‹ Du développement des idées révolutionnaires en RussieChapitre 3 sur 24 · PIERRE I · texte numérisé non relu

PIERRE I

Le désir de sortir de la situation lourde dans laquelle se trouvait l'état s'accroissait de plus en plus , lorsque y vers la fin du XVII"* siècle, il parut sur le trône des tzars un révolutionnaire audacieux doué d'un génie vaste et d'une volonté inflexible.

Pierre I*''^ ne fut ni un tzar oriental ni un âj^naste , ce fut un despote, à l'instar du Comité de Salut public» despote en son propre nom et au nom d'une grande idée, qui lui assurait une supériorité incontestable sur tout ce qui l'entourait. Il s'arracha au mystère dont s'entourait la personne du tzar, et jeta avec dégoût loin de lui la dé&oque bysantine dont se paraient ses prédécesseurs. Pierre I" ne pouvait se contenter du triste rôle d'un Dalaï-Lama chrétien, orné d'étoffes dorées et de pierres précieuses, qu'on montrait de loin au peuple , lorsqu'il se transportait avec gravité de son palais à la cathédrale de l'Assomption, et de la cathédrale de l'Assomption à son palais. Pierre 1** paraît devant son peuple en simple mortel. On le voit , ouvrier infatigable , depuis le matin

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jusqu'à la nuit, en simple redingotte militaire , donner des ordres et enseigner la manière dont il faut les exécuter ; il est maréchal-ferrant et menuisier, ingénieur, architecte et pilote. On le voit partout sans suite, tout au plus avec un aide-de-camp, dominant la foule par sa taille. — Pierre le Grand, comme nous Tavons dit, fut le premier individu émancipé en Russie , et , par cela même , révolutionnaire couronné.

Il soupçonnait ne pas être le fils du tzar Alexis. Un soir il demanda naïvement, au souper, au comte Jagouginski s*il n'était pas son père ? — Je n'en sais rien, répondit Jagouginski pressé par lui, la défunte tzarine avait tant d'amants ! Voilà pour la légitimité. Quant aux intérêts dynastiques , vous savez que Pierre se trouvant à Prutli , dans une position désespérée , écrivit au sénat de choisir pour son successeur le plus digne, croyant son fils incapable de lui succéder. Il le fit juger et exécuter ensuite dans la prison. Pierre I*' couronna impératrice une cabaretière , femme d'un soldat suédois , devenue depuis la courtisane de son favori prince Menczikoff, ci-devant garçon pâtissier. Les circonstances au milieu desquelles le métropolitain Téopkane et le prince Menczikoff proelamèrent la dernière volonté de Pierre P' laissent beaucoup de doutes, mais le fait est, que l'aventurière livonnienne qui parlait à peine le russe, fut proclamée, à sa mort, impératrice — sans que personne songeât à contester ses droits.

Pierre P' cachait à peine son indifférence ou son mépris pour l'église grecque, qui devait nécessairement partager la disgrâce de l'ancien ordre des choses. Il défendit de créer de nouvelles reliques et interdit les miracles. Il remplaça le patriarche par un synode à la nomination du gouvernement , et il y plaça comme procureur de la couronne un officier de cavalerie. Le patriarche n'avait jamais

eu des droits souverains et une position entièrement indépendante du tzar, mais il imprimait une certaine unité à l'église. Ce fut pour cela que Pierre I" abattit son trône qui, habituellement, était placé à côté de celui des tzars. Pourtant Pierre P^ ne fut rien moins que le chef de Téglise , son pouvoir était tout-à-fait temporel. Ce fut même là le caractère distinctif qu'il imprima à l'impérialisme de Pétersbourg ; son but, ses moyens étaient pratiques, mondains, laïques, il ne sortait pas de l'actualité, et, après avoir neutralisé l'action de l'église, il ne songea plus ni à Téglise ni à la religion. Il avait d'autres fantaisies , il rêvait une Russie colossale , un état gigantesque qui pût étendre ses branches jusqu'au fond de l'Asie, être maître de Constantinople et du sort de l'Europe.

En général, l'Europe a une idée exagérée de la puissance spirituelle des empereurs russes. Cette erreur a sa source, non dans l'histoire russe, mais dans les chroniques du Bas-Empire. L'église grecque avait toujours eu une soumission passive à l'état et faisait tout ce que le pouvoir voulait , mais le pouvoir , de son côté , ne se mêlait jamais directement des intérêts de la religion ou du clergé. L'église russe avait sa propre juridiction basée sur le Nomocanon grec. Croit-on qu'il suffisait de se proclamer chef de l'église, à la place de son chef naturel, pour acquérir un véritable pouvoir religieux ? S'il se fû.t agi des tzars de Moscou, d'un Ivan IV par exemple, qui avait en lui quelque chose de Constantin Copronime et de Henri VIII et s'occupait de l'exégèse quand il n'avait personne à tuer, cette supposition aurait été encore admissible, mais les successeurs de Pierre le Grand, au nombre desquels il y eut quatre femmes, dont une seule fut russe, rendent cette opinion insoutenable. L'idée de se faire chefs de l'église fut loin de leur pensée, pendant un siècle entier. L'honneur de l'avoir exhumée appartient à Paul I*'«

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Jaloux peut-être de Robespierre, il se fit faire, pour son couronnement , un habit moitié de soldat et moitié de prêtre, parla de sa suprématie spirituelle et voulut même officier dans la cathérale de Kasan ; on le détourna cependant de ce ridicule. On sait que ce même Paul I*', schismatique et marié, obtint le titre de grand-maître de Tordre de Malte, et Ton n'ignore guère qu'en tous points ce fut un demi- fou.

Pour rompre complètement avec l'ancienne Russie , Pierre 1^' abandonna Moscou et le titre oriental de tzar, pour habiter un port de la Baltique où il prit le titre d'empereur. La période de Pétersbourg qui s'ouvrit ainsi ne fut pas la continuation de la monarchie historique, ce fut le commencement d'un despotisme jeune, actif, sans frein, prêt aux grandes choses comme aux grands crimes.

Il n'y eut qu'une seule pensée qui reliât la période de Pétersbourg à celle de Moscou, — ^la pensée d'agrandissement de l'État. Tout lui fut sacrifié, la dignité des souverains, le sang des sujets, la justice enver les voisins, le

bien-être du pays entier A part cette ressemblance,

Pierre le Grand fut une protestation continuelle contre la vieille Russie. Nous l'avons vu, dans les questions dynastiques et religieuses, agissant en homme émancipé ; il se trouvait, par son genre de vie, dans une contradiction plus complète encore avec les mœurs du pays. Ami des plaisirs bruyants, il les étalait au grand jour. Que de fois Pétersbourg vit, dès l'aube du jour, son empereur sortant d'un repas copieux, sous l'infiuence du vin de Hongrie et de l'anisette , prendre un tambour et battre le rappel , au milieu de ses ministres plus ou moins chancelants sur leurs jambes. D'autrefois , on le voyait courir dans les rues avec des masques , costumé lui-même. Les vieux boyars , avec leur air grave et solennel , qui couvrait un abîme d'ignorance et de vanité, regardaient avec horreur

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les fêtes que le tzar donnait aux marins anglais ou hollandais , où Sa Majesté orthodoxe se livrait sans frein à ses goûts d'orgie. Une pipe de terre cuite à la bouche, ime cruche de bierre à la main , il donnait le ton à ses convives et ne leur cédait pas en jurons. L'indignation des boyars fut à son comble, lorsqu'il ordonna à leurs jfemmes et à leurs filles, enfermées comme dans l'Orient, de prendre part à ces mêmes fêtes. Le révolutionnaire perçait dans Pierre I®' partout sous la pourpre impériale. Tandis qu'un siècle après, Napoléon couvrait chaque année de quelque nouveau lambeau royal son origine bourgeoise, Pierre I'' se débarrassait chaque jour de quelque lambeau du tzarisme pour rester lui-même, avec sa grande pensée appuyée sur une volonté inflexible, sur la cruauté d'un terroriste.

La révolution opérée par Pierre I^' divisa la Russie en deux parties : d'un côté restèrent les paysans des communes libres et seigneuriales, les paysans des villes et les petits bourgeois ; c'était la vieille Russie, la Russie conservative, traditionnelle, communale, strictement orthodoxe ou bien schismatique, toujours religieuse, portant le costume national et n'ayant rien accepté de la civilisation européenne. Cette partie de la nation, comme cela arrive dans les révolutions victorieuses , était regardée par le gouvernement comme malcontente, presque comme insurgée. Elle était en disgrâce, suspendue , mise hors la loi et livrée à la merci de l'autre partie de la nation. La nouvelle Russie se composait de la noblesse formée par Pierre le Grand, de tous les descendants des boyars, de tous les employés civils, et enfin, de l'armée. La précipitation avec laquelle ces différentes classes se dépouillèrent de leurs mœurs fut surprenante. Elles abdiquèrent leur passé sans aucune opposition; les strélitz seuls tentèrent de résister. C'est là une preuve de la mobilité

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du caractère russe, et, en même temps, de Textrême opportunité de la révolution de Pierre le Grand. On était enchanté de quitter les formes lourdes et accablantes du régime moscovite. D*où venait donc la récalcitrance du paysan russe ? Les paysans forment la partie la moins progressiste de toutes les nations ; en outre , les paysans russes des communes restaient hors du mouvement et des atteintes du gouvernement. La centralisation politique n'était pas soutenue par une centralisation administrative. Les mesures prises pour entraver la migration des paysans n'intéressaient que ceux d'entre eux qui étaient établis sur les terres seigneuriales,- ou plutôt la minorité remuante qui se déplaçait. La réforme de Pierre se présenta à eux non seulement comme un attentat à leurs traditions et à leur manière de vivre, mais encore comme une immixtion de l'état dans leurs affaires, comme une tracasserie bureaucratique, comme une aggravation vague et indéfinie de leur servitude. Ils se résignèrent dès lors à cette opposition tacite et passive qui continue de nos jours, et qui est complètement justifiée par les mesures prises contre le peuple par Pierre I*' et ses successeurs. Le village est resté en dehors de la réforme ; il est impossible d'être paysan russe lorsqu'on abandonne les anciennes mœurs ; le paysan peut s'afiranchir de la commune, devenir domestique ou employé du gouvernement, ou même noble, mais il doit dans tous ces cas et avant tout quitter la commune (*). Le membre de la commune rurale ne peut être que paysan , et , comme tel, il doit porter la barbe et le costume national. Cela n'est réglé par aucune loi, l'usage seul le veut ainsi et ne le rend que plus vivace. De cette façon, les paysans restent purs de toute participation au gouvernement, ils sont gouvernés, mais ils n'ont

(*) Voir aux annexes la note relative à la Commune russe.

rien sanctionné par leur adhésion. Ils voient de mauvais œil notre genre de vie , persistent dans leurs usages et sont en même temps plus religieux que nous par opposition à notre indifférence , et sectaires , par opposition à l'église officielle qui pactise avec la civilisation allemande.

C'est sous ce point de vue qu'on peut apprécier toute l'importance des ordres de Pierre P' prescrivant de raser la barbe et de se vêtir à l'allemande. La barbe et le costume forment une distinction tranchée entre la Russie humiliée sous un triple joug et sauvegardant sa nationalité, et la Russie qui a accepté la civilisation européenne avec le despotisme impérial. Entre l'homme à la barbe qui porte la chemise par dessus la culotte , qui n'a rien de commun avec le gouvernement , et l'homme rasé , habillé à l'allemaude, qui est étranger à la commune ; il n'y avait qu'un seul lien vivant, — ^le soldat. Le gouvernement s'en aperçut, et, craignant que le soldat ne redevînt paysan, il eut recours à des mesures terribles : il fixa un terme monstrueux au service — 22 ans au commencement de ce siècle, et 15 à 17 ans de nos jours. Sous prétexte d'élever les enfants de troupe, il créa une véritable caste de kchatrias indiens en les enchaînant à l'état militaire, et, comme si ce n'était pas assez, il obligea les vétérans, sous l'intimidation de graves peines, de raser la barbe et de ne jamais porter le costume national. Le peuple russe resta ainsi isolé et hors de tout mouvement, dans une expectative douloureuse ; s'il ne périt pas , ce fut grâce à son naturel et à la commune, mais il n'a rien gagné non plus. Aucune idée politique n'a pénétré jusqu'à lui, mais il y a des intérêts qui ne manqueront pas d'agiter la commune russe.

La question de l'émancipation des serfs n'est pas comprise en Europe. On pense généralement qu'il ne s'agit

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que de la liberté individuelle, qui est d'une importance nulle sous le despotisme de Pétersbourg, tandis qu'il s'agit d'affranchir les paysans avec la terre. Ce problême occupe le gouvernement qui ne fera rien, la noblesse qui n'osera rien faire , et le peuple qui est fatigué , qui murmure et qui peut-être fera quelque chose.

En attendant, tout le mouvement intellectuel et politique s'est borné à la noblesse. L'histoire de la Russie, depuis la réforme de Pierre le Grand , à l'exception de l'épisode de Pougatcheff et le réveil du peuple en 1812, n'est que l'histoire du gouvernement russe et de la noblesse russe. Si l'on se faisait une idée de la noblesse russe à l'analogie de l'aristocratie omnipotente de l'Angleterre ou de l'aristocratie mesquine de l'Allemagne , on n'arriverait jamais à s'expliquer ce qui se passe aujourd'hui en Eussie.

Il ne faut pas perdre de vue que la noblesse organisée par Pierre I" n'est pas une caste close ; au contraire, elle absorbe incessamment tout ce qui sort du sol démocratique, et se renouvelle par sa base. Le soldat, en obtenant le rang d'officier, devient noble héréditaire ; un clerc, un scribe qui a été employé pendant quelques années par l'état, devient noble personnel ; s'il obtient un grade plus élevé , il acquiert la noblesse héréditaire. Le fils d'un paysan, affîranchi de la commune ou du seigneur, après avoir achevé ses études dans un collège, est annobli. Un individu décoré, un artiste admis à l'Académie, deviennent nobles. Il faut donc comprendre sous le nom de noblesse en Russie , quiconque ne fait pas partie de la commune rurale ou municipale et qui est fonctionnaire public. Les droits et privilèges sont exactement les mêmes pour les descendants des princes médiatisés et des boyars , que pour les fils d'un employé subalterne investi de la noblesse héréditaire.

SB LA BUSSIE

La noblesse russe est un état qui pèse sur un autre état, qui a été vaincu sans avoir combattu.

Il serait absurde de chercher une unité quelconque dans une classe qui renferme, à partir des soldats, des clercs et des fils de prêtres jusqu'à des propriétaires de centaines de mille paysans.

Mais passons aux temps qui suivirent le règne de Pierre I". L'anarchie gouvernementale la plus complète éclata après sa mort, et pendant vingt années le nouvel ordre des choses chancelait sur sa base, la main de fer de Pierre I*' une fois disparue ; la tradition populaire était rompue , il n'y avait pas de foi dynastique. Le peuple, qui se soulevait pour le fils prétendu de Jean IV, ne connaissait même pas de nom tous ces Romanoff de Braunschweig-Wolfenbuttel et de Holstein Gottorp qui glissaient comme des ombres sur les marches du trône et disparaissaient dans les neiges de l'exil , au fond des cachots ou dans le sang

La haute noblesse, qui n'avait aucun intérêt général, se servait des soldats de la garde impériale pour perpétuer ces révolutions de sérail. Les soldats, de leur côté, ne connaissaient d'autre morale que l'obéissance à celui qui avait la force en main, et cela seulement autant qu'il la conservait. L'idole une fois tombé, était immédiatement abandonné de tout le monde. Le progrès qu'a fait la corruption politique de ce temps surpasse tout ce qu'on peut imaginer. Le trône impérial ressemblait au lit de Cléopâtre, un tas de grands seigneurs et une poignée de janissaires conduisaient en triomphe un prince étranger, une femme, un enfant, un parent éloigné de quelque parent de Pierre I®', et relevaient au trône, l'adoraient et distribuaient des coups de knout à ceux qui trouvaient à y redire. Mais à peine l'élu avait-il eu le temps de s'enivrer de toutes les jouissances d'un pouvoir exorbitant, que la

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vague suivante de dignitaires et de prétoriens l'entraînait avec tout son entourage dans Tabîme. Les ministres et les généraux du jour allaient le lendemain, chargés de fers, sur la place d'exécution, ou étaient traînés en Sibérie. Ces revers s'opéraient si vite que le maréchal Munich qui avait exilé Biren le rejoignit, banni à son tour, au passage de la Volga, où Biren avait été retenu quelque jours par le débordement du fleuve. Dans cette bufera infernale qui emportait les personnes avec une telle vitesse qu'on n'avait seulement pas le temps de s'habituer à leurs traits, pour comble d'ironie nous ne voyons se maintenir qu'un seul individu, ce fut le chef de la chancellerie secrète, Bestoucheff ; cet honorable dignitaire a conservé son poste, nonobstant toutes les révolutions, et de cette manière, il a eu l'occasion de questionner, de torturer et d'exécuter tous ses amis, tous ses bienfaiteurs et tous ses ennnemis.

Peut-on croire après cela que le peuple ait vu dans ses chefs temporels des chefs de l'église orthodoxe ?

Outre les intrigues politiques, il ne faut pas oublier que lé ton licencieux, que Pierre 1" avait introduit et qui lui allait si bien, passa à la cour impériale et se changea bientôt en dévergondage crapuleux et en débauche brutale. Elisabeth, la fille de Pierre I*^ étant encore grandeduchesse, passait des nuits en orgie avec les grenadiers de la garde et se promenait avec eux au jardin d'été* Elle contracta, dans ce commerce, l'habitude des boissons fortes au point que, devenue impératrice, elle se grisait tous les jours. Les affaires les plus importantes s'arrêtaient, les ambassadeurs ne pouvaient obtenir d'audience pendant des semaines entières où elle n'avait pas de moment lucide. L'impératrice Anne vivait maritalement avec son ci-devant écuyer Biren qu'elle avait fait duc de Courlande. La régente Anne de Braunschweig couchait l'été avec son amant sur un balcon éclairé du palais

Au milieu de cette épopée scandaleuse d'avènements et de chutes du trône, de cette orgie d*ûn despotisme féroce, aux prises avec une oligarchie servile qui disposait de la couronne, comme les eunuques du Bas -Empire, il y eut une seule lueur politique, ce fut lorsqu'on dicta les conditions à l'acceptation de la couronne à l'impératrice Anne. Anne prêta serment, consentit à tout, mais de suite, soutenue par le parti allemand qui avait Biren pour chef, elle déchira la charte et fit périr tous ceux qui avaient voulu limiter le pouvoir de la couronne. Il y avait une ancienne animosité entre les Allemands et leurs adhérents d'une part, et les dignitaires russes qui entouraient le trône de l'autre. La haine des Allemands facilita à Elisabeth l'avènement au trône. Cette femme incapable et cruelle se rendit populaire en flattant le parti national.

Il ne faut pas cependant s'abuser sur la valeur de ces partis. Le parti allemand ne représentait pas la civilisation ni le parti russe l'ignorance. Le dernier ne voulait pas sérieusement le retour à l'ancien ordre des choses. Les essais du prince Dolgoroùky, du temps de Pierre II, n'ont abouti à rien du tout. Les Allemands, de leur côté, étaient loin de représenter le progrès ; sans aucun lien avec le pays qu'ils ne se donnaient pas la peine d'étudier et qu'ils méprisaient comme barbare, arrogants jusqu'à l'insolance, ils étaient les instruments les plus serviles de l'autorité impériale. N'ayant d'autre but que de se maintenir en faveur, ils servaient la personne du souverain et non la nation. En outre ils apportaient aux affaires des manières antipatiques aux Russes, un pédantisme de bureaucratie, d'étiquette et de discipline tout-à-fait contraire à nos mœurs.

L' hostilité des Slaves et des Germains est un fait triste, mais connu. Chaque conflit entre eux révélait la profondeur de leur haine. La domination allemande a contribué

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beaucoup, par sa nature, à étendre cette haine chez les Slaves occidentaux et les Polonais. Les Eusses n'ont jamais eu à subir leur oppression. Si leurs possessions du littoral de la Baltique ont été conquises par les chevaliers de l'ordre teutonique, elles étaient habitées par des populations finoises et non russes. Mais bien qu'entre tous les Slaves, les Russes sont ceux qui haïssent le moins les Allemands, le sentiment de répugnance naturelle qui existe entre eux ne peut s'effacer. Cette répugnance a pour fondement une incompatibilité d' humeur qui se montre aux moindres choses.

La préférence que le gouvernement donnait aux Allemands, après Pierre le Grand, n'était pas de nature à les réconcilier avec les Russes. Encore si ce n'eussent été que des Munich et des Ostermann qui fussent venus en Russie, mais il y eut toute une nuée d'originaires des trente-six ou je ne sais combien de principautés qui forment l'Allemagne une et indivisible^ qui s'abattirent sur les bords de la Neva.

Le gouvernement russe n'a pas, jusqu'à présent, de serviteurs plus dévoués que les gentilshommes de Livonie, d'Esthonie et de Courlande. — Nous n'aimons pas les Russes, nous disait un jour une notabilité de la Baltique, à Riga, mais de tout l'empire nous sommes les sujets les plus fidèles de la famille impériale. — Le gouvernement n'ignore pas ce dévoûment, et encombre d'Allemands les ministères et les administrations centrales. Ce n'est ni faveur ni injustice. Le gouvernement russe trouve dans les officiers et les fonctionnaires allemands juste ce qu'il lui faut ; la régularité et l'impassibilité d'une machine, la discrétion des sourds et muets, un stoïcisme d'obéissance à toute épreuve, une assiduité au travail qui ne connaît pas la fatigue. Ajoutez à cela une certaine probité ( que les Russes ont très rarement) et juste tant d'instruction

qu'exigent leurs emplois, jamais assez pour comprendre qu'il n'y a point de mérite à être les instruments honnêtes et incorruptibles du despotisme; ajoutez y l'indifférence complète pour le sort des administrés, le mépris le plus profond pour le peuple, ime complète ignorance du caractère national, et vous comprendrez pourquoi le peuple déteste les Allemands et pourquoi le gouvernement les aime tant.

Si nous passons des ministères et des chancelleries aux ateliers, nous rencontrons le même antagonisme. L'ouvrier russe, chez un maître russe, est presque un membre de la famille ; ils ont les mêmss habitudes, les mêmes idées morales et religieuses; ils mangent ordinairement à la même table et s'entendent fort bien entre eux. Il arrive quelquefois au maître de frapper l'ouvrier qui reçoit les coups avec trop de résignation chrétienne, parfois l'ouvrier riposte, mais ni l'un ni l'autre ne va se plaindre à la police. Le dimanche est fêté de la même manière par le maître que par l'ouvrier, tous les deux rentrent avinés chez eux. Le lendemain, le maître comprenant que l'ouvrier ne peut être assidu au travail, lui laisse perdre quelques heures, car il sait, qu'en cas de besoin, il travaillerait pour lui une partie de la nuit. Très -souvent le maître avance de l'argent à l'ouvrier, comme d'autre part l'ouvrier attend des mois entiers le paiement du salaire, lorsqu'il voit que son maître est gêné. Le maître allemand n'est pas l'égal de l'ouvrier russe, il se croit son chef plus que son maître ; méthodique par caractère et conservant les usages de son pays, l'Allemand transforme les rapports élastiques et vagues de l'ouvrier russe avec son maître en rapports juridiques sévèrement déterminés, du sens desquels il ne s'écarte jamais d'une syllabe. Une exigence perpétuelle, une rigueur étudiée, un despotisme froid offensent l'ouvrier d'autant plus que le maître ne descend jamais jusqu'à lui.

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Les mœurs paisibles même de rAllemand, la préférence qu'il donne à la bière sur Teau-de-vie ne font qu'ajouter au dégoût qu'il inspire à l'ouvrier russe. Ce dernier a beaucoup plus de dextérité que de diligence, de capa* cité que de savoir. Il peut beaucoup faire en une fois, mais il n'a pas d'assiduité au travail et il ne peut se faire à la discipline uniforme et méthodique de l'Allemand. Le maître allemand ne soufire pas îque l'ouvrier vienne une heure plus tard, ou qu'il le quitte une heure plus tôt. La migraine des lundis, le bain du samedi ne sont pas des excuses à ses yeux. Il note chaque absence pour la déduire du salaire, avec la plus grande justice, peutêtre, mais l'ouvrier russe voit en lui un exploiteur monstrueux, de là des discussions et des querelles sans fin. Le maître irrité court à la police ou chez le seigneur de l'ouvrier, s'il est serf, et appelle sur sa tête tous les malheurs que son état comporte. Le maître russe, sans motifs extraordinaires, n'ira ni chez le kvartalnoi ( commissaire de police ) ni chez le seigneur ; la police et la noblesse sont les ennemis communs du maître à barbe et de l'ouvrier non rasé.

Mais revenons à notre récit.

L'impératrice Elisabeth fit venir de Holstein son successeur et le maria à une princesse d'Anhalt-Zerbst. On trouva le bon et simple Pierre III trop allemand. Sa femme, encore moins russe que lui, le détrôna, le mit en prison et Ty fit empoisonner. Le Comte Orlofi', s'ennuyant d'attendre l'effet du poison, l'étrangla.

Le long règne de Catherine II procura une grande stabilité au gouvernement de Pétersbourg. Ce fut la continuation du règne de Pierre P% après une interruption de trente-cinq ans. Catherine apporta avec elle au palais impérial un élément de grâce, d'urbanité et de bon goût

qui n'existait point avant elle et qui exerça une influence salutaire sur les régions élevées de la société.

Catherine II ne connaissait pas le peuple et ne lui a fait que du mal : son peuple à elle c'était la noblesse et elle comprenait merveilleusement bien son terrain. Elle releva la noblesse, en lui confiant l'élection de presque toutes les charges judiciaires et administratives dans les provinces, où elle l'organisa en corps et réunions discutant leurs intérêts, contrôlant l'emploi des fonds destinée aux besoins des localités.

Elle dota de même la bourgeoisie et les paysans de droits électifs, qui sont pourtant plus importants comme principe qu'en réalité. Ces concessions pâlissent toutefois à côté du crime qu'elle a commis envers les paysans, en consacrant par une stupide dilapidation la servitude ; elle distribuait à ses favoris et à ses amants des terres habitées d'une étendue immense. Non seulement elle dépouilla les couvents au profit de ses grands, mais elle leur distribua les paysans de la Petite Russie où l'on ne connaissait pas encore le servage. On conçoit qu^ étant philosophe comme Frédéric II et Joseph II, elle put prendre part au partage criminel de la Pologne. La raison d'état, le désir d'augmenter ses possessions territoriales expliquent ce fait s'ils ne peuvent l'excuser ; mais aliéner à Tétat des terres habitées, rendre serfs des cultivateurs libres sans même penser à imposer des conditions aux nouveaux propriétaires, c'est de la démence.

Peut-être Timpératrice Catherine se rappelait-elle l'enthousiasme farouche avec lequel les paysans de quatre provinces avaient couru au devant de Pougatcheff qui pendait tous les nobles qu'il prenait ; peut-être aussi avait elle trop présente à la mémoire cette scène qui s'était également passée sous son règne, où le peuple de Moscou, après

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avoir tué un archevêque derrière Tautel, avait traîné dans les rues son cadavre revêtu des insignes pontificaux. D'un autre côté, elle voyait la noblesse si reconnaissante, si fière de son dévoûment, qu'elle se vit entraînée à épouser sa cause.

Chose étrange, de tous les souverains de la maison Romanoff, aucun n'a rien fait pour le peuple. Le peuple ne se souvient d'eux que par le nombre de ses malheurs, par l'accroissement du servage, du recrutement, des charges de toute espèce, par les colonies militaires , par toutes les horreurs de l'administration policière, par une guerre aussi sanglante qu'insensée qui dure vingtcinq ans dans des montagnes inexpugnables.

La civilisation se répandit avec une grande célérité dans les couches supérieures de la noblesse, elle était tout exotique et n'avait de national qu'une certaine rudesse qui se mêlait étrangement aux formes de la politesse française. A la cour, on ne parlait que le français, on imitait Versailles. L'impératrice donnait le ton, elle correspondait avec Voltaire, passait des soirées avec Diderot et com* mentait Montesquieu: les idées des encyclopédistes s'infiltraient dans la société de Pétersbourg. Presque tous les vieillards de ces temps que nous ayons connus étaient voltairiens ou matérialistes, s'ils n'étaient pas francsmaçons. Cette philosophie s'inoculait avec d'autant plus de facilité aux Russes , que leur esprit est à la fois réaliste et ironique. Le terrain que la civilisation gagnait en Russie était perdu pour l'église. L'orthodoxie grecque n'a de force sur l'âme slave que tant qu'elle y trouve de l'ignorance. La foi y pâlit à mesure que la lumière y pénètre, et le fétichisme extérieur fait place à l'indifierence la plus complète. Le bon sens, l'esprit pratique du Russe repousse la coexistence de la pensée lucide avec le mysticisme. Il peut rester longtemps pieux jusqu'à la

bigotterie, sans jamais penser à la religion, mais à celte condition seulement; il lui est impossible de devenir rationnaliste ; pour lui V émancipation de V ignorance coïncide avec l'émancipation de la religion. Les tendances mystiques que nous rencontrons chez les francs-maçons n'étaient en realité qu'un moyen de neutraliser les progrés d'un épicuréisme brutal qui se répandait avec rapidité. Quant au mysticisme du temps de l'empereur Alexandre, ce fut un produit de la franc-maçonnerie et de l'influence allemande, sans base réelle, une affaire de mode chez les uns, d'exaltation d'esprit chez les autres. Il n'en fut plus question après 1825. La discipline religieuse relevée par la police de l'empereur Nicolas ne parle pas en faveur de la piété des classes civilisées.

L'influence de la philosophie du XVIII"* siècle eut un efiet en partie pernicieux" à Pétersbourg. En France, les encyclopédistes émancipant l'homme des vieux préjugés, lui inspiraient des instincts moraux plus élevés, le faisaient révolutionnaire. Chez nous , en brisant les derniers liens qui retenaient une nature demi-sauvage , la philosopie voltairienne ne mettait rien à la place des vieilles croyances , des devoirs moraux, traditionnels. Elle armait le Russe de tous les instruments de la dialectique et de l'ironie 'propres à. le disculper à ses yeux de son état d'esclave par rapport au souverain , et de son état de souverain par rapport à l'esclave. Les néophytes de la civilisation se jetèrent avec avidité dans les plaisirs du sensualisme. Ils comprirent très bien l'appel à l' épicuréisme, mais le son du tocsin solennel qui appela les hommes à une grande résurrection n'allait pas à leur âme.

Entre la noblesse et le peuple , il y avait une tourbe d'employés personnellement annoblis, classe corrompue et

dénuée de toute dignité humaine Voleurs, tyrans,

dénonciateurs, ivrognes et joueurs, ce furent et ce sont

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encore les hommes les plus rampants de l'empire. Cette classe a été le produit de la réforme brusque de la juridiction du temps de Pierre I**.

Le procès oral fut alors aboli et remplacé par le procès inquisitorial. Des formalités minutieuses introduites à l'instar ^des chancelleries allemandes , compliquèrent la procédure et fournirent des armes terribles à la chicane. Les tchinowniks , complètement libres des préjugés , torturaient les lois à leur guise et avec un art infini. Ce sont les plus forts rabulistes du monde ; ils n'ont jamais autre chose en vue que leur responsabilité personnelle ; lorsqu'ils la croient à couvert , ces gens osent tout , et le paysan, comme le tschinovnik , n'a aucune foi dans les lois. Le premier les respecte par crainte, le second y voit une mère nourricière. La sainteté des lois , les droits imprescriptibles , les notions d'une justice immuable, sont des termes qui n'existent pas dans leur langue. Et toute la force impériale ne suffit pas pour arrêter, pour paralyser l'action malfaisante de ces vipères d'encre, de ces ennemis embusqués qui guettent le paysan pour l'entraîner dans des procès ruineux.

Après nous être formé ainsi une idée approximative de la société néo-européenne du siècle de Catherine II, jetons un coup d'oeil sur les débuts littéraires de l'Etat nouvellement formé.

L'Eglise bysantine avait horreur de toute culture mondaine. Elle ne connaissait d'autre science que la contro- . verse théologique ; elle inventa une peinture conventionnelle, faisant de l'opposition à la beauté charnelle de l'antiquité (ikonopies,) Elle abhorrait tout mouvement indépendant de l'intelligence , elle ne voulait qu'une foi soumise. Il n'y avait pas de prédicateur en Russie. Le seul évêque qui soit connu dans les anciens temps pour se» sermons, fut persécuté à cause de ses sermons. Pour

savoir ce que c'est que Téducation que PEglise orientale donnait à son fidèle troupeau , il suffit de connaître les peuplades chrétiennes de l'Asie-Mineure , et ce fut là l'Eglise qui présida à la civilisation de la Russie depuis le X"' siècle. Les guerres continuelles des princes apanages et le joug mongol lui furent d'un immense secours.

L' Eglise gréco-russe retint une langue à part formée de divers dialectes des Slaves du sud ; la langue vulgaire n'était pas encore élaborée. Les chroniques, les actes diplomatiques et civils se rédigeaient dans un idiome qui tenait le milieu entre la langue ecclésiastique et la langue populaire et se rapprochait plus de l'une ou de l'autre suivant la position sociale de l'auteur. Il n'y eut aucun mouvement littéraire jusqu'au XVIII* siècle. Quelques chroniques, un poème du XII* siècle {campagne d*Igor\ un assez grand nombre de contes et de chants populaires pour la plupart oraux, voilà tout ce qu'ont produit dix siècles dans le domaine littéraire.

Sans égard à cette pénurie, il est important de remarquer que la langue de la Bible, comme celle des annales de Nestor et du poëme mentionné est non seulement d'une grande beauté, mais qu'elle porte des traces évidentes d'un long usage et d'un développement antérieur de beaucoup de siècles.

Les traducteurs de la Bible Cyrille et Méthode réglèrent la langue, fixèrent un alphabet, calquèrent les formes grammaticales d'après les règles grecques, mais ils trouvèrent une langue riche et élaborée probablement par les Slaves qui habitaient la Macédoine et la Théssalie. Il faut connaitre les difficultés que trouvent les Anglais en traduisant l'Evangile dans les langues sauvages par exemple dans celle des Caffres, les mots leur manquent, les images, les notions, les expressions, tout doit être rendu par des périphrases approximatives. Tandis que la traduction slave

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égale en concision, en beauté mâle et en fidélité celle de Luther.

Tous les éléments poétiques qui fermentaient dans Tâme du peuple russe s'exhalaient dans des chants extrêmement mélodieux. Les peuples Slaves sont par excellence des peuples chanteurs. Les chroniqueurs du Bas-Empire racontent que dans une invasion des Slaves, les Grecs les ont surpris, car les sentinelles qui chantaient toujours, s'endormirent peu à peu eux-mêmes par leurs chants. Le paysan russe trouvait dans ses chants Tunique épanchement à ses soufi&ances. Il chante continuellement, en travaillant, en , conduisant ses chevaux ou en se reposant au seuil de sa porte. Ce qui distingue ces chansons de celles des autres Slaves et même des Malo- Russes, c'est une tristesse profonde. Les paroles ne sont qu'une complainte qui se perd dans les plaines sans limites comme son malheur, dans les bois lugubres de sapin, dans les steppes infinis, sans rencontrer d'écho ami. Cette tristesse n'est pas un élan passionné vers quelque chose d'idéal, elle n'a rien de romantique, rien de ces aspirations maladives et monacales, {*) comme les chants allemands, c'est la douleur de l'individu écrasé par la fatalité, c'est un reproche à la destinée " destinéemarâtre, sort amer" ; c'est un désir comprimé qui n'ose pas se manifester autrement, c'est le chant d'une femme opprimée par son mari, du mari opprimé par son père, par l'ancien du village, de tous enfin opprimés par le seigneur ou le tzar ; c'est l'amour profond, passionné , malheureux mais terrestre et réel(t). Au milieu de ces chants

(♦) Il est de même à remarquer que les héros des contes — Ilia Moiirometz. Ivan Zarewitch, etc. ont beaucoup plus de rapports avec les héros homériques, qu*avec ceux du moyen âge, le " Bohatir" n*est pas un chevalier, comme Achille n'en est pas im.

({) Voyez la dissertation magnifique de M™® Talvi sur les chants slaves dans son ouvrage imprimé en 1846 à New- York.

mélancoliques vous entendez tout-à-coup les sons d'une orgie, d'une gaîté sans frein ; des cris passionnés et fous, des, mots dénués de sens, mais enivrans, entraînans à une danse effi:énée qui est tout autre chose que la danse dramatique et gracieuse en chœurs.

Tristesse ou orgie, esclavage ou anarchie, le Russe passait sa vie en vagabond, sans foyer ni domicile, ou absorbé par la commune, perdu dans la famille ou libre au milieu des forêts, le coutelas à la ceinture. Dans les deux cas, le chant exprimait la même plainte, les mêmes déceptions : c'était une voix sourde qui disait que les forces innées ne trouvaient pas assez d'essort, qu'elles étaient mal à l'aise dans la vie resserrée par l'ordre social.

Il y a une catégorie entière de chants russes, les chants des brigands. Ce ne sont plus des élégies plaintives : c'est le cri téméraire, c'est l'excès de joie d'un homme qui se sent enfin libre, cri de menace, de colère et de défi. ** Nous viendrons boire votre vin, patience ; nous viendrons caresser vos femmes, piller vos richards "... Je ne veux plus travailler dans les champs ; qu'ai-je gagné en labourant la terre ? je suis pauvre et méprisé ; non, je prendrai pour compagnon la nuit sombre, un couteau affilé, je trouverai des amis dans les bois toufius, je tuerai le seigneur et je pillerai le marchand sur la grande route. Au moins tout le monde me respectera; et le jeune voyageur passant sur mon chemin et le viellard assis devant sa maison me salueront. "

Le couvent, la cosaquerie, les bandes de brigands étaient les seuls moyens de se rendre libre en Eussie. Le peuple appelait poliment les brigands polissons {chalouny) ou licencieux {volnitza). Dans les temps anciens, la seule ville de .Novgorod fournissait des bandes armées qui descendaient la Volga et l'Oka jusqu'aux bords de la Kama, ** allant à l'aventure chercher le bonheur ". Des Cosaques

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brigands, persécutés par Jean IV, firent, pour se réhabiliter, la conquête de la Sibérie, sous les orderes de Yermâk. Le vagabondage et le brigandage s'accrurent d'une manière prodigieuse pendant l'interrègne et au commencement du XVIP™ siècle. La mémoire de Stenka Bazine s'est conservée chez le peuple dans une quantité de chansons composées en son honneur. La tradition de ces brigandages ne discontinua pas jusqu'à FougatcheâP, et il est probable qu'ils n'ont acquis une si grande proportion que grâce à une lutte sourde engagée par les paysans protestant contre leur asservissement. Il est notoire que, dans les chansons, le beau rôle revient au brigand, les sympathies sont pour lui et non pour ses victimes ; c'est avec une joie secrète qu'on vante ses prouesses et sa bravoure. Le chansonnier populaire paraissait comprendre que son plus grand ennemi n'était pas le brigand.

Un ' mouvement intellectuel d' un autre genre , mais non moins important, fut le mouvement des idées religieuses chez les sectaires. Ce que l'orthodoxie grecque n'a jamais su faire, intéresser l'homme du peuple, développer en lui une foi active, un intérêt véritable, les sectaires surent l'accomplir. Chez eux, point d'indifférentisme ; la commune y est plus développée que chez les paysans orthodoxes, l'esprit de corps est on ne peut plus vivace ; il y a des sectes dont la dogmatique est absurde, mais la conduite pleine d'énergie et honnête. Il y en a d'autres très-rèpandues même, qui professent les doctrines communistes les plus avancées, entremêlées d'un christianisme mystique dans le genre des herrenhuts et même des anabaptistes. Persécutés par le gouvernement, des milliers de sectaires se sont expatriés en Livonie, en Turquie, où il y a des bourgs entiers habités par leur descendants. Les sectaires en général sont les

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ennemis les plus acharnés de la réforme de Pierre I*'. Pour eux Pierre et ses successeurs sont des antichrists^ Par contre, le gouvernement y voit des rebelles et les poursuit comme tels. Les sectaires tiennent bon, leur propagande s'accroît à mesure qu'augmente la persécution» ils ont des affîdés sur tous les points de Tempire, une publicité clandestine. H serait possible que d'un à» Skites (*) (communauté schismatique) sortît un mouve*ment populaire qui embrasât des provinces entières, dont le caractère serait certainement national et communiste et qui irait à la rencontre d'un autre mouvement dont la source est dans les idées révolutionnaires de l'Europe. Peut-être ces deux mouvements s'entrechoqueront-ils sans comprendre leur afdnité, au grand plaisir du tzar et de ses amis.

La littérature russe européisée ne commence à obtenir une certaine signification que du temps de Catherine II. Avant son règne, on voit un travail préparatoire ; la langue se forme aux nouvelles conditions de l'existence, elle fourmille de mots allemands et latins ; l'esprit d'imitation s'empare de tout, au point qu'on essaie d'introduire dans notre langue métrique et sonore la versification syllabique. Revenue de ces exagérations, la langue commença à s'assimiler les flots des mots étrangers, à devenir plus naturelle et plus conforme au génie de la nation. Le premier Busse qui mania avec talent la langue ainsi faite ftit Lomonossoff. Ce savant célèbre fut le type du Busse par son encyclopédisme, autant que par la facilité de son entendement. Il écrivit en russe, en allemand et en latin. Il était mineur, chimiste, poète, philologue, physicien, astronome et historien. Il composait en même temps une dissertation météorologique sur l'électricité, et

(*) Pougatclieif et ses collègues ont appartenu aux ** Starovertzy **.

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ime autre sur Tarrivée des Varègues en Russie, en réponse 4 rhistoriographe Muller, ce qui ne Tempôchait pas de terminer ses odes triomphales et ses poèmes didactiques. Ifoijijours lucide, plein du désir inquiet de tout comprendre, il jettait un sujet pour s'emparer d*un autre av^ç l^le facilité de conception étonnante.

La civilisation qui commençait à s'épanouir sous l'égide protectrice du gouvernement restait encore sur les marche» du trône, avec son admiration pour Pierre le Grand et %yec son adulation sincère pour tout souverain. Le goiiyeprnement continuait à marcher à la tête de la civilisation. Cette affînité de la littérature avec le gouvei;nem.ent devient plus palpable du temps de Catherine II. EUe a son poète, poète d'un grand talent, qui, par entraînement et ^our lui adresse des épîtres, des odes , des hymnes et des satyres, qui est à genoux devant elle, à ses pieds» ^9xxs être toutefois vil ou esclave. Derjavine ne craint pas l'impératrice, il plaisante avec elle, la nomme "Félicie** "la tzarine de Kirgis-Kaïssak." Sa muse trouve parfois des sons qui ne sont gu^re ceux d'un serf chantant son souverain.

Néanmoins, cette poésie apologétique avec toute sa f^cérité et toute la beauté d'une langue plastique, n'ëtaili xi^i goûtée ni admirée, si ce A'est d'un petit nombre, du clergé et des savants. La haute société ne lisait rien eVk l^iisse, la société inférieiire ne lisait rien du tout. La première production russe qui ait eu une popularité imçi^nse ne fut ï{i une épître adressée è l'impératrice, ni une ode inspiréç)^ par les gavages inhumaûis et les mas-* çacres glorieux de Souvoroff, »iais luxe comédie, une çatyre mordante contie les gentilUtrea de la provincei Xa^dis que Deijavine Ae voyait, à travers les rayons de la gloire qui entouraient le trône, que l'impératrice,. Yon Wiezen, esprit caustiquei voyait le côté opposé ; U riajt

amèrement de cette société demi-barbare, de ses allures de civilisation. Ce fut le premier auteur dans les écrits duquel perçât le principe démonique de sarcasme et d'indignation, qui devait dès lors traverser toute la littérature russe et s'en rendre l'esprit dominant. Dans cette ironie, dans cette flagellation, où rien n'est ménagé, pas même la personne de l'auteur, il y a pour nous ime joie de vengeance, de consolation maligne ; par ce rire nous rompons la solidarité qui existe entre nous et ces amphibies qui ne savent ni garder la barbarie ni acquérir la civilisation et qui seuls surnagent à la surface ofQcielle de la société russe. Une protestation infatigable suivit pas à pas cette anomalie. Elle fut ardente, incessante.

L'autopsie pathologique forma le caractère dominant de la littérature moderne. Ce fut une nouvelle négation de l'ordre des choses existant, qui surgit en dépit de la volonté impériale du fond de la conscience réveillée, cri d'horreur de chaque génération qui craignait de se voir confondue avec ces êtres dégradés.

La littérature russe, au XVIII"' siècle, ne fut au fond qu'une noble occupation de quelques esprits, sans influence sur la société. La première influence sérieuse qui imprima de suite un autre caractère au dilétantisme littéraire vint de la firanc-maçonnerie. Celle-ci était très-répandue en Bussie vers la fln du règne de Catherine II. Son chef, Novikoff, était un de ces grands personages dans l'histoire qui font des prodiges sur une scène qui doit nécessairement rester dans les ténèbres ; un de ces guides d'idées souterraines dont l'œuvre ne se manifeste qu'au moment de l'éclat. Novikofl* était imprimeur de son état, il fonda des librairies et des écoles dans plusieurs villes, il édita la première revue russe. Il faisait faire des traductions et les publiait à ses frais. C'est ainsi qu'on vit de son temps paraître la traduction de V Esprit des

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LoiSy à^Émile^ de divers articles de 1* Encyclopédie, ouvrages que la censure de notre époque ne permettrait certainement pas d'imprimer. Dans toutes ces entreprises, Novikoff fut puissamment aidé par la francmaçonnerie dont-il était grand-maître. Quelle œuvre immense, que la pensée hardie de réunir dans un intérêt moral, dans une famille fraternelle tout ce qu'il y avait intellectuellement de mûr, depuis le grand seigneur de l'empire, tel que le prince Lapoukhine, jusqu'au pauvre précepteur d'école et au chirurgien de district.

L'impératrice Catherine fit jeter Novikoff dans la citadelle de Pétersbourg et l'exila ensuite. Ce fut dans les dernières années de son règne, où son caractère commençait à s'altérer. Avec Potemkine disparaît la poésie des favoris, une débauche grossière remplace une volupté brillante et splendide. Les petites soirées de l'Ermitage, pétillantes d'esprit, firent place aux orgies sauvages des Zoricz. En attendant, la révolution française atteignait son apogée. Le tonnerre révolutionnaire troublait le sommeil des monarques, sur le Danube comme sur la Neva. Catherine en vieillissant devenait inquiète, supçonneuse même à l'égard de son fils. Elle voyait avec défiance la franc-maçonnerie acquérir une force nouvelle, indépendante de sa volonté ; on parlait beaucoup de la part que les illuminés et les martinistes avaient prise à la révolution, et au milieu de ces bruits, elle apprit que le grand duc Paul était initié à la franc-maçonnerie par Novikofi^ Dix ans auparavant, Catherine aurait fait chercher Novikoff et aurait vu que ce n'était point un obscur conspirateur dynastique, mais alors elle aima mieux le châtier qu'à l'entretenir.

Cet homme infatigable] forma avant sa chute le dernier

grand écrivain de cette période, Karamsine. L'influence

de ce dernier sur la littérature peut être comparée à l'in-

ûuence de Catherine sur la société ; il Ta liamanisée« n y avait en lui quelque chose de S^ Kéal, de Florian et d'Ancillon, un point de vue philosophique et moral, des phrases philantropiques, des larmes toujours acquises au malheur, une répulsion pour tout ahus de forces, beaucoup d'amour pour la civilisation, un patriotisme tant soit peu rhétorique, le tout sans unité, sans pensée dirigeante^ sans une seule conviction profonde. Il y eut quelque chose d'indépendant et de pur dans ce jeune littérateur, entouré d'un monde d'ambitions subalternes et d'un crasse maté* rialisme. Karamsine fut le premier littérateur russe lu des dames.

C'est un grand avantage pour notre littérature que oos premiers auteurs ont été des hommes du monde. Ils firent passer dans la littérature une certaine élégance de bonne compagnie, ime sobriété de paroles, une noblesse d'images qui distinguent la conversation des hommes bien élevés. L'élément grossier et vulgaire qui se rencontre parfois dans la littérature allemande n'a jamais^ pénétré dans les ' livres russes.

La grande œuvre de Karamsine, le monument qu'il a ^levé à la postérité sont les douze volumes de son histoire russe. Œuvre consciencieuse de la moitié de son exi* ^ stence et dont l'analyse n'entre pas dans notre plan, son histoire a beaucoup contribué à tourner les esprits vers l'étude de la patrie. Si l'on songe au chaos qui a précédé Karamsine, dans l'histoire russe, et au travail qu'il a dû employer pour le déblayer et pour donner une exposition claire et véridique du sujet, l'on comprendra qu'il y aurait de l'injustice à ne pas reconnaître ses services.

Ce qui manquait à Karamsine, ce fut cet élément sar* castique qui de Von Wiezen s'étendit à Kryloff et même à Dimitrieff, l'ami intime de Karamsine. Il y avait quelque chose d'allemand dans le tendre et bénévole Karam-

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sine. On pouvait prédire que Karamsine tomberait avec sa sentimentalité dans les filets impériaux, comme le fit plus tard le poète Joukoffsky.

L'histoire de la Russie rapprocha Karamsine de l'empereur Alexandre. Il lui lisait les pages audacieuses où il flétrissait la tyrannie de Jean le Terrible et jetait des immortelles sur la tombe de la république de Novgorod. Alexandre Fécoutait avec attention et émotion et pressait doucement la main de l'historiographe. Alexandre était trop bien élevé pour trouver bon que Jean fît parfois scier ses ennemis en deux et pour ne pas soupirer sur le sort de Novgorod, sachant bien que le comte Arakhtchéieff y introduisait déjà les colonies militaires. Karamsine, plus ému encore, restait épris des charmes de la bonté impériale. Mais où l'ont conduit ses pages audacieuses, ses indignations, ses condoléances ? Qu'a-t-il appris dans l'histoire russe, quel résultat a-t-il tiré de ses recherches, lui qui, dans la préface de son histoire, dit que l'histoire du passé est l'enseignement de l'avenir ? Il n'y puisa qu'une seule idée : " Les peuples sauvages aiment la liberté et l'indépendance, les peuples civilisés l'ordre et la tranquillité" — un seul résultat : " la réalisation de l'idée de l'absolutisme " devant le développement duquel il reste en extase et qu'il poursuit depuis Monomakh jusqu'aux Romanofi*.

L'idée de la grande autocratie, c'est l'idée du grand esclavage. Peut-on se figurer qu'un peuple de soixante millions n'existe que pour réaliser ........ l'esclavage

absolu ?

Karamsine mourut dans les bonnes grâces de l'empereur Nicolas.

Comme on le voit, la période que nous avons parcourue

n'est que l'adolescence de la civilisation et de la littérature

russes. La science florissait encore à l'ombre du trône, et

les poètes chantaient leurs izars sans être leurs esclaves.

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