QUE NOUS RESTE-T-IL A FAIRE
Voilà donc ce que nous avons gagné.
Est-ce quelque chose? Oui.
Est-ce tout? Non.
Est-ce assez? Non, mille fois non.
On serait même presque en droit de dire que ce n'est rien auprès de ce qui nous reste à faire.
Pour qui vous prenez-vous? disait un ministre de la police sous lEinpire, à un archevêque. Le prélat répondit : Pour rien, quand je méjuge; pour beaucoup, quand je me compare.
G est précisément le contraire que nous devons dire de nos succès jusquà ce jour : ce que nous avons ohlenu est peut-être beaucoup en soi; ce nest rien auprès de ce que notre devoir uous ordonne de vouloir et d accomplir encore.
El d'abord, la Liberté de l'enseignement est encore k naître. Son avènement n est annoncé que parquel(|ues paroles sans aucune valeur li'gale et prali(iue. L'edilice du monopole universitaire est encore debout : ses cachots sont aussi pleins , ses cadenas aussi solides, ses
rliaînps aussi posanlos, que loisqiio lo promior cri d'alarme s'est élevé dans nos raniijs. Ouand M. Thiers vient dire que Vcmeignemenl loiiversilaircaelé vaincu dans la htltc ', cela veut dire en bon français que IKglise n'a pas été jouée et livrée au point oii Ion se (lallail qu'elle le serait. Ces gémissements sur la défaite supposée de l'Université ont précisément la même valeur que cet autre axiome du même orateur : J'ai (nujonrs vu que les jeunes (jens élevés par les erclésiasiiques étaient moins religieux que les jeunes gens élevés par les laïques -.
Ce sont là de ces plaisanteries que l'on peut hasarder à la tribune, quand on y ap|)orle un immense talent et presque autant d'audace que de talent.
Ce monopole, qu'un vénérable prélat a si bien défini comme « l'épreuve la plus terrible et la plus dangereuse à « laijuelle aient jamais été soumis les membres de la vraie « Eglise^, )' cet odieux monopole est donc encore tout entier. Il a change de chef, il est vrai; mais cenouveau chef, il n'est pas un homme au courant de la situation qui ne le regarde comme plus hostile et plus redoutable à la Liberté d'enseignement que M. Villemain. Avec des dehors plus respectueux et plus d'affection dans le cœur, M. de Salvandy n'en est pas moins l'ennemi systématique et sincère, de l'affranchissement des consciences et des familles. Moins asservi peut-être que ses
1 Discours du 27 mai 1846.
^ Mémo discours.
3 Mgr Pévèque de Cliartres.
prôdécosseiirs aux intérêts de la corporation universitaire, il n'est personne, même parmi les légistes de la gauche, qui rêve pour TEtal un despotisme plus étendu, plus complet, plus étouflant que lui. La loi insensée qu'il a proposée dernièrement pour transfornu^r les trente-luiil mille instituteurs communaux en fonctionnaires de l'Etat, et lensemble de l'inslruclion primaire en une administration publique, comme celle des douanes ou des droils-rcunis, donne la mesure de son ambition et trahit le plan de sa conduite.
îl a pu réorganiser le conseil royal de l'Université; mais que nous importe? Il est vrai, ces décemvirs , qui avaii^nl si longtemps pesé, non-seulement sur nous, mais sur tout lecorpsenseignant,ontélé frappés; mais frappés dans leur orgueil bien plus que dans leur pouvoir. Us ont été, comme ilsdiseiit, faits, défailselrefailsK Est-ce une raison pour que nous soyons refails comme eu\? Est-il une seule des attributions oppressives de l'ancien conseil qui n'ait été conservée au nouveau? Et, tant que ces attributions seront maintenues, que nous importe, pour meservird'une comparaison classique, d'un souveiiir universitaire, que nous importe d'être exploités par les décemvirs ou par les trente tyrans ?
El tous ces écrivains, tous ces professeurs qui ont calomnié nos ordres religieux, insulté notre clergé, poursuivi la pensée catholique sous toutes ses formes, ne continuent-ils pas à être protégés, rétribués, avancés, ré-
^ Discours de M. Saint-Marc-Girardin , dans la discussion de l'Adresse de 1S46.
compensés et décorés comme par le passé '? Et celui qui, presque seul, clans les chaires de l*aris, défendait la vérité catholique dans l'histoire, n'a-l-il pas été contraint de céder la place à l'émeute, également abandonné par ses collègues et par ses chefs?
Qu'on me cite donc un seul acte de vrai libéralisme, une seule preuve de la tendance du nouveau minislèie vers la liberté, depuis son avènement? Où sont-ils ces collèges de plein exercice, que l'on devait concéder avec tant d'empressement à tous ceux qui en demanderaient? Qu'on aille demander à Mgr l'arclK vèfjuc di' Paris des nouvelles de la confiance (]u'il faut avoir dans les bonnes intentions de M. deSalvandy! Qu'on interroge les ecclésiasli(|ues qui ont eu la téméraire pensée de compter sur les facilités que leur accorderaitM.de Salvandy pour la fondation de nouveaux établissements! Ils vous diront qu'il a exigé de leur zèle , non pas seulement les conditions de la loi de M. Yillemain, mais encore celles du rapport de M. Thiers!
A Dieu ne plaise que je veuille attaquer ici la loyauté de M. le ministre de l'Instruction publique! je le tiens volontiers pour le plus honnête et le plus religieux de nos adversaires ; mais je tiens aussi à ce que personne ne soit disposé à prendre cet adversaire pour un ami , je tiens à faire constater que la cause qu'il sert n'est
1 On pense bien que nous ne tenons pas compte du silence de M. Quinet, qui a bien voulu se (aire, parce que le ministre refusait d'admettre le mot d'institutions dans le programme de ses leçons sur les littératures du Midi, au Collège de France.
pas la cause de la liberté , ni par conséquent la nôtre*.
Mais, d'ailleurs, est-ce que le monopole universitaire, dans l'instruction secondaire , est le seul ennemi que nous ayons à combattre? Est-ce que 1 instruction primaire, grâce a la jurisprudence abusive par laquelle on a permis au Conseil royal d'interpréter et de restreindre la loi de 1833 , n'est pas devenue tout entière la proie de l'arbitraire? Et la loi proposée par M. de Salvandy sur cette matière n'est-elle pas destinée à aggraver cet état de choses au lieu de l'améliorer?
Est-ce que l'édiicalion des filles, ce dernier asile de la foi, de la vcrlu, de la liberté chrétiennes, ce dernier boulevarl des droits de la famille, n'est pas toujours menacée, poursuivie, envahie par un monopole, qui ne se fonde pas même pour ce'a sur lapparenf^e d'une loi, mais sur une col'et^tion d'ordonnances, d instructions, de règlements et de statuts émanés uniquement de cette même autorité universitaire qui a déjà corrompu l'éducation des hommes?
Grâce en partie h cette instruction populaire, d'autant plus altérée dans sa véritable et légitime portée qu'elle est plus abondamment distribuée par les instituteurs formés dans les écoles de l'Etat; grâce surtout aux restrictions innombrables que rencontrent tous les dévouements
1 Dès 1843, je me suis permis de signaler ravnniagc que nous offrait un chef ouvertement hostile, comme M. Villemainj plutôt qu'un homme en apparence favorable aux transactions, comme M. de Salvandy. Du Devoir des Catholiques dans la qucslion de laLiberlé de renseignement, p. 1 14, 2' édition.
inspirôs par la "Rcliiïion, est-ce (|iie la foi et les moeurs ne se perdenl pas chaiiiie jour de plus en plus dans les classes inférieures? El tandis que le retour au bien d'une partie notable de la jeunesse des classes moyennes console l'Eglise, la dépravation i2;radueliement croissante du peuple des cainpai^nes ne doit-elle pas consterner tous ceux qui ne sont pas volontairement aveugles?
N'est-elle pasencore debout, et plus envabissante que jamais, cette administration des cultes qui. en dépit de la Charte, du Catéchisme et du bon sens, a l'incroyable prétention d'être l'intermédiaire nécessaire entre les fidèles et les pasteurs, entre les évoques et le Pape? N'y a-t-il pas là des laïques, des avocats, s'érigeant de leur propre autorité, et par je ne sais quelle naïve illusion d'amour-propre, en successeursde Constantin etdeCharlemagne, en évoques, eu docteurs, en patriarches et en primats postiches, et qui poussent l'absurdité puérile de leur petit despotisme jusqu'à expliquer aux archevêques comment il faut célébrer la férié de l'Ascension lorsqu'elle se rencontre avec la Saint-Philippe'; jusqu'à prescrire aux évoques-, au nom du roi, de faire des prières pour le chef de 1 Eglise, le prince des évèques^?
1 Circulaire ad hoc de M. le Gnrde des sceaux, ministre secrélaire-irélai de la Justice et des Culles, en 18 io.
2 Citons ici le dernier monument de cette outrecuidance administrative, afin de le conserver pour nos neveux, afin qu'ils sachent dans quel abaissement ils seraient plongés, si nous n'avions commencé à secouer le joug: et demandons-nous si les ministres de
Ces uièmes hommes ue senfoncenl-ils pas de plus eu plus dans la funeste idée qu'il leur est donné de gouverner lEglise en France, tantôt par des choix épiscopaux plus artiticicusement combines que par le passé, tantôt par une distribution plus adroite des millions que l'Etat leur confie pour le matériel du culte? Car, il faut bien qu on le sache, ce n'est pas, comme se le figurent des observateurs superficiels, par ce qu'on appelle improprement le salaire du cierge, qu'on compte maintenir l'Eglise dans la servitude; ce salaire est une indemnité, et cette indemnité fait partie de la dette de l'Etat , selon les lois de l'Assemblée constituante, qui la substi-
la reine d'Angleterre écriraient autrement aux évèques de l'église anglicane, dont celte reine est le chef suprême.
Circulaire à tous les écéques du roijaurne.
« Paris, le 1 1 juin 184(3.
« Monseigneur, « J'ai la douleur de vous annoncer la moK de Sa Sainteté le Pape Grégoire XVI.
« V i mention, du roi est que , dans cette circonslaïae, vous ordonniez des prières dans toutes les églises de votre diocèse.
« Je ne doute pas de votre empressement à vous conformer au désir de Sa Majesté.
<c Agréez, Monsigneur, etc. Signé : Martin (du Nord). »
D'où il suit évidemment que Vintention du roj pourrait être, également que les évèques n'ordonnassent pas des prières, et que, dans cette circonstance, on douterait tout aussi peu de leur empressement à se conformer aux désirs de Sa Majesté. L'an prochain, il faut espérer que nous verrons des circulaires pour autoriser les évèques à faire les ordinations des Qualre-Temps, ou à conûrmer.
tuée au palriinoinc territorial de l'Eglise. Consacrée par la Charte en nièine temps que la dotation de la royauté , elle ne saurait être supprimée sans une violation directe du Concordat, de la Constitution et du crédit public. Mais c'est par le maniement habile des chapitres du budget consacrés à l'entretien, aux réparations, àTameublemenl des cathédrales, des évèchés, des séminaires, des églises paroissiales et des presbytères, qu'on espère pouvoir faire sentir le profit et la nécessité d'une docilité plus grande, mettant chaque faveur au prix d'une concession, s'armantde la pénurie déplorable de tous nos établissements ecclésiastiques pour amoindrir le courage du clergé, donnant le superflu à ceux qui se taisent sur les questions les plus vitales, refusant le nécessaire à ceux qui parlent par devoir et par conviction, et se réservant ainsi le droit exorbitant de taxer d'ingratitude ceux qui ne livreraient pas un droit de l'Eglise pour prix de chacune des aumônes qu'on leur abandonne*.
Enfin , ne pèse-t-elle pas encore de tout son poids sur nous , cette odieuse bureaucratie de tous les départements ministériels , héritière insensée de toutes les inventions tyranniques de l'ancien régime , de la Révolution et de l'Empire? Sa routine oppressive, ses traditions perverses ne finissent-elles pas toujours par dominer et entraîner les hommes, pour la plupart rccommandables
1 On se rappelle ce mot d'un des principaux personnages de Tadminislralion des cultes sur un évoque coupable d'avoir adhéré au inanilement de Mgr le cardinal de lîonald contre M. Dupin : « L'inyrat! quand on vient de lui donner un oryue!
et consciencieux, qui la composent, et par les réduire k n'être plus que les instruments ou les complices d'un arbitraire chaque jour plus envahissant? Au mépris des principes si justes et si éloquemment proclamés par M. Guizot', n'est-elle pas occupée nuit et jour à étendre le réseau inextricable de ses liens à la fois minutieux et étouffants sur tous les actes de la vie sociale , religieuse, politique et même domestique ? N'est-ce pas elle qui, personnifiée dans le conseil d'Etat, déclare que nos prêtres sont des délègues de la puissance publique^, se permet déjuger et de condamner la théologie des évêques, et arrête au passage les bulles et les brefs du souverain Pasteur de l'Eglise pour les soumettre à la vérification d'une assemblée de laïques gallicans, protestants ou rationalistes? N'est-ce pas elle qui impose un frein injurieux aux inspirations de la charité et qui conteste à l'Eglise, par toutes les ressources delà jalousie fiscale, le droit de recueillir les aumônes de ses enfants ?N'est-
1 « Pour fortifler réellement le pouvoiraujourd'hui, il y a nécessité absolue de faire à la liberté sa part... C'est un trop grand fardeau, dans un gouvernement comme le nôtre, c'est un trop grand fardeau que le pouvoir absolu elle monopole, quelles que soient les mains qui le portent... Il n'y a pas de responsabilité, pas de forces qui puissent y suffire. Il faut, dans son inlérct, que le pouvoir soit décharge d'une partie de ce fardeau... Du sein même de la liberté naît pour le pouvoir une source de forces. » Discours du 30 janvier 1846.
2 Rapport de M. Vivien, conseiller d'Etat {ancien ministre des Culles), concluant à la déclaration d'abus contre le mandement de Mgr le cardinal de Bonald, portant condamnation du Manuel do M. Dupin.
ce pas elle qui, ii A\iii;non , jcUe sur le j);ivé nos sœurs de charité, toutes meurtries ])ar la calomnie et outragées dans leur pudeur '; qui, a Alger, interdit au prêtre de prêcher la foi aux infidèles sur une terre désormais française^; qui partout encourage et subventionne le travail du dimanche, cette violation scandaleuse du dogme chrétien et de la liberté de conscience? N'est-ce pas elle, en un mot, qui fomente , aggrave et enracine dans ce grand et noble pays, au nom et au proOt de ce qu'elle appelle 1 Etat, un despotisme non sanglant, non violent, exercé souvent par des mains bienveillantes, mais le plus lourd , le plus ignominieux, le plus énervant et le plus durable qui puisse jamais peser sur l'âme d'un grand peuple ?
Mais je m'aperçois que la contemplation de ces dangers et de cette honte , trop silencieusement acceptés par la France, m'entraîne sur un terrain où la maia d'un homme qui est à la fois un grand évèque et un grand écrivain a déjà versé des torrents de lumière. Il me suffit de rappeler les Examens de Mgr l'Evêque de Langres,surlesii»;]jj>7<?me/<f5etles Tendances ûc l'Etal, a tous ceux qui connaissent déjà ces chefs-d'œuvre, et de conjurer ceux qui ne les connaissent pas encore d'y étudier l'abîme vers lequel on nous entraîne.
On y verra tout ce qu'il nous reste à faire, même en
1 Manficment (le Mgr rarchevèque d'Avignon, pour 1846.
2 Leltredc Mgr Dupiicii, évoque d'Alger, au Pape Grégoire XVI; discours du général De la Rue, commissaire du roi, à la Cliombre des Pairs, le 30 juin 1846.
dehors de la question de lenseignenieut, pour sauver 1 Eglise, la famille, la couscience et la société moderne d'un danger, non pas éloigné, mais actuel, mais chaque jour croissant.
llolasl nous le savons, il est parmi nous une foule d'hommes qui ne veulent pas être éclairés sur la nature de ce danger; il en est d'autres qui le connaissent et qui fout plus que s'y résigner; ils s'y complaisent. Pour nous renfernîer dans Tordre des intérêts religieux, il est des hommes qui acceptent la servitude, la domesticité vis-à-vis du pouvoir civil, à condition d y occuper, sinon la première place, du moins une place hien rétrihuée ; des hommes qui ne reculent devant aucune des adulations , aucune des complaisances que peuxent payer des tableaux , des ornements, des secours quelconques tombés de la main du pouvoir sur la nudité de 1 Eglise; des hommes qui préfèrent une faveur à un droit, et qui ne conçoivent pas pour l'Eglise d'autre bienlait que \e priv{Je(je, d'autre rôle que celui de prole'yée.
Ils sont encore , grâce au Ciel , en minorité parmi nous; mais leur présence rend notre tâche mille fois plus difficile, et décuple la force de I humiliante oppression que nous combattons. Sachons au moins leur op- })oser sans cesse, à eux et à leurs patrons, cette mémorable parole d'un de nos évèques les plus distingués, qui résume si complètement les droits et les désirs des catholiques :
« Ah! certes nous ne refusons pas pour I Eglise la protection de l'Etat, nous l'invoquons au contraire
« comme un droit Scacré. Mais, ou la Charte est un vain « mot, ou l'Etat ne peut plus être aiijourd hui ([ue le « profecU'vr de la Liberlé. Voilà la seule protection que « nous demandions pour elle, la seule que 1 Etat puisse « constitutionnellcnienl et raisonnablement lui accor- « dcr *. »
* Mgr révoque de Digne, Institutions diocésaines, p. 339, éd. de 1844.
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