‹ Du devoir des catholiques dans les électionsChapitre 1 sur 8 · DANS · texte numérisé non relu

DANS

ou EN SOMMES-NOUS?

Lorsqu'il y a près de trois ans un écrit fut publié sous un titre analogue à celui-ci, à coup sur, nul ne pouvait prévoir le chemin que devait faire en si peu de temps la question catholique parmi nous. Alors un sentiment de tristesse, de défiance, de découragement dominait les cœurs les plus dévoués à la Liberté religieuse; et c'était à bon droit, en présence de limmensité des obstacles qu'il fallait combattre, et de la déplorable faiblesse des ressources que l'Eglise et la liberté pouvaient invoquer.

En est-il de même aujourd'hui? Non, certes. Et si quelque chose peut secouer la torpeur d'un trop grand

nntnhro de catholiques et mettre un terme à leur couj);i.l)l(' indillV'rcnce, ce doit être, à coup sûr, le spectacle des résultats incroyables qui ont été obtenus au bout d'une lutte si courte et si faiblement soutenue par ceux \h même qui y étaient les plus intéressés, par les pères de famille chrétiens!

Je résiste à l'envie bien naturelle de résumer ici tout ce que le Catholicisme a gai^né depuis ISOO, quand le xix" siècle s'ouvrait sans Pape, et quand les geôliers de Pie VI, mort dans l'exil et la captivité, proclamaient la fin de la superstition pontificale; depuis 1810, quand Pie Vil était prisonnier de Napoléon; depuis 1820, et 1830, quand la cause de l'Eglise paraissait irrévocablement liée à celles des monarchies absolues. Je me tais sur l'incomparable restauration (|ui s'est opérée au profit de la vérité catholique dans le domaine de I histoire, de l'art, de la poésie et de la science. Je me tais sur la renaissance de l'Irlande, sur la constitution de la Belgique, sur les héroïques leçons de Cologne et dePosen, sur la moisson miraculeuse que promet l'Angleterre! Je me renferme strictement dans ce qui est de notre temps et de notre pays, dans ce qui s'est passé hier, dans ce qu'il nous faut faire demain.

Mais, je le demande à tout chrétien sincère, a tout homme de bon sens : n'eùt-il pas cru rêver, si on lui avait dit en 1840, ou même en 1843, qu'au bout de deux ou trois ans, on verrait la question religieuse devenir la plus vitale et la plus flagrante des questions, se frayer un chemin à travers tous les dédains, toutes les

distractions et tous les intérêts, et entrer triomphalement dans le domaine des faits, de la praliijue, des affaires?

N'anrait-il pas cru rêver, si on lui avait dit qu'en •1846 la conduite et le langage des évèques compteraient au premier rang des préoccupations de nos grands poiiliciues? et qu auteur du sanctuaire menacé de la conscience et de la famille il se grouperait tout à coup un parti nouveau, calholique, clérical, ullramonlain, Jésuite, qu'on lapprlle comme on voudra, mais nouveau, mais énergique, mais profondément distinct de tous les anciens partis, complètement désintéressé dans toutes les basses and)ilions de notne temps , passionnément attaché à l;i liberté mod(Mne , et enchaîné par le fond des entrailles à I ancienne Religion de la France?

N est-ce pas cependant ce qui est arrivé?

Allons un peu plus loin , et cherchons quel était l'état des choses à la fin de la session de 1844, après l'adoption du projet de loi de M. Yillemain contre la Liberté de renseignement par la Chambre des Pairs, après la promulgation du rapport de M. Thiers, au milieu des applaudissements de la Chambre des Députés, après que l'Académie française eut couronné l'éloge de Voltaire, après que M. Guizot lui-même, le plus éminent et le plus éclairé de nos contradicteurs , eut consenti à se faire le docile organe des préjugés et des rancunes universitaires'.

* Voir son discours, à la Cliambre des Pairs, contre les Jésuites, le 9 mai 1844.

Qui nous oui (lilqu(\nioinsdo deux ans après, la double œuvre de MM. Villoniain el Tliiers serait nH>^e à néant, et que le mèmeM.Guizot viendrait, à la même tribune où M. Tbiers avait débité son rapport, déclarer que b's enfaiKsapparlicniiriil aux fnniillc.s aranl d'appartenir à l'Etat, el(iue l' L'iiiversitc' imprriale blessait les droits des familles et ne tenait pas compte des croyances religieuses ' ?

Nous avons eu contre nous tout ce qu'il y a de puissant, d'iiiHuent, de populaire dans ce pays; la grande majorité des deux Chambres, les (|uatre-vingt-di\-neuf centièmes des journaux, les tribunaux et les académies, le conseil d'Etal el le Collège de France , les intrigues de la diplomatie à Rome et l'orgueil de la fausse science à Paris; les hommes dElat, \es penseurs, les rhéteurs, les sophistes el les légistes. Nos plus zélés protecteurs, parmi les grands personnages politiques, ont eu tout juste le courage de nous faire l'aumône de leur silence.

Et cependant nous n'avons pas été vaincus!

Et le premier ministre, le chef responsable du gouvernement, revient sur ses pas pour nous tendre les mains. Et les plus ardents de nos ennemis se taisent prudemment el solîicilenl nos voix. Ils sont même prêts à nous démontrer qu'au fond ils ne nous ont jamais voulu de mal et que nous les avons mal compris par notre propre faute.

1 Disronrs du 30 janvier 1846.

Pourquoi donc co cliaiii^^oniPiU qui peut bien n être ni fécond ni durable, mais qui ne peut pas être contesté?

Pourquoi? Le voici.

On Ta dit il y a trois ans : « Les catholiques n'obtien- « dront jamais rien jusqu'à ce qu'ils soient devenus ce « qu'on appelle en style parlementaire un embarras sé- « rieux. » Eh bien! cet embarras, nous le sommes devenus. Rendons-en grâces à Dieu, et continuons.

Mais voyons aussi comment nous le sommes devenus :

Car si on s'étonne involontairement de la situation actuelle des choses, on doit s'étonner bien plus encore si l'on songe à la façon dont elle a été amenée.

De qui donc est-elle l'œuvre? Disons-le sans détour : Elle est, avant tout, l'œuvre de TEpiscopal français.

Et quels étaient ces évèsjues? Des hommes influents dans la politique, mêlés aux affaires publiques, disposant d'un vaste patronage, maîtres de grandes ressources?

Non; tout au contraire, chacun sait que ces évèques ont été choisis par ceux même qu ils ont dû combattre, parmi les hommes les plus inoll'ensifs, les plus étrangers à la politique. Chacun sait qu'ils n'ont pas, dans l'ordre civil, le crédit sul'lisanl pour faire nommer un aspirant surnuméraire. Chacunsait enfin, que 1 Etat, en guise d indemnité pour l'ancien patrimoine de l'Eglise, leur abandonne, pour toute ressource, un chétif traitement de 10 ou 15,000 francs par an. Et cependant, ainsi dénués de toutes ressources humaines , ils ont manifesté une puissance aussi incontestable qu'imprévue.

Nos grands hommes d'Etal, nos orateurs en renom, nos dictateurs en herbe, auraient souri de pitié si on eût songé à comparer le rôle de nos évéques avec le leur. Et cependant, ce qu'ils essayent en vain de conquérir depuis six ans, à l'aide des mille ressources de l'esprit de parti, des mille combats delà presse et de la tribune, nos évéques l'ont obtenu, savoir : un temps d'arrêt dans la politique du gouvernement, et, de plus, une attitude nouvelle dans cette politique, plus respectueuse envers ce qu'elle avait combattu, plus défiante envers ce qu'elle avait imprudemment encouragé et fomenté jusqu'à ce jour.

Et comment les évéques de France s'y sont-ils pris pour amener ce grand résultat? Ont-ils employé des moyens extraordinaires, extrêmes? ont-ils fait appel aux passions? ont-ils cherché à exciter, à remuer profondément 1 àme de leurs ouailles? ont-ils eu recours à ces armes puissantes que la foi et l'autorité déposaient entre leurs vénérables mains? Non, en vérité.

Nos évéques se sont montrés tels qu'ils étaient : voilà tout. Ils ont permis à un rayon de soleil d'éclairer le fond de leur cœur; ils ont exposé au grand jour de la publicité leurs actes et leurs paroles. Cela a suffi. Les uns sont demeurés ravis, les autres confon lus. à la vue de tant de raison et de tant de force, unies à tant de modération et à tant de patience.

Le clergé de France, qui n'a jamais été plus pur ni plus grand que de nas jours, pir ses vertus, par sa discipline, par sou humble et austère dévoueuieni, ce clergé

incomparable a ajouté un nouveau titre à sa gloire par lardente unanimité de son adhésion aux principes professés par ses chefs. On sait assez que ces chefs ont dû le contenir, bien loin de l'exciter.

Nous avons eu le bonheur de recueillir les actes de TEpiscopal français depuis le commencement de la lutte récente*. Nous osons dire que ces actes compteront dans l'avenir, pour la grandeur , pour l'éloquence , pour la noblesse du langage et la solidité de la doctrine, parmi les plus belles pages des annales de l'Eglise de France. Non, la postérité n'aura pas assez d admiration, pas assez d'éloges pour cette magnitîque unanimité, celte suavité dans la force, cette éloquence k la fois si contenue et si concluante, cet amour si sincère de la justice, de la vérité et de la liberté chrétienne. Elle dira qu'il était impossible de remplir avec plus de majesté un plus impérieux devoir.

Df^.vançons cette justice de l'avenir, et saluons avec respect el avec reconnaissance cette gloire si pure de lEpiscopat français.

Et si , comme des présages trop certains nous l'annoncent, celle sainte elgloricuse unanimité ne devait pas durer; si le gouvernement, à I aide de la prérogativeciue le Concordai lui concède, venail a bout, par les choix dont il nous menace, de créer au sein de lEpiscopat français un parti dévoué à sa polilique el docile inslrumenl de

1 Recueil des Arles Episcopaux , 1813 à 18i6, publié par le Coinilc i'ierloral pour la défense de la Liberté reliijievsc, 4 vol. in- 18, chez Jacques Lecollre el De, rue du Vieui-Colombier, ^9.

ses ruses, sachons au moins remcrrior Diou d'avoir différé colle luimiliatinn; saclinnsdepluspuiserdanscc i^lorieux passé la force et la lumière nécessaires pour traverser les épreuves de l'avenir.

Si nous sortons de la sphère ecclésiastique pour descendre dans celle de l'action laïque, nous sommes en droit d'éprouver la môme surprise, mêlée de la même reconnaissance envers Dieu. 11 y a quelques années , c'était chose plus que rare qu'un catholique laïque, catholique avant tout, plaçant les intérêts de la foi audessus de tous les partis et de tous les pouvoirs. Aujourd'hui, celte espèce nouvelle existe; elle vit et elle s'accroît de façon à dérouler les plus incrédules. En vain le despotisme des classifications anciennes a voulu lui contester le hienfait d'une vie indépendante; la confusion entre les catholiques et les légitimistes, si facile, si universelle, il y a si peu de temps encore, n'est plus possible aujourd'hui.

El comment, encore une fois, cette transformation s'est-elte opérée? Quelles sont les forces que nous avons conduites au combat?

Dans la presse*, un ou deux journaux à Paris, dix ou douze en province, soutenus par les plus rudes sacrifices, laborieusement dirigés par des hommes inconnus et

* Si nous avions cn(cndu parler ici d'anlre chose que de la presse périoilique, nous eussions dû meifre hors lijrne?les mémorables pamphlets de M. de Connenin, dont la généreuse inler\enlion au profil de la Liberté caitioliquc , dont la niAle et incomparable éloquence ont signalé une phase nouvelle dans les progrés de notre cause.

pauvres, obligés de défiiclier un sol inculte à travers les poursuites judiciaires, les divisions, les mécomptes, les calomnies de tout genre, achetant chaque pouce de terrain par mille déboires et mille fatigues, et ne parvenant à vivre qu'à force de patience, de désintéressement et d'abnégation.

Dans le Parlement, trois ou quatre orateurs étrangers à tous les partis , en dehors de toutes les combinaisons ministérielles, sans popularité, sans clientèle, ne pouvant aborder que la tribune la moins retentissante, au sein d'une assemblée volontairement déchue de toute influence sérieuse dans l'Etat.

Dans le reste du pays, une poignée de pétitionnaires : je dis une poignée ; car qu'est-ce que cent mille signatures auprès des millions que l'on aurait dû et pu recueillir, si on avait voulu?

Voilà quelles ont été nos ressources. C'est du sein de ce néant (ju'est sortie la chance dun uieilleur avenir , je dirais même la certitude de cet avenir, si on veut se donner la peine de le mériter. C'est ainsi qu'au sein de notre pays, désenchanté de ses vieilles illusions, fatigué de ses vieilles gloires, et aiten'' de jouissances matérielles, un nouveau parti a été créé, un nouveau drapeau déployé.

Il n'y a encore rien de fini, rien de conquis définitivei.nent ; mais il y a une Uitle acceptée, comprise, continuée, par ceu\ qui, hier encore, n'avaient que le choix d'être victimes ou complices d'uue politique misérable.

Deux chan2;cmcnts donl la portée est incalculable sont consommés :

Chez les laïques, le respect humain, ce tyran des lâches, a été vaincu.

Au sein du clergé, l'écrivain le plus conciliant et le plus considéré a pu dire: Nous acceptons, nous invoquons les principes et les libertés proclamés en 89

Vous avez fait la révolution de 89, sans nous et contre nous, mais pour nous, Dieu le voulant ainsi malgré vous \

* M. Tabbé Dupanloup, De la Pacification religieuse, p. 287 et 306.

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