissemblables, nous imposant une éducation fatale, nous imprégnant à notre insu de manières diverses de sentir et de voir. Aussi,
combien de formules reçues! Par exemple: « Le bleu va bieu aux blondes. » < )ui, sans doute, le bleu va bien aux blondes. Mais quel bleu? Chaque blonde en essaie plusieurs avant d'adopter celui qui lui va.
Admettre nue formule et la soumettre en même temps à une épreuve, n'est-ce pas à la fois l'affirmer et la nier?
Dans le choix de notre foulard, de nos pierreries, noire goût est-il bien nettement spontané, tout à fait dégagé de conventions inconsciemment apprises? Obéit-il àce qui seul constituerait son allure instinctive, comme la pie voleuse de Palaiseau y obéit en s'emparant du couvert d'argent dont elle ne peut faire usage, mais dont le brillant l'attire ?
Notre choix n'est pas aussi rudimentaire ; il est de seconde main , il est dû au goût (qui alors est une connaissance spéciale) de celui qui a préparé le foulard, les bijoux, et qui a su aussi nous faire croire à l'excellence de ses produits.
Si Gros a dit vrai, c'est pour faire valoir sa personne, qu'il savait belle, que Murât, à la bataille d'Eylau, était vêtu de velours, chaussé de bottes à revers troubadour, armé d'un
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sabre oriental et coiffé d'un bonnet de fourrure surmonté d'une aigrette. Un pareil costume, très beau du reste , mais si en debors du costume national, ne pouvait être le fait du hasard; il était bien le résultat des combinaisons d'un goût raffiné, d'une fantaisie dirigée par des comparaisons préalables, toutes choses qui établissent l'idée d'éducation.
N'est-ce pas pour nous isoler et nous renfermer en nous-mêmes, pour disparaître en quelque sorte, que nous nous couvrons de vêtements noirs lorsqu'un deuil nous afflige ?
Le goût se soumet à l'usage, à la mode, au i/nùt du jour, au bon ton, à la distinction, etc. Comment, à travers ce réseau de conventions, saisir la manifestation d'un instinct naturel que, tout en y croyant, nous n'avons encore pu rencontrer véritablement libre que chez notre pie?
Les choses du costume, régi par la mode, dérivent des arts par certains côtés, puisque l'individu, sans autre impulsion que sa volonté, dispose sa forme pour la mettre en lumière et
la montrer aux autres, comme un artiste compose son œuvre.
La convention tacite de la mode qui règle la forme, la longueur, l'ampleur, la couleur de nus vêtements et même l'aplomb de nos corps et le dessin de nos physionomies, serait une négation du goût si on ne considérait que l'assujettissement qu'elle impose en réunissant en an seul tous les goûts, faisant adopter, ainsi qu'un uniforme, le même aspect de forme et tic couleur. De plus, la mode n'a rien de spontané : les variations qu'elle fait subir inc< ssamment aux costumes résultent de l'étude, du calcul, des tentatives de ceux qui, par des mobiles très divers, en sont -les meneurs célèbres ou inconnus. Et, bizarrerie qu'il faut noter, c'est souvent contre leur volonté, c'està-dire leur goût, <[uc les gens qui suivent la mode adoptent ses modifications arbitraires et tyranniques.
Envisagée de la sorte, il importe peu que la mode ait tort ou raison dans ses variations, dans ses audaces d'innovations, celles-ci étant limitées par une éducation spéciale qui permet l'appréciation, le jugement, le choix raisonné. Et si le goût acquis écarte systématique,
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ment l'attraction naturelle pour se laisser aller à des conventions, cet écart volontaire nous fournit un second indice du mouvement spontané du coût.
Dans les arts, c'est moins une tendance spontanée que la persévérance à suivre une idée, qui nous fournit la preuve d'un goût naturel.
Ce goût existe chez l'artiste qui poursuit sans défaillance envers et contre tous l'expression de sa pensée. Il existe également chez l'amateur, dont lu sensibilité visuelle est émue par la simple perception d'une forme, et qui la préfère tout bonnement pour cette sensation, sans nulle considération de valeur intrinsèque, sans influence d'aucune convention.
Ces deux façons de sentir impliquent un savoir raisonné, un discernement. Hors de là, le goût est factice ; il affiche seulement la prétention d'une faculté qu'on voudrait avoir.
L'œuvre d'art, qu'elle soit imaginée ou imitée, est une appréciation, une allégation de la forme. Elle témoigne en même temps du savoir et du goût de son auteur, et parmi les
facettes que nous présente ce mot, nous voyons des dessinateurs savants dénués de goût, et contrairement des ignorants, dessinateurs ou non, doués de cette qualité.
Science ou instinct (nous ne pouvons décider) , le goût est peut-être parallèle au savoir ; mais il a nécessairement une allure particulière, celle de mouvement naturel. Aussi est-il revendiqué par ceux qui ne fréquentent les arts qu'en spectateurs, plus que par ceux qui les pratiquent. On s'avise peu de dire que Vitruve, Michel- Ange ou Rembrandt, étaient gens de goût. On attache cette qualité comme une obligation professionnelle aux métiers qui découlent des arts: ils sont les arts du goût ; on l'accorde aux personnes qui ne traitent les arts que platoniquement'et qui la revendiquent comme un don naturel, à L'égal de la beauté, d'une belle voix, de cheveux blonds, d'une force exceptionnelle.
(Test une faculté de discernement, d'essence intellectuelle supérieure, qui nous donne le
privilège de prononcer notre jugement dans les arts, par passion, par raison, par vanité, car elle semble être une prérogative, un apanage inhérent à toute puissance sociale. Aussi en sommes-nous tous très friands et en faisons-nous parade si notre caisse est bien garnie, nous payant le luxe d'un goût haut, grand, distingué, sur, étendu, bon, fin. raffiné, exquis, rare... La nomenclature de ces quulilicatifsest longue et variée, et nous ne pouvons avoir la prétention de la parcourir jusqu'au bout, ni de nous arrêter aux détails. Cependant, voici un exemple d'un goût particulier.
Dans ma jeunesse, je rencontrais chez un marchand de gravures un grand monsieur, rasé, raide, du haut en bas boutonné dans une redingote verte, cravate montante mode 18.'50 le chapeau quelque peu Bolivar légèrement incliné, modèle vieilli et fané dont l'image, au temps de son élégance, avait dû être signée Devéria.
Ce monsieur avait un goût passionné pour une certaine catégorie d'estampes gravées au burin : Wille et Berwick lui avaient dit le dernier mot de l'art, dont le baron Desnoyers luimême n'était qu'un écho affaibli* Il avait hor-
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reur de l'eau-forte : au nom seul de Rembrandt,
il devenait morue et silencieux.
Ayant été présente à lui comme graveur, je fus honoré de ses conseils. Tu jour, naïvement, j'émis en sa présence cette idée que les œuvres originales seules pouvaient être étudiées avec profit et qu'il était difficile de décider qui de Rembrandt ou de Canaletti avail le plus le génie, le don de la gravure. Le monsieur baissa la tète comme un bœuf se niellant en défense, mais il se contenta de saluer poliment et sortit. Depuis, il ne m'adressa jamais la parole.
C'était un homme de goût, d'un goût spécial, limité. Il était un exemple de nombreux spécimens, do.it un autre échantillon est celui qui ' regarde une aquarelle en transparence, avant d'en appréc ier la valeur d'art,alîn de reconnaître si la gouache a été employée dans son exécution. Et cet autre, n'aimant que les paysages à la sanguine !
Ces subtilités restreignent l'appréciation des teuvres d'art à des détails de métier; et bien qu'on puisse les considérer comme des manifestations naturelles du yoût; figées, il esl vrai, dès leur première sensation, on ne
saurait les accepter comme discernement judicieux. Oublieux «le la fin de l'art, forme, lumière , expression , ces messieurs en sont réduits à ne plus voir que le moyen matériel.
Si l'art n'était qu'un sport fournissant des passe-temps aux gens de goût et de loisir, l'appréciation quelconque de ses œuvres serait indifférente, l'n simple entraînement de mode, n'ayant pour règle et raison déterminante que la fantaisie, serait le seul guide. Pourquoi un monument donnerait-il indication sur sa stabilité, sa nationalité, la date de sa conception, sa destination, sa valeur? Si le programme de la statuaire était de la sculpture pour de la sculpture, une même œuvre ornerait indistinctement un square, une chapelle, un boudoir, un tombeau, une pendule. Si le dessin, la couleur, n'étaient pas soumis à la nécessité d'exprimer la signification et la réalité des formes et les phases de la lumière, de simples évolutions de lignes, belles, jolies, des accords et des contrastes colorés, bizarres, délicats, puis-
DU Dl SSIN ET Dl LA I OUI I I II !(»0
s.ints. seroienl le bul .1 atteindre ; un tableau, n'ayant, comme un tapis, m sommet, ni base, Berait examiné dans Loua les Bens,
Mais Tari possède une utilité générale, qui Be Lraduil de deux façons : il immobilise, en retenanl leur expression, les sensations fugitives, les impressions de la double vision de nos yeux et de notre imagination ; de plus, il construit, régularise, embellil toutos choses a notre usage. Expression d'idées el façonnage d'objets, ces deux termes, réunis nu isolés,
fonl «le l'ari un puissant n^ent de circulât
do In pensée humaine, ol constituent une science basée sur l'observation rigoureuse <lr certaines lois physiques.
( lelto sri >nco somblo pro> enir tout au lani .1 une sensibilité naturelle de perception que des connaissances acquises de la Forme et de la lumière ; et cette sensibilité parait encore suffire pourapprécior la valeur des œu> res d'art. Ce qui pourrait être ainsi résumé : voir, sentir, comprendre, oxprimor, seraient une même el unique chose.
A cette manière d'envisager la question, nous ne voulons faire aucune objection. Ce que nous voulons, o'esl loul simplement <lis
tinguer les éléments d'appréciation que chacun de nous possède, selon qu'il est placé soit en dedans, soit en dehors des arts, la pratique établissant la ligne de démarcation entre ces deux catégories, qui jugent l'une par expérience, l'autre par sentiment.
Rien ne reste à l'esprit de la forme de chacune des lettres composant un mot : une main novice ou tremblante, des caractères d'imprimerie déformés, brisés par l'usage, transmettent une pensée dans toute son étendue, aussi bien que la plus nette écriture et que la plus belle typographie.
Il n'en est pas de même de la langue reproduite par les arts plastiques. La lecture ne peut en être faite qu'en épelant signe par signe, car le fragment même d'un signe conserve une signification de la valeur spéciale de ce signe, de ces lettres, de ces figures; chaque mot, puis chaque phrase prenant ici une valeur propre, dont le sens s'étend en raison directe de la valeur de chacun d'eux.
La parole, le poème, l'éloquence, le verbiage de cette langue universelle sont contenus dans le signe lui-même, et non dans le fait, l'action, la réalité, le rêve qu'elle raconte.
Aussi le dessinateur, calligraphe de cette écriture, en considérant et appréciant l'objet d'art, que cet objet vienne de la nature ou de l'imagination, est-il obligé de vérifier tout d'abord, par la comparaison avec la nature, les formules de construction, l'étendue, la puissance, l'accentuation du modelé, l'invention et la conception ornementale de la composition, la qualité de la coloration, l'allure de l'exécution. Toutes ces choses constituant le métal d'art qui compose les caractères, les chiffres, les signes, comme on voudra appeler celte image, leur pureté doit être reconnue avant d'admettre l'expression abstraite, littéraire et sentimentale de l'œuvre.
Est-ce à dire que par cet examen, qui distingue entre la matière de l'art et l'esprit qui s'en dégage, la spontanéité d'impression et les sensations qui en résultent sont supprimées chez le dessinateur? Nullement; l'impression causée par l'œuvre est, au contraire, accrue et
fortifiée en lui par la constatation de toute valeur intrinsèque. A l'appui de cette opinion, qui fait de l'aptitude aux arts une faculté instinctive, nous voyons ce juge nécessairement systématique attiré et retenu, contre sa volonté et contre son savoir, par la manifestation de l'intuition instinctive renfermée dans l'œuvre, dont il démêle la présence à travers toutes les scories de l'ignorance, de l'inexpérience, des non-sens d'art, des sous-entendus littéraires, des innovations de formule et de goût.
Ce discernement savant ne prouve-t-il pas l'existence réelle du goût aussi bien chez l'appréciateur que chez celui dont l'œuvre est appréciée? Mais n'est-ce pas aussi un nouvel indice que cette faculté instinctive est et reste parallèle au savoir ?
Comment se confond-elle avec lui? Nous n'avons pas à le rechercher ici. \\ nous a suffi de montrer la direction de vision nécessaire et même involontaire, que ceux du métier apportent dans leur examen, telle impulsion naturelle et sentimentale fournissant à leur jugement un élément tout aussi valable que tel élément dérivant du savoir.
An delà de la ligne qui sépare l'acteur du spectateur les éléments d'appréciation sont inverses, leurs sources étant différentes ; de ce
côté du spectateur, les manifestations résultent instinctivement de l'impressionnabilité, de la sensibilité, et se traduisent par l'attraction, l'indifférence, la répulsion, sans considération préalable.
C'est pour la foule que les arts travaillent. Elle les aime, elle est avide de leurs manifestations. N'expriment-ils pas d'une manière directe et palpable ses croyances? Ne satisfontils pas ses besoins de beauté? Ne voit-elle pas qu'elle pose devant eux, qu'ils la flattent? Enfin, n'y trouve-t-elle pas le témoignage de l'immobilité de la nature et l'authenticité qu'ils donnent aux actes de l'humanité?
Mais il y a chance que ce spectateur multiple honnisse tout d'abord ce qu'il acclamera par la suite, comme il mettra en oubli ce qui avait comblé ses aspirations les plus vives. Ces lluctuations, ces revirements, la foule les exécute sans autre raison que son goût. C'est
qu'elle suit un entraînement tout sentimental ; qu'une image rudimentaire lui suffit pour l'expression de son désir; qu'elle est ignorante des moyens employés ; que ses comparaisons ne reposent que sur l'art lui-même et non sur les causes de son identité avec la nature; que ses lambeaux de savoir, dont elle ne retient que ce qui lui plaît, lui sont advenus p;n fréquentation, par frottement, et non par méthode. Et logiquement ses préférences, ses abandons, ont l'allure conventionnelle des évolutions de la mode.
Les arts plastiques expriment aussi nettement que la littérature ; cependant on ne peut comparer l'un à l'autre leurs caractères d'expression.
La littérature emploie des signes tout étrangers aux réalités, aux faits, aux idées, aux sensations qu'elle exprime, tandis que les arts emploient la nature même.
La faculté d'exprimer est sans limite pour 1rs lettres; pour les arts, elle est déterminée,
par conséquent restreinte. De là, une sorte de droit de suzeraineté que les lettr< sexercenl sur lesarts : elles les devancent et les guident dans leurs recherches par la qualité et le nombre d'expressions qu'elles résument. De leur côté, les arts font des incursions sur le terrain des lettres, et, dans celle action réciproque, chacun d'eux tente d'exprimer, à l'aide de son caractère propre, l'idée, la chose qui, sans conteste, appartient plus particulièrement au voisin.
Par suite de ces transpositions, les lettres. parvenues à amplifier leur importance individuelle, se sont octroyé sur l'art un droit de tutelle, d'appréciation, de jugement. Nous ne voulons point y contredire, l'œuvre d'art reposant sur deux termes distincts : la protique, qui est nécessairement un savoir, v\\\ métier; le sentiment qui a dirigé la conception et provoqué la manifestation, et qui, à titre de sentiment, tombe quelque peu dans le domaine commun.
Nous refusons toutefois d'admettre qu'on puisse soit conclure d'une sensation à une appréciation de procédé, soit prononcer sur la valeur de principes différents sans connaître leur moyen d'expression ; et, tout en accep-
tant des écrivains l'entier discernement de la portée et des applications générales des arts, nous disons simplement que leur technique est insuffisante et n'a d'autre effet, effet regrettable, que d'amoindrir la valeur et l'autorité de leurs travaux sur les arts.
Dans le colloque engagé par les arts avec la foule, la critique, brigade détachée des lettres, est la voix qui leur répond. Considérée comme exprimant les variétés de goût des fractions de la foule, on peut la dire impersonnelle et même infaillible, puisque le goût, comme don naturel, ne se discute pas, et que l'impulsion sentimentale, dont elle reflète les divergences et les revirements, a un caractère essentiellement mobile.
Mais, sous prétexte que voir c'est sentir, la critique des arts facilite l'éclosion d'experts sans expérience ni apprentissage, et sert de refuge à une pléiade de censeurs, qui hardiment, à l'exemple de Sganarelle prétendant parler latin à des gens ignorant cette langue,
DU DESSIN ET DE LA COI LEUR l'T"
exploitent des lambeaux de technique mal ajustes, débitent «lu sentiment, et s»; décernent an brevetde sensitive, en étirant et appropriant tout aussi bien à l'examen d'un monument antique qu'à la peinture d'un plat de crevettes, la somme de rhétorique qu'ils possèdent.
C'est la mouche du coche ne vivant que de bourdonnement. Installée dans la chaire du goût, elle exalte l'individualisme, qui recherché en lui-même est néfaste pour les arts; elle condamne toute nouvelle formule et rejette en même temps celle sur laquelle elle a si longtemps émoussé sa louange; elle professe, tout en ignorant les lois physiques, tout en confondant le dessin avec la couleur, l'intention avec l'exécution ; elle dit : le style, la beauté, sans indiquer ni savoir où on les trouve; elle parle de sincérité, de distinction, de clair-obscur, d'harmonie ; mots vagues qui l'aident, croitelle, à sortir d'une démonstration qui la gène
Ah ça ! faudrait-il tant de préparation pour parler de celte « Vue des bords de la Seine » ou « des hanches de cette baigneuse? » Certes non ; mais disserter et démontrer un métier sans l'avoir exercé à fond, cela nous semble manquer de conscience banale, d'honnêteté cou-
rante, de goût, pour rester dans notre sujet, plus encore que de clairvoyance.
« 0 vanité î — s'écrie Baudelaire, ce passionné de la forme sous toutes ses apparences — je préfère parler au nom du sentiment, de la morale et du plaisir. J'espère que quelques personnes, savantes sans pédantisme. trouveront mon ignorance de bon goût. » (Exp. univ. de 1855. — Curiosités esthétiques, t. II, Michel Lévy, 1869). Déjà il avait dit (salon de 1846, id.,id.) : « Je sais bien que la critique actuelle a d'autres prétentions; c'est ainsi qu'elle recommandera toujours le dessin aux coloristes et la couleur aux dessinateurs. C'est d'un goût très raisonnable et très sublime. »
Personne ne songe à professer les mathématiques, la physique, la chimie, la danse, la cuisine même, sans avoir acquis au moins quelques notions de ces sciences.
Il en est autrement de la peinture et de la sculpture, et de toutes leurs subdivisions* (L'architecture paraît moins abordable, quoique souvent elle subisse le sort de ses deux congénères.) Mêlées à tout ce qui les entoure, puissantes par leurs œuvres , attrayantes par le charme dont elles revêtent les moindres choses,
elles entraînent les esprits les pins cultivés à pénétrer leur technique, à en parler, à en juger, sans autre préparation qu'une contemplation plus ou moins attentive et intelligente, suivie d'impressions et, par suite, de révélations de goût qui dévoilent tous les mystères.
Ne pourrai i -on comparer certains de ces investigateurs, à une poule rencontrant nu Local rempli de grains de blé? Elle voit ces grains, elle les sent, les désire, en vise un, donne un coup de bec au cristal, et ne gobe rien. Entre la poule et notre démonstrateur bénévole, il existe pourtant une notable différence : la poule, parvenue au terme de réflexion que sa cervelle comporte, abandonne son entreprise et va picorer ailleurs, songeant peut-être à ce tas de blé préservé par quelque chose qu'elle n'a pu pénétrer; tandis que lui, dès le début de son observation, se persuade et demeure convaincu qu'il avale, digère et réduit à l'expression simple tous les grains du bocal.
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Si nous poursuivons, avec une insistance que nous voudrions aussi vive que possible, et la critique qui cependant, à certain point de vue, fait partie des arts, et ceux qui enseignent les arts sans les avoir jamais pratiqués, c'est que nous croyons qu'en se trompant ils nous trompent nous-mêmes.
Les confusions ont leur logique : les démonstrateurs de technique, puisant leur enseignement dans leur sensibilité, engendrent des praticiens formés d'impressions, d'aspirations sentimentales. Les uns et les autres cultivent l'illusion, le malentendu, se refusent à comprendre que l'œuvre d'art ne jaillit que de l'exercice régulier et complet du métier, uni à la connaissance de tous les instruments qu'il emploie, y compris la nature.
Du goût et des couleurs on doit toujours discuter. L'innovation, l'excentricité de la veille devient le lieu commun du lendemain; la mode, les styles sont fugitifs.
Mais de toutes ces combinaisons, fantaisies cl rencontres heureuses, qui ne paraissent provenir que du hasard ou de l'impulsion instinctive et qui n'ont eu qu'un jour de durée, surnage et demeure ce qui a élé hase sur le savoir.
Si le goût ne relève que de la faculté de sentir, nous avons tous du f/o/'ft, puisque tous nous sentons. Mais aussitôt qu'il se fait l'expression d'un choix , l'émanation de l'esprit qui compulse et compare plusieurs éléments, il devient une science, et comme telle il a des degrés.