L'OPINION PUBLIQUE APRÈS LE 14 DÉCEMBRE
Les vingt-cinq années qui suivent le H (26) décembre sont plus diôiciles à caractériser que toute Tépoque écoulée depuis Pierre I*'. Deux courants en sens inverse, l'un à la surface, Tautre à une profondeur où on le distingue à peine, embrouillent Tobservation. A l'apparence, la Russie restait immobile, elle paraissait même reculer; mais, au fond, tout prenait une face nouvelle, les questions devenaient plus compliquées, les solutions moins simples.
A la surface de la Russie officielle, " de l'empire des façades, " on ne voyait que des pertes, ime réaction féroce, des persécutions inhumaines, un redoublement de despotisme. On voyait Nicolas entouré de médiocrités, de soldats de parades, d'Allemands de la Baltique et de conservateurs sauvages, lui-même méfiant, j^roid, obstiné» sans pitié, sans hauteur d'âme, médiocre comme son entourage. Immédiatement au-dessous de lui se rangeait 1/1 haute société qui, au premier coup de tonnerre qvii
éclata sur sa tête après le 14 décembre, avait perdu les notions à peine acquises d'honneur et de dignité. L'aristocratie russe ne se releva plus sous le règne de Nicolas, sa fleuraison était passée ; tout ce qu'il y avait de noble et de généreux dais son sein était aux mines ou en Sibérie. Ce qui restait ou se maintint dans les bonnes grâces du maître, tomba à ce degré d'abjection ou de servilisme qu'on connaît par le tableau qu'en a tracé M. de Custine.
Venaient ensuite les officiers de la garde ; de brillants et civilisés ils devinrent de plus en plus des sergents encroûtés. Jusqu'à l'année 1825, tout ce qui portait l'habit civil reconnaissait la supériorité des épaulettes. Pour être comme il faut, il fallait avoir servi une couple d'années à la garde, ou au moins dans la cavalerie. Les officiers étaient l'âme des réunions, les héros des fêtes et des bals, et, pour dire la vérité, cette prédilection n'était pas dénuée de fondement. Les militaires étaient plus indépendants et se tenaient sur un pied plus digne que les bureaucrates rampants et pusillanimes. Les choses prirent une autre face, la garde partagea le sort de l'aristocratie ; les meilleurs officiers étaient exilés, un grand nombre d'autres abandonnèrent le service, ne pouvant supporter le ton grossier et impertinent introduit par Nicolas. On se hâtait de remplir les places vides par de bons troupiers ou des piliers de caserne et de manège. Les officiers tombèrent dans l'estime de la société, l'habit noir prit le dessus, et l'uniforme ne domina que dans les petites villes de province et à la cour, ce premier corps de garde de l'empire. Les membres de la famille impériale, de même que son chef, marquent, pour les militaires, une préférence outrée et illicite dans leur position. La froideur du public pour l'uniforme n'allait cependant pas jusqu'à l'admission des employés civils dans la société.
Même dans les provinces, on avait une répulsion invincible pour eux, ce qui n'empêcha pas du reste que l'influence des bureaucrates ne s'accrût. Toute l'administration devint, d'aristocratique et d'ignorante qu'elle était, rabuliste et mesquine, après 1825. Les ministères se changèrent en bureaux, leurs chefs et les fonctionnaires supérieurs devinrent des hommes d'affaires ou des scribes. Us étaient par rapport au civil ce que les troupiers désespérants étaient à la garde. Connaisseurs consommés de toutes les formalités, exécuteurs froids et dépourvus de raisonnement des ordres supérieurs, ils étaient dévoués au gouvernement par amour de concussion. Il fallait à Nicolas de tels officiers et de tels administrateurs.
La caserne et la chancellerie étaient devenues les pivots de la science politique de Nicolas. Une discipline aveugle et dénuée de sens commun, accouplée au formalisme inanimé des buralistes autrichiens, tels sont les ressorts de l'organisation célèbre du pouvoir fort en Russie. Quelle pauvreté de pensée gouvernementale, quelle prose d'absolutisme et quelle pitoyable banalité ! C'est la forme la plus simple et la plus brutale du despotisme.
Ajoutons à cela le C^ Benckendorf, chef du corps des gendarmes, formant une inquisition armée, une maçonnerie policière qui avait ses frères écouteurs et écoutans dans tous les coins de l'empire, de Eiga à Nertchinsk ; président de la 3™® section de la chancellerie de Sa Majesté ( telle est la dénomination du bureau central de l'espionnage ), jugeant tout, cassant les décisions des tribunaux, se mêlant de tout et surtout des délits politiques. Devant ce bureau-tribunal se voyait traduite de temps à autre la civilisation, sous les traits de quelque littérateur ou étudiant, qu'on exilait ou enfermait dans la forteresse et qui était bientôt remplacé par un autre.
En un miOt, à la vue de la Bussie officielle, on n'avait
que le désespoir au- cœur ; d'un côté, la Pologne disséminée, martyrisée avec une ténacité épouvantable ; de l'autre, la démence d'une guerre qui n'a pas discontinué pendant tout le règne et qui engloutit des armées sans avancer d'un pas notre domination au Caucase ; au centre, avilissement général et incapacité gouvernementale.
Mais à l'intérieur il se faisait un grand travail, un travail sourd et muet, mais actif et non interrompu : le mécontentement croissait partout, les idées révolutionnaires ont plus gagné de terrain dans ces vingt-cinq années que durant le siècle entier qui les a précédées, et pourtant, elles ne pénétraient pas jusqu'au peuple.
Le peuple russe continuait à se tenir éloigné des sphères politiques ; il n'avait guère de raisons pour prendre part au travail qui s'opérait dans les autre couches de la nation. Les longues souffîrances obligent à une dignité de son genre ; le peuple russe a trop souffert pour avoir le droit de s'agiter pour une petite amélioration de son état, il vaut mieux rester franchement un mendiant en haillons que de revêtir un habit rapiécé. Mais s'il ne prenait aucune part dans le mouvement des idées qui occupait les autres classes, cela ne signifie nullement qu'il ne se passât rien dans son âme. Le peuple russe respire . plus lourdement que jadis, son regard est plus triste ; \ l'injustice du servage et le pillage des fonctionnaires pu- . blics deviennent pour lui plus insupportables. Le gou- ) vernement a troublé le calme de la commune par l'orga- ; nisation forcée des travaux ; on a emprisonné et restreint ! le repos du paysan dans sa cabane par l'introduction de ' la police rurale ( stanovye pristavy ) dans les villages s mêmes. Les procès contre les incendiaires, les meurtres ] des seigneurs, les insurrections de paysans s'augmentè- ■ rent dans une grande proportion. L'immense population ! des dissidants murmure ; exploitée, opprimée par le clergé
et la police, elle est bien loin de se rallier, et Ton entend parfois dans ces mers mortes et inaccessibles pour nou» des sons vagues qui présagent des tempêtes terribles. Ce mécontentement du peuple russe dont nous parlons n'est point visible au regard superficiel. La Bussie paraît ton- | jours si tranquille qu'on a de la peine à croire qu'il s'y passe quelque chose. Peu de gens savent ce qui se fait derrière le linceul dont le gouvernement couvre les cadavres, les taches de sang, les exécutions militaires, disant avec hypocrisie et arrogance qu'il n'y a ni sang ni cadavres derrière ce linceul. Que savons-nous des incendiaires de Simbirskj du massacre des seigneurs, organisé simultanément par un nombre de villages, que savons-nous des révoltes partielles qui ont éclaté lors de Tintroduction de la nouvelle administration par Kisseleff, que savonsnous des insurrections de Kasan, de Yiatka, de Tambow, où Ton a dû avoir recours aux canons?....
Le travail intellectuel dont nous parlions ne se faisait ni ait sommet de l'état, ni à sa base, mais entre les deux, c'est-à-dire en majeure partie entre la petite et la moyenne noblesse. Les faits que nous citerohs ne paraissent pas avoir une grande importance, mais il ne faut pas oublier que la propagande, comme toute éducation, a peu d'éclat, surtout lorsqu'elle n'ose même pas paraître au grand jour.
L'influence de la littérature s'accroît notablement et pénètre beaucoup plus loin que jadis ; elle ne trahit pas sa mission et reste libérale et propagandiste, autant que cela est possible avec la censure.
La soif de l'instruction s'empare de toute la nouvelle | génération; les écoles civiles ou militaires, les gymnases, j les lycées, les académies regorgent d'élèves ; les enfants ', des parents les plus pauvres se pressent aux différents i instituts. Le gouvernement qui alléchait encore en 1804 par des privilèges les enfants à l'école, arrête par tous les
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moyens leur affluence ; on crée des difficultés à l'admission, aux examens ; on impose les élèves ; le ministre d Tinstruction publique limite par une ordonnance Tinstruc tion des serfs. Cependant l'université de Moscou devient la cathédrale de la civilisation russe ; l'Empereur la déteste, la boude, il exile chaque année une fournée de ses élèves, il ne l'honore pas de ses visites en passant à Moscou, mais l'université fleurit, gagne en influence; mal vue, elle n'attend rien, poursuit son travail et devient une véritable puissance. L'élite de la jeunesse des provinces avoisinant Moscou se porte à son université, et chaque année une phalange de licenciés se répandent dans tout l'état en fonctionnaires, médecins ou précepteurs. Au fond des provinces, et principalement à Moscou s'augmentait ^à vue d'œil une classa d'hommes indépendants, n'acceptant aucun service public et s'occupant de la gestion de leurs biens, de science, de littérature ; ne demandant rien au gouvernement, si ce n'est de les laisser tranquilles. C'était tout le contraire de la noblesse de Péter sbourg, attachée au service public et à la cour, dévorée d'une ambition servile, qui attendait tout du gouvernement et ne vivait que par lui. Ne rien solliciter, rester indépendant , ne pas chercher de fonctions, cela s'appelle, sous un régime despotique, faire de l'opposition. Le gouvernement voyait d'un mauvais œil ces fainéanU et en était mécontent. Ils formaient en effet un noyau d'hommes civilisés et mal disposés à l'égard du régime pétersbourgeois. Les uns passaient de^ années entières en pays étrangers, important de là des idées libérales; les autres venaient pour quelques mois à Moscou, s'enfermaient le reste de l'année dans leurs terres où ils lisaient tout ce qui paraissait de nouveau et se tenaient au courant de la marche intellectuelle en Europe. La lecture devint un objet de mode parmi les nobles de le
province. On se piquait d'avoir des bibliothèques, on faisait venir au moins les nouveaux romans français, le Journal des Débats et la Gazette d^Augshourg ; posséder des livres prohibés formait le suprême bon genre. Je ne connais pas une seule maison bien tenue où il n*y ait eu l'ouvrage de M. de Custine sur la Russie, spécialement défendu par Nicolas. Privée de toute action, placée sous la menace incessante de la police secrète, la jeunesse se plongeait avec d'autant plus de ferveur dans la lecture. La masse d'idées en circulation s'augmentait.
Mais quelles furent les nouvelles pensées, les tendances qui se produisirent après le 14 décembre? (•)
Les premières années qui suivirent 1825 furent terribles. Il fallait une dixaine d'années avant de se retrouver dans cette malheureuse position d'asservissement et de persécution. Un désespoir profond et un abattement général s'étaient emparés des hommes. La haute société se hâtait, avec un empressement lâche et vil, de renier tous les sentiments humains, toutes les pensées civilisées. Il n'y avait presque pas de famille aristocratique qui n'eût de proche parents au nombre des exilés et presqu'aucune d'elles n'osa porter le deuil ou laisser percer des regrets. Et lorsqu'on se détournait de ce triste spectacle de servilisme, lorsqu'on se concentrait dans la méditation pour y trouver un conseil ou un espoir, on rencontrait une pensée terrible qui faisait glacer le cœur.
Plus d'illusion possible : le peuple resta spectateur in-
(*) Ce n'est pas sans une certaine frayeur que j'aborde cette partie de ma revue.
On comprendra qu'il m'est impossible de tout dire, de nommer les personnes dans beaucoup de cas ; pour parler d'un Russe, il faut le savoir sous terre ou en Sibérie. Je ne me suis même décidé à cette publication qu'après de mûres réflexions -, le mutisme soutient le despotisme, les choses qu'on n'ose pas dire n^exiatent çu'à demi.
différent du 14 décembre. Tout homme consciencieux voyait le résultat terrible du divorce complet d'entre la Bussie nationale et la Russie européisée. Tout lien actif était rompu entre les deux partis, il fallait le renouer, mais de quelle manière ? C'était là ime grande question. Les uns pensaient qu'on n'arriverait à rien en laissant la Russie à la remorque de l'Europe ; ils fondaient leurs espérances, non sur l'avenir, mais sur le retour au passé. Les autres ne voyaient dans l'avenir que malheur et désolation. Ils maudissaient la civilisation hybride et le peuple apathique. Une tristesse profonde s'empara de l'âme de tous les hommes pensans.
Le chant sonore et large de Pouchkine résonnait seul dans les plaines de l'esclavage et du tourment ; ce chant prolongeait l'Spoque passée, remplissait de ses sons mâles le présent et envoyait sa voix à l'avenir lointain. La poésie de Pouchkine était un gage et une consolation. Les poètes qui vivent dans les temps de désespoir et de décadence n'ont pas 4e chants pareils ; ils ne conviennent guère aux enterremens.
L'inspiration de Pouchkine ne l'a pas trompé. Le sang qui avait afflué au cœur frappé de terreur ne pouvait s'y arrêter : il recommença bientôt à se manifester à l'extérieur.
Déjà on voyait un publiciste élever courageusement la voix pour rallier les timorés. Cet homme qui avait passé toute sa jeunesse en Sibérie, sa patrie, s'occupant du commerce qui ne tarda pas à le dégoûter, s'adonna à la lecture. Dénué de toute instruction, il apprit sans maître le français et l'allemand et vint se fixer à Moscou. Là, sans collaborateurs, sans connaissances, sans nom dans la littérature, il conçut l'idée de rédiger une revue mensuelle. Il étonna bientôt les lecteurs par la variété encyclopédique de ses
articles. H écrivait hardimeat sur la jurisprudence et sur la musique, sur la médecine et sur la langue sanscrite. L*liistoire russe était une de ses spécialités, ce qui ne l'empêchait pas d'écrire des nouvelles, des romans et enfin des critiques, dans lesquelles il obtint bientôt un grand succès.
Dans les écrits de Polevoï on chercherait en vain une grande érudition, une profondeur philosophique, mais il savait, dans chaque question, relever le côté humanitaire ; ses sympathies étaient libérales. Sa revue, le Télégraphe de Moscou, a eu une grande influence, et nous devons d'autant plus reconnaître le service qu'elle a rendu , qu'elle se publiait dans le temps le plus sinistre. Que pouvait-on écrire le lendemain de l'insurrection, la veille des exécutions ? La position de Polevoï était très-difficile. Son obscurité d'alors le sauva des persécutions. On écrivait peu à cette époque ; une moitié des hommes de lettres était un exil, l'autre se taisait. Un petit nombre de renégats, comme les frères siamois Gretch et Boulgarine, s'étaient ralliés au gouvernement, après avoir couvert leur participation au 14 décembre par des dénonciations contre leurs amis et par la suppression d'un prote qui avait composé sous leurs ordres, à l'imprimerie de Gretch, des proclamations révolutionnaires. Ils dominaient à eux seuls alors le journalisme de Pétersbourg. Ils y faisaient de la police, et non de la littérature. Polevoï sut se maintenir contre toute réaction jusqu'en 1834, sans trahir la cause ; nous ne devons pas l'oublier.
Polevoï a commencé à démocratiser la littérature russe, il la fit descendre de ses hauteurs aristocratiques et la rendit plus populaire ou au moins plus bourgeoise. Ses plus grands ennemis étaient les autorités littéraires qu'il attaqua avec une ironie impitoyable. Il avait complètement raison de penser que tout anéantissement d'autorité
est un acte révolutionnaire et que l'homme qui a su s'émanciper de l'oppression des grands noms et des autorités scholastiques ne peut rester entièrement esclave religieux, ni esclave civil. Avant Polevoï, les critiques se hasardaient quelquefois, au milieu d'une quantité de réticences et d'excuses, à de légères observations sur Derjavine, Karamsine, ou sur Dimitrieff, tout en reconnaissant que leur grandeur était incontestable. Polevoï ^e mit, dès le premier jour, sur un pied de parfaite égalité, et commença à s'en prendre aux figures graves et dogma^ tiques de ces grands maîtres. Le vieillard Dimitrieff, poète et ci-devant ministre de la justice, parlait avec tristesse et effroi de l'anarchie littéraire qu'introduisait Polevoï par son manque de respect pour les hommes dont les services étaient reconnus par le pays entier.
Polevoï n'attaqua pas seulement les au^^orités littéraires, mais encore les savants ; il osait douter de leur science, lui, le petit négociant sibérien qui n'avait pas fait d'études. Les savants ex offîcio se lièrent avec les littérateurs émérites aux cheveux blancs et commencèrent une guerre en règle contre le journaliste insurgé.
Polevoï, connaissant le goût du public, anéantissait ses ennemis par des articles mordants. Il répondait par une plaisanterie aux observations savantes et par une impertinence qui faisait rire aux éclats, à une dissertation ei^iuyeuse. On ne peut se faire une idée de la curiosité avec laquelle le public suivait la marche de cette polémique. On eût dit qu'il comprenait qu'en attaquant les autorités littéraires, Polevoï avait en vue d'autres autorités. Il profitait en effet de chaque occasion pour toucher les questions les plus épineuses de la politique et il le faisait avec une adresse admirable. Il disait presque tout» sans qu'on pût jamais s'en prendre à lui. Il faut le dire, la censure contribue puissamment à développer le style et
Tart de maîtriser sa parole. L'homme, irrité par un ob stacle qui Tofferise, veut le vaincre et y parvient presque toujours. La périphrase porte en elle les traces de Témotion, de la lutte ; elle est plus passionnée que le simple énoncé Un mot sous-entendu est plus fort sous son voile, toujours transparent pour celui qui veut comprendre. La parole comprimée concentre plus de sens, elle est aigrie ; parler de la manière que la pensée soit lucide mais que les mots viennent au lecteur lui-même, c'est la meilleure manière de convaincre. Les sous-entendus augmentent la force de la parole, la nudité comprime l'imagination. Le lecteur qui sait combien l'écrivain doit se tenir en garde lit avec attention; un lien secret s'établit estre lui et l'auteur : l'un cache ce qu'il écrk, l'autre ce qu'il comprend. La censure aussi est une toile d'araignée qui prend les petites mouches et que les grandes déchirent. Les personnalités , les allusions meurent sous V encre rouge ; les pensées énergiques, la poésie véritable passent avec mépris, à trouver ce vestiaire, en se laissant tout au plus un peu brosser. (*)
Avec le Télégraphe, les revues commencent à dominer dans la littérature russe. Elles absorbent tout le mouvement intellectuel On achetait peu de livres, les meilleures poésies et nouvelles voyaient le jour dans les revues, et il fallait quelque chose d'extraordinaire, un poème de Pouchkine ou un roman de Gogol, pour attirer l'attention d'un public aussi clairsemé, que l'est celui des lecteurs en
(*) Après la révolution de 1848, la censure est devenue la monomanie de Nicolas. Non content de la censure ordinaire et des deux censures qu'il a établies hors de ses états, à Jassy et à Bukharest, où Von n'écrit pas en russe, il a créé une seconde censure à Pétersbourg ; nous sommes disposés à espérer que» cette double censure sera plus utile que la censure simple. On arrivera à Imprimer les livres misses hors de la Russie, on le fait déjà, c*est à savoir qui sera plus adroit, de la parole libre ou de Tempereur Nicolas.
Russie. Dans aucun pays, TAngletererre exceptée, l'influence des revues n'a été aussi grande. C'est en effet la meilleure forme pour répandre la lumière dans un pays vaste. Le Télégraphe, le Messager de Moscou, le Té^ îescope, la Bibliothèque de lecture, les Annales patrioti^ ques et leurs fils naturel le Contemporain, sans égard à leur tendance très-diverse, ont répandu une quantité immense de connaissances, de notions, d'idées pendant les dernières vingt-cinq années* EUes mettaient les habitants des gouvememens d'Omsk et de Tobolsk dans la posibilité de lire les romans de Dickens ou de George Sand, deux mois après leur apparition à Londres ou à Paris. Leur périodicité même avait l'avantage de réveiller les lecteurs paresseux.
Polevoï a trouvé le moyen de continuer le Télégraphe jusqu'en 1834. Et pourtant la persécution de la pensée redoubla après la révolution de Pologne. L'absolutisme vainqueur perdit toute fausse honte, toute pudeur. On punissait les espiègleries d'écoliers comme des révoltes à main armée, on exilait des enfants de 15 à 16 ans, on les faisait soldats à vie. Un étudiant de l'université de Moscou, Poléjaieff, déjà connu par ses poésies, fit quel» ques vers libéraux. Nicolas, sans le faire juger, le fit venir chez lui, lui ordonna de lire ses vers à haute voix, Vemhrassa et l'envoya comme simple soldat dans un ré* giment, peine absurde qui ne pouvait surgir que dans l'esprit d'un gouvernement insensé qui prend l'armée russe pour une maison de correction ou pour un bagne. Huit ans après, le soldat Poléjateff mourut à l'hôpital militaire. Un an plus tard, les frères Kritzki, également étudians de Moscou, allaient aux colonies disciplinaires pour avoir, si je ne me trompe pas, cassé le buste de l'empereur. Depuis, personne n'a entendu parler d'eux. En 1832, sous le prétexte d*upe société secrète» on arrêtait
une douzaine d'étudians qu*on envoyait ensuite aux garnisons d*Orenl)ourg où on leur adjoignait le fils d'un ministre luthérien, Jules Kolreif, qui n'a jamais été sujet russe, qui ne s*est jamais occupé que de musique, mais qui avait osé dire qu'il ne voyait pas de devoir à dénoncer ses amis. En 1834, on nous jeta, mes amis et moi, dans les prisons, et, après huit mois, on nous exila en qualité de scribes aux chancelleries des provinces éloignées. On nous accusait de Vintention de former une société secrète et de vouloir faire de la propagande St-Simonienne ; on nous lut, par forme de mauvaise plaisanterie, la sentence de mort et l'on nous annonça que l'empereur, avec la bonté impardonnable qui le caractérise , n'avait ordonné contre nous qu'une peine correctionnelle — l'exil. Cette punition a duré plus de cinq ans.
Le Télégraphe fut suspendu le même an 1834. Polevoï, en perdant son journal, se trouva dérouté. Ses essais littéraires ne marchèrent plus ; aigri et désappointé, il quitta Moseou pour aller vivre à Pétersbourg. Un étonnement douloureux accueillit les premiers numéros de sa nouvelle revue {Le Fils de la Patrie), Il devint soumis, flatteur. C'était triste de voir ce lutteur audacieux , cet ouvrier infatigable, qui avait su traverser les temps les plus difficiles, sans déserter son poste, transiger avec ses ennemis, dès qu'on eut suspendu sa revue. C'était triste d'entendre le nom de Polevoï accouplé aux noms de Grretch et de Boulgarine, triste aussi d'assister à la représentation de ses pièces dramatiques applaudies par les agents secrets et les laquais officiels.
Polevoï sentait sa chute, il en souffirait, il devint abattu. Il voulait même sortir de sa fausse position, se justifier, mais il n'en avait pas la force et il se compromettait ainsi auprès du gouvernement sans rien gagner vis-à-avis du public* Sa nature plus noble que sa conduite ne pouvait
supporter long-temps cette lutte. Il mourut bientôt, laissant ses affaires dans un désaroi complet. Toutes ses concessions ne lui ont rien apporté.
Il y eut deux continuateurs de Tceuvre de Polevoï, Sénkowsky et Bélinsky.
Sénkowsky, Polonais russifié, orientaliste et académicien, a été un écrivain plein d'esprit, grand travailleur, sans aucune opinion, à moins d* appeler opinion un profond mépris des hommes et des choses, des convictions et des théories. Sénkowsky fut le véritable représentant au pli que l'esprit public avait pris depuis 1825, un vernis brillant mais glacé, un sourire de dédain qui ca • chait souvent un remord, une soif de jouissance aiguillonnée par l'incertitude qui planait sur le sort de chaque homme, un matérialisme moqueur et pourtant triste, des plaisanteries gênées d'homme en prison.
Bélinsky fut l'antithèse de Sénkowsky, c'était un type de la jeunesse studieuse de Moscou, martyr de ses doutes et de ses pensées, enthousiaste, poète dans la dialectique, froissé par tout ce qui l'entourait , il se consumait en tourments. Cet homme palpitait d'indignation et frémissait de rage au spectacle éternel de l'absolutisme russe.
Sénkowsky fonda sa revue comme on fonde une entreprise commerciale. Nous ne partageons pas cependant l'avis de ceux qui voyaient en elle une tendance gouvernementale. Elle fut lue avec avidité dans toute la Russie, ce qui n'est jamais arrivé à un journal ou à un livre écrit dans les intérêts du pouvoir, L*^beille du Nord protégée par la police, n'a fait une exception à cette règle qu'en apparence, c'était la^ seule fçuille politique et non officielle qui fût tolérée, ce qui e:KpUque sa vogue ; mais des que les journaux officiels ont eu une rédaction supportable, r Abeille du Nord a été délaissée par ses lecteurs. Il n'y a pas de gloire, de réputation qui ait pu
supporter le contact mortel et avilissant du gouvernement. Tous ceux qui lisent en Russie détestent le pouvoir ; tous ceux qui l'aiment ne lisent pas ou ne lisent que des futilités françaises. Pouchkine, la plus grande illustration russe, a été délaissé quelque temps pour un compliment qu'il a fait à Nicolas, après le choléra, et pour deux poésies politiques. Gogol, l'idole des lecteurs russes, tomha tout-àcoup dans le plus profond mépris pour une brochure servile. Polevoï s'éclipsa le jour où il fit alliance avec le gouvernement. On ne pardonne pas en Russie à un renégat,
Sénkowsky parlait avec mépris du libéralisme et de la science, mais en revanche, il n'avait de respect pour rien. Il s'imaginait être éminemment pratique, parce qu'il prêchait un matérialisme théorique, et, comme tous les théoriciens, il a été dépassé par d'autres théoriciens beaucoup ' plus abstraits, mais qui avaient des convictions ardentes, ce qui est infiniment plus pratique et plus près de l'action que la practologie*
Ridiculisant tout ce qu'il y a de plus sacré pour l'homme, Sénkowsky, sans le vouloir, détruisait dans les esprits le monarchisme. Prêchant le comfort , les joies sensuelles, il amenait les hommes à la pensée très simple qu'il est impossible de jouir en pensant continuellement aux gendarmes, aux dénonciations et à la Sibérie, que la peur n'est pas comfortable, et qu'il n'y a pas d'homme qui puisse bien dîner s'il ne sait pas où il couchera.
Sénkowsky était de son temps ; en balayant à l'entrée d'une nouvelle époque, il mêlait des objets de valeur avec la poussière , mais il déblayait le terrain pour un autre temps qu41 ne comprenait pas. Il le sentait lui-même, et, dès que quelque chose de nouveau et d'énergique eut percé dans la littérature, Sénkowsky plia ses voiles , et s'efiaça bientôt complètement.
Sénkowsky avait été entouré d'un cercle de jeunes
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littérateurs qu'il perdait en corrompant leur goût. Ils introduisirent un genre qui paraissait brillant à la première vue et frelaté à la seconde. Poésie de Péter sbourg, ou mieux encore de Wassilei-Ostrov(*), il n'y avait rien de vivant, de réel dans les images hystériques qu'évoquaient les Koukolnik , les Bénédiktoff, les Timoféeff, etc. De pareilles fleurs ne pouvaient s'épanouir qu'aux pieds du trône impérial et à l'ombre de la forteresse de Pierre et Paul.
A Moscou, la revue qui remplaça le Télégraphe supprimé, fut le Télescope ; cette revue n'a pas eu autant de longévité que celle qui l'avait précédée, mais sa mort fut des plus glorieuses. Ce fut elle qui inséra la célèbre lettre de TcHAADAEFF. La revuc fut immédiatement supprimée, le censeur mis à la retraite, le rédacteur en chef exilé à Ouste-Syssolsk. La publication de cette lettre fut un événement des plus graves. Ce fut un défi, un signe de réveil ; elle rompit la glace après le 14 décembre. Enfin, il vint un homme dont l'âme débordait d'amertume ; il trouva une langue terrible pour dire avec une éloquence funèbre, avec un calme accablant tout ce qui s'était accumulé d'acerbe, en dix années, dans le cœur du Busse civilisé. Cette lettre fut le testament d'un homme qui abdique ses droits, non par amour pour ses héritiers, mais par dégoût ; sévère et froid, l'auteur demande compte à la Russie de toutes les soufirances dont elle abreuve un homme qui ose sortir de l'état de brute. Il veut savoir ce que nous achetons à ce prix, par quoi nous avons mérité cette situation ; il l'analyse avec une profondeur désespé-^ rante, inexorable, et après avoir terminé cette vivisection, il se détourne avec horreur, en maudissant le pays dans
(*) Une sorte de quartier Latin, centre d'habitation des hommes de lettres et d'artistes, inconnus dans les autres parties de la Tille.
son passé, dans son présent et dans son avenir. Oui, cette soml)re voix ne se fit entendre que pour dire à la Bussîe qu'elle n'a jamais existé humainement , qu'elle ne représente "qu'une lacune de l'intelligence humaine , qu'un exemple instructif pour l'Europe." Il dit à la Russie que son passé a été inutile , que son présent est superflu et qu'elle n'a aucun avenir.
Sans être d'accord avec Tchaadaeff, nous comprenons parfaitement la voie qui l'a conduit à ce point de vue noir et désespéré ; d'autant plus, que jusqu'à présent les ûdts parlent pour lui et non contre lui. Nous croyons ; et lui, il n'a qu'à montrer du doigt ; nous espérons, et il lui suffit d'ouvrir un journal pour prouver qu'il a raison. La conclusion à laquelle arrive Tchaadaeff ne peut soutenir aucune critique , et ce n'est point là qu'il faut chercher l'importance de cette puhlication ; c'est par le lyrisme de son indignation austère qui secoue l'âme et la laisse longtemps sous une impression pénible , qu'elle conserve sa signification. On a reproché à l'auteur sa dureté , mais c'est elle qui fait son plus grand mérite. On ne doit pas nous naénager ; nous oublions trop vtte notre position , nous sommes trop habitués à nous distraire entre les murs d'une prison.
Un cri de douleur et de stupéfaction accueillit cet article, il effraya, il blessa même ceux qui en partageaient les sympathies , et pourtant il n'avait fait qu'énoncer ce qui agitait vaguement l'âme de chacun de nous. Qui de nous n'a pas eu ces moments de colère, dans lesquels il haïssait ce pays qui n'a que des tourments pour réponse à toutes les aspirations généreuses de l'homme, qui se hâte de nous réveiller pour nous appliquer la torture ? Qui de nous n'a pas désiré de s'arracher à tout jamais de cette prison qui occupe le quart du globe terrestre ; à cet
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empire monstre où chaque commissaire de police est un souverain et le souverain un commissaire de police couronné ? Qui de nous ne s*est pas livré à tous les entraînements pour oublier cet enfer frappé à la glace , pour obtenir quelques moments d'ivresse et de distraction? Nous voyons maintenant les choses d'une autre face, nous envisageons l'histoire russe d'une autre manière ; mais il n'y a pas de raison pour nous rétracter ou pour nous repentir de ces moments de désespoir ; nous les avons payés trop cher pour les céder ; ils ont été notre droit, notre protestation, ils nous ont sauvés.
Tchaadaeff se tut , mais on ne le laissa pas tranquille. Les aristocrates de Pétersbourg , ces Benkendorff, ces Kleinmichel s'offensèrent pour la Russie. Un grave allemand, Wigel, chef probablement protestant, du département des cultes , se gendarma pour l'orthodoxie russe. L'empereur fit déclarer Tchaadaeff • atteint d'aliénation mentale. Cette farce de mauvais goût ramena à Tchaadaeff même ses ennemis ; son influence à Moscou s'en accrut. L'aristocratie même baissa la tête devant cet homme de la pensée et l'entoura de respect et d'attention, donnant ainsi un démenti éclatant à la plaisanterie impériale.
La lettre de Tchaadaeff résonna comme une trompette 'appel ; le signal fut donné et de tous côtés partirent de nouvelles voix ; de jeunes lutteurs entrèrent dans l'arène, témoignant du travail silencieux qui s'était fait pendant ces dix années.
Lo 14 {26) décembre avait trop profondément tranché le passé, pour qu'on eût pu continuer la littérature qui l'avait précédé. Le lendemain de ce grand jour pouvait venir encore un leune homme plein des fantaisies et des idées de 1825, Vénévitinoff. Le désespoir, comme la douleur après une blessure , ne vient pas immédiatement.
Mais à peine eut-il prononcé quelques nobles paroles, qu'il disparut comme les fleurs d'un ciel plus doux qui meurent au souffle glacé de la Baltique.
Vénévitinoff n'était pas né viable pour la nouvelle atmosphère russe. Pour pouvoir supporter l'air de cette époque sinistre, il fallait une autre trempe, il fallait être habitué dès l'enfance à cette bise âpre et continue, il fallait s'acclimater aux doutes insolubles, aux vérités les plus amères, à sa propre faiblesse, aux insultes de tous les jours ; il fallait prendre l'habitude dès la plus tendre enfance de cacher tout ce qui agitait l'âme et de ne rien perdre de ce qu'on y avait enseveli; au contraire, de mûrir dans une colère muette tout ce qui se déposait au cœur. Il fallait savoir haïr par amour, mépriser par humanité, il fallait avoir un orgueil sans bornes pour porter la tête haute les menottes aux mains et aux pieds.
Chaque chant à* Onéguine qui paraissait après 1825 était de plus en plus profond. Le premier plan du poète avait été léger, serein, ill'avait tracé dans un autre temps ; il avait été entouré alors d'un monde qui se plaisait à ce rire ironique, mais bienveillant, enjoué. Les premiers chants d'Onéguine nous rappellent beaucoup le comique caustique mais cordial de Griboiédoif. Les larmes et le rire, tout se changea.
Les deux poètes auxquels nous pensons et qui expriment la nouvelle époque de la poésie russe , sont Lermontoff et Koltzoff. C'étaient deux voix fortes venant de deux côtés opposés.
Rien ne peut démontrer avec plus de clarté le changement
opéré dans les esprits, depuis 1825, que la comparaison de
Pouchkine et de LermontoflP. Pouchkine, souvent mécontent
et triste, froissé et plein d'indignation, est pourtant prêt à
faire la paix. Il la désire, il n'en désespère pas ; une corde
de réminiscence des temps de l'empereur Alexandre ne ces-
sait d« vibrer dans son cœur. Lermontoff était tellement habitué au désespoir, à Tantagonisme, que non seulement il ne cherchait pas à en sortir, mais qu'il ne concevait la possibilité ni d'une lutte, ni d'un accomodement. Lermontoff n'a jamais appris à espérer, il ne se dévouait pas, parce qu'il n'y avait rien qui sollicitât ce dévoûment. Il ne portait pas sa tête avec fierté au bourreau, comme Pestel et Byléieff, parce qu'il ne pouvait croire à l'efficacité du sacrifice ; il se jeta de côté et périt pour rien.
Le . coup de pistolet qui avait tué Pouchkine réveilla l'âme de Lermontoff. Il écrivit une ode énergique dans laquelle, flétrissant les viles intrigues qui avaient précédé le duel, intrigues tramées par des ministres littérateurs et des journalistes espions, il s'écria avec une indignation de jeune homme : " Vengeance, empereur, vengeance !" Le poète expia cette seule inconséquence par un exil au Caucase. Cela se passa en 1837 ; en 1841, le corps de Lermontoff descendit dans une fosse aux pieds des monts du Caucase.
H To HTO TU cRasaii nepe^i» fiOH^HHott,
Hsi ciyinaBinBxi reôa, ne uoEM-b hh e4HfloË.
Tboexi hogi'&ahhx'B cjiovb
rxyôoKoe H rupbRoe sHaneHie noTepflHO
" Et ce que tu as dit avant ta fin, personne ne Ta compris de ceux qui t'écoutèrent. Le sens profond et amer de tes dernières paroles est perdu. " (*)
Par bonheur, nous n'avons pas perdu ce que Lermontoff a écrit durant les quatre dernières années de sa vie. Il appartient entièrement à notre génération. Nous tous, nous étions trop jeunes pour prendre part au 14 décembre. Réveillés par ce grand jour, nous ne vîmes
(♦) Vers que Lermontoflf a adressés à la mémoire du prince Odoieffsky mort au Caucase comme soldat, un des condamnés du 14 décembre.
que des exécutions et de banîssements. Réduits à un silence forcé, étouffant nos pleurs, nous avons appris à nous concentrer, à couver nos pensées, et quelles pensées ? Ce n'étaient plus les idées du libéralisme civilisateur, les idées du progrès, c'étaient des doutes, des négations, des pensées de rage. Habitué à ces sentiments, Lermontoff ne pouvait se sauver dans le lyrisme, ainsi que l'avait fait Pouchkine. Il traînait le boulet du scepticisme dans toutes ses fantaisies, dans toutes ses jouissances. Une pensée mâle et triste ne quittait jamais son front, elle perce dans toutes ses poésies. Ce n'était pas une pensée abstraite qui cherchait à s*orner des fleurs de la poésie ; non, la réflexion de Lermontoff c'est sa poésie, son tourment, sa force. (*) Il avait des sympathies plus profondes pour Byron que n'en a eu Pouchkine. Au malheur d'une trop grande perspicacité, il ajoutait un autre, l'audace de dire beaucoup de choses sans fard ni ménagements. Les êtres faibles, froissés, ne pardonnent jamais cette sincérité. On parlait de Lermontoff comme d'un enfant gâté de maison aristocratique, comme d'un de ces désœuvrés qui périssent dans l'ennui et la satiété. On n'a pas voulu voir combien a lutté cet homme, combien il a souffert, avant d'oser exprimer ses pensées. Les hommes supportent avec beaucoup plus d'indulgence les injures et la haine qu'une certaine maturité de la pensée, que l'isolement qui ne veut partager ni leurs espérances, ni leurs craintes et qui ose avouer ce divorce. Lorsque Lermontoff quittait Pétersbourg pour se rendre au Caucase exilé pour la seconde fois il était bien las, et disait à ses amis qu'il allait chercher au plus vite la mort. Il a tenu sa parole. Quel est donc enfin ce monstre qui s'appelle Russie,
(*) Lee poésies de Lermontoff sont par&itement traduites en allemand par M. Bodenstœt. Il y a une traduction française de son roman " Le héros de nos jour" par M. Chopm.
auquel il faut tant de victimes et qui ne laisse à ses enfans que la triste alternative de se perdre moralement, dans un milieu antipatique à tout ce qu'il y a d'humain, ou de mourir au début de leur vie ? Abîmé sans fond, où périssent les meilleurs nageurs, où les plus grands efforts, les plus grands talents, les plus grandes facultés s'engloutissent avant d'avoir réussi en rien.
Et pourtant comment douter de l'existence des forces en geriaes, lorsqu'on voit s'élever du plus bas fond dé la nation une voix comme celle de Koltzoff?
Pendant un siècle, même un siècle et demi, le peuple n'a chanté que les vieilles chansons ou des monstruosités fabriquées vers le milieu du règne de Catherine II. Il y a bien eu quelques essais d'imitation assez heureux au commencement de notre siècle, mais ces productions artificielles manquaient de vérité ; c'étaient des efforts et des caprices. C'est du sein même de la Bussie villageoise que partirent les nouvelles chansons Un bouvier conduisant ses troupeaux à travers les steppes les composa d'inspiration. Koltzoff était complètement un enfant du peuple. Né à Voronej il a été à une école paroissiale avant dix ans, il n'y a appris qu'à lire et à écrire sans ortographe. Son père, marchand de bétail, lui fit embrasser son métier. Il conduisait les troupeaux, au travers de centaines de verstes, et prit ainsi l'habitude de la vie nomade, qui se reflète dans la meilleure partie de ses chansons. Le jeune bouvier aimait la lecture et relisait continuellement quelque poète russe qu'il prenait pour modèle, ses essais d'imitation faussaient son instinct poétique. Son véritable talent perça enfin , il fit des chansons populaires en petit nombre, mais qui sont autant de chef-d'œvures. Ce sont bien là les chansons du peuple russe. On y retrouve cette mélancolie qui en fait le trait caractéristique, cette tristesse navrante, ce débordement de
la vie (oudale molodétzkaia). Koltzoff a montré combien il y a de poésie cachée dans l'âme du peuple russe, et qu'après un long et profond sommeil, il y avait quelque chose qui s'agitait dans sa poitrine. Nous avons d'autres exemples de poètes , d'hommes d'état , d'artistes qui sont sortis du peuple, mais ils en sont sortis dans le sens littéral du mot, en brisant tout lien commun avec lui. Lomonossoff a été le fils d'un pêcheur de la mer Blanche. Il prit la fuite de la maison paternelle pour s'instruire, entra dans une école ecclésiastique et se rendit ensuite en Allemagne où il cessa d'être du peuple. Il n'y a rien de commun entre lui et la Bussie agricole, si ce n'est le lien qui unit les individus de la même race. Koltzoff resta au milieu des troupeaux et des affaires de son père qui le détestait et qui, secondé de ses autres parents, lui rendit la vie si dure, qu'il en mourut en 1842. Koltzoff et Lermontoff ont débuté et sont morts vers la même époque. Après eux, la poésie russe devint muette.
Mais en prose l'activité redoubla et prit une autre direction.
Gogol, sans être du peuple comme Koltzoff, par sa ' condition, l'est par ses goûts et par la tournure de son esprit. Gogol est complètement indépendant de l'influence étrangère ; il ne connaissait aucune littérature, lorsqu'il s'était déjà fait un nom. Il sympathisait plutôt avec la vie du peuple qu'avec celle de la cour, i ce qui est naturel de la part d'un Petit-Russien.
Le Petit-Russien, même annobli, ne rompt jamais aussi brusquement avec le peuple que le fait un Eusse. Il aime son pays, son idiome, les traditions de la Cosaquerie et des Hetmans. L'indépendance de l'Ukraine, sauvage et guerrière, mais républicaine et^démocratique, s'était maintenue à travers les siècles jusqu'à Pierre P'^. Les Petit s-Russiens tracassés par les Polonais, les Turcs et les Moscovites,
102 LA LITTERATUEE
entraînés dans une guerre éternelle contre les Tartares de la Crimée, n*opt jamais succombé. La Petite-Bussie, en s'unissant volontairement à la Grande, stipula des droits considérables en sa faveur. Le tzar Alexis jura de les observer. Pierre 1®% prétextant la trahison de Mazeppa, ne laissa debout qu'un simulacre de ces privilèges ; Elisabeth et Catherine y introduisirent le servage. Le pauvre pays protestait, mais comment pouvait-il s'opposer à cette avalanche fatale qui roulait du Nord jusqu'à la mer Noire, et couvrait tout ce qui portait le nom russe du même linceuîl d'un esclavage uniforme et glacé ? L'Ukraine subit le sort de Nowgorod, de Pskow, mais beaucoup plus tard, et un seul siècle de servitude n'a pu effacer tout ce qu'il y ayait d'indépendant et de poétique dans ce brave peuple. Il y a là plus de développement individuel, plus de teinte locale que chez nous ; chez nous, un malheureux uniforme couvre indistinctement toute la vie populaire. Les hommes naissent pour se courber devant une fatalité injuste, et meurent sans traces, laissant leurs enfants recommencer la même vie désespérante. Notre peuple ne connaît pas son histoire, tandis que chaque village en Petite-Russie a sa légende. Le peuple russe ne se souvient que de Pougatcheff et de 1812.
Les nouvelles par lesquelles débuta Gogol forment une série de tableaux de mœurs et de paysages de la Petite- Russie d'une beauté réelle, pleine de gaîté, de grâce, de mouvement et d'amour. Des nouvelles pareilles sont impossibles dans la Grande-Russie, faute de sujet, d'original. Chez nous, les scènes populaires prennent de suite une face sombre et tragique qui oppresse le lecteur ; je dis tragique, seulement dans le sens de Laocoon. C'est le tragique d'un destin auquel l'homme succombe sans lutte. La douleur se change en rage et en désolation, le rire en ironie amère et haineuse. Qui peut lire sans frémir d'in*
dignation et de honte le roman magnifique ^^ Anton Goremyka^\ et le chef-d'œuvre de J. Tourguenefi* '* Récits du Chasseur ?"
A mesure que Gogol sort de la Petite-Eussie et s'approche de la Russie centrale , les images naïves et gracieuses disparaissent. Plus de héros demi-sauvage dans le genre de Tarass Boulha (*), plus de vieillard débonnaire et patriarchal qu'il a si bien dépeint dans les Gens d'autrefois. Sous le ciel moscovite , tout en lui devient sombre, brumeux, hostile. Il rit toujours , il rit même plus qu'auparavant, mais c'est d'un autre rire, et il n'y a que les gens d'une grande dureté de cœur ou d'une grande simplicité d'âme qui se soient laissé prendre à ce rire. Passant de ses Petits-Eussiens et Cosaques aux Eusses, Gogol laisse de côté le peuple , et s'arrête à ses deux eimemis les plus acharnés : le fonctionnaire et le seigneur. Jamais personne n'a fait avant lui, sur le tchinovnik russe, un cours si complet d'anatomie pathologique. Le rire sur les lèvres, il pénètre sans ménagement dans les replis les plus cachés de cette âme impure et maligne. La comédie de Gogol Le Réviseur, son roman Les Ames Mortes, sont, une terrible confession de la Russie contemporaine et qui font pendant aux révélations de Kachikine au XVII™* siècle (î).
L'empereur Nicolas se pâmait de rire en assistant aux représentations du Réviseur !!!
Le poète, désespéré de n'avoir produit que cette auguste hilarité et le rire suffisant des employés, parfaitement identiques avec ceux qu'il a représentés , quoique plus
(*) Tarass Boulha, Les Gens éf autrefois et encore quelques nouvelles de Gogol sont traduites en Français par M. Yiardot. Il y a une traduction allemande des '^ Ames mortes *\
( J) Un diplomate russe du temps d'Alexis, père de Pierre I, qui avait émigré en Suéde craignant les persécutions du tzar et qui a été décapité à Stockholm pour un assassinat.
protégés par la censure, crut devoir expliquer, dans une . introduction, que sa comédie est non seulement très risible mais encore très triste, — "qu*il y a des larmes chaudes derrière son sourire."
Après le Réviseur , Gogol se tourna vers la noblesse campagnarde , et mit au grand jour cette population inconnue qui se tient derrière les coulisses, loin des cliemins et des grandes villes, enfouie au fond des campagnes, cette Russie de gentillâtres, qui, sans bruit, toute au soin de leurs terres , couvent une corruption plus profonde que celle de l'Occident. Nous les vîmes, enfin, grâce à Gogol^ quitter leurs manoirs, leurs maisons seigneuriales, et dé»-' filer devant nous sans masque, sans fard, toujours ivrea et voraces, esclaves du pouvoir sans dignité, et tyrans de' leurs serfs sans compassion ; suçant la vie et le sang dû peuple avec le naturel et la naïveté de Tenfant qui se nourrit du sein de sa mère.
Les Ames Mortes secouèrent toute la Russie.
Une pareille accusation était nécessaire à la Russie contemporaine. C'est l'histoire de la maladie faite de main de maître. La poésie de Gogol est un cri de terreur et de honte, que pousse un homme dégradé par la vie banale, et qui voit tout-à-coup dans une glace ses traits abrutis. Mais pour qu'un cri pareil puisse s'échapper d'une poitrine, il faut qu'il y ait des parties saines et une grande force de réhabilitation. Celui qui avoue franchement ses faiblesses et ses défauts , sent qu'ils ne forment pas la substance de son être, qu'ils ne l'absorbent pas entièrement , qu'il y a encore en lui quelque chose qui échappe et résiste à la chute ; qu'il peut encore racheter le passé, et, non seulement relever la tête , mais devenir , comme dans la tragédie de Byron, Sardanapal héros de Sardanapal efféminé.
Là, nous nous trouvons de rechef face à face avec cette
grande question : où sont les preuves que le peuple russe puisse se relever et quelles sont les preuves du contraire ? Cette question, ainsi que nous Tavons vu, avait préoccupé tous les hommes pensants, sans qu'aucun d'eux ait trouvé une solution.
Polevoï, qui encourageait les autres, ne croyait en rien ; se serait-il autrement laissé décourager si vite et aurait-il passé à l'ennemi, au premier revers ? La Bibliothèque de lecture sauta à pieds joints par-dessus ce problême, tourna la question sans faire un effort pour la résoudre* La solution da Tchaadaeff n'en est pas. une.
La poésie, la prose, l'art et l'histoire nous montraient la formation et le développement de ce milieu absurde, de ces mœurs blessantes , de ce pouvoir monstrueux , mais personne ne faisait voir d'issue. Fallait-il donc s'acclimater, comme le fit plus tard Gogol, ou courir au-devant de sa perte comme Lermontoff? IL était impossible de nous acclimater ; il nous répugnait de périr ; quelque chose disait au fond de notre cœur qu'il était trop tôt de s'en aller, il semblait qu'il y avait encore des âmes vivantes derrière Les Ames Mortes.
Et les questions reparaissaient avec plus d'intensité, tout ce qui espérait encore demandait une solution à tout prix.
Après l'année 1840, deux opinions absorbèrent l'attention publique. De la controverse scholastique elles passèrent bientôt dans la littérature, et de là, dans la société.
Nous parlons du panslavisme moscovite et de l'européisme russe.
La lutte entre ces deux opinions est close par la révolution de 1848. Ce fut la dernière polémique animée qui eût occupé le public, et par cela même elle a une certaine gravité. Nous lui consacrerons en conséquence le chapitre suivant.
ET
EUROPÉISME RUSSE,
Le temps de la réaction contre la réforme de Pierre I** était venu, non seulement pour le gouvernement , qui reculait devant son propre principe et reniait lu civilisation occidentale, au nom tle laquelle Pierre P"^ avait foulé aux pieds la nationalité , mais encore pour les hommes que le gouvernement avait détachés du peuple, sous prétexte de civilisation , et qu'il commença à pendre lorsqu'ils furent civilisés»
Le retour aux idées nationales conduisais naturellement à une question -dont le simple énoncé contenait déjà la réaction contre la période de Pétersbourg. Ne faut-il pas chercher une issue à la déplorable situation dans laquelle nous nous voyons , en nous rapprochant du peuple que nous méprisons sans le connaître ? Ne fallait-il pas revenir à un ordre de choses plus conforme au caractère slave et quitter la voie de la civilisation exotique et forcée ? Question grave et d'un intérêt actuel. Mais à peine fut-elle posée, qu'il «e trouva un groupe d'hommes.
qui, donnant de suite une solution positive , formèrent un système exclusif dont ils firent, non seulement une doctrine; mais une religion. La logique de la réaction est rapide comme celle des révolutions.
La plus grande erreur des Slavophiles fut d'avoir vu une réponse dans la question même , et d*avoir confondu la possibilité avec la réalité. Ils pressentaient qu'ils étaient sur le chemin qui mène à de grandes vérités et qui doit changer notre manière d'envisager les événements contemporains. Mais, au lieu d'aller eu avant et de travailler, ils s'en tenaient à ce pressentiment. De cette manière, en faussant les faits, ils ont faussé leur propre entendement. Leur jugement n'était plus libre , ils ne voyaient plus de difficultés , tout leur paraissait résolu , tranché. Ils ne cherchaient pas la vérité mais des objections à leurs antagonistea.
Les passions se mêlèrent à la polémique. Les Slavo^ philes exaltés se ruèrent avec acharnement sur toute la période de Pétersbourg , sur tout ce qu'a fait Pierre le Grand, et enfin, sur tout ce qui était européisé, civilisé. On peut comprendre et justifier cet entraînement comme un acte d'opposition, mais par malheur, cette opposition alla trop loin, et se vit alors, d'une manière étrange, placée du côté du gouv^nement contr<e ses propres asprAtions à la liberté.
Après avoir décidé à priori que tout ce qui était venu des Allemands ne valait rien, que tout ce qui avait été introduit par Pierre P' était détestable, les Slavophiles revinrent à l'admiration des formes étroites de l'état moscovite et, abdiquant leur propre raison et leurs propres lumières, ils coururent s'abriter avec ferveur sous la croix cLe l'église grecque. Nous autres ne pouvions leur concéder de pareilles tendances, d'autant plus que les Slavophiles s'abusaient étrangement sur l'organisation de
Tétat moscovite et prêtaient à Tortliodoxie grecque une importance qu'elle n*a jamais eue. Remplis d'indignation contre le despotisme, ils arrivaient à un esclavage politique et moral; avec toutes les sympathies pour la nationalité slave, ils sortaient, par une porte opposée, de cette même nationalité. L'orthodoxie grecque les entraînait vers le bysanthisme, et en effet, ils se dirigeaient rapidement vers cet abîme de stagnation dans lequel ont disparu les vestiges du monde ancien. Si les Ibrmes et l'esprit de l'Occident ne convenaient pas à la Russie, qu'y avait-il de commun entre elle et l'organisation du Bas-Empire ? Où le lien organique entre les Slaves, barbares par jeunesse, et les Grecs, barbares par décrépitude s'est-il manifesté? Et enfin qu'est-ce que cette Bysance si ce n'est Rome, la Rome de la décadence, Rome sans réminiscences glorieuses, sans remords ? Quels nouveaux principes Bysance a-t-elle apportés à l'histoire ? Est-ce l'orthodoxie grecque? Mais elle n'est que le catholicisme apathique; les principes sont tellement les mêmes, qu'il a fallu sept siècles de controverses et de dissensions pour faire croire à des différences de principes. Est-ce l'organisation sociale ? Mais elle était basée dans l'empire oriental sur l'autorité absolue, sur l'obéissance passive, sur l'absorption complète dé l'individu par l'état, de l'état par l'empereur.
Est-ce qu'un tel état pouvait communiquer une vie nouvelle ^ un peuple jeune? Les Slaves occidentaux du Midi ont été dans un contact prolongé avec les Grecs du Bas-Empire, qu'est-ce qu'ils y ont gagné ?
On a déjà oublié ce qu'étaient ces troupeaux d'hommes parqués par les empereurs grecs, sous la bénédiction des patriarches de Constantinople. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur les lois de lèse-majesté, récemment si bien imitées par l'empereur Nicolas et son juriconsulte Hube, pour apprécier cette casuistique de la servitude, cette
ET EUROPEISME RUSSE. 109
philosophie de Tesclavage. Et ces lois ne concernaient que le temporel: venaient ensuite les lois canoniques qui réglaient les mouvemens, la forme des habits, la nourriture et le rire. On se figure ce que devenait Thomme pris dans le double filet de l'état et de l'église, continuellement tremblant et menacé, ici par le juge sans appel et le bourreau obéissant, là par le prêtre agissant au nom de Dieu et par les épithemies qui liaient dans ce monde et dans l'autre.
Où voit-on l'influence bienfaisante de l'église orientale? Quel est le peuple qu'elle ait civilisé ou émancipé parmi tous ceux qui l'ont acceptée, depuis le IV™' siècle jusqu'à nos jours ? Est-ce l'Arménie, la Géorgie, sont-ce les peuplades de l'Asie-Mineure, les pauvres habitants de Trébisonde? Est-ce enfin la Morée? On nous dira peut-être que l'église ne pouvait rien faire de ces peuples usés, corrompus, sans avenir. Mais les Slaves, race saine de corps et d'âme, y ont-ils gagné quelque chose? L'église orientale s'introduisait en Russie à l'époque florissante et sereine de Kiew, sous le grand prince Wladimir. Elle l'a conduite au temps triste et abject décrit par Kachikine, elle a béni et sanctionné toutes les mesures prises contre là liberté du peuple. Elle a enseigné aux tzars le despotisme bysantin, elle a prescrit au peuple une obéissance aveugle, même lorsqu'on l'attachait à la glèbe et qu'on le courbait au servage. Pierre -le-Gr and paralysa l'influence du clergé ; ce fut un de ses actes les plus importants ; et l'on voudrait la ressusciter ?
Le slavisme qui n'attendait le salut de la Russie que de la réhabilitation du régime bysantino-moscovite n'émancipait pas, mais liait ; n'avançait pas, mais reculait. Les EuropéenSf ainsi que les appelaient les Slavophiles, ne voulaient pas échanger un collier d'esclavage allemand contre un collier slavo-orthodoxe, ils voulaient se libérer
1 It) PANSLAVISME MOSCOVITE
de- tous les colliers possibles. Ils ne s'efforçaient pas de rayer les temps qui s'étaient écoulés depuis Pierre I*', les efforts d'un siècle si dur, si rempli de fatigues. Ce qu'on ava^t obtenu par tant de soufirances, par des torrents de sang, ils ne voulaient pas l'abdiquer pour revenir à un ordre de choses étroit, à une nationalité exclusive, à une église stationnaire. Les Slavophiles avaient beau dire comme les légitiniistes, qu'on pouvait en prendre le bon côté et laisser le mauvais. C'était une erreur fort grave, ils en commettaient une autre qui est commune à tous les réactionnaires. Adorateurs du principe historique, ils oubliaient constamment que tout ce qui s'était passé depuis Pierre I*^ était aussi de l'histoire, et qu'aucune force vivante, pour ne pas parler des revenans, ne pouvait effacer les faits accomplis, ni éliminer leurs suites.
Tel est le point de vue duquel partit une vive polémique contre les Slavophiles. A côté d'elle, les autres intérêts, qui se débattaient dans les journaux, descendirent au second rang. La question, en effet, était palpitante d'intérêt.
Sénkowsky lança une nuée de ses flèches les plus acerbes dans le camp des Slavophiles avec une adresse parfaite. Satisfait des éclats de rire qu'il provoqua contre ses victimes, il se retira avec orgueil. Il n'était pas fait pour une polémique sérieuse. Mais un autre journaliste releva la mitaine (*) des Slaves jetée à Moscou, et déroula bravement le drapeau de la civilisation européenne contre la lourde bannière, à l'image de la vierge bysantine, que portaient les Slavophiles.
Ce lutteur, qui parut à la tête des Annales patriotiques ^ ne prédisait pas de grands succès aux Slavophiles. C'était un homme de talent et d'énergie, qui avait, lui aussi, des convictions fanatiques, un homm^ audacieux, intolérant, irascible et nerveux: Bélinsky.
(*) Oants à on doigt (roukawitza) que portent les paysans.
ET EUROPEISME RUSSE. 111
Son propre développement est très-caratéristique pour le milieu dans lequel il a vécu. Né dans la famille d*un pauvre fonctionnaire d'une ville de province, il n*en emporta aucun souvenir consolant. Ses parents étaient durs, incultes, comme tous les gens de cette classe dépravée. Bélinsky avait dix ou onze ans, lorsque un jour son père, rentrant à la maison, se mit à le gronder. L'enfant voulut se justifier. Le père furieux le frappa, le renversa par terre. Le garçon se leva métamorphosé : l'offense, l'injustice avaient brisé en lui à la fois tous les liens de parenté. La pensée de la vengeance l'occupa long-temps ; mais le sentiment de sa propre faiblesse la changea en cette haine contre toute autorité de famille qu'4l conserva jusqu'à la mort.
C'est ainsi qu'a commencé l'éducation de Bélinsky. La famille l'émancipa par les mauvais procédés, la société par la misère. Jeune homme nerveux et maladif, peu préparé pour les études académiques, il ne fit rien à l'Université de Moscou, et, comme il y ûit élevé aux frais de la couronne, on l'en exclut en disant : * facultés faibles et point d'application. " Avec cette note humiliante , le pauvre jeune homme entra dans la vie, c'est-à-dire, fut mis à la porte de l'Université au milieu d'une grande ville, sans un moineau de pain et sans les moyens d'en gagner. Il fit alors la rencontre de Stankéwitch et de ses -amis qui le sauvèrent.
Stankéwitch, mort jeune il y a une dixaine d'années en Italie, n'a rien fait de ce qu'on inscrit dans l'histoire, et pourtant il y aurait de l'ingratitude à le passer sous silence, lorsqu'on parle du développement intellectuel en Russie.
Stankéwitch appartenait à ces natures larges et sympathiques dont l'existence seule exerce une grande action sur tout ce qui les entoure. Il a répandu, parmi la jeu-
nesse de Moscou, l'amour de la philosophie allemande, introduite à l'Université de cette ville par lm professeur distingué, Pavloff. C'est Stankéwitch qui dirigea les études d'un cercle d'amis, qui reconnut le premier les facultés spéculatives ' de notre ami Bakounine et qui le poussa à l'étude de Hegel ; c'est lui aussi qui rencontra KoUzoff dans le gouvernement de Voronej , l'amena à Moscou et l'encouragea.
Stankévitch apprécia à sa juste valeur l'esprit ardent et original de Bélinsky. Bientôt la Russie entière rendit justice au talent audacieux du puhliciste taxé d'incapacité par le curateur de l'Université de Moscou.
Bélinsky se mit avec acharnement à l'étude de Hegel. Son ignorance de la langue allemande, loin de former un obstacle, ne fit que faciliter ses études : Bakounine et Stankéwitch se chargèrent de lui faire part de ce qu'ils savaient sur ce sujet et le firent avec tout l'entraînement de la jeunesse et toute la clarté de l'esprit russe. Il ne lui fallait au reste que des indices pour atteindre ses amis. Une fois maître du système de Hegel, il s'insurgea le premier entre ses adeptes moscovites, sinon contre Hegel lui-même, au moins contre la manière de l'entendre.
Bélinsky était complètement libre des influences que nous subissons lorsque nous ne savons pas nous en dé • fendre. Séduits par la nouveauté, nous acceptons dans notre première jeunesse une foule de choses de mémoire, sans les vérifier par l'entendement. Ces réminiscences, que nous prenons pour des vérités acquises, lient notre indépendance. Bélinsky commença ses études par la philosophie, et cela à l'âge de vingt-cinq ans. Il aborda la science avec des questions sérieuses et une dialectique passionnée. Pour lui, les vérités, les résultats n'étaient ni des abstractions ni des jeux d'esprit, mais des questions de vie ou de mort ; libre de toute influence étrangère, il
CT EUROPEISME RUSSE. 113
entra dans la science avec plus de sincérité ; il ne chercha à rien sauver du feu de l'analyse et de la négation, et tout naturellement, il se révolta contre les demi-solutions, les conclusions timides et les lâches concessions.
Tout cela n*est plus nouveau, après le livre de Feurhach et la propagande faite par le journal d'Arnold Ruge, mais il faut se rapporter au temps antérieur à 1840. La philosophie hégélienne était alors sous le charme de ces tours de passe-passe dialectiques qui faisaient reparaître la religion dissoute et démolie par la Phénoménologie et la Logique, dans la Philosophie de la Religion. C'était le temps où l'on était encore enchanté que la langue philosophique eût atteint une telle perfection que les initiés voyaient l'athéisme là, où les profanes trouvaient la foi.
Cette obscurité préméditée, cette retenue circonspecte ne pouvaient manquer de provoquer une opposition acharnée de la part d'un homme sincère Bélinsky, étranger à la scolastique, libre de la pruderie protestante et des convenances prussiennes, était indigné de cette science pudique, qui mettait une feuille de vigne sur ses vérités.
Un jour après avoir combattu pendant des heures entières le panthéisme timoré des Berlinois, Bélinsky se leva en disant de sa voix palpitante et convulsive : "Vous voulez me faire accroire que le but de l'homme soit d'amener l'esprit absolu à la conscience de lui-même, et vous vous contentez de ce rôle ; quant à moi, je ne suis pas assez imbécile pour servir d'organe involontaire à qui que ce soit. Si je pense, si je souffre, c'est pour moimême. Votre esprit absolu, s'il existe, est pour moi un étranger. Je n'ai pas à le connaître, car je n'ai avec lui rien de commun."
Nous ne citons ces paroles que pour montrer encore une fois la tournure de l'esprit russe. Dès qu'on avait
commencé à prêcher l'absurdité du dualisme, le premier homme de talent en Russie qm s'occupât de la philosophie allemande s'aperçut qu'elle n'était réaliste que sur parole, qu'elle restait au fond une religion terrestre, une religion sans ciel, un couvent logique où on fuyait le moncle pour se plonger dans les abstractions.
L'activité publique de Bélinsky ne date que de 1841. Il s'empara alors de la direction des Annales patriotiques de Pétersbourg et domina le journalisme pendant six années. Il tomba, comme un guerrier, avec le journalisme russe. Il est mort en 1848, exténué de fatigue, abreuvé de dégoûts et en proie à la plus grande misère.
Bélinsky a beaucoup fait pour la propagande. Toute la jeunesse studieuse se nourissait de ses articles : il forma le goût esthétique du public, il donna de la vigueur à la pensée. Sa critique pénétrait plus avant que celle de Polevoï, soulevant d'autres questions et d'autres doutes. On l'a peu apprécié ; il y avait, lui vivant, trop d'amourpropres blessés, trop de' vanités froissées ; après sa mort, le gouvernement défendit d'écrire à son sujet, e,t c'est ce qui m'a déterminé à m*étendre sur lui plus que sur un autre.
Son style était souv^nt anguleux, mais toujours plein d'énergie. Il communiquait sa pensée comme il la concevait, avec passion. On sent dans chaque mot que cet homme écrit avec son sang, on sent combien il dépense et comme il se consume ; maladif, irascible, il ne connaissait de limites ni à l'amour ni à la haine. Il était souvent entraîné, parfois même três-injuste, mais il resta toujours saintement sincère.
Une collision entre Bélinsky et les Slavophiles était inévitable.
Nous l'avons dit, c'était un des hommes les plus libres, n'étant lié ni par les croyances ni par les traditions ; ne
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dépendant pas de l'opinion publique et n'acceptant aucune ^autorité ; ne craignant ni la colère des amis, ni Tépouvante des belles âmes. Il était toujours, en sentinelle de la critique, prêt à dénoncer, à flétrir tout ce qu'il croyait réactionnaire. Comment pouvait-il donc laisser en paix les Slavophiles orthodoxes et ultrapatriotes, lui qui voyait de lourdes chaînes dans tout ce que les Slavophiles prenaient pour les liens les plus sacrés ?
Parmi les Slavophiles il y eut des hommes de talent, des érudits, mais pas un seul publiciste ; leur revue ( Le Moscovite) n'avait guère de succès. Les hommes de talent de ce parti n'écrivaient presque pas, les hommes incapables écrivaient toujours.
Les Slavophiles avaient sur les Européens un grand avantage, mais les avantages de ce genre sont pernicieux, ils défendaient l'orthodoxie et la nationalité, tandis que les Européens attaquaient l'une et l'autre ; ils pouvaient donc dire presque tout, sauf à recevoir une décoration, une pension, une place de précepteur à la cour ou de gentilhomma de la chambre. Bélinsky, au contraire, ne pouvait rien dire ; un mot trop transparent, une parole imprudente pouvaient le mener dans une casemate, compromettre le journal, le rédacteur et le censeur. Mais ce fut là même une raison pour laquelle toutes les sympathies furent acquises à l'écrivain téméraire qui, en face de la forteresse de Pierre et Paul, défendait l'indépendance, et les antiphathies furent pour ses adversaires qui montraient le poing abrités par le Kremlin et la cathédrale de l'Assomption, si bien protégés par les " Allemands " de Pétersbourg. Tout ce que Bélinsky et ses amis ne disaient pas, on le devinait, on le suppléait. Tout ce que disaient les Slaves paraissait ou peu délicat ou peu généreux.
Hâtons-nous d'ajouter que les Slavophiles n'ont cependant jamais été les partisans du gouvernement. Il y
a certainement, à Pétersbourg, des panslavistes impériaux et» à Moscou, des Slavophiles ralliés, comme il y a des patriotes russes parmi les Allemands de la Baltique et des Circassiens pacifiés au Caucase, mais on ne parle pas de telles gens. Ce sont des amateurs de la servitude qui pTennent l'absolutisme pour la seule forme civilisée d'un gouvernement, qui, prêchent la supériorité des vins du Don sur les vins de la Côte-d'Or et le russicisme aux Slaves occidentaux, en remplissant leur âme de cette noble baine des Allemands et des Magyars qui a si bien servi les Windiscbgraetz et les Haynan. Le gouvernement, sans reconnaître leur doctrine officiellement, paie leurs frais de voyage et envoie à leurs amis tchekbs et croates les croix bolsteinoises de Ste-Anne, préparant pour eux ces embrassements fraternels dans lesquels il a étoujflPé la Pologne.
Quant aux véritables Slavophiles, leur bon rapport ayec le gouvernement était plutôt un malheur qu'un fait désiré. Mais telles sont les conséquences de toute doctrine basée sur l'autorité. Elle peut être révolutionnaire dans un sens, mais elle est nécessairemen conservatrice dans un autre et se trouve par conséquent dans la triste alternative de s'allier à son ennemi ou d'abandonner son principe. Une connivence avec son ennemi suffit pour réveiller la conscience.
Bélinsky et ses amis n'ont opposé aux Slaves ni une doctrine ni un système exclusif, mais une vive sympathie pour tout ce qui agitait l'homme contemporain ; un amour sans bornes pour la liberté de penser et une haine tout aussi forte contre tout ce qui l'entrave : l'autorité, la force ou la foi. Ils envisageaient la question russe et la question européenne d'une manière tout-à-fait opposée aux Slavophiles.
Il leur sembla qu'une des causes les plus graves de
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Tesclayage où se trouvait la Russie était le manque de rindépendance personnelle ; de là l'absence complète du respect de Tindividu, du côté du gouvernement, et d'opposition, du côté des personnes ; de là le cynisme du pouvoir et la longanimité du peuple. L'avenir de la Russie sera d'un grand danger pour l'Europe et plein de malheurs pour elle-même, s'il n'entre des fermens émancipateurs^ dans le droit personnel. Un siècle encore du despotisme actuel, et toutes les bonnes qualités du peuple russe seront anéanties.
Par bonheur , la Russie avait une position extraordinaire, par rapport à cette grave question de l'individualité.
Pour l'homme de l'Occiden^, un des plus grands mal • heurs qui maintiennent l'esclavage , le paupérisme des masses et l'impuissance des révolutions, c'est l'asservissement moral ; ce n'est pas un manque du' sentiment de l'individualité , mais le manque de clarté dans ce sentiment, faussé qu'il est par les antécédents historiques qui limitent l'indépendance individuelle. Les peuples de l'Europe ont donné tant d'âme et tant de sang pour les révolutions passées , qu'elles sont toujours présentes , et que l'individu ne peut faire un pas sans heurter des souvenirs, des fueros plus ou moins obligatoires et reconnus par lui-même ; toutes les questions ont déjà été résolues à demi ; les mobiles, les relations des hommes entre eux, les devoirs, les moralités et les crimes, tout est déterminé, et cela, non par une force majeure, mais en partie par l'assentiment des hommes. Il s'en suit que l'individu, au lieu de conserver sa liberté d'action, n'a qu'à se soumettre ou t[u'à s'insurger. Ces normes sans appel, ces notions toutes faites traversent l'Océan et s'introduisent dans le pacte fondamental d'une république toute nouvelle ; elles survivent au roi guillotiné et se placent tranquillement sur les bancs des Jacobins et à la Convention. On a long-
temps pris cette masse de demi-vérités et de demi-préjugés pour des fondements solides et absolus de la vie sociale ; pour des résultats immuables et supérieurs au doute. En effet, chacun d'eux a été un véritable progrès, une victoire pour son temps , mais de leur enseiùble s'élevèrent peu à peu les murs d'une nouvelle prison. Les hommes pensans s'en aperçurent, au commencement de notre siècle, mais ils virent en même temps toute l'épaisseur de ces murs et tout ce qu'il fallait d'efforts pour les ébrêcher.
La Russie est dans une toute autre position. Les murs de sa prison sont en bois ; élevés par la force brutale, ils céderont au premier choc. Une partie du peuple, reniant tout son passé avec Pierre P', a montré quelle puissance de négation elle possède ; l'autre, restée étrangère à l'état actuel, a fléchi, mais n'a pas accepté le régime nouveau qui paraît être un bivouac temporaire. On obéit, parce qu'on craint, mais on ne croit pas.
Il était évident que, ni l'Europe occidentale, ni la Russie actuelle ne pouvaient aller plus loin dans leurs voies sans rejeter complètement leurs manières d'être politique et morale. Mais l'Europe, comme Nicodème, était trop riche pour sacrifier son grand avoir pour une espérance ; les pêcheurs de l'Evangile n'avaient rien à regretter, il leur était facile de changer leurs filets contre une besace. Ce qu'ils avaient, c'était une âme vivante pouvant comprendre le Verbe.
Ce rapport à son passé et à celui de l'Europe dans lequel la Russie était placée, tout était nouveau, et paraissait très favorable au développement de l'indépendance personnelle. Au lieu d'en profiter , on vit paraître une doctrine qui dépouillait la Russie du seul avantage que son histoire lui avait légué. Haïssant, comme nous , le présent de la Russie, les Slavophiles voulaient emprunter au passé des liens dans le geure de ceux qui brident la
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marche de l'Européen. Ils confondaient l'idée de l'individualité libre avec celle de l'égoïsme rétréci ; ils la prenaient pour une idée européenne , occidentale , et , pour nous confondre avec les adorateurs aveugles de la lumière de l'Occident, ils nous présentaient continuellement le tableau terrible de la dissolution européenne, du marasme des peuples, de l'impuissance des révolutions, de l'approche d'une crise sombre et fatale. Tout cela était vrai , seulement ils avaient oublié de nommer ceux dont ils avaient appris toutes ces vérités.
L'Europe n'avait attendu ni la poésie de M. Khomiakoiff, ni la prose des rédacteurs du Moscovite pour comprendre qu'elle était à la veille d'un cataclysme, d'une palingénésie ou d'une dissolution complète. La conscience du dépérissement de la société actuelle, c'est le Socialisme, et certes» ni St-Simon, ni Fourrier, ni ce Samson moderne qui, du fond de sa prison (*) fait trembler l'édifice européen, n'ont puisé leurs sentences foudroyantes contre l'Europe dans les écrits de Schafiarick , de Kolar ou de Miçkiewicz. Le saint-simonisme a été connu en Russie une dixaine d'années avant qu'il ait été question des Slavophiles.
Il n'est pas facile à l'Europe, disions-nous aux Slavophiles , de se défaire de son passé ; elle le conserve contrairement à ses intérêts, parce qu'elle sait à quel prix on achète les révolutions , et parce qu'il y a beaucoup de choses, dans son état " actuel, qui lui sont chères et qui sont difficiles à remplacer. Il est facile de faire la critique de la réformation et de la révolution en lisant leur histoire, mais l'Europe les a dictées et les a écrites avec son propre sang. Elle s'est élevée dans ces grandes luttes par ses protestations, au nom de la liberté de la pensée et des droits de l'homme, à cette hauteur de conviction qu'elle ne sait peut-être pas réaliser. Nous autres, nous som-
(•) Proudhon était alors à Ste- Pélagie.
mes plus libres du passé, c'est un grand avantage, mais il oblige à plus de modestie. C'est une vertu par trop négative pour être méritoire, et il n'y a que l'ultraromantisme pour élever l'absence des vices au rang des bonnes actions. Nous sommes libres du passé , parce que notre passé est vide, pauvre, étroit. Il est impossible d'aimer des choses telles que le tzarisme moscovite ou l'impérialisme pétersbourgeois. On peut les expliquer, on peut trouver, au milieu d'eux, les germes d'un autre avenir, mais il faut avoir la tendance de leur échapper comme à des langes. Eeprochant à l'Europe de ne pas savoir dépasser ses institutions, les Slavophiles non seulement ne disaient pas comment ils entendaient résoudre la grande antinomie de la liberté individuelle et de l'état, mais ils évitaient même d'entrer dans les détails de cette organisation politique slave, dont ils parlaient sans cesse. Sous ce rapport, ils se renfermaient dans la période de Kiew et s'en tenaient à la commune rurale. La période de Kiew n'a pas empêché celle de Moscou, ni la perte de toutes les libertés. La commune n'a pas sauvé le paysan du servage ; loin de nier l'importance de la commune , nous tremblons pour elle , car , au fond , il n'y a rien de stable sans la liberté individuelle. L'Europe ne connaissant pas cette commune, ou l'ayant perdue dans les vicissitudes des siècles passés, l'a comprise, et la Russie, qui la possède depuis mille ans, ne la comprenait pas, tant que l'Europe n'était pas venue lui dire quel trésor elle recelait dans son sein. On a commencé à apprécier la commune slave lorsque le socialisme a commencé à se répandre. Nous défions les Slavophiles de nous prouver le contraire.
L'Europe n'a pas résolu l'antinomie entre l'individu et l'état, mais au moins elle en a posé la question. La Russie s'approche du problême d'un côté opposé, mais elle non plus ne l'a pas résolu. C'est en présence de cette question
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que commence notre égalité. Nous avons plus d'espérances, car nous ne faisons que commencer , mais une espérance n'est une espérance, que parce qu'elle peut ne pas se réaliser.
Il ne faut pas trop se fier à l'avenir, ni dans Tliistoire, ni dans la nature. Chaque fœtus n'atteint pas l'âge adulte, tout ce qui se meut dans l'âme ne se réalise pas, quoique tout aurait pu se développer dans d'autres circonstances.
Peut-on s'imaginer que les facultés qu'on trouve dans le peuple russe puissent se développer par la servitude, par l'obéissance passive, par le despotisme pétersbourgeois ? Une longue servitude n'est pas un fait accidentel, elle correspond naturellement à quelque élément du caractère national. Cet élément peut être absorbé, vaincu par les autres, mais il peut vaincre aussi. Si la Eussie peut s'accommoder avec l'ordre des choses existant, elle n'aura pas l'avenir que nous espérons. Si eUe continue la route de Pétersbourg, ou si elle retourne à la tradition de Moscou, elle n'aura d'autre vocation que de se ruer sur l'Europe, comme une horde demi-barbare et demi-corrompue, de dévaster les pays civilisés et de périr au milieu de la destruction générale.
Ne fallait-il donc pas chercher par tous les moyens à rappeler le peuple russe à la conscience de sa funeste position, ne fût-ce qu'en forme d'essai, pour se convaincre de l'impossibilité? Et qui donc devait le faire si ce n'est ceux'qui représentaient l'intelligence du pays, ces organes du peuple par lesquels il cherchait à comprendre sa propre position? Que leur nombre soit grand ou petit, cela ne change rien. Pierre I*" était seul, les Décembristes une poignée d'hommes. L'influence des individus n'est pas aussi minime qu'on est tenté de le croire, l'individu est une force vive, un ferment puissant dont l'action n'est même pas toujours paralysée par la mort. Que de fois
ne voit-on pas un mot, dit à propos, faire pencher la balance des peuples, déterminer ou clore des révolutions?
Au lieu de cela, que faisaient les Slavophiles ? Ils prêchaient la soumission, cette première vertu de l'église grecque, cette base du izarisme moscovite. Ils prêchaient le dédain de l'Occident qui seul pouvait encore éclairer l'abîme de la vie russe ; ils prônaient enfin le passé, dont il fallait se défaire, au contraire, pour un avenir désormais «ommun à TOrient et à l'Occident.
Il est évident qu'il fallait s'opposer à une pareille direction des esprits , la polémique se développa en effet de plus en plus. Elle dura jusqu'à l'année 1848 et atteignit son point culminant vers la fin de 1847, . comme si l'on pressentait que, dans quelques mois, on ne pourrait dis^ cuter sur rien, en Eussie, et que cette lutte devait pâlir devant la gravité des événements.
Deux articles surtout exprimèrent les deux opinions contradictoires. L'un, sous le titre de "Développement juridique de la Russie," fut publié dans le Contemporain, à Pétersbourg. L's^utre fut. une longue réponse d'un Slavophile insérée dans le Moscovite, Le premier article était un exposé clair et énergique basé sur une étude approfondie du droit russe ; il 4^veloppait la pensée que le droit personnel en Russie n^avait jamais atteint une détermination juridique, que l'individu avait été toujours absorbé par la famille, par la commune, et plus tard, par l'état et par l'église. La position idéfiniei de la personne menait, suivant l'auteur, au même vague dans les autres Sphères de la vie politique. L'état profitait de ce manque de détermination pour empiéter sur les libertés, de sorte que rhistoire russe fut l'histoire du développement de l'autocratie et de l'autorité, comme l'histoire de l'Occident, est l'histoire du développemeïit de la liberté et des droits.
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Le danger du slavisme devient évident dans la réplique du Moscovite qui a puisé ses arguments dans les chroniques slaves, le catéchisme grec et le formalisme hégélien. L'auteur slavophile croit que le principe personnel était bien développé dans l'ancienne Russie, mais que la personne, éclairée par l'église grecque, possédait le don sublime de la résignation et transportait volontairement sa liberté sur la personne du prince. Le prince exprime la compassion, la bienveillance et l'individualité libre. Chacun abdiquait son autonomie personelle et la sauvait en même temps dans le représentant du principe individuel, le souverain.
Ce don d'abnégation et le don encore plus grand de ne pas en abuser formaient, selon l'auteur, un accord harmonieux entre le prince, la commune et l'individu; accord admirable qui ne trouve d'autre explication chez l'auteur que la présence extraordinaire du St-Esprit dans l'église bysantine.
Si les Slavophiles veulent représenter une opinion sérieuse, un côté réel de la conscience publique, une force enfin qui tend à se réaliser dans la vie russe, s'ils veulent quelque chose de plus que des disputes archéologiques et des controverses théologiques, nous avons le droit d'exiger d'eux l'abandon de cet abus immoral de mots, de cet^^e dialectique dépravée. Nous disons abus immoral, parce qu'il se commet avec une parfaite connaissance de cause.
Que signifient ces solutions métaphoriques qui ne représentent que l'inverse dé la question même ? Pourquoi ces images, ces symboles, au lieu des choses? Est- ce qu€ les Slavophiles ont étudié les annales du Bas-Empire pour s'inoculer cette lèpre bysantine ? Nous ne sommes pas des Grecs du temps des Paléologues pour disputer de Vopus operans et de Vopus operatum, dans un temps où
un avenir inconnu et immense frappe à notre porte.
Leur méthode philosophique n'est pas nouvelle, le côté droit des Hégéliens parlait de la même manière, il y a une quinzaine d'années ; il n'y a pas d*ahsurdité qu'on ne puisse faire entrer dans le moule d'une dialectique vide, en lui donnant un aspect profondément métaphysique. Il faut seulement ne pas savoir ou oublier que le contenu et la méthode ont un autre rapport que le plomb et le moule aux balles, et que le dualisme seul ne comprend pas la solidarité qui les lie. L'auteur en parlant du prince n'a fait que paraphraser la définition très connue que Hegel donne de l'esclavage, dans la Phénoménologie ( Herr und Knecht), Mais il a oublié avec préméditation comment Hegel sort de ce degré inférieur de la conscience humaine. Il est à remarquer que ce jargon philosophique qui appartient par la forme à la science et par le contenu à la scolastique, se retrouve chez les jésuites. M. Montalembert, en répondant à une interpellation sur les cruautés commises par le gouvernement papal dans les prisons de Eome, a dit : Vous parlez des cruautés du pape, mais il ne peut pas être cruel, sa position le lui défend, lui, le vicaire de Jésus-Christ ne peut que pardonner, qu'être miséricordieux, et effectivement les papes pardonnent toujours. Le St. Père peut être attristé, il peut prier pour le coupable, mais il ne peut être implacable, etc. — A la demande si l'on applique la torture à Rome, l'on répond que le pape est clément ; au raisonnement que nous sommes tous esclaves, que le droit personnel n'est pas développé en Russie, l'on répond, nous l'avons sauvé en le plaçant sur la tête du prince. Dérision qui provoque le mépris de la parole humaine ! S'appuyer sur la religion n'est guère convenable, mais s'appuyer sur une religion obligatoire l'est encore moins. Chaque auteur a le droit incontestable de croire ce que bon lui semble ; mais avoir recours aux preuves théologiques dans une discussion
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scientifique avec un homme qui tait sa religion, c'est manquer de convenances. Pourquoi s'abriter derrière un fort inexpugnable, contre lequel la moindre attaque mène au cacbot?
D'ailleurs, il est impossible de comprendre comment les Slavopbiles, si leur religion leur est vraiment chère, n'ont pas de dégoût pour la méthode hypocrite de la Philosophie de la religion^ cette réhabilitation faible et sans foi, ce plaidoyer froid et pâle, où la science orgueilleuse, après avoir mis au tombeau sa sœur, lui jette un sourire de condoléance ? Comment ont-ils le courage de traîner ce qu'ils ont de plus sacré, dans des disputes, où l'on ne l'estime pas et où l'on ne le tolère que par respect pour la police !
Ce n'est pas tout ; l'auteur de l'article s'en prend à ses adversaires d'une manière étrange pour leur manque de patriotisme, pour leur peu d'amour de la nation ; comme c'est un trait général parmi les Slavophiles, il faut en dire quelques mots. Ils prétendent au monopole du patriotisme, ils se croient plus russes que quiconque; ils nous reprochent continuellement notre indignation contre l'état actuel de la Russie, notre peu d'affection pour le peuple, nos paroles amères et pleines de colère, notre franchise qui consiste à faire voir le côté sombre de la vie russe.
Il semblerait pourtant qu'un parti qui s'expose à la potence, aux mines, à la confiscation des biens, à l'émigration ne manquait ni de patriotisme ni de conviction. Le 14 décembre n'a pas été, que nous sachions, l'œuvre des Slavophiles, toutes les persécutions ont été réservées à nous, le sort a jusqu'ici épargné les Slavophiles.
Eh bien, oui, il y a de la haine dans notre amour , nous sommes indignés, nous reprochons au peuple autant qu'au gouvernement l'état où nous nous trouvons ; nous ne crai-
gnons pas de dire les vérités les plus dures, mais nous les disons parce que nous aimons. Nous ne fuyons pas du présent dans le passé, car nous savons que la dernière page de l'histoire est l'état actuel. Nous ne fermons pas les oreilles aux cris de douleur du peuple, et nous avons le courage de constater, le cœur navré, combien l'esclavage le déprave ; cacher ces tristes résultats, ce n'est pas de l'amouf, c'est de la vanité. Nous avons sous les yeux le servage et l'on nous accuse de calomnie, et l'on ne veu pas que le triste tableau du paysan pillé par la noblesse et le gouvernement, vendu presqu'au poids, dégradé par les verges, mis hors la loi, nous poursuive nuit et jour comme un remords, comme une acccusation ? Les Slavophiles aiment mieux lire les légendes du temps de Vladimir, ils veulent qu'on leur représente Lazare couvert non de plaies, mais d'étoffes de suie. Il faut élever pour eux comme pour Catherine des villages en carton et des jardins de coulisse le long des routes, de Pétersbourg jusque à la Crimée.
Le grand acte d'accusation que la littérature russe dresse contre la vie russe, cette négation complète et ardente de nos propres fautes, cette confession qui a horreur de notre passé, cette ironie amère qui fait rougir du présent, c'est notre espérance, c'est notre salut, l'élément progressif de la nature russe.
Et quelle est la signification des écrits de Gogol que les Slaves admirent avec tant d'exagération? Quelque autre a-t-il placé plus haut que lui le pilori auquel il a attaché la vie russe ?
L'auteur de l'article du Moscovite dit que Gogol ** descendit comme un mineur dans ce monde sourd sans tonnerre ni secousses, immobile et égal, marais sans fond, qui entraîne doucement, mais sans retour, tout ce qu^il
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y a de frais (c'est un Slavophile qui parle) ; il descendit comme un mineur qui a trouvé sous terre une veine qui n'a pas encore été entamée." Oui , Gogol a senti cette force, cette mine vierge sous la terre inculte. Peut-être même l'eût-il entamée, mais malheureusement il crut avant le temps avoir atteint le fond, et au lieu de continuer à déblayer, il se mit à chercher l'or. Qu'en est-il résulté ? Il commença à défendre ce qu'il avait démoli, à justifier le servage, et finit par se jeter aux pieds du représentant de la "bienveillance et de l'amour."
Que les Slavophiles méditent la chute de Gogol. Ils y trouveront plus de logique peut-être que de faiblesse. De l'humilité orthodoxe, de l'abnégation qui place son individualité dans celle du prince, à l'adoration de l'autocrate, il n'y a qu'un pas.
Et que peut-on faire> pour la Eussie quand on est du eèté de l'empereur ? Les temps de Pierre, le grand tzar, sont passés; Pierre, le grand homme n'est plus au palais d'hiver, U est en nous.
Il est temps de comprendre cela et, quittant enfin une lutte désormais puérile, de nous réunir au nom de la Eus^ sie, mais au nom aussi de l'indépendance.
Chaque jour peut renverser le vieil édifice social de l'Europe, entraîner la Eussie dans le courant orageux d'une immense révolution. Est-ce le temps de prolonger une querelle de famille et d'attendre que les évènemens nous dépassent, parce que nous n'avons préparé ni les conseils, ni les paroles qu'on attend peut-être de nous l
Et n'avons-nous pas un champ ouvert à notre con^ ciliation ?
Le socialisme qui partage si définitivement, si profondément l'Europe en deux camps ennemis, n'est- il pas accepté des Slavophiles comme de nous ? C'est le pont sur lequel nous pouvons nous donner la main.
Pendant les sept ou huit dernières années avant la révolution de Février, les idées révolutionnaires allaient s'accroissaut, grâce à la propagande et au travail interne qui prenait un essort de plus en plus considérable. Le gouvernement paraissait las de poursuites.
La grande question qui dominait toutes les autres et qui commençait à agiter le gouvernement, la noblesse et le peuple, c'était la question de l'émancipation des paysans. On sentait bien qu'il était impossible d'aller plus loin avec le carcan du servage au cou.
L'oukase du 2 avril 1842 qui invitait la noblesse à céder quelques droits aux paysans, en retour des redevances et des obligations qu'on avait stipulées de part et d'autre, prouve assez clairement, que le gouvernement voulait l'émancipation.
La noblesse des provinces s*en émut, se divisa en partis, prenant cause pour ou contre l'affranchissement. On se hasardait à parler de l'émancipation dans les réunions électorales. Le gouvernement permit à la noblesse, dans deux ou trois chefs-lieux, de nommer des comités pour aviser aux moyens d'affranchir les serfs. Une partie des seigneurs étaient exaspérés, ils ne voyaient dans cette grande question sociale qu'une attaque de leurs privilèges et delà propriété,
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et s'opposaient à toute innovation, se sachant appuyés par l'entourage du tzar. La jeune noblesse voyait plus clair et calculait mieux. Ici, nous ne parlons pas de ces quelques individus pleins de dévoûment et d'abnégation, qui sont prêts à sacriâer leurs biens, pour eâacer le mot dégradeint de servage du front de la Russie et pour expier l'ignoble exploitation du paysan. Les enthousiastes ne peuvent jamais entraîner une classe entière, si ce n'est en pleine révolution, comme la noblesse française a été entraînée le 4 août 1792 par une généreuse minorité. La grande majorité des émancipateurs désiraient rémancipation,non seulement parce qu'ils en comprenaient la justice, mais ausssi parce qu'ils en voyaient la nécessité. Ils voulaient régler l'émancipation à temps pour réduire au minimum les pertes. Ils voulaient prendre l'initiative pendant qu'ils avaient le pouvoir. S'opposer et rester les bras croisés était le moyen le plus sûr de voir l'empereur ou le peuple entrer dans la voie pour ne s'arrêter qu'à l'expropriation.
Le ministre des domaines publics, Kisseleff, le représentant de l'émancipation dans le sein du gouveruement et le ministre de l'intérieur Peroffsky, qui a tué l'oukase du 2 avril par ses commentaires, recevaient des projets de toutes les parties de l'empire. Bons ou mauvais, ces projets décelaient une grande préoccupation du pays.
A travers toute la divergence d'opinions et de vues, à travers toute la différence de position, d'intérêt de localité, un principe était admis sans contestation. Ni le gouvernement, ni la noblesse, ni le peuple ne pensaient à émanciper les paysans, sans leurs terres. On variait infiniment dans l'appréciation de la quote-part à concéder aux paysans, des conditions à leur imposer, mais personne ne parlait sérieusement d'une émancipation dans le pro^ létariat, si ce n'est quelques incurables adeptes de la vieille économie politique.
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Créer une vingtaine de millions de prolétaires, c'était une perspective qui faisait, et pour ^ause, pâlir le gouvernement et les seigneurs* Et pourtant, du point de vue de la religion de la propriété, du droit absolu et imprescriptible de la possession et de l'usage illimité, il n*y avait aucun moyen de résoudre la question , sans une insurrection en masse des paysans , sans un ébranlement fatcé de la possession territoriale : puisque les mutations des propriétés faites à main armée sont acceptées comme des faits accomplis dûment légalisés par Téconomie politique.
Au prime abord, il paraît étrange que dans un pays dans lequel Thomme est presque chosBy où il appartient au sol, où il fait partie de la propriété et se vend avec elle, r idolâtrie de la propriété ait été la moins développée. On la défend avec ténacité chez nous, comme une proie, mais non comme un droit. Il était difficile d'enraciner une foi dans Tinfallibilité et la justice d'un droit dont les absurdités étaient évidentes pour les deux parties ; pour le seigneur qui possédait ses paysans, comme pour le paysan serf qui n'était pas le propriétaire de sb. possession. On savait que l'origine des droits seigneuriaux était assez obscure ; on savait bien qu'une série de mesures, arbitraires, mesures de police, avaient peu à peu asservi la Russie agricole à la Bussie nobiliaire; on pouvait donc s'imaginer une autre série démesures qui l'émancipassent.
Le manque même de notions juridiques bien arrêtées, le vague dans les droits ne permettaient pas non plus aux idées de propriété de se consolider, de prendre corps. Le peuple russe n'a vécu que de la vie communale, il ne comprend ses droits et ses devoirs que par rapport à la commune. Hors d'elle il ne reconnsdt pas de devoirs et ne voit que la violence. En s'y soumettant, ' il ne se soumet qu'à la force ; l'injustice flagrante d'une partie de la législation l'a amené au mépris de l'autre. L'inégalité
complète devant le tribunal, a tué en lui le germe du respect pour la légalité. Le Russe, à quelque classe qu'il appartienne, enfreint la loi, partout où il peut le faire impunément ; le gouvernement agit de même. C*est pénible et triste pour le moment, mais il y a un avantage immense pour l'avenir.
En Russie, derrière l'état visible il n'y a pas d'état invisible, qui ne soit que l'apothéose, la transfiguration de l'ordre de choses existant, il n'y a pas d'idéal impossible qui ne coïncide jamais avec la réalité, tout en la promettant toujours. Il n'y a rien derrière les pallissades où une force supérieure nous tient en état de siège. La possibilité d'une révolution en Russie se réduit à tme ques^tion de force matérielle. C'est ce qui fait de ce pays, sans les autres causes que celles que nous avons mentionnées,, le sol le mieux préparé pour une régénération sociale.
Nous avons dit que, dès l'apparition du St. Simonisme, après 1830, le socialisme fit une grande impression sur les esprits, à Moscou. On voyait dans cette doctrine l'expression d'un sentiment plus intime que dans les doctrines politiques, habitué qu'on était aux communes, aux partages des terres, aux associations ouvrières. Témoins de l'abus le plus exorbitant du droit de propriété, nous étions moins froissés par le socialisme que le bourgeois occidental..
Peu à peu les productions littéraires se pénétraient de tendances et d'inspirations socialistes. Les romans et les nouvelles, même les écrits des Slavophiles protestaient contre la société actuelle, d'un point de vue qui était plus que politique. Il suffit de citer le roman de Dostoeffski, Les pauvres gens,
A Moscou le socialisme marchait de ûont avec la philosophie de Hegel. L'alliance de la philosophie moderne et du socialisme n'est pas difficile à concevoir, pourtant ce n'est que dans ce dernier temps que les Allemands ont
accepté la solidarité entre la science et la révolution, non qu'ils ne la comprissent pas auparavant, mais parce que le socialisme, comme tout ce qui est pratique, ne les intéressait pas. Les Allemands pouvaient être profondé ment radicaux dans la science eu restant conservateurs dans leurs actions, poètes sur papier et bourgeois dans la vie. Le dualisme nous est, au contraire, antipathique. Le socialisme nous paraissait être le syllogisme le plus naturel de la philosophie, l'application de la logique à l'état.
Il est à remarquer qu'à Pétersbourg le socialisme revêtait un autre caractère. Là, les idées révolutionnaires ont toujours été plus pratiques qu'à Moscou ; leur fanatisme froid est celui des mathématiciens ; à Pétersbourg on aime la régularité, la discipline, l'application. Fendant qu'on dispute à Moscou, on s'associe à Pétersbourg. La franc-maçonnerie et le mysticisme avaient leurs adeptes les plus ardents dans cette dernière ville, c'est là que se publiait le Messager de Sion, organe de la société biblique. La conjuration du 14 décembre a mûri à Pétersbourg, elle ne se serait jamais assez développée à Moscou pour descendre sur la place publique. A Moscou, il est très-difficile de s'entendre ; les individualités sont trop capricieuses et trop épanouies. A Moscou, il y a plus d'éléments poétiques, plus d'érudition et avec cela plus de nonchalance, de laisser-aller, plus de paroles inutiles^ plus de divergence d'opinions. Le St. Simonisme vsigtte,
religieux et en même temps analytique allait merveilleusement bien aux Moscovites. Après l'avoir étudié, ils passaient tout naturellement à Proudhon, comme de Hegel à Feuerbach.
Le Fouriérisme plus que le St. Simonisme convient à la jeunesse studieuse de Pétersbourg. Le Fouriérisme, qui ne tendait qu'à une réalisation immédiate, qui voulait l'application pratique, qui rêvait, lui aussi, mais qui ap-
puyait ses rêves sur des calculs arithmétiques, qui cachait sa poésie sous le titre d'iudustrie et son amour de liberté sous VembngaÀementi^^^jpeLvYieTSy le Fouriérisme devait trouver ui^|^»i^-4"'?étersbourg. La phalanstère n'est Lose qu'une commune russe et une caserne de travailleurs, une colonie militaire sur le pied civil, un régiment industrieux. On a remarqué que l'opposition qui lutte de front avec un gouvernement a toujours quelque chose de son caractère mais en sens inverse. Et je crois bien qu'il y a quelque fond de vérité dans la crainte que le gouvernement russe commence à avoir du communisme : le communisme c'est l'autocratie russe renversée.
Fétersbourg devancera Moscou, au nom de ces opinions tranchées, bornées peut-être, mais actives et pratiques. L'honneur de l'initiative lui appartiendra avec Varsovie, mais si le tzarisme succombe, le centre de la liberté sera dans le cœur de la nation, à Moscou.
L'avortement complet de la révolution en France, la malheureuse issue de la révolution de Vienne et la fin comique de celle de Berlin furent en Russie le commencement d'une réaction redoublée. Tout fut paralysé de nouveau, le projet de l'émancipation des serfs abandonné et remplacé par celui de fermer toutes les Universités ; jon créa une double censure et de nouvelles difficultés à la remise des passeports pour les pays étrangers. On poursuivit les journaux, les livres, les paroles, les costumes, les femmes et les enfants.
En 1849 une nouvelle phalange de jeunes gens héroïques est allée en prison, et de là aux travaux forcés et en Sibérie. (*) Une terreur accablante abattit tous les germes, fit
(*) Nous faisons allusion à la société de Pétrochewsky. Des Jeunes gens se réunissaient chez lui pc^'ur débattre des questions sociales. Ce club avait existé quelques qlnnées déjà, lorsque, au début de la campagne de Hongrie^ le gou^rnement résolut à lui donner les proportions d'une vasce conjxifratiou et fit multiplier les arrestations.
courber toutes les têtes, la vie intellectuel^ se cacha de nouveau ou ne laissa percer que la frayeuïl^ qu'une désolation muette, et depuis chaque nouvelle qui venait de la Russie remplissait Tâme de désolation et d'une profonde tristesse.
Nous ne nous arrêterons point à ce tableau lugubre d'une lutte inégale où chaque fois la pensée est écrasée par la force. Il n'y a là rien de nouveau, c'est ce procès interminable qui traverse toute l'histoire et qui aboutit de temps en temps à la ciguë, à la croix, aux autodafés, aux fusillades, aux pendaisons et aux déportations.
Quoiqu'on dise, les moyens que le gouvernement emploie, moyens cruels, ne sont pas cependant de force à étouffer tous les germes du progrès. Ils font périr beaucoup de personnes dans des souffrances morales terribles, mais nous devions nous y attendre, et certes ces mesures réveillent plus de gens qu'ils n'en désarment.
Pour étouffer réellement -en Russie, le principe révolutionnaire, la conscience de la. position et la tendance d'en sortir, il faudrait que l'Europe entrât encore plus avant dans les principes et dans les voies du gouvernement de Pétersbourg, que son retour à l'absolutisme fut plus complet. Il faudrait effacer le mot de *^ République*' du frontispice de la France, ce mot terrible, lors-même qu'il est un mensonge et une dérision. Il faut arracher à l'Allemagne le droit imprudemment concédé de la parole libre. Le lendemain de la journée où un gendarme prussien, aidé d'un Croate, aura cassé les dernières presses sur le piédestal de la statue de Guttemberg traînée dans la boue par des frères ignorantins ; où, à Paris, sur la place de la
Il ne trouva que des opinions là où il cherchait des complots, ce qui ne l'empêcha pas de faire condamner tous les accusés à la peine de mort, afin de se donner la gloire de la obàoe. Le tzar commua leur peine en celle des mines, de l'exil ou de soldat. On cite parmi eux Spechneff, GrJgorieff, Dostoeflfsky, Kaschkine, Holovlnsky, Monbelli, etc.
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réyolution, un bourreau, béni par le Pape, aura brûlé les œuvres des pbilcApbes français, le lendemain de cette journée, l'omnipotence du tzar aura atteint son apogée.
Ceci est-il possible?
Qui peut dire de nos jours ce qui est possible et ce qui ne Test pas ? Le combat n*est pas fini, la lutte continue.
L'avenir de la Russie n'a jamais été plus étroitement uni à l'avenir de l'Europe qu'il ne l'est aujourd'hui. On a vu nos espérances — ^mais nous ne voudrions répondre de rien, non par vanité puérile, de crainte que l'avenir ne nous donnât un démenti, mais par impossibilité de prévoir quelque chose dans une question dont la solution ne dépend pas exclusivement des données intérieures.
D'un côté, le gouvernement russe n'est pas russe, mais en général despotique et rétrograde. Il est plus allemand que russe, comme le disent les Slavophiles , et c'est là ce qui explique la sympathie et l'amour avec lequel les autres gouvernements se tournent vers lui. Pétersbourg, c'est la nouvelle Rome, la Rome de l'esclavage universel, la métropole de l'absolutisme, voilà pourquoi l'empereur de Russie fraternise avec l'empereur d'Autriche et lui aide à opprimer les Slaves. Le principe de son pouvoir n'est pas national, et l'absolutisme est plus cosmopolite que la révolution.
D'un autre côté, les espérances et les aspirations de la Russie révolutionnaire coïncident avec les espérances et les aspirations de l'Europe révolutionnaire et anticipent «ur leiir alliance dans l'avenir. L'élément national que -la Russie apporte, c'est la fraîcheur de la jeunesse et une tendance naturelle vers les institutions socialistes.
L'impasse où sont arrivés les états de l'Europe est manifeste. Il leur faut nécessairement s'élancer vigoureusement en avant ou reculer plus qu'ils ne le font. Les anthithèses sont trop inexorables, les questions trop tranchées et trop mûries par les soufirances e% les haines
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pour pouvoir s'arrêter à des demi-solations, à des transactions paisibles entre Tautorité et la4lberté. Mais s'il n'y a pas de salut pour les états dans la forme dans laquelle ils existent, le genre de leur mort peut être bien diflPérent. La mort peut venir par la palingénésie ou par la putréfaction, par la révolution ou par la réaction. Le conservatisme qui n'a d'autre but que la conservation d'un statu quo usé, est aussi destructif que la révolution. Il anéantit le vieil ordre, non pas par le feu ardent de l'inflammation, mais par le feu lent du marasme.
Si le conservatisme a le dessus en Europe, le pouvoir impérial en Russie non seulement écrasera la civilisation, mais il anéantira toute la classe d'hommes civilisés, et puis
Et puis, nous voilà devant une question toute nouvelle, devant un avenir mystérieux. L'autocratie, après avoir triomphé de la civilisation, se trouvera face à face avec un soulèvement de paysans, avec une révolte colossale dans le genre de celle de Pougatscheff. La moitié de la force du gouvernement de Pétersbourg est basée sur la civilisation et sur la profonde division qu'il a fomentée, entre les classes civilisées et les paysans. Le gouvernement s'appuie constamment sur les premières, c'est dans le sein de la noblesse qu'il prend les moyens, les hommes et les conseils. En brisant dans ses mains un instrument si essentiel, l'empereur redevient tzar, mail il ne]|suffira pas pour cela de laisser pousser la barbe et de revêtir le zipoun. La maison Holstein-Gotorp est trop allemande, trop pédantesque, trop apprise pour se jeter franchement dans les bras d'un nationalisme à demi-sauvage, pour se mettre à la tête d'un mouvement populaire qui ne voudra au commencement que régler ses comptes avec la noblesse, qu'étendre les institutions de la commune rurale à toutes les propriétés, aux villes, à l'état entier.
Nous avons vu une monarchie entourée d'institutions républicaines, mais notre imagination se refuse à concevoir un empereur de Russie entouré d'institutions communistes.
Avant que cet avenir éloigné se réalise, il s'accomplira bien des choses et l'influence de la Russie impériale ne sera pas moins funeste pour l'Europe réactionnaire que l'influence de cette dernière le sera pour la Russie. C'est elle, c'est cette Russie soldatesque qui veut, par les baïonnettes, mettre une fin aux questions qui agitent le monde. C'est elle qui mugit et gronde comme la mer aux portes du monde civilisé, toujours prête à déborder, toujours frémissante du désir d'envahir, comme si elle n'avait rien à feire chez elle, comme si des remords et des vertiges troublaient l'esprit de ses souverains.
La réaction seule peut ouvrir ces portes. Ce sont les Habsbourg et les Hohenzollem qui solliciteront l'aide fraternelle de l'armée russe et la guideront an cœur de l'Europe.
C'est alors que le grand parti de l'ordre verra ce que c'est qu'un gouvernement fort, ce que c'est que le respect de l'autorité. Nous conseillons aux petits princes de l'Allemagne d'étudier dès à présent le sort des princes royaux de la Géorgie, auxquels on a donné à Pétersbourg un peu d'argent, le titre d'Altesse et le droit d'avoir une couronne royale sur leur voiture. L'Europe révolutionnaire, au contraire, ne peut être vaincue par la Russie impériale. Elle sauvera la Russie d'une crise affreuse et elle se sauvera elle-même de la Russie.
Le gouvernement russe, après avoir travaillé vingt ans, est parvenu à allier d'une manière indissoluble la Russie à l'Europe révolutionnaire.
n n^y a plus de frontières entre la Russie et la Pologne,
Or donc, l'Europe sait ce que c'est que la Pologne, cette nation abandonnée de tout le monde dans une lutte inégale, qui depuis, a versée à flots son sang sur tous les
champs de bataille où il s'est agi de conquérir la liberté d*un peuple quelconque. On connaît ce peuple qui, après avoir succombé sous le nombre, a traversé l'Europe en triomphateur plutôt qu'en vaincu, et s'est dispersé dans les autres peuples pour leur enseigner, malheureusement sans succès, l'art de succomber 'sans fléchir, sans s'avilir et sans perdre la foi. Eh bien, on peut anéantir la Pologne, mais non pas l'asservir, on peut exécuter la menace de Nicolas de ne laisser sur la place de Varsovie qu'une inscription et un tas de pierres, mais la rendre esclave, à l'instar des provinces paisibles de la Baltique, c'est impossible.
Confondant la Pologne avec la Russie, le gouvernement a élevé un pont imin.ense jpour le passage solennel des idées révolutionnaires, un pont qui commence à la Vistule et finit à la Mer Noire.
La Pologne est censée morte, mais à chaque appel elle répond " Présente, " comme l'a dit, en 1848, l'orateur d'une députdtion polonaise. Elle ne doit pas bouger, sans être sûre de ses voisins occidentaux, car elle en a assez de la sympathie de Napoléon et des célèbres paroles de Louis-Philippe " La nationalité polonaise ne périra pas. "
Ce n'est pas de la Pologne, ce n'est pas de la Russie que nous doutons , c'est de l'Europe. Si nous avions quelque foi dans les peuples d'Occident, avec quel empressement eussions-nous dit aux Polonais :
"Votre sort, frères, est pire que le nôtre, vous avez beaucoup souffert, patience encore; un grand avenir est au bout de vos malheurs. Vous tirerez une vengeance sublime, vous aiderez à l'émancipation de ce peuple par les mains duquel on a rivé vos fers. Dans) vos ennemis, au nom du tzar et de l'autocratie, vous reconnaîtrez vos frères, au nom de l'indépendance et de la liberté."