LA RUSSIE ET L'EUROPE
Il y a deux ans, iwus avons publié une lettre sur la Russie , dans une brochure intitulée : *^Vom andern Ufer (*)". Comme notre manière de voir n'a pas changé depuis, nous croyons devoir en extraire les passages suivants :
" C'est une pénible époque que la nôtre ; tout, autour de nous, se dissout, tout s'agite dans un vertige, dans une fièvre maligne. Les plus noirs pressentiments se réalisent avec une efirayante rapidité....
" Un homme libre qui refuse de se courber devant la force n'aura bientôt d'autre refuge en Europe que le pont d'un vaisseau faisant voile pour l'Amérique.
*' Ne devons-nous pas nous poignarder à la manière de Caton, parce que notre Rome succombe et que nous ne voyons rien, ou ne voulons rien voir hors de Rome?....
" On sait pourtant ce que fit le penseur romain qui
(*) Hambourg, Hoflfznan et Campe, 1849;
sentait profondément toute l'amertume de son temps ; accablé de tristesse et de désespoir, comprenant que le monde auquel il appartenait allait crouler — ^il jeta ses regards au-delà de l'horison national et écrivit un livre : "Z)e moribus Germanorum,** Il eut raison, car l'avenir appartenait à ces peuplades barbares.
" Nous ne prophétisons rien, mais nous ne croyons pas non plus que les destins de l'humanité soient cloués à l'Europe occidentale. Si l'Europe ne parvient pas à se relever par une transformation sociale , d'autres contrées se transformeront ; il y en a qui sont déjà prêtes pour ce mouvement, d'autres s'y préparent. L'une est connue, les Etats de l'Amérique du Nord ; l'autre est pleine de vigueur, mais aussi pleine de sauvagerie, on la connaît peu ou mal.
" L'Europe entière, sur tous les tons, dans les parlements et dans les clubs, dans les rues et dans les journaux a répété le cri du Krakehler berlinois "Zes Russes viennent y les Russes viennent .'" Et, en effet, non seulement ils viennent, mais ils sont venus, grâce à la maison de Habsbourg, et peut-être vont-ils s'avancer encore plus, grâce à la maison de Hohenzollem. Personne, cependant, ne sait au juste ce que sont ces Russes, ces barbares, ces Cosaques; l'Europe ne connaît ce peuple, que par une lutte dont il est sorti vainqueur. César connaissait mieux les Gaulois, que l'Europe moderne ne connaît la Eussie. Tant qu'elle avait foi en elle-même, tant que l'avenir ne lui apparaissait que comme une suite de son développement, elle pouvait ne pas s'occuper d'autres peuples ; — aujourd'hui les choses ont bien changé. Cette ignorance superbe ne sied plus à l'Europe.
** Et chaque fois qu'elle reprochera aux Russes à'être esclaves, les Russes auront le droit de demander : Et vous, étes-vous libre ?
ET l'EUROPE.
" A dire vrai, le XVIII"** siècle accordait à la Russie une attention plus profonde et plus sérieuse que ne le fait le XIX"*,'peut-être parce qu'il la redoutait moins.
" Des hommes comme Mtiller , Schlosser , Ewers , Lévesque, consacrèrent une partie de leur vie à l'étude de l'histoire de la Russie, d'une manière tout aussi scienti . fique que s'en occupèrent, sous le rapport physique, Pallas et Gmelin. De leur côté, des philosophes et des, publicistes observaient avec curiosité le phénomène d'un gouvernement despotique et révolutionnaire à la fois. Ils voyaient que le trône , fondé par Pierre I , avait peu d'analogie avec les trônes féodaux et traditionnels de l'Europe.
** Les deux partages de la Pologne furent la première infamie qui souilla la Russie. L'Europe ne comprit pas toute la portée de cet événement ; car elle était alors distraite par d'autres soins. Elle assistait, respirant à peine, aux grands événements par lesquels s'annonçait déjà la Révolution française. L'impératrice de Russie tendit naturellement sa main toute dégoûtante de sang polonais à la réaction. Elle lui offrit l'épée de Souvoroff, de ce boucher féroce de Prague. La campagne que Paul fit en Suisse et en Italie n'eut absolument aucun sens, elle ne pouvait que soulever l'opinion publique contre la •Russie.
" L'extravagante époque de ces guerres absurdes, que les Français nomment encore aujourd'hui la période de leur gloire, finit avec leur invasion en Russie ; ce fut une aberration de génie, comme la campagne d'Egypte. Il plut à Bonaparte de se montrer à l'univers, debout sur un monceau de cadavres. A l'ostentation des Pyramides , il voulut ajouter celle de Moscou et du Kremlin. Cette fois il ne réussit pas ; il souleva contre lui tout un peuple qui
b LA RUSSIE
saisit résolument les armes, traversa l'Europe derrière lui, et prit Paris.
'* Le sort de cette partie du monde fut, pendant quelques mois, entre les mains de l'empereur Alexandre, mais il ne sut profiter ni de sa victoire, ni de sa position ; il plaça la Russie sous le même drapeau que rAutriche, comme si entre cet empire pourri et mourant et le jeune état qui venait d'apparaître dans sa splendeur, il y eût quelque chose de commun, comme si le représentant le plus énergique du monde slave pût avoir les mêmes intérêts que l'oppresseur le plus ardent des Slaves.
*' Par cette monstrueuse alliance avec la réaction européenne, la Russie, à peine grandie par ses victoires, fut abaissée aux yeux de tous les hommes pensants. Ils secouèrent tristement la tête en voyant cette contrée qui venait, pour la première fois, de prouver sa force, oflBrir aussitôt après sa main et son aide à tout ce qui était rétrograde et conservateur, et cela, contrairement même à ses propres intérêts. * ^
** Il ne manquait que la lutte atroce de la Pologne pour soulever décidément toutes les nations contre la Russie. Lorsque les nobles et malheureux restes de la Révolution polonaise , errant par toute l'Europe , y répandirent la nouvelle des horribles cruautés des vainqueurs, il s'éleva de toutes parts, dans toutes les langues européennes, un éclatant anathème contre la Russie. La colère des Peuples était juste....
** Rougissant de notre faiblesse et de notre impuissance, nous comprenions ce que notre gouvernement venait d'accomplir par nos mains, et nos cœurs saignaient de douleur, et nos yeux s'emplissaient de larmes amères.
** Chaque fois que nous rencontrions un Polonais, nous n'avions pas le courage de lever sur lui nos regards. Et
ET l'EUROPE.
cependant je ne sais s*il est juste d'accuser tout un peuple et de le rendre seul responsable de ce qu'a fait son gouvernement.
" L'Autriclie et la Prusse n'y ont-elles pas aidé ? La France, dont la fausse amitié a causé à la Pologne autant de mal que la haine déclarée d'autres peuples, n'a-t-elle donc pas, dans le même temps, par tous les moyens, mendié la faveur de la cour de Pétersbourg ; l'Allemagne, alors déjà, n'était-elle pas volontairement, à l'égard de la Bussie, dans la situation où se trouvent aujourd'hui forcément la Moldavie et la Yalachie; n'était-elle pas alors comme maintenant gouvernée par les chargés d'affaires de la Bussie et par ce proconsul du tzar qui porte le titre de roi de Prusse ?
" L'Angleterre seule se maintint noblement sur le pied d'une amicale indépendance ; mais l'Angleterre ne fit rien non plus pour les Polonais ; elle songeait peut-être à ses propres torts envers l'Irlande. Le gouvernement russe n'en mérite par moins de haine et de reproches ; je prétends seulement faire aussi retomber cette haine sur tous les autres gouvernements, car on ne doit pas les séparer l'un de l'autre; ce ne sont que les variations d'un même thème.
" Les derniers événements nous ont beaucoup appris ; l'ordre rétabli en Pologne et la prise de Varsovie sont relégués à l'arrière-plan, depuis que l'ordre règne à Paris et que Bome est prise ; depuis qu'un prince prussien préside aux fusillades, et que la vieille Autriche, dans le sang jusqu'aux genoux, essaie d'y rajeunir ses membres paralysés.
" C'est une honte en l'an 1849, après avoir perdu tout ce qu'on avait espéré, tout ce qu'on avait acquis, à côté des cadavres de ceux que l'on a fusillés, étranglés, à côté de ceux qu'on a jetés dans les fers, déportés sans juge-
ment ; à l'aspect de ces malheureux chassés de contrée en contrée, à qui on donne l'hospitalité, comme aux Juifs du moyen âge, à qui Ton jette, comme aux chiens, un morceau de pain, pour les obliger de continuer leur chemin — en Tan 1849, c'est une honte de ne reconnaître le tzarisme que sous le 59 degré de latitude boréale. Injuriez tant qu'il vous plaira et accablez de reproches l'absolutisme de Péter sbourg, et la triste persévérance de notre résignation ; mais injuriez le despotisme partout et reconnaissez-le sous quelque forme qu'il se présente. L'illusion optique, au moyen de laquelle on donnait à l'esclavage l'aspect de la liberté s'est évanoui.
** Encore une fois : s'il est horrible de vivre en Russie, il est tout aussi horrible de vivre en Europe. Pourquoi ai-je donc quitté la Russie? Pour répondre à cette question, je traduirai quelques paroles de ma lettre d'adieux à mes amis : "Ne vous y trompez pas ! Je n'ai trouvé ici ni joie, ni distractions, ni repos, ni sécurité personnelle ; je ne puis même imaginer que personne aujourd'hui puisse trouver en Europe ni repos ni joie.
" Je ne crois ici à rien qu'au mouvement ; je ne plains rien que les victimes ; je n'aime rien que ce que l'on persécute ; et je n'estime rien que ce que l'on supplicie, et cependant je reste. Je reste pour souffirir doublement de notre douleur et de celle que je trouve ici, peut-être pour succomber dans la dissolution générale. Je reste, parce qu'ici la lutte est ouverte, parce qu'ici elle a une voix."
** Malheur à celui qui est vaincu ici ! mais il ne succombe pas sans avoir fait entendre sa voix, sans avoir éprouvé sa force dans le combat ; et c'est à cause de cette voix, à cause de cette lutte ouverte, à cause de cette publicité, que je reste.
" Voilà ce que j'écrivais le P' Mars 1849. Les choses, depuis lors, ont bien changé. Le 'privilège dç se faire
BT L*£UROPE
entendre et de combattre publiquement, ^'amoindrit chaque jour d'avantage, devient semblable à Pétersbourg ; il y a même des contrées qui ressemblent plus à Pétersbourg que la Russie même.
" Et si Ton en vient, en Europe aussi, à nous mettre un bâillon sur la bouche, et que Toppression ne nous permette pas même de maudire, à haute voix, nos oppresseurs , nous nous en irons alors en Amérique , sacrifiant tout à la dignité de Thomme et à la liberté de la parole."
AVANT PIERIlE P^
L'histoire russe, ij*est que rembryogénie d'un Etat slave ; la Russie n'a fait que s'organiser. Tout le passé de ce pays, depuis le IX"® siècle, doit être considéré comme l'acheminement vers un avenir inconnu, qui commence à poindre.
La véritable histoire russe ne date que de 1812 — antérieurement il n'y avait que l'introduction.
Les forces essentielles du peuple russe n'ont jamais été effectivement absorbées par son développement, comme l'ont été celles des peuples germano-romains.
Au IX"® siècle , ce pays se présente comme un état organisé d'une toute autre manière que les Etats d'Occident. Le gros de la population appartenait à une race honu>gène, disséminée sur un territoire très vaste et très peu habité. La distinction qu'on trouve partout ailleurs entre la race conquérante et les races conquises ne s'y rencontrait point. Les peuplades faibles et infortunées des Finois, clairsemées et comme perdues parmi les Slaves, végétaient hors de tout mouvement, dans une soumission
LA RUSSIE AV. PIERRE l". 11
passive, ou dans une sauvage indépendance ; elles étaient de nulle importance pour Thistoire russe. Les Normands (Varègues), qui dotèret la Russie de la race princière qui y régna, sans interruption, jusqu'à la fin du XVII"* siècle, étaient plus organisateurs que conquérants. Appelés par les Novgorodiens, ils s'emparèrent du pouvoir et l'éten-* dirent bientôt jusqu'à Kiew. (*)
Les princes varègues et leurs compagnons perdirent à la fin de quelques générations le caractère de leur nationalité, et se confondirent avec les Slaves, après avoir imprimé toutefois une impulsion active et une nouvelle vie à toutes les parties de cet Etat à peine organisé.
Le caractère slave présente quelque chose de féminin ; cette race intelligente , forte , remplie de dispositions variées, manque d'initiative et d'énergie. On dirait, que la nature slave, ne se suffisant pas à elle-même, attend un choc qui la réveille. Le premier pas lui coûte toujours, mais la moindre impulsion met chez lui en jeu une force de développement extraordinaire. Le rôle .des Normands a été pareil à. celui qu'a rempli plus tard Pierre le Grand, par la civilisation occidentale.
La population était partagée en petites communes rurales, les villes étaient rares et ne se distinguaient en rien des villages, excepté par leur plus grande étendue et par l'enceinte en bois qui les entourait, (le mot russe fforody ville, provient de gorodite^ enclore.) Chaque commune représentait, pour ainsi dire, la descendance d'une famille qui possédait ses biens sans partage individuel, en commun, sous l'autorité patriarcale exercée par un des
(*) On a beaucoup discouru sur la maDiëre dont les Varègues se sont établis en Russie, question tout historique qui ne noun intéresse que médiocrement. La grande importance de la versioa de Nestor consiste à fiûre voir la manière dont on envisageait Pinvasion varègue au Xlle siècle, et il feut avouer qu'elle seule met an jour le rôle yéritable des Normands.
chefs de famille reconnu pour Vancien, Ce régime tout monarchique était corrigé par l'autorité de tout le monde {tvessmir); c'est-à-dire par l'unanimité des habitants. Et, comme l'organisation sociale des villes était la même que celle des campagnes, il est évident que le pouvoir princier était contrebalancé par la réunion générale des citadins {vetche).
Il n'y avait aucune distinction entre les droits des citadins et ceux des paysans. En général, nous ne rencontrons dans la vieille Russie aucune classe distincte, privilégiée» isolée. Il n'y avait que le peuple et une race, ou plutôt une famille princière, souveraine, la descendance de Rurik le Varègue, qui était complètement distincte du peuple. Les membres de la famille princière partageaient entre eux toute la Russie, selon l'ancienneté généalogique des branches auxquelles ils appartenaient et leur propre ancienneté. L'État était divisé en apanages, qui n'avaient rien de fixe et qui étaient gouvernés chacun par son prince sous la suprématie du plus ancien de la famille , qui s'appelait grand prince et avait pour apanage Kiew, plus tard Wladimir et Moscou. Le pouvoir du grand prince sur les autres princes était très-restreint. Ceux-ci reconnaissaient la suprématie de Kiew, mais il n'y avait presqu'aucune dépendance réelle, aucune centralisation administrative. Les apanages n'étaient point envisagés comme des propriétés individuelles des princes, ils ne pouvaient l'être, car les princes passaient souvent d'un apanage à un autre, en réunissaient plusieurs à la fois, par voie d'héritage, ou bien faisaient de leur lot autant de parts qu'ils avaient de fils et d'héritiers mâles ; ou bien encore ils devenaient grands princes selon l'ancienneté (ce n'était pas le fils aîné qui succédait au grand prince, mais le rère de celui-ci). On peut s'imaginer, sans peine, à quelles luttes sanglantes, à quelles contestations éternelles donnait
lieu une hérédité si compliquée. Les guerres entre le grand prince et les princes apanages n*ont pas discontinué jusqu'à rétablissement de la centralisation moscovite.
Nous trouvons autour des princes un cercle très restreint de leurs compagnons d*armes, amis ou dignitaires, qui forme quelque chose dans le genre d'une aristocratie très difficile à caractériser, parce qu'elle n'avait rien de défini ou de bien prononcé. Le titre de boyard était honoraire, il ne donnait aucun droit positif et n'était pas même héréditaire. Les autres titres ne représentaient que des fonctions, en sorte que l'échelle des dignités aboutissait imperceptiblement à la grande classe des paysans. Aussi toute cette couche supérieure de la société fut-elle recrutée par le peuple ; les descendants des guerriers varègues, qui vinrent avec Rurik, apportèrent, à cjB qu'il paraît, l'idée d'une institution aristocratique, mais l'esprit slave la mutila selon ses notions patriarcales et démocratiques. La drougina, espèce de garde permanente du prince, était trop peu nombreuse pour former une classe à part. Le pouvoir princier était bien loin d'être illimité comme il le fut plus tard à Moscou. Le prince n'était en réalité que Vancien d'un grand nombre de villes et de villages, qu'il gouvernait conjointement avec les réunions générales ^ mais il avait l'immense avantage de ne pas être électif et de partager les droits souverains de la famille à laquelle il appartenait. £n outre , le grand prince était le grand juge du pays , le pouvoir judiciaire n'était pas séparé du pouvoir exécutif. Cette fédéralisation étrange, dont l'unité s'exprimait par l'unité de la race régnante et ne se perdait point dans la divisibilité des parties et le manque de centralisation, cette fédéralisation, avec sa population homogène sans classes, sans distinctions entre les villes et villages, avec ses propriétés territoriales sous le régime communiste^ ne res-
semble en rien aux autres états de la même époque. Mais si cet état différait si essentiellement des autres états de TEurope, on n'est point autorisé à supposer qu'il leur fùt inférieur avant le XIV"* siècle. Le peuple russe d'alors était plus libre que les peuples de l'Occident féodal. D'autre part, cet État slave ne ressemblait pas non plus aux États asiatiques, ses voisins. S'il y entrait quelques éléments orientaux, le caractère européen dominait. La langue slave appartient , sans aucune contestation , aux langues indo-européennes et non pas aux langues indo« asiatiques ; en outre, les Slaves n'ont ni ces élans soudains qui réveillent le fanatisme des populations entières , ni cette apathie qtd prolonge la même existence sociale au travers des siècles entiers et de générations en générations. Si l'indépendance individuelle est aussi peu développée idiez les peuples slaves que chez les peuples d'Orient, H y a cependant cette différence à établir, que l'individu «lave a été absorbé par la commune, dont il était un membre actif, tandis que l'individu de l'Orient a été absorbé par la race ou l'état auxquels il n'avait qu'une participation passive.
La Bussie paraissait asiatique , vue de l'Europe , européenne, vue de l'Asie ; et ce dualisme convenait parfaitement à son caractère et à sa destinée, qui consiste entre autres à devenir le grand caravan-sérail de la civilisation entre l'Europe et l'Asie.
La religion même continua cette double influence. Le christianisme est européen, c'est la religion de l'Occident; la Russie en l'acceptant s'éloignait de l'Asie, mais le christianisme qu'elle adopta fut oriental : il venait de Bysance.
Le caractère slavo-russe a une grande affinité avec celui de tous les Slaves, en commençant par les Illyriens et les Monténégrins et en terminant par les Polonais
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«vec lesquels les Busses luttaient si longtemps. Ce qui distingue le plus les Slavo-Russes , (outre l'influence étrangère qu'ont subie les diverses races slaves), c'est une tendance non interrompue, persévérante, à s'organiser en un Etat indépendant et fort. Cette plasticité sociale manquait plus ou moins aux autres races slaves, même aux Polonais. L'idée de vouloir organiser et étendre l'Etat, se réveille du temps des premiers princes qu^ vinrent à Kiew, de même qu'après mille ans, elle se retrouve dans Nicolas. On la reconnaît dans l'idée fixe de conquérir Bysance et dans l'entraînement avec lequel le peuple s'est levé en masse (en 1612 et 1812), lorsqu'il a craint pour son indépendance nationale. Instinct ou legs des Normands, eu tous les deux ensemble, c'est là un fait incontestable et la cause pour laquelle la Russie a été le seul pays slave qui se soit organisé avec une telle puissance. L'influence étrangère même a aidé de diverses manières à ce développement, en facilitant la centralisation et en prêtant au gouvernement les moyens qu'il n'avait pas.
Le premier élément étranger, après l'élément normand, que nous voyons se mêler à la nationalité russe , fut l'élément bysantin. Tandis que les successeurs de Swiatoslaw ne rêvaient que la conquête de la Rome orientale^ celle-ci enreprit et accomplit leur soumission spirituelle. La conversion de la Russie à l'orthodoxie grecque est un de ces événements graves, dont les suites ne peuvent être calculées, qui se développent durant des siècles , et changent parfois la face du monde. 11 n'y a pas de doute qu'un demi-siècle ou un siècle plus tard, le catholicisme n'eût pénétré en Russie et n'en eût fait ime seconde Croatie ou une seconde Bohême.
L'acquisition de la Russie fut une immense victoire pour l'empire expirant à Bysance et pour l'église humiliée
par sa rivale. Le clergé de Constantînople, avec cette astuce qui le caractérise, le comprit fort bien ; il entourait ses princes de moines et désignait les chefs de la hiérarchie cléricale. L'héritier, le défenseur, le vengeur de tout ce que l'église grecque avait souiSert ou avait à souffrir fut trouvé, non en Anatolie, non en Antioche, mais dans un peuple qui touchait d'un côté à la mer Noire et d'un autre à la mer Blanche.
L'orthodoxie grecque forma un lien inséparable entre la Bussie et Constantinople ; elle affermit l'attraction naturelle des Slavo-Russes vers cette ville, et prépara par sa conquête religieuse la conquête future de la métropole orientale par le seul peuple puissant qui professât l'orthodoxie grecque.
L'Eglise se jeta aux pieds des princes russes, lorsque Mahomet II entra en vainqueur à Constantinople, et, depuis ce temps, le clergé ne cessa de leur montrer du doigt le croissant sur l'église de Sainte-Sophie. M. Fallmerayer raconte dans ses Fragments de V Orient, conmie le clergé grec était electrisé, lorsqu'on entendait la canonnade de Paskéwitch à Trébisonde, et comme les moines d'Haygyon-Horos et d'Athos attendaient leur libérateur orthodoxe. La domination turque aiura été beaucoup plus favorable que contraire au dénouement que nous prévoyons. L'Europe catholique n'aurait pas laissé le Bas- Empire en repos pendant les quatre derniers siècles. Une fois déjà les Latins avaient régné sur l'empire d'Orient. On aurait probablement relégué les Empereurs dans quelque coin de l'Asie-Mineurè et converti lat Grèce au catholicisme. La Russie d'alors n'aurait pu rien faire contre les empiétements des Occidentaux ; les Turcs ont donc sauvé, par leur conquête, Constantinople de la domination papale. Le joug des Osmanlis a été dur, impitoyable, sanguinaire au commencement; mais lorsqu'ils
n'eurent plus rien à craindre, ils laissèrent les peuples conquis jouir en repos de leur religion, de leurs mœurs, et c'est ainsi que s'écoulèrent les quatre derniers siècles. •La Russie devint virile depuis ce temps, l'Europe vieillit, et la Sublime-Porte elle-même a déjà subi l'émancipation de la Morée et un Sultan réformateur.
A l'influence bysantine se joignit bientôt une influence encore plus étrangère à l'esprit occidental, l'influence mongole. Les Tartares passèrent sur la Russie comme une nuée de sauterelles, comme un ouragan démolissant tout ce qu'il rencontrait sur son chemin. Ils saccageaient les villes, brûlaient les villages , s'entre-pillaient les uns les autres, et, après toutes ces horreurs, ils disparaissaient derrière les bords de la mer Caspienne, en envoyant de temps à autre des hordes féroces pour rappeler leur domination à la mémoire des peuples conquis. Quant à l'organisation intérieure de l'état, à son administration et à son gouvernement, ces conquérants nomades n'y touchaient pas. Non seulement ils laissaient une pleine liberté à l'exercice de la religion grecque, mais ils bornaient leur domination sur les princes russes à exiger d'eux de venir chercher leur investiture chez les Khans, de reconnaître leur souveraineté, et de payer l'impôt prescrit. Le joug mongol néanmoins porta un coup terrible au pays ; le fait matériel des dévastations renouvelées à plusieurs reprises avait exténué le peuple, il fléchit sous une misère accablante. Il désertait les villages, errait dans les bois, il n'y avait plus de sécurité pour les habitants ; les charges s'accrurent de l'impôt que venaient percevoir, au moindre retard, des Baskaks avec des pleins-pouvoirs et des milliers de Tartares et de Calmouks. C'est à partir de ces temps néfastes, qui durèrent près de deux siècles, que la Russie se laissa devancer par l'Europe. Le peuple persécuté, ruiné» toujours intimidé» acquit l'astuce et la
servilité des opprimés; Tesprit public s'avilit. L*unité même de Tétat était prête à se rompre, de grandçs crevasses se faisaient de tous côtés : le Sud de la Bussie commençait de plus en plus à se détacher de la Russie centrale, une partie penchait vers la Pologne, une autre était sous la domination des Lithuaniens. Les grands princes de Moscou ne s'inquiètent plus de Kiew. L'Ukraine se couvre de Cosaques indépendants, de ces hordes armées formant des républiques militaires, se recrutant de déserteurs et d'émigrants de toutes les parties de la Bussie, qui ne reconnaissaient aucune souveraineté. Novgorod et Pskow, protégés des Mongols par les distances et les marais, cherchaient à se rendre indépendants de la Bussie centrale ou à la dominer. Au centre de l'état, dans la partie la plus dévastée, on voyait une nouvelle ville, sans autorité, sans nom populaire, lever la tête avec la prétention orgueilleuse au titre de la capitale de la Bussie. Il semblait que cette ville, perdue au fond des bois de sapin, n'avait aucun avenir, mais ce fut là justement que se noua le nœud central de la vie russe.
Le pouvoir des grands princes, changea de caractère dès qu'ils eurent quitté Kiew. A Wladimir, ils devinrent plus absolus. Les princes commencèrent à considérer leur apanage comme leur propriété, ils se crûrent inamovibles, héréditaires. A Moscou, les princes changèrent l'ordre de la succession, ce ne ^t plus le frère aîné, mais le fils aîné qui succéda. Ils diminuèrent de plus en plus les apanages des autres membres de la famille. L'élément populaire ne pouvait être fort dans une ville jeune, sans traditions, sans coutumes. C'est là ce qui attachait le plus les princes à Moscou. L'idée d'une réunion de toutes les parties de l'état fut la pensée dirigeante de tous les princes de Moscou, depuis Ivan Kalita, type du souverain de cette époque, politique, fourbe, astucieux, adroit, cherchant
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à s'assurer la protection des Mongols par la plus grande soumission, et en même temps s'emparant de tout et profitant de tout ce qui pouvait accroître sa puissance, Moscou progressait avec une célérité inouie. Aux persévérances de ses princes se joignit sa position géographique. Moscou fut le véritable centre de la Grande-Russie, ayant en son pouvoir, à de petites distances de cent cinquante à deux cents kilomètres les villes de Twer, Wladimir, Jaroslaw, Riazane, Kalouga, Orel, et, dans une périphérie un peu plus étendue, Novgorod, Kostroma, Woronesch, Koursk, Smolensk, Pskow et Kiew.
La nécessité d*une centitdisation était évidente ; sans elle on ne pouvait ni secouer le joug mongol, ni sauver Tunité de l'état. Nous ne croyons pas cependant que rabsolutisme moscovite ait été le seul moyen de salut pour la Russie.
Nous n'ignorons pas quelle place pitoyable occupent les hypothèses dans l'histoire, mais nous ne voyons pas de motif pour rejeter sans examen toutes les probabilités en se renfermant dans les faits accomplis. Nous n'admettons nullement ce fatalisme qui voit une nécessité absolue dans les événements, idée abstraite, théorique, que la philosophie spéculative a importée dans l'histoire comme dans la nature. Ce qui a été, a certainement eu des raisons d'être, mais cela ne veut nullement dire que toutes les autres combinaisons aient été impossibles ; elles le sont devenues par la réalisation de la chance la plus probable, c'est là tout ce qu'on peut admettre. L'histoire est beaucoup moins fixe qu'on ne le pensç ordinairement.
Au XV°^®, même au commencement du XVI"* siècle, il y avait encore dans la marche des événements en Russie une fluctuation telle qu'il n'était point décidé lequel des deux principes formant la vie populaire et politique aurait le dessus : le prince ou la commune, Moscou ou Novgorod,
Novgorod, libre du joug mongol, grande et forte, mettant toujours les droits des communes au dessus des droits des princes, cité habituée à se croire souveraine, métropole ayant de vastes ramifications coloniales en Eussie, Novgorod était riche par le commerce actif qu'elle entretenait avec les villes anséatiques. Moscou, fidèle fief de ses princes, s*élevant sur les ruines des anciennes villes par la grâce des Mongols, ayant une nationalité exclusive, n'ayant jamais connu la véritable liberté communale de la période de Kiew, Moscou l'emporta ; mais Novgorod aussi a eu des chances pour elle, ce qui explique la lutte acharnée entre ces deux vilfts et les cruautés exercées à Novgorod par Jean le terrible. La Russie pouvait être sauvée par le développement des institutions communales ou par l'absolutisme d'un seul. Les événements prononcèrent en faveur de l'absolutisme, la Russie fut sauvée ; elle est devenue forte, grande ; mais à quel prix ? C'est le pays le plus malheureux du globe, le plus asservi ; Moscou a sauvé la Russie, en étouffant tout ce qu'il y avait de libre dans la vie russe.
Les grands princes de Moscou échangèrent leur titre contre celui de Tzars de toutes les Russsies. L'humble titre de grand prince de ne leur suffit plus, il leur rappelait trop l'époque de Kiew et les Vétchis. Vers le même temps, le dernier empereur de Bysance tomba percé de coups, sous les murs de Constantinople. Ivan III épousa Sophie Paléologue ; l'aigle à deux têtes, chassé de Constantinople, apparut sur le pavillon des tzars moscovites. Les moines grecs prophétisaient dans tout l'Orient chrétien que la vengeance n'était pas loin et qu'elle viendrait du Nord ; le clergé bysantin craignait comme le plus grand malheur, de voir les Latins venir à leur secours, et n'avait d'espoir qu'en l'aide des tzars. Ce fiit alors qu'il commença avec une nouvelle ardeur , à hysantiniser le
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gouvernement. Le clergé devait nécessairement désirer d'organiser la Russie selon la manière des Comnènes et des Paléologues , d'en faire un empire muet , obéissant à une foi aveugle, dénué de lumières, et au-dessus duquel planerait un tzar divinisé, mais bridé par la puissance cléricale.
Remis peu à peu des ravages des Mongols, le peuple russe se trouva face à face avec le tzar, avec une monarchie illimitée, devenue accablante par le poids qu'elle avait acquis à l'ombre du Kbanat. Le tzar avait déjà réuni une grande partie des apanages et les avait incorporés au domaine de Moscou. Il était devenu beaucoup plus puissant que les autres princes réunis et le peuple des villes. S'il trouvait des rebelles, il les soumettait, princes ou villes, avec une férocité sanguinaire. Novgorod tint bon, mais elle finit par succomber ; la grande cloche qui appelait le peuple sur la place publique, la cloche dite des Fétchi fiit transportée comme un trophée à Moscou, cette ville qui naguère encore avait été méprisée des Novgorodiens. Les ambassadeurs de Novgorod dirent à Ivan III : "Tu nous ordonnes de nous conformer aux lois de Moscou, mais nous ne connaissons pas les lois de Moscou, apprendsnous à les connaître." Ivan IV n'oublia pas cette ironie. Après le sac de Novgorod, après la prise de Pskow, après l'asservissement de Twer, les autres villes ne purent même pas penser à une résistance sérieuse, d'autant plus qu'elles avaient beaucoup souffert des invasions soit des Mongols, soit des Polonais ou des Lithuaniens. Les Vétchi s'éteignaient les uns après les autres, un silence profond gagnait tout l'état , les tzars devenaient autocrates, omnipotents
Le bysantinisme inoculé par le clergé au pouvoir restait pourtant plus à la surface qu'il ne dépravait le fond de la nation. Il n'était en rapport ni avec le caractère national,
ni même avec le gouvernement. Le bysantinisme, c'est la vieillesse, la fatigue, la résignation de Tagonie ; le peuple russe était ruiné, abaissé, il n'avait pas assez d'énergie pour se relever, mais il était jeune, et, en réalité, il n'y avait pas en lui de désespoir , il avait plutôt déserté le cbamp de bataille qu'il n'avait été vaincu ; perdant ses droits dans les villes, il les conservait au sein des communes rurales. Comment pouvait-il donc descendre vivant au cercueil, comme l'a fait Charles Y, et se borner aux funérailles pompeuses et solennelles d'après le rite bysantin !
Ceci est tellement vrai, que cbaque individualité éner^ gique qui occupa le trône de Moscou, s'efforça de rompre le cercle étroit de formalisme dans lequel se trouvait placé son pouvoir. Ivan IV, Boris Godounoff, le Pseudo- Bémétrius travaillèrent, avant Pierre I", à changer l'atmosphère soporifique et lourde du palais de Kremlin ; ils suffoquaient eux-mêmes. Ils voyaient que, sous ce régime de formalités puériles et d'esclavage réel, le pays se démoralisait de plus en plus, que rien ne progressait, que l'administration provinciale devenait toujours plus onéreuse pour les sujets, sans aucun profit pour l'état. Ils voyaient que les prières du patriarche de Moscou et les images miraculeuses venant du mont Athos ne sufS.saient pas pour les tirer de cet état de torpeur précoce.
Ivan le Terribe osa appeler à son aide les institutions communales ; il rédigea son code dans le sens des anciennes franchises : il laissa la perception des impôts et toute l'administration des provinces à des fonctionnaires électifs, il agrandit les attributions du jury en lui soumettant les procès criminels, et en exigeant son assentiment pour tout emprisonnement. Il voulut même abolir la charge des intendants des provinces et laisser à celles-ci pleine liberté de se gouverner elles-mêmes, sous la direction d'une
chambre ad hoc. Cependant la liberté communale frappée par ses prédécesseurs ne renaissait pas à l'invitation d'un tzar omnipotent et féroce. Tous ses projets furent contrecarrés et sont restés stériles ; telle a été vers la fin du XVI"* siècle la désorganisation et l'apathie générale. Furieux de désespoir, Ivan multiplia ses exécutions d'une cruauté raffinée, par haine et par dégoût. — "Je ne suis pas Busse, je suis Allemand", a-t-il dit un jour à son orfèvre d'origine étrangère.
Ecris Godounoff pensa sérieusement à se rapprocher de l'Europe, à introduire les arts et les sciences de l'Occident, à établir des écoles ; mais, sous ce dernier rapport, il trouva une opposition décidée de la part du clergé. Celui-ci se soumettait à tout, mais il craignait les lumières qui n'avaient point leur source dans l'orthodoxie. Il n^était pas facile aussi de faire venir des étrangers, attendu que les peuples baltiques leur barraient la route. On eût dit, que, pressentant l'asservissement actuel de leur descendants par la Russie, ils interceptassent chaque rayon de lumière venant d'Occident en Moscovie.
Ce que Boris n'a osé faire, le faux Démétrius le tenta. Homme instruit, civilisé, chevaleresque, il obtint le trône par une guerre civile, faite au nom de la légitimité et soutenue par la Pologne et les Cosaques. Démétrius attaqua plus directement que son prédécesseur les anciennes coutumes et les mœurs stationnaires de la Bussie. Il ne cachait ni ses plans de réforme, ni ses prédilections^poo» les mœurs polonaises et l'Église romaine.
Le peuple de Moscou, soulevé par des boyars rebelles au nom de l'orthodoxie et de la nationalité en danger, envahit le palais, massacra le jeûne tzar, profana son cadavre, le brûla, et, après avoir bourré un canon de ses cendres, les dispersa au vent.
La fermentation, surexcitée par ces événemens, répandit
une activité fébrile dans tout l'étiat. La Bussie s'agita de Kasan jusqu'à la Neva et la Pologne.... Etait»-ce un effort instinctif du peuple pour se constituer d'une autre manière, ou bien la dernière convulsion du désespoir, après laquelle il devint passif et laissa faire, jusqu'à nos jours, le gouvernement?...
La confusion, l'irritation furent grandes, le sang coula partout. Après la mort du pseudo-Démétrius, on produisit un second prétendant, puis un troisième.... L'un d'eux se tenait à quelques lieues de Moscou, dans un camp retranché, entouré de corps-francs russes, de Polonais et de Cosaques. Les provinces s'armaient, les unes pour aller au secours de Moscou, les autres pour aider aux prétendants ; le palais du Kremlin restait vide, il n'y avait pas de tzar, pas même de gouvernement régulier. Le roi Sigismond de Pologne voulait imposer à la Eussie son fils Wladislas ; une armée suédoise occupait le Nord de la Eussie et voulait faire monter un de ses princes sur le trône russe ; le peuple opta pour les princes Cbouïski, tandis que les provinces ne voulaient pas en entendre parler. L'interrègne, la guerre civile, la guerre avec les Polonais, les Cosaques et les Suédois, l'absence de toiil gouvernement durèrent quatre ans. Les dernières forces du peuple furent épuisées dans la défense de l'indépendance politique, aucun sacrifice ne lui coûta. Le boucher de Nijni, Minine et le prince Pojarski sauvèrent la patrie, mais ils ne la sauvèrent que des étrangers. Le peuple, las de troubles, de prétendants, de guerre, de pillage, voulait le repos à tout prix. Ce fiit alors qu'on fit une élection hâtive , en dehors de toute légalité , sans consulter le peuple ; on proclama le jeune Eomanoff tzar de toutes les Russies. Le choix tomba sur lui, parce que, en vertu de son âge, il n'inspirait d'ombrage à aucun parti. Ce fut une élection dictée par la lassitude.
Le règne de Romanoff, avant Pierre I", fut la fleuraison du régime pseudo-bysantin ; le peuple était comme mort, ou ne donnait des signes de vie qu'en formant des bandes de brigands qui parcouraient les rives de la Samara et de la Volga. Les rouages lourds d*une administration mal entendue écrasaient le peuple ; le gouvernement entrevoyait son incapacité, faisait venir des étrangers, ne pouvait se tirer d'affaires sans l'exemple de l'Europe, et, par une absurde contradiction, il continuait pourtant à se renfermer dans une nationalité exclusive et professait une haine sauvage pour toute innovation.
Il faut lire les récits des mœurs moscovites de ce temps, faits par un diplomate russe, qui s'est réfugié, vers la fin du XVII"*® siècle, à Stockolm, Kaschikine. On recule avec horreur ^devant l'asphyxie sociale de ce temps, devant ces mœurs qui n'étaient qu'une parodie de mauvais goût du Bas-Empire. Les dîners, les processions, les vêpres, les messes, les réceptions d'ambassadeurs, les changements de costumes, trois ou quatre fois par jour, formaient toute l'occupation des tzars. Autour d'eux se rangeait une oligarchie sans dignité, sans culture. Ces fiers aristocrates, vaniteux des fonctions qu'avaient occupées leurs pères, étaient fustigés dans les écuries du tzar, même knoutés sur la place publique, sans en ressentir l'offense. Il n'y avait rien d'humain dans cette société ignorante, stupide et apathique. Il fallait nécessairement sortir de cet état, ou pourrir avant d'avoir été mûr.
Mais comment sortir, d'où attendre le salut ? Certes, il ne pouvait venir du clergé, qui était alors à l'apogée de sa grandeur et de son infiuence. Le peuple courbait la tête et se tenait à l'écart ; étaient-ce donc ces boyards flagellés qui pouvaient lui indiquer le chemin ? Évidemment non, mais lorsqu'une exigence se fait sentir, les moyens pour la réaliser ne manquent jamais.
La révolution qui devait sauver la Russie sortit du sein même de la famille, jusques là apathique, des Romanoff.
— Avant d'aller plus loin, il nous faut aborder une des questions les plus embrouillées de Tbistoire russe : le développement du servage. Aucune histoire, ni ancienne ni moderne , ne nous présente rien d'analogue à ce qui s'est produit en Russie, au XVII™* siècle, et à ce qui s'est établi définitivement au XYIII"**, par rapport aux paysans. Par une série de simples mesures de police, par les empiétements des seigneurs qui possédaient des terres habitées, par la tolérance du gouvernement et par l'inertie des paysans, ceux-ci devinrent, de libres qu'ils étaient, de plus en plus fermes à la terre {krépki), propriétés inséparables du sol. Il semble que toutes les libertés de l'état naturel que les Slaves avaient conservées devaient passer par le terrible creuset de l'absolutisme et de l'arbitraire, pour être reconquises par des souffirances et des révolutions.
La commune rurale était restée intacte, pendant que les tzars minaient les franchises des villes et des campagnes. Son tour vint, mais ce ne fut point la commune, ce fut le paysan qu'on écrasa. Nous rencontrons au commencement- du XVII™* siècle une loi du tzar Godounoflf qui règle et limite les droits du paysan de passer àea terres d'un seigneur sur les terres d'un autres. Cette loi • ne mettait même pas en doute les droits de migration, encore moins la liberté individuelle des paysans ; elle ne fut motivée que par des raisons économiques assez plausibles au point de vue gouvernemental. Les paysans abandonnaient les terres des pauvres propriétaires et affluaient sur les terres des seigneurs riches ; les contrées fertiles étaient encombrées, tandis que les terrains stériles manquaient de bras. Le tzar Godounoff, usurpateur adroit et détesté des grands seigneurs, flattait en outre par cette
loi les petits propriétaires. Tel a été le premier pas vers le servage.
Bientôt, le même prince fit une autre loi à peine concevable ; pour la rendre intelligible, il faut dire qu'anciennement le nombre des serfs en Russie était très restreint : c'étaient ou des prisonniers de guerre ou des esclaves achetés en pays étrangers (kholopi), ou enfin des hommes qui se vendaient eux-mêmes avec leurs descendants (Jcabalny ludi,) Ces gens n'avaient rien de commun ni avec le paysan , ressortissant de la commune et cultivant la terre seigneuriale , ni avec les serviteurs libres des boyars. Ces derniers étaient souvent renvoyés en grand nombre par les maîtres et allaient se répandre en mendiants ou voleurs de grande route, ou bien joignaient les brigands de la Volga et les cosaques du Don, ces receleurs de tous les vagabonds et de tous les gens en guerre avec la société. Boris, toujours en garde, craignait cette masse mécontente et afiamée ; pour mettre fin à ces inconvénients et pour être sûr que ces hommes fussent nourris pendant la famine et ne se dispersassent pas, il décréta que les domestiques qui resteraient un temps donné chez leurs maîtres, seraient leurs serfs et ne pourraient ni les quitter, ni être renvoyés. C'est ainsi que des milliers d'hommes tombèrent dans l'esclavage presque sans s'en apercevoir. Les désertions et les fuites ne diminuèrent pas ; il serait difiicile de préciser combien de soldats cette loi procura aux bandes de Démétrius, de Honsewski, de Zolkiewski, du Hétman des Zaporogues et de tous les condottieri qui dévastaient la Russie au commencement du XVII°** siècle. Depuis le règne de Boris jusqu'à Catherine II, un mouvement sourd et sombre agita le peuple des campagnes, et la révolte de Pougatchefi' est aujourd'hui encore vivante dans sa mémoire.
Chaque seigneur répéta en petit le rôle du grand prince
de Moscou , et , de même que les villes avaient perdu leurs libertés parce qu'elles restaient dans le vague de» usages , la commune dans sa lutte avec le seigneur eut le dessous contre le principe de l'autorité et de l'indivi-» dualisme, plus énergique et plus égoïste qu'elle. Le tzarisme, basé lui-même sur un pouvoir illimité, devait nécessairement protéger les attentats des seigneurs , en anéantissant les défenseurs naturels des paysans, les jurés^ en soutenant le seigneur dans toutes ses contestations avec le paysan. Cependant la loi ne précisait et ne sanctionnait rien, il n'y avait qu'abus de la part du gouvernement et passiveté de la part du peuple.
Ce fut dans cet état des choses que le premier recensement ordonné par Pierre I", en 1710, fournit un terrain légal à ces abus monstrueux, et ce fut lui, le civilisateur de la Russie, qui les sanctionna. Il serait difficile de déterminer les raisons qui le firent agir de la sorte. Fut-ce une faute, une rancune ou bien un fait providentiel ? Ainsi que Pierre I" fut le représentant du tzarisme et de la révolution , de même le seigneur devint le représentant d'un pouvoir inique en même temps que le véritable levain révolutionnaire. Pierre I" a entraîné l'état dans le mouvement, et le seigneur entraînera directement ou indirectement la commune indolente et passive dans la révolution. Ce ferment sera dissous, sans nul doute, mais ce ne sera qu'après avoir consommé la perte de l'absolutisme. La commune, ce produit du sol, assoupit l'homme, absorbe son indépendance, elle ne peut ni s'abriter du despotisme^ ni émanciper ses membres ; pour se conserver , elle doit subir une révolution.
Toutes les libertés communales périssaient de fait devant l'individualité prononcée des tzars de Moscou, mais par bonheur, la lignée des tzars aboutit à Pierre, qui fut le véritable représentant du principe révolutionnaire latent
AVANT PIERRi: I*'. 29
dans le peuple russe. Pierre I*', ainsi que l'a dit un jeune historien, fut la première individualité russe qui osât se poser d'une manière indépendante. Un rôle semblable revient à la noblesse russe : elle représente le principe individuel en regard de la commune, et partant, l'opposition à l'absolutisme.
Elle ne brisera pas la commune, elle l'opprimera jusqu'à ce qu'elle se soulève. La commune qui s'est maintenue à travers des siècles est indestructible. Pierre I*"^, en détachant complètement la noblesse du peuple et en la dotant d'un pouvoir terrible à l'égard des paysans, déposa au fond de la vie populaire un antagonisme qui ne s'y trouvait point, ou qui ne s'y trouvait qu'à un faible degré. Cet antagonisme aboutira à une révolution sociale , et il n'y a pas de Dieu au palais d'hiver qui puisse détourner cette coupe de la destinée de la Russie.