‹ Du devoir des catholiques dans les électionsChapitre 6 sur 8 · SERA-CE TOUT · texte numérisé non relu

SERA-CE TOUT

J'entends d'ici des catholiques qui se disent : « Mais si nous faisons de notre mieux aux prochaines élections, et si nous réussissons à donner au pays légal une juste estime de nos droits et de nos désirs, nous laissera-t-on tranquilles après cela, et pourrons-nous rentrer alors dans notre doux sommeil? »

Pas le moins du monde ; il vous faudra recommencer de plus belle. Il resleraencore toutàfaire : d'abord, pour résister aux efforts que fera le monopole pour maintenir sa proie, efforts d'autant plus désespérés qu il verra celte proie plus près de lui échapper.

Et puis, en supposant, par impossible, la grande question de l'enseignement secondaire si promptcment résolue, que de sacrifices nouveaux ne faudra-t-il pas pour reconquérir dans d'autres sphères ce que M. Guizot a si bien nommé les droils de la famille et ceux de la conscience religieuse! L'affranchissement de renseignement primaire, la liberté des associations religieuses, l'abrogation des articles organiques imposés à l'Eglise par une indigne supercherie, la tenue périodique des

conciles provinciaux comme en Auiéri(|iie, l'administration de la dotation du clergé \rdr lui-men)C, comme le veut la loi nouvelle de l'Espagne révolutionnaire, enfin, la refonte complète de toutes les lois qui régissent les relations de l'Eglise et de l'Etat, lesqucllesont toutes été faites par le despotisme et contre la liberté ; voilà ce à quoi nous devons tendre, et voilà ce à quoi nous saurons arriver à force de patience, de persévérance et d'obstination. Ce sont là des vertus depuis trop longtemps étrangères au caractère français; il appartient aux catholiques de les lui inoculer.

Nous ne pourrons donc nous reposer que quand les choses de la foi et de la conscience seront en France sur le même pied où elles sont en Belgique, en Angleterre et en Amérique. Nous ne voulons ni plus ni moins; ni théocratie, ni gallicanisme; mais la liberté, l'indépendance réciproque du temporel et du spirituel.

Et quand, au bout d'un demi-siècle ou d'un siècle tout entier de luttes, nous aurons obtenu tout cela (car nous l'obtiendrons), il faudra lutter encore, lutter toujours, comme luttent les Belges aujourd'hui, pour maintenir nos conquêtes contre l'esprit de tyrannie et d'anarchie; car la lutte est la condition de la vie, pour les peuples comme pour les individus, pour l'Eglise comme pour la liberté. Malheur à ceux qui ne Font pas compris, et qui rêvent ici-bas une paix qui n'est pas de ce monde!

Ici, on nous interrompra pour nous crier : « Mais vous

ctES fous! Parler à tk's i'rançais, et ii des Français x'aiholiqiies , encore loul imbus de traditions jansénistes et gallicanes, leur parier d'un demi-siècle de luttes, pour arriver à de pareils résultais, c'est évidemment de la folie! Vous n'êtes, après tout, qu'une poignée de bavards; vous en demandez trop, et vous n'obtiendrez rien. »

■ Laisscns dire, et marchons.

Nous verrons bien. En attendant, nous ne croyons pas être fous, mais seulement sincères, et de plus, patients. Nous savons où nous voulons aller et où nous allons. Nous avons les yeux ouverts, et nous ne les fermons pas volontairement sur ce qui se passe tous les jours dans un pays voisin, qui nous fatigue et nous humilie par sa supériorité, et que nous sommes, pour notre part, résolus à prendre pour modèle.

Nos frères d'Angleterre ont eu besoin de cinquante ans pour arriver de leurs premières pétitions à leur cmancipalion. Ils sont partis de plus bas que nous; mais ils sont arrivés plus haut ; car ils jouissent, en fait, de toutes les libertés d'association, d'enseignement, etc. , qui nous sont refusées en fait et en droit.

Jetons donc un regard sur les immortelles leçons que nous donne l'Angleterre! Voyons ces quatre victoires, aussi difficiles que legiiimes, qui y ont été remportées en moins de vingt ans, sans révolution, sans bouleversement, sans avoir coulé une seule goutte de sang, sans avoir fait couler d autres larmes que des larmes de joie, uniquement par le jeu naturel de ces admirables insli-

luttons que nous possédons en partie, bien que nous ne sachions pas en user.

Ces quatre victoires sont :

L'émancipation des catholiques (1829) ; La réforme parlementaire (1 830) ; L'abolition de lesclavage (1 833) ; La liberté du commerce des blés (1 846). On a répété à satiété l'histoire de l'émancipation des catholiques, qui commence par cette première pétition ÙQS papistes, jetée à coups de pieds par-dessus la barre de la Chambre des communes en 1775; qui se couronne par l'élecliou triomphale de O'Connell en 1829; qui se prolonge encore tous les jours, grâce aux efforts continus des catholiques anglais pour fortifier l'édifice de leur tardive liberté.

Quand donc les catholiques français rougiront-ils de se voir ainsi dépassés par leurs voisins?

Nous croyons également inutile de rappeler ce que tout le monde sait sur la reforme parlementaire, si longtemps réclamée , si passionnément, si opiniâtrement repoussée depuis les temps de Pitt et de Fox , et qui finit par triompher à l'aide d'une circonstance imprévue, c'est-à-dire de la révolution de Juillet, parce que les circonstances viennent toujours en aide à ceux qui ne désespèrent pas de leur droit et ne doutent pas de leur courage.

Mais l'abolition des lois contre les céréales, de cette législation oppressive qui semblait un des fondements de la grandeur britannique, mérite qu'on s'y arrêt* un mo-

ment. En 1826, il y a juste vingt ans, eut lieu la première discussion sérieuse sur cette question : la réforme des corn-laics fut rejetée par une majorité de 1 69 voix. En 1838, à moitié chemin du terme, le premier ministre, lord iMelbourne, déclare en pleine Chambre des pairs que celui qui voudrait toucher à la législation des céréales serait bon à mettre à Bedlam, c'est-à-dire à Charenton. Mais la ligue se fonde sous des chefs obscurs et sans crédit ; d'innombrables souscriptions s'organisent, d innombrables pétitions se signent, le parti du 'pain à bon marché se présente aux élections ; il y est battu à plates coutures, mais il y laisse la trace de sa force. Et voilà qu'en 1845, à l'occasion de la maladie des pommes de terre, la question se trouve tout à coup résolue : les partisans les plus décidés du monopole agricole , comme lord Ashley élu spécialement pour le maintenir, reconnaissent qu'il n'y a plus moyen de lutter ; il ij a quelque chose dans l'air, disait ce seigneur l'an dernier, qui détruira cette législation. Et la voilà détruite, pour n'être jamais relevée.

Quelles leçons et quels encouragements pour nous, si nous ne sommes pas les plus lâches et les plus imbéciles des hommes! Aucun de ces grands griefs, aujourd'hui réparés, n'était plus légitime, plus légal que les nôtres. Aucune de ces positions, moralement parlant, ne valait la nôtre; mais, de plus que le droit, ces Anglais ont eu ce que nous n'avons pas, la volonté, l'esprit de sacrifice et d'action, sans lequel le droit n'est qu'une chimère.

Et qu'on veuille l)ion remarquer qu'aucune de ces victoires jjacifiqucs, que nous signalons avec envie et avec admiration à nos concitoyens, n'a fait un tort excessif ou durable k la cause vaincue. L'éi^lisc anglicane a retrouvé une nouvelle vie depuis l'émancipation des catholiques; l'aristocratie s'est relevée plus forte que jamais après l'abolition des bourgs-pomns , et l'on peut être assuré qu(^ l'agriculture anglaise ne perdra rien à l'abolition de son monopole ; dans dix ans on ne s'en doutera pas. C'est le propre des victoires légitimes et pures de ne pas désespérer, de ne pas écraser, de ne pas même humilier les vaincus. Ainsi, quand nous aurons vaincu (car, encore une fois, nous vaincrons), l'Université ne sera pas anéantie, mais améliorée et purifiée par la concurrence ; I Etal ne sera ni alfaiLli ni humilié, mais, au contraire, fortifié et honoré par le concours indépendant et reconnaissant de toutes les forces religieuses du pays. Telle est la glorieuse différence entre les triomphes laborieux de la vérité et toutes ces révolutions égoïstes qui ont désolé et ensanglanté la terre.

Mais, nous objectera-t-on encore, vous parlez là de victoires obtenues par des causes populaires, des causes qui devaient naturellement passionner les masses : il s'agissait de donner des droits politiques, et, en dernier lieu, du pain à hon marché aux populations irlandaises et anglaises. Il y avait là un intérêt palpable , propre à exaller les courages, à animer la foule, à frapper les imaginations les plus froides. N'espérez pas le mênre

succès pour des théories à l'usage des gens sages , religieux et paisibles , pour une liberté qui ne rapportera aucun profit matériel, pour une cause qui ne saurait enflammer les passions!

A cela je pourrais répondre que, de tout temps, au contraire, et par un glorieux privilège de la nature humaine, les qm'sti(tns religieuses, une fois quelles ont pu pénétrer dans le fond des cœurs, inspirent une ardeur bien autrement passionnée, une persévérance bien autrement obstinée que toutes les questions poliliquesou inalérielles. Je pourrais constater que la réaction des catholiques belges contre la domination des Nassau n'avait dans lorigine pour base que des griefs fort analogues aux noires. Mais j'aime bien mieux invoquer ici de nouveau l'exemple de l'Angleterre et le souvenir pacifique et sublime de l'aholilion de l'esclavage colonial. II n'y a^ait là en jeu, comme pour nous en France, qu'un grand intérêt moral, une réforme à conquérir lentement et laborieusement sur les habitudes les plus enracinées, les préjugés les plus invétérés, les intérêts les plus acharnés: elL a été conquise. Bit;n loin de rapporter aucun profit matériel, celle réparation de la plus grande des ini(iuiles dexail couler au peuple anglais cinq cents millions, pour indemnité aux propriétaires des nègres esclaves: ils ont été payés. Les premiers auteurs de cette grande réparation ont eu à lutter, non-seulement contre la routine, mais encore contre la politique, contre le commerce, contre la marine marchande, contre l'industrie, contre tous les éléments les plus puissants de la gran-

deur britannique : ils les ont vaincus. Ils n'ont eu k opposer à toutes ces forces réunies que la seule force du sentiment moral, du sentiment religieux, elle leur a suffi. Ils n'ont jamais reculé, jamaisdouté d'eux-mêmes; et, aprcj trente ans de travaux , de mécomptes et de calomnies, au jour fixé par les décrets éternels, Dieu les a couronnés par le succès, et par une gloire si belle ei si pure, que mon cœur français et catholique ne se console pas de la voir dérobée h. la France et à l'Eglise.

Ecoulons à ce sujet un passage de l'admirable rapport de M. le duc de Broglie sur la question de lesclavage dans nos propres colonies , rapport qui est un vrai chef-d'œuvre, et qui lui fera peut-être pardonner par la postéiilé catholique son rapport contre la Liberté d'enseignement.

« On fait trop d honneur au gouvernement anglais, et on lui ferait trop d'injure, en attribuant de sa part l'abolition de la traite, rabclition de l'esclavage, soit k de hautes vues de sagesse, de prévoyance, soit k des combinaisons machiavéliques : le gouvernement anglais n'a, sur ce point, ni devancé les temps, ni dirigé les événements ; il s'est borné k maintenir le slahi qiio tant qu'il n'a pas eu la main forcée ; il a résisté quinze ansk l'abolilion de la traite, vingt-cinq ans a l'abolition de l'esclavage ; il a défendu pied k pied toutes les positions intermédiaires, et n'a cédé, dans chaque occasion, qu'à là-nécessité.

« On ferait également trop d'honneur k la philoso-

phie, à la philanthropie de l'Angleterre, en lui assignant le premier rôle dans cette grande entreprise. Les philosophes, les philanthropes ont figuré, sans doute, glorieusement au nombre des combattants; mais c'est l'esprit religieux qui a porté h poids du jour et de la chaleur, et c est à lui que revient, avant tout, l'honneur du succès. C'est la Religion qui a véritablement affranchi les noirs dans les colonies anglaises ; c'est elle qui a suscité, au début de la lutte , les Clarkson , les Wilberforce, les Granville-Sharp et tant d autres, en les armant d'un courage indomptable et d'une persévérance à toute épreuve; c'est la Religion qui a progressivement formé, d'abord dans la nation , puis dans le Parlement luimême , ce grand parti abolitioniste qui va grossissant chaque jour, s infiltrant en quelque sorte dans tous les partis, les obligeant tous, obligeant le gouvernement tout le premier à compter sans cesse avec lut; et c'est ce parti qui , mettant à profit depuis quarante ans tous les événements, toutes les circonstances, a successivement emporté l'abolition de la traite en \ 807; inspiré par ses représentants, en 1815, les déclarations du congrès de Vienne; plus tard, celles du congrès de Vérone ; dicté, en 1 823, la motion de M. Buxton, les résolutions de M. Canning, la circulaire de lord Bathurst; lancé , en 1831 , sur les colonies l'ordre en conseil du 2 novembre; rendu par là inévitable, en 1 833, l'abolition de l'esclavage, et impossible, en 1 838 , le maintien de 1 apprentissage ; c'est lui qui récemment, en 1841 , a concouru au renversement de la dernière administration whig,pour prévenir

une réduction dans les droits sur les sucres, qui pouvait compromettre le succès de l'émancipation.

« Le parti abolilionistc ne s'est pas plus épargné dans les colonies que dans la métropole; il les a couvertes d'églises, de chapelles, de missions, de congrégations appartenant h toutes les sectes dissidentes de l'Angleterre, excitant ainsi dans le clergé de l'église établie une salutaire émulation. En travaillant à rendre l'émancipation nécessaire h Londres, il a travaillé à la rendre possible et facile aux Antilles ; il a préparé les voies , défriché, labouré le terrain, écarté ou surmonté les obstacles. Ministres de l'Eglise établie, méthodistes de toutes les dénominations, presbytériens, moraves, missionnaires de la Société de Londres, prêtres de l'Eglise catholique, missionnaires baplisles , tous, à 1 envi les uns des autres, ont pénétré dans les ateliers, portant aux noirs la lumière et les consolations de l'Evangile, agrégeant à leurs communions diverses les divers quartiers de leurs résidences respectives, se posant, vis-à-vis des maîtres , en protecteurs des esclaves , vis-à-vis des autorités civiles , en intercesseurs pour celte classe opprimée, et devenaut par là les maîtres des cœurs, les arbitres des volontés et les vrais gardiens de l'ordre public.

« 11 est arrivé ainsi, dans les colonies anglaises, quelque chose d'analogue à ce qui est arrivé jadis dans l'Empire romain, lorsque cet Empire marchait à grands pas vers sa décadence. Au-dessous d'une société étroite, vieillie, oppressive, et constituée uniquement au profil de

— sala classe dominatrice, il s'est formé, par les soins et sous la protection des ministres de la Religion , une société chrétienne , uniquement composée des faibles, des pauvres , des opprimés ; une société encore ignorante , mais progressive, et qui s'est trouvée debout quand l'heure de l'afFranchissement a sonné, prête à garder ses rangs et à reconnaître la voix de ses chefs*, n

Catholiques de France, écoutez cette leçon, écrite par la main d'un de vos adversaires. Si vous vous sentez incapables de faire pour vous-mêmes, pour vos propres enfants, ce que ces protestants anglais ont fait et achevé si glorieusement pour de pauvres noirs qui leur étaient inconnus, qu'ils n'avaient jamais vus, vous êtes indignes d'appartenir h, cette nation qui fut naguère la fille aînée de l'Eglise, et d'habiter le pays qu'on a appelé le plus beau des royaumes après celui du ciel !

Allez donc vous faire Autrichiens! Là on ne vous demanderanisollicitude, ni courage, ni sacrifice, ni dévouement à une cause morale, rien que de payer vos impôts à l'empereur, de vous confier à sa sagesse et de respecter sa police.

Quant à nous, entre ces dcu\' modèles, l'un, de l'activité morale, politique, religieuse, qui produit chaque jour d'ailinirablcs fiuils pour la lih.'rlé et la vérité cathorupie; l'aiilre, d une honteuse et incurable torpeur, d oii rien ne sort ni pour la venu, ni pour la gloire, ni pour l Eglise : entre le système anglais et le système au-

1 lifijiport au ministre de la Marine, p. 118. Paris, 1843. Imprimerie royale.

trichien, nous avons fait depuis longtemps notre choix. Nous puisons dans cet exemple de l'Anglelerre une confiance indompUii)le ; et à ceux qui nous ohjocleiit la Icniérilé de nos projets, la folle ambition de nos espérances, à ceux qui nous traitent de rêveurs, de théoriciens, d'insensés, nous nous bornerons à demander ce qu'on aurait pensé d'un des premiers roformers angbis, qui, vers 1 an \ 790, eût prédit qu'au bout de cinquante années son pays aurait successivement subi, sans révolution, l'émancipation des catholiques, l'émancipation des nègres, la réforme parlementaire et l'abolition des lois sur les céréales ? 11 n'aurait cependant prédit que la vérité.

Les exemples donnés par la France sont moins consolants et moins encourageants, parce qu'une révolution sanglante est venue précipiter le cours des réformes et châtier des résistances insensées par des crimes abominables; parce que l'impiété et la fausse philosophie ont, malheureusement pour nous, joué dans nos progrès politiques le même rôle que le sentiment religieux a joué dans ceux de l'Angleterre. Mais là encore, il y a des motifs de confiance et des exemples encourageants, à moins d'admettre, ce qui serait un mensonge et presque un blasphème, que le génie de la France ne soit fécond que pour le mal, et le courage de ses enfants impuissant pour la vérité.

Prenons donc l'exemple des philosophes du siècle dernier. Combien étaient-ils, lorsqu'à la mort de Louis XIV ils entreprirent de ruiner l'édifice social et religieux de

l'ancienne monarchie? Moins nombreux que nous ne le sommes, à coup sur. Eh bien, ce qu'ils ont entrepris et achevé pour le mal, ne lessayerons-nous pas pour le bien? Ce qu'ils ont tenté avec succès pour détruire la société de leur temps, ne pouvons-nous le tenter, nous, pour rééditier, pour reconstruire, non pas l'antique société, mais l'antique moralité, l'antique vérité, l'antique Religion, avec la liberté de plus?

Résumons.

Qui devons-nous blesser ou inquiéter par la guerre que nous avons commencée et que nous comptons continuer? Personne; car nous ne voulons ni renverser ni remplacer qui que ce soit; nous ne demandons à entrer dans le partage d'aucun pouvoir, d'aucun patrimoine. Il est bien clair que nous ne travaillons pas dans le but d'être ministre de l'Instruction publique, ou conseiller d'Etat, ou directeur des Cultes, puisque notre but est, au contraire, de mettre un terme à l'autorité que ces divers fonctionnaires ont usurpée sur nous. Nous n'avons d'hostilité que contre un pouvoir usurpé, nous n'en avons point contre les personnes.

Que demandons-nous aux catholiques? Les vertus difGciles, héroïques, qui font les saints et les martyrs? Non; nous ne leur proposons que la simple pratique du bon sens, de l'honneur, de I obéissance aux lois naturelles de toute société, et aux lois spéciales de la société française; nous les prions simpleiticnl d'exercer en conscience et avec persévérance les droits (|iii leur sont directement confères par la coiislilulion de leur pays, et, en premier lieu, le droit électoral.

Avons-nous exagéré les dangers de l'Eglise? Avonsnous crié au martyre, à la persécution? Non : nous nous sommes bornés à soutenir ce que l'expérience de chaque jour démontre, savoir: que, grâce aux traditions surannées que des légistes hypocrites et des fonctionnaires malavisés cherchent à perpétuer, la Liberté religieuse établie par la Charte est tous les jours méconnue, et que l'intervention d'une administration laïque dans les choses de la conscience et du culte constitue une situation incompatible avec notre dignité comme citoyens et notre sécurité comme catholiques. Nous avons ajouté qu'il y avait là un danger réel pour l'Eglise, danger dont le remède se trouvait dans la pratique sincère et énergique de nos droits politiques, mais dont la gravité avait été signalée et définie de tout temps par les Docteurs et les Pontifes de l'Eglise. Nous n'avons fait que répéter ce qu'ont dit, entre autres, il y a dix et quinze siècles, saint Léon le Grand au sortir de la persécution des empereurs, et le vénérable Bède au milieu de l'invasion des barbares. Il y a deux genres de perséculeurs : les uns tuenlpar des supplices publics, les autres par des caresses feintes et frauduleuses^... La persécution n'a qu'un nom, mais elle a plus d'un moyen de s'exer^ cer : elle offre bien plus de danger par ses embûches cachées que par ses hostilités patentes ^.

i Duo autem sunt gênera persocutorom : iinum palam saevicntium, alleiimi fictc rraiiilulcmetjue blaiiilientiutn. Vcii. I'.ed.e //omil. Ub. IV in Lucam, c. 12.

2 Lnuin noinen est pcrseculionis, sed non una est causa cer-

Avons-nous exagéré notre force , noire importance dans le pays? Non encore. Nous reconnaissons volontiers que nous ne sommes rien, moins que rien ; seulement, nous ajoutons que, si nous le voulions bien, nous serionsquelquechose, etil n'y a personne en France qui ne le sente et ne le sache comme nous. Aussi, loin de gémir sur notre faiblesse, sur notre petit nombre, loin de chercher dans des regrets chimériques un prétexte et une excuse mensongère pour notre paresse et notre lâcheté, nous déclarons que les catholiques ont k leur disposition, par les élections de divers ordres et par la presse, tous les moyens nécessaires pour obtenir ce qu'ils désirent; et nous estimons qu'ils devraient ajouter à leur prière de chaque jour un acte de remerciement pour les armes dont Dieu les a dotés et un acte de contrition pour le pitoyable usage qu'ils en ont fait jusqu'ici.

Il est certain, dans l'ordre de la foi, que toute âme qui veut être sauvée le sera. Nous croyons fermement qu'il en est de même, dans l'ordre de 1 histoire, pour l'Eglise. Partout où elle a été vaincue, partout où elle a péri , en Orient , en Afrique , en Angleterre , en Allemagne, dans les royaumes du Nord, elle a péri par sa propre faute , par les prévarications de ses ministres, par la lâcheté de ses enfants. Partout où elle voudra être sauvée, elle le sera, par le dévouement inébranlable, par le concours et l'union des pontifes, des prêtres, des laïques.

taminis ; plus plerumque periculi est in insidiatore occulto, quam in hoste manifesto. S. Léo, Serm. IX de Quadrag.

Jusqu'à, présent, dans la vie sociale et politique, être catholique a voulu dire rester en dehors de tout, se donner le moins de peine possible, et se confier à Dieu pour le reste. Nous avons commencé par nous occuper de notre fortune, de notre famille, de nos intérêts, de nos terres, de nos industries, de nos plaisirs; après quoi, ce qui nous restait de loisir et de moyens, nous l'avons donné ou refusé selon les circonstances, à l'Eglise, à la vérité, au devoir, à l'honneur.

Nons estimons qu'il faut changer ces allures ; nous prétendons faire reprendre aux catholiques la bonne vieille devise chrétienne qu on leur a volée : Aide-toi , Je Ciel t'aidera. Nous disons qu'elle est chrétienne, essentiellement chrétienne, prise dans son entier et sérieusement appliquée. yi^/^-^Oi', tout seul, c'est la devise de l'orgueil rationaliste, qui ne compte que sur soi ; le Ciel l'aidera, c'est la devise de la paresse et du fatalisme,qui cherchent un prétexte pour fuir tout danger et tout sacrifice ; mais Aide-toi, le Ciel t'aidera, c'est la vraie devise de la foi chrétienne, des gens de cœur qui croient au Ciel , et qui savent que pour y avoir une place il faut l'avoir gagnée.

Ainsi donc, nous ne nous découragerons jamais. Jamais arrière ! c'est encore là un beau cri de guerre des temps chevaleresques, qui doit être le nôtre. Jamais de retraite ; jamais de repos ; mais aussi jamais d'impatience; jamais de ces lâches tristesses qui trahissent le mauvais soldat.

Sachons attendre; ce qui ne veut pas dire , comme plusieurs rinlerprèlent, sachons dormir. Mais attendons comme le lahourcur, (]ui espère avec une liumhlc confiance le fruit de son travail passé, en continuant dans le présent ce travail de chaque jour (jui fait sa gloire et sa force. Laissons monter le grain, le bon grain que nous avons semé de nos niains, arrosé de nos sueurs, que nous n'aurons pas, sans doute, le bonheur de récolter. Mais qu'importe?

Ce qui importe, c'est de faire notre devoir; or, notre devoir ici-bas, ce n'est pas le succès, c'est le travail et la peine. Nous savons bien que d'autres moissonneront là où nous aurons semé , que ceux (|ui ont été k-s premiers à la peine ne seront pas les pi'cmiers à Ihonneur. Telle est la naluredes kitles humaines. D;ins toutes les grandes affaires de ce bas monde, il y a deux esj)èces d'hommes: les hommes de bataille et les hommes de transaction, les soldats qui gagnent les victoires, et les diplomates qui passent les traités, et qui reviennent, chargés de décorations et d honneurs, pour voir passer les soldats aux Invalides. Nous ne nous en plaignons pas ; nous disons seulement que le temps des transactions n'est pas encore arrivé, que le rôle des diplomates n'est pas encore prêt. Nous leur demandons de nous laisser le temps de leur préparer une plus ample moisson, de leur faire la partie plus belle.

La lutte ne saurait finir sitôt; il faut qu'elle dure pour être féconde , il faut qu'elle soit laborieuse pour bien finir. L'homme estime peu les biens qui lui sont

trop facilement octroyés, et il a raison. Il n'appartient qu'à Dieu de nous faire des grâces; ce que nous tenons des hommes, il nous faut le mériter, l'aclieler, le conquérir. La liberté est un si précieux trésor que nous ne saurions la payer trop cher. Plus elle nous coûtera , et plus nous l'aimerons, plus nous en connaîtrons le prix, plus nous serons à même d'en enseigner le culte et la pratique à nos concitoyens.

Quel que soit d'ailleurs le terme ou l'issue de cette lutte, ce qui est certain, c'est qu'elle existe, c'est qu'elle dure, et qu'on essayerait en vain de la nier ou de la supprimer. Croire que l on peut assurer en France lavenir de la Religion et de la (aniille chrétienne sans bruit, sans effort , sans combat, c est être volontairement dupe de la plus funeste des illusions; croire que l'on parviendra, par je ne sais quelle intrigue ou (juclle déception, à assoupir de nouveau les conscif^nces inquiètes avant de les avoir satisfaites, et à ramollir les courages avant de les avoir éprouvés, c'est une illusion non moins absurde et non moins inexcusable.

Nous le disons sans détour, à nos adversaires d'abord, puis à ceux qui se font les complices de nos adversaires par amour du repos: Non, vous ne l'aurez pas, ce repos; non, vous ne dormirez pas tranquilles entre une Eglise asservie et un enseignement hypocritement démoralisateur; non, vous ne nous empêcherez plus de vous réveiller par nos plaintes et par nos assauts. Les dents du dragon sont semées, il en sortira des guerriers! Une race nouvelle, intrépide, infatigable, aguerrie, s'est levée

du milieu des mépris, des injures, des dédains; elle ne disparaîtra plus. Nous sommes assez A'ultramontains , dGJesutles,(\e néo-catholiques dans le monde, pour vous promettre de troubler à jamais votre repos jusqu'au jour où vous nous aurez rendu noire droit. Jusqu'à ce jour, il y aura des intervalles, des halles, de ces trêves qui suivent les défaites, qui précédent les revanches; il n'y aura pas de paix définitive et solide. Nous avons mordu au fruit de la discussion, de la publicité, de l'action; nous avons goûté son âpre et substantielle saveur; nous n'en démordrons pas. Croire qu'on pourra nous confiner désormais dans ces béates satisfactions de sacristie, dans ces vertus d'antichambre que pratiquaient nos pères et que nous prêche la bureaucratie qui nous exploite, c'est méconnaître à la fois et notre temps, et notre pays, et notre cœur.

Et que craindrions-nous donc dans cette lutte? devant qui reculerions-nous? Quoi! nous avons vaincu le respect humain, et nous ne vaincrions pas les chétives inimitiés, les mesquins dangers au-devant desquels notre résistance nous conduit? Quoi! nous avons appris à lutter contre nos mauvais penchants, contre notre corruption naturelle, contre nos passions les plus fougueuses; quelquefois, hélas! trop rarement, nous en avons triomphé; et nous ne saurions pas lutter contre celte méprisable hande de préjugés vieillis, de mensonges usés, de passions d'emprunt, de chicanes et de sophismes ligués contre nous! Ce serait nous rendre bien peu de justice k nous-mêmes; car enfin, et ici c'est à vous tous, hommes

de mon âge et de ma génération, qui combattez avec moi, que je m'adresse ; à vous, échappés comme moi des filets de l'Université et des duperies de la fausse philosophie et du faux libéralisme : se trouve-t-il donc quelqu'un parmi vous qui soit entré dans celte lutte par caprice ou par passe-temps, et qui ait ainsi rompu avec toutes les puissances et toutes les popularités du jour, faute d'un meilleur emploi de son temps et de son esprit? Pas un. Vous le savez tous, c'est le devoir, c'est la foi seule qui nous anime et qui nous soutient; c'est là le seul arsenal où nous nous soyons armés, et c'est aussi le seul qu on ne nous enlèvera jamais; car il n'est pas donné à nos ennemis d'y péuétrer, sans y devenir à l'instant nos amis et nos auxiliaires.

Et voilà pourquoi les défaites, les épreuves, les mécomptes, les humiliations que l'avenir nous réserve avant de nous donner la victoire ne nous etlrayent pas. Il y a longtemps que Leibnilz a dit des Jésuites : Ils sont comme cet Anlée de la fable, qui se relève plus fort '. Eh bien, nous que vous appelez Jésuites de robe courte; nous ferons comme eux : l'épreuve, l'humiliation, la mortification seront notre terre nourricière : chaque fois qu'on nous terrassera, chaque fois qu'on nous abattra, on nous la fera toucher de nouveau, et nous y puiserons de nouveau la vie, la force et le courage.

Que nul donc ne s'étonne ni ne s'alarme des temps

* Lettre à Pabbé Nicaise, du 17 janvier 1699, après la condamnation de l'archevêque Lelellier, publiée par M. Fois$et, dans les Deux S9vrgognts.

d'arrêt, de silence, d'affaissement apparent, qui marqueront le progrès lent et sur du mouvement catholique en France. Ne connaissez-vous pas ces torrents dos Alpes, qui ne sont jamais plus impétueux et plus invincibles que lorsqu'ils échappent à nos regards? Naguère, après un de ces amers mécomptes où l'âme du chrétien se retrempe, je suivais la rive de celui qui sépare la Savoie du Dauphiné. Dans un certain endroit de son cours, les rochers énormes qui le bordent se rapprochent, se resserrent, le recouvrent; pressé entre leurs énormes parois, il se rétrécit et disparaît ; c'est à peine si on l'entend murmurer au fond de labîme ou il est confiné; il vient un moment oii ce bruit même cesse ; on le croit rentré dans les entrailles de la terre. C'est précisément alors que sa force est la plus irrésistible et son labeur le plus merveilleux; c'est alors qu'il creuse le rocher, qu'il perce le granit, qu'il triomphe de tous les obslacles amoncelés contre lui, et bientôt il sort, il reparaît, s'élargit, s'étend, empiète à son tour sur ses rives abaissées, et roule en vainqueur ses eaux limpides et fécondes. C'est là, pensai-je, un symbole fourni par la nature de la marche du mouvement catholique, du cours orageux mais invincible de la Libi-rlé et de la Vérité dans ma pairie. Et , le cœur fortifie et consolé , je poursuivis ma route.

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