‹ Du diable à Dieu; histoire d'une conversion. Préf. de François CoppéeChapitre 4 sur 10 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Deixs, in odjutorium msam buende. Domine, ad adjamrui au fetlinn.

Ccstà Fontainebleau, dans une petite salle, au fond de la cour d'un café. Trois ou quatre papillons de gaz tremblotent d'une façon parcimonieuse. Des bancs sans dossier s'alignent depuis la porte d'entrée jusqu'à trois pas d'une table derrière laquelle, assis sur une chaise de paille, je pérore. Les murs sont nus et crasseux, le plafond bas, humide et crevassé.

L'auditoire comprend des ouvriers de Fontainebleau et d'Avon : des jeunes et des vieux, quelques petits commerçants dont les affaires périclitent, un commis-voyageur en collectivisme, venu de Paria, en tout une trentaine d'assistants.

Je parle d'abondance et l'on m'écoute avec

ferveur. Et qu'est-ce que je leur débite à cet bonnes gens? Tout simplement, je leur annonce l'âge d'or.

— Oui citoyens, leur dis-je à peu près, la temps approche où l'humanité, enfin délivrée de ses superstitions anciennes, rejetant l'idée de I Dieu, abolissant la propriété individuelle et » supprimant le militarisme, se développera en I plein bonheur par la grâce de la science, les con seils de la Raison et la pratique devenue instinctive de la Fraternité. C'est en appliquant le précepte : Travailleurs de tous les pays, unissez vous, et pour commencer en vous groupant dans les syndicats, afin de détruire les institution! bourgeoises qui vous pervertissent, que vous réaliserez cette floraison magnifique du Progrès. Donc, guerre au prêtre, guerre au capitaliste, guerre au soldat, et vive la sociale 1 Tel doit être notre mot d'ordre...

Ces balivernes redondantes sont bruyamment applaudies. Puis un cantonnier ténorisant entonne Y Internationale dont le refrain est repris en chœur, avec un sombre enthousiasme, par toute l'assistance que ma rhétorique a surchauffée. Ensuite le collectiviste ambulant fait une quête pour la propagande, et l'on se sépare.

A la sortie, je fus hélé par quatre convaincus

HISTOIRE DY:iI CONTERSIOri I

qui éprouvaient le besoin d'absorber un supplét de fariboles. C'étaient: un jardinier, un chaisier, un menuisier et un mastroquet enclin à aider valeureusement sa clientèle pour la mise à sec de ses futailles.

Le jardinier me dit :

— Venez donc prendre un bock, citoyen ; nous voudrions vous poser quelques questions sur un sujet qui nous tracasse depuis longtemps. Il n'y a que vous qui puissiez nous débrouiller cela.

J'acquiesce; nous entrons au café ; nous nous attablons devant dej la bière aigre, et dans une atmosphère de fumée de tabac suffocante. Toutefois, le mastroquet veut se commander une absinthe, sous prétexte que, chez lui, sa femme l'empêche de siroter ce toxique. Mais les autres s'y opposent énergiquement.

— Non, mon vieux, tu es déjà un peu soûl... Ailleurs, tu es libre de t'enfiler tout ce qu'il te plaira ; mais quand tu viens avec nous, nous ne voulons pas qu'il soit dit que les socialistes sont des pochards. Tu boiras de la bière comme les copains.

L'autre se résigne en grommelant. Et le jardinier — homme d'une intelligence assez déve- — me met aussitôt sur la sellette : —

Voyez-vous, citoyen, me dit- il, nous savons qu'il n'y a pas de bon Dieu, c'est une chose entendue. Mais enfin, puisque le monde n'a été créé par personne, nous voudrions bien savoir comment tout a commencé. La science doit être au courant de cela ; et vous allez nous expliquer nettement ce qu'elle dit de croire là-dessus.

Cette mise en demeure me remua singulièrement. Car que leur répondre? Ils étaient là qui attendaient, les oreilles ouvertes toutes grandes et les yeux pleins d'espoir, que je leur départisse les articles du Credo scientifique. Ces faces attentives, penchées vers moi, me gênaient. Je me sentais travaillé de scrupules graves.

Allais-je leur expliquer que les savants honnêtes se récusent touchant le problème des origines? Que quelques-uns se bornent à formuler de vagues hypothèses? Que les charlatans du déterminisme simpliste lancent, comme des bolides, des affirmations aussi catégoriques que peu satisfaisantes?

Bien que fort infatué de matérialisme, je ne pouvais pas leur présenter comme des certitudes les fragiles théories sur lesquelles la science élève ses châteaux de cartes. C'était, du reste, cette question du commencement de tout, un point ténébreux à l'horizon de mon

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orgueil. Je n'aimais pas à l'envisager et je l'éear» tais bien vite dès qu'il me venait à l'esprit.

Si j\ un politicien ou l'un de ces vul-

garisateurs qui farcissent de notions hétéroclites la cervelle des prolétaires, je n'aurais pas hésité à leur servir quelque amphigouri où le fracas des mots aurait dissimulé plus ou moins le néant des idées. Mais, au détriment de ma réussite dans le socialisme, je n'ai jamais su affirmer ce que je ne connais pas. Pourtant, le peuple étant très friand de faconde, il m'eut été facile de satisfaire mes interlocuteurs ; seulement voilà: tant de bonne foi chez ces pauvres gens me touchait ; je m'en serais voulu à mort si je les avais trompés.

Je restais là, tête basse, en silence.

— Eh bien? reprit le jardinier, impatient d'ouïr mes révélations.

— Eh bien, dis-je, poussé par la vérité, la Science ne peut pas expliquer comment le monde a commencé.

A cette déclaration, de l'ébahissement, du désappointement, un vrai chagrin se peignirent sur les visages. C'était peut-être un peu comique, mais surtout fort attendrissant, car le peuple a soif de certitudes.

— Nom dune pipe, cria le menuisier, dans

tous les journaux et les brochures que nous lisons, on nous rabâche que la Science explique tout, donne la raison de tout ; en dehors d'elle il n'y a que des blagues inventées par les prêtres, d'accord avec les riches, pour exploiter les travailleurs. Vous-même, tout à l'heure, vous venez de nous dire que la Science était la seule chose à quoi un homme libre devait croire. Et maintenant voilà que nous vous demandons la chose la plus importante, le comment nous existons, quoi, et vous nous répondez que personne n'en sait rien... quel déchet!

Les autres approuvèrent ce discours avec énergie. Ils me sommèrent, de nouveau, de leur fournir une solution, tellement il leur semblait ridicule, anormal, monstrueux que leur chère Science, la déesse dont, on leur vante sans répit l'infaillibilité, fut en défaut sur un point qu'ils tenaient — fort judicieusement — pour essentiel.

Moi, je n'étais pas fier et je ne savais trop comment me sortir de l'impasse où je m'étais fourvoyé. Pour faire diversion, j'eus recours aux hypothèses. Je leur déballai le bagage habituel : l'évolution indiquée par Lamarck, développée, en conjectures séduisantes, par Darwin, la monère de Ilaeckel. les racontars sur la force et

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la matière de Buchner, les syllogismes déterministes. Je crois aussi me rappeler que je fis une incursion chez Diderot. Ils m'écoutaient mvec dévotion, quoique le fumet de ces viandes creuses ne leur caressât guère les méninges. — Néanmoins je dus en revenir, bon gré, mal gré, à cette constatation que la Science se déclarait impuissante à expliquer l'énigme de l'univers.

Mes partenaires étaient tout à fait déconfits. Ils commençaient à me darder des regards méfiants comme s'ils soupçonnaient que, possédant la clef qui ouvre les portes de la certitude, je tenais à la garder pour moi seul.

— Ah ! c'est tout de même embêtant, proféra le chaisier, en hochant la tête, pourquoi ne voulez-vous pas nous dire la vérité?

— Ce n'est pas que je ne veuille point... dis-je. Comprenez donc: Je ne puis pas, ni moi ni personne. Ceux qui vous affirmeraient quelque chose de décisif à cet égard, se moqueraient de vous.

Le mastroquet intervint, d'une voix pâteuse :

— Moi, je m'en fiche, vous savez... y a pas besoin de s'occuper de ces foutaises qui empêchent de rigoler. Ce qu'il nous faut, c'est la révolution sociale, et demain, s'il y a moyen.

C'est bien notre tour d'être riches et que les pauvres bougres bouffent leur content 1

— Et principalement qu'ils boivent à gogo, n'est-ce pas mon vieux, dit le jardinier. Toi, tu nevois pas plus loin que le fond de ton verre. Ma is nous autres nous en voulons davantage. Puisque le citoyen Retté s'en lave les mains de nous expliquer le commencement du monde, nous nuus adresserons ailleurs. Il y a le citoyen N... qui fera moins de manières. Je parie qu'il est fixé, lui.

Ce N... petit rentier, ancien plumassier, était une sorte de II ornais qui témoignait d'un grand zèle pour la destruction de i l'hydre cléricale ». Totalement stupide, bavard intarissable, tout débordantde vocables scienti tiques à quoi il comprenait peu de chose, il éblouissait les ouvriers par un flux copieux de diatribes contre l'Eglise. Au surplus, c'était un sectaire habité par un diable balourd, mais fort violent. Il se vouait, plus spécialement, à la suppression des crucifix, tant sur les routes que dans les écoles et à la porte des cimetières. La seule vue d'une croix le mettait en fureur et, alors, il ne se calmait qu'après avoir invectivé Notre-Seigneur. — Il est mort comme il sied: il réclama au moment terrible un prêtre et l'extrême-onction avant de l'en aller pourrir.

d'uhb cofitei *.

Quoi qu il t-n soit, je me dis, quen se réteranl à un tel frénétique, mes interlocuteurs couraient le risque d'être aspergés d'une abondante rosée de sottises. Mais je me gardai bien [lettre cette réflexion à voix haute car, sûrement, j'euss lousie à l'égard d'un « militant » qui avait fait ses preuves.

Je pris congé sur des poignées de main fort molles. J'avais perdu les neuf-dixièmes de mon prestige. Je ne m'en préoccupais guère. Je me sentais profondément troublé, mal à l'aise, et j'éprouvais le besoin de réfléchir, seul à seul, avec ma conscience.

Gagnant la forêt, je suivis le sentier qui serpente à travers la futaie des Fosses-Rouges. Il était environ dix heures du soir. La nuit de juin régnait, toute tiède, toute bleue, tout embaumée, sous les arbres. Dj légers souffles chuchotaient dans les feuillages. Aux interstices des hautes frondaisons, je voyais scintiller les étoiles. Le rossignol chantait.

Je ne goûtai pas, comme d'habitude le charme de l'ombre et du silence. Mon cœur pesait, très lourd, dans ma poitrine, j'avais presque envie de pleurer; un remords, qui m'était insolite, s'agitait en moi.

Quoi, me dis-je, tu viens d'exalter ces homme*

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simples et pleins de bonne volonté au nom dt la science. Tu leur as promis le paradis terrestn pour après-demain et quand ils t'ont demandé sur quel granit asseoir l'édifice que tu leur proposes de construire, tu as été obligé de rester coi. Inculquer à des ignorants une doctrine qui manque de premiers principes, ce n'est tout de même pas très loyal. Et il n'y a pas à tergiverser : probablement que jamais tu ne seras fichu de tourner cette difficulté... Entasse Darwin sur Haeckel, Lamarck sur Geoffroy Saint-Hilaire, étaie le transformisme avec le monisme, toutes ces maçonneries chancellent sur du sable mouvant. Tu dois l'avouer : cet océan ténébreux, le mystère du monde, ne cesse de démolir tes constructions.

Je sais bien comment tu t'en tires à part toi. Tu te dérobesparmi le scepticisme transcendant. Tu te dis : suis-je assuré moi-même d'exister? Dès lors, pourquoi le monde serait-il autre chose que le cauchemar d'un Démiourge qui digère mal ?

Oui, mais cela, c'est une amusette pour dilettanti. Le peuple, totalement fermé à l'ironie, n'y comprendrait rien. Et d'ailleurs, tu sais, par expérience, qu'il lui faut des affirmations netL

Aussitôt j'eus un bon mouvement. En tout

HISTOIRI D'c.ll CONVERSION 17

cas, continuai-je, je me promets de ne plus xposcrà mentir ou bien à battre en retraite ant les objections des simples. Jusqu'au moit où j'aurai acquis une conviction ferme et ntilique touchant les origines, je ne propagerai plus le socialisme parla parole.

Cependantje mehâtai d'ajouter : cela ne m'em péchera pas de combattre par mes livres et mes articles. J'éviterai tout ce qui pourrait jeter des doutes sur le Progrès dans l'esprit du peuple. Rien qu'en recommandant la destruction de l'armature bourgeoise qui nous enserre, on peut obtenir de bons résultats...

Je me disais ces choses. Et pourtant je demeurais inquiet, triste jusqu'au tond de mon être. J'errais sous les ramures. Malgré moi, j'implorais de je ne savais qui une réponse à cette question des origines que je croyais avoir si délibérément écartée de mes pensées. Je levais les yeux vers le ciel sombre, fourmillant d'étoiles, et il me semblait voir s'y dessiner le sourire formidable d'un sphynx.

Rien, rien, rien, ne m'éclairait. Tout était taciturne. Et les noirs halliers répandaient dans mon âme leur vaste obscurité.

Bah ! finis-je par m'écrier, j'ai la tête fatiguée. Je suis la* d'avoir discouru pendant deux

heures. Demain mon cerveau se raffermira** Rentrons-nous coucher.

J'allai donc me mettre au lit. Mais mon scrupule ne me lâchait pas. Je me tournais et me retournais, ressassant des arguments qui sitôt formulés s'effritaient. De la nuit, je ne pus fermer l'œil. Par instants, cette idée me traversait le cerveau comme une flèche : si, pourtant, Dieu existait ? Mais tout de suite, j'entendais s'élever en moi un énorme ricanement. — Néanmoins, l'idée revenait. De sorte que quand je m'assoupis, à l'aube, ce fut en me répétant : oui, pour* tant, si Dieu existait ?...

Plus de trois ans ont passé depuis cette soirée où je fus mis en déroute. — Aujourd'hui que la Lumière ineffable daigne m'éclairer, je crois que le Bon Dieu choisit cette occasion de ma conférence pour commencer à m'investir.

Grâces lui en soient rendues à jamais !

Malgré ce premier éveil de ma [conscience, j'étais beaucoup trop enfoncé dans l'abîme d'orgueil et de sensualité où j'avais roulé depuis si longtemps pour que mon âme restât élevée vers le Bon Dieu. Je devais subir encore bien des traverses, regimber, souventes fois, contre les appels de la Grâce, me souiller de la fange des passions jusqu'à l'écœurement, avant de trouver le chemin définitif par où je me hissai vers l'éternelle Beauté.

J'allais entrer dans une période de fluctuations extrêmes. J'allais courir de doctrine en doctrine, cherchant partout une foi qui calmerait l'inquiétude de mon cœur ; et naturellement je ne la trouvais pas.

Je fus alors pareil à ces agités dont parle si admirablement la sœur Catherine Emmerich :

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€ Jésus vit des hommes, tantôt séparés de la vraie vigne et couchés parmi les raisins sauvages, tantôt, comme des troupeaux égarés, livrés en proie aux loups et refusant d'entrer dans le bercail du Bon Pasteur... Ils bâtissaient sur le sable des huttes qu'ils défaisaient et refaisaient sans cesse, mais où il n'y avait ni autel ni sacrifices. Ils avaient des girouettes sur leurs toits et leurs doctrines changeaient avec le vent. Souvent ils détruisaient leurs cabanes et en lançaient les débris contre la pierre angulaire de l'Eglise qui restait inébranlable. Ils erraient, les yeux fermés, autour du jardin de l'Eglise. Ils ne voulaient pas entrer dans ce jardin, car ils craignaient les épines de la haie... (1) »

Des fissures lézardaient donc les murailles du temple où j'avais intronisé la Science. Toutefois, j'étais encore si pétri des sophismes de la raison humaine, que je ne pouvais me résoudre à les démolir pour de bon. C'est en vain que je vis le transformisme s'en aller en poussière sous la critique de M. Quinton. C'est en vain que je dus admettre la probabilité de la théorie qui oppose ia constance des espèces aux déductions hàtivet des évolutionnistes. Je n'étais pas arrivé au

(i) Lt doulourcuio Pauion dt N.-S. Jfaus-Chrut, p. u5.

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point où je fus obligé de férifier que la science

est un e ,'he où se succèdent de va-

cillantes images.

Il y eut, tout de même, ceci d'acquis que je commençai à me méfier des savants. Du n si parni neursde paroles contradictoires

lis rencontré quelques intelligences prudentes qui étudiaient avec précaution et probité les phénomènes naturels, je m'étais, plus fréquemment, heurté aux arrivistes sans scrupules qui infestent les Sorbonnes et les Muséums. Ah I quels démarqueurs du travail d'autrui, quels banquistes usant d'un prestige obtenu par des moyens frauduleux pour tournebouler l'entendement des hommes de la notion, des Primaires si bien analysés par Léon Daudet. De tels charlatans, qui exploitent la bonne bête Démocratie en la flagornant, me semblaientde plus en plus fétides. Ceux-là, ce sont les frères chéris des politiciens qui bernent, à tant par jour, le pauvre peuple de France. Alchimistes loncl ils fabriquent les drogues dont on empoisonne l'esprit des Simples. La doctrine de l'évolution leur a servi à mixturer une soi-disant morale qu'ils croient justifier en lui donnant pour pi indpaj ingrédient la croyance au progrès il de l'humanité. Au sut plus, ce n'est là qu'uu at-

trape-nigauds, ce qu'on pourrait appeler un pige-électeurs. En effet ces savantasses, si dévots à Marianne, ne croient à rien du tout, sa»f à l'opportunité de remplir leurs poches, par la vente d'orviétans suspects, et de se pavaner sous des titres et des grands -cordons multicolores.

Puis ce qui me répugnait aussi chez ces Pharisiens du savoir, c'était leur arrogance. Leur dédain pour l'art désintéressé passe l'imagination. Tout ce qui est propre, élevé, salubre, ils le haïssent. Enfin ils éprouventun plaisir vraiment diabolique à coasser contre le divin (1).

Je fis un nouveau pas en avant le jour où je m'aperçus, peu après la soirée de ma conférence, que notre fameux Progrès — moyeu du carrosse où les gens de science, inféodés à Marianne, charrient leur idole ver» la Tour de Babel — n'était qu'une illusion.

En effet,me dis-je,le Progrès n'existe pas puisqu'il est de constatation expérimentale que les

(i) Ce* marchands d'abracadabras ont été flagellés d'une main vengeresse, par Maurice Maindron, dans son beau livrt V Arbre de Science. Maindron nous a fort bien dessiné, entre autres, et sous le nom do Schmidt, un tritureur de notions officielles facile à reconnaître. C'est celui-là « qui n'employait jamais le mot de Ciel parce qu'il ne répond à rien de prouvé — non plus que celui de Créateur en tant que définition exacte parce que n'est exact que ce que la science nous démontre méthodiquement... •

désirs et les appétits croissent proportionnellement aux satisfactions qu'on leur donne. Prenons les chemins de fer: quand ils furent inon les tint pour un grand progrès sur les diligences et les pat.nhes. Maintenant, on commence à les comparer aux tortues les moins ingambes. Et l'on rêve de véhicules électriques qui feraient du deux cent à l'heure. — Il en est de tout ainsi. De sorte, conclus-je, que le Progrès ressemble à un écureuil qui galope, affolé, dans une cage cylindrique et mobile sans jamais arriver nulle part. La cage est plus ou moins dorée, mais enfin c'est une cage.

Ainsi la Science branlait au vent et je venais de dévisser, en moi, son appendice : le Progrès. Dès lors, que restait-il de ma foi dans le splendide avenir réservé à l'humanité par sa prétendue évolution vers le bien-être absolu et les marmites pleines ?

Pas grand chose.

is ici, je dois revenir en arrière.

Antérieurement, à cette période, j'avais traversé divers partis politiques sans réussir à me fixer dans aucun. Vers l'âge de vingt-sept ans, j'avais été séduit, comme beaucoup d'écrivains de ma génération, par les théories simplistes de l'Anarchie, o Cette greffe individualiste sur

l'arbre du communisme » me paraissait susceptible de donner de bons fruits. La formule anarchiste n'est point complexe ; la voici : jetons tout par terre : Dieu, patrie, famille, propriété, lois, traditions. Gardons-nous, ensuite, de restaurer le principe d'autorité sous quelque forme que ce soit. Alors les hommes, délivrés des entraves qui s'opposent au développement de leur personnalité, tomberont dans les bras les uns des autres et, partageant, selon les besoins de chacun, tous les biens de la terre, vivront dans une fête perpétuelle, parce qu'ils seront à la fois entièrement libres et entièrement solidaires.

On reconnaît là une dérivation de quelquesunes des rêveries chères à Jean-Jacques Rousseau.

Les adhérents de l'Anarchie se recrutent parmi toutes les classes de la société. On trouve chez eux des snobs, désireux de se singulariser et d'ahurir leur entourage par de truculents discours; des jeunes gens riches, détraqués par la recherche des sensations inédites et dont cette doctrine, farouche et languide à la fois.chatouille agréablement le système nerveux. On y rencontre des ratés de l'enseignement et de l'art qui en veulent au monde entier de leur impuis-

■ ISTOIRB D'UNE CONVERSION

tance; des malchanceux aigris par la misi des envieux, jaunes de bile recuite; des éclopés et dos disgraciés que leurs béquilles ou leur bosse Indignent; des brutes sanguinaires du genre de celle qui assassina la malheureuse Elisabeth d'Autriche; des illuminés et des exaltés que la souffrance humaine supplicie, mais qui n'y voient de remède que par la torche, les explosifs et le couteau ; pas mal d'ouvriers désireux de s'instruire et que les pesantes ratiocinations du collectivisme rebutent ; des sentimentaux bizarres dont la glande lacrymale suinte pour un chien écrasé mais qui hurlent de joie dès qu'un capitaliste culbute et se fracasse avec son automobile.

On y distingue enfin quelques esprits cultivés probes, sincères dans leur aberration comme feu Elysée Reclus et Kropotkine, plus d'honnêtes cordonniers, que ihumanitairerie a fâi sèment distrait de l'alêne et du fil poissé, comme Jean Grave. Puis quelques renégats dont le détroqué jaboteur Sébastien Faure — celui-là même qui entend traiter Dieu comme un ennemi personnel — et des haineux à froid comme Pouget.

Tous, d'ailleurs, sont possédés d'un orgueil incroyable; chacun d'eux se tient pour l'homme

libre en soi. Et par une résultante obligée de cet état d'esprit, dès que les mots : Dieu ou religion leur viennent à la bouche ou sous la plume, ils se mettent à jurer et à cracher comme des chats sauvages.

Tels quels, les anarchistes forment un clan à part dans le socialisme. Dépourvus d'ambition, reprouvant la conquête du pouvoir, situant le triomphe de leur chimère dans le plus lointain avenir, ils demeurent indemnes des saletés politiques où barbottent les séides des Millerand, des Jaurès et des Guesde. Peut-être aussi sont-ils un peu moins enjuivés que les collectivistes. — Ils vivent enfoncés dans leur idéal, tout à l'Eden de frairies sans fin qu'ils imaginent. Ils ne sortent de leur songe que pour maudire l'égoïsme, la soif de lucre et la bassesse d'idées qui caractérisent la société actuelle. Leurs vaticinations et leurs invectives ne manquent pas alors d'une certaine grandeur.

Qui ne possède point la foi peut donc se laisser attirer, un certain temps, par les parties généreuses et les illusions poétiques de la doctrine anarchiste. Mais bientôt on réfléchit Et l'on ne tarde pas à s'apercevoir que la société telle que la souhaitent ces sectaires ne pourrait subsister que si toutes les facultés humaines gardaient un

itttll juilibre entre cl me, au sent

: ai t i-tre pareille à une balanci

tlont les plateaux resteraient toujours de niveau

même lorsqu'on mettrait un poids dans l'un

Des hommes dépourvus de moelle épinière Cornac et d'organes reproducteurs seraien* tout à fait qualifiés pour pratiquer l'Anarchie. Mais les hommes tels qu'ils furent créés ne peuvent se vouer à la réalisation de ce rêve sans choir sous le joug du Prince des Ténèbres puisque, ignorant ou refusant la Grâce du Bon Dieu, ils ne recherchent que la satisfaction éperdue de leurs cinq sens.

Bien que je me traînasse encore dans la nuit, mon jugement finit par se révolter, contre cette doctrine par trop anti -naturelle. Puis la rage égalitaire de la plupart des anarchistes, la sottise pédante des fruits secs, les arguties monotones des scolastiques de la bande, le vol et le meurtre préconisés sous les noms de vengeance équitable et de « reprise individuelle » me dégoûtèrent. Je me ressaisis. Mais, hélas, ce ne tut qu'après avoir blasphémé en prose et en vers, chanté l'âge d'or anarchiste, semé la haine, exalté, comme des martyrs, maints lanceurs de bombes et attisé l'esprit de révolte parmi un

certain nombre de jeunes gens dont cette folle littérature flattait les mauvais instincts... Ces là, aujourd'hui, un de mes grands sujets d'affliction. Aussi, je prie les chrétiens entre les mains de qui tomberaient quelques-uns des écrits où je m'égarai de la sorte de les détruire par le feu. Ce sera une bonne œuvre...

Echappé de l'anarchie, où pouvais-je aller? Tout imprégné de sophismes révolutionnaires, je fis un voyage de découverte chez les collectivistes. Ce n'était pas que leurs théories m'agréassent ; mais je me disais que, même sans y adhérer, je pourrais peut-être, dans leurs rangs, instruire les prolétaires et les fortifier pour la lutte contre les Bourgeois prépotents qui les pressurent. M'abstenant désormais de propager l'anarchisme, je tâchai néanmoins d'apprendre aux ouvriers à sauvegarder leurs intérêts. Je préconisai les syndicats; j'en organisai même un, composé d'ouvriers du bâtiment. Mais, je fus jalousé, puis calomnié par les professionnels de l'agitation syndicale qui se figuraient — très à tort du reste — que jebriguais au moins un mandat de conseiller municipal et qui, voyant l'assiette au beurre venir à eux, se jugeaient beaucoup plus désignés que moi pour y mettre la ir ^rmt îes travailleurs que

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