I.i une expérien lire la prouve
Or il faut reconnaître que seule, parmi
tuelle, l'Eglise catholique demeure Immuable. Ses dogmes ont été posés ta fondation. On les trouve déjà, en substance, dans les Evangiles. Depuis, les Apôtres et les Pères n'ont fait que les développer, les ailirmer, en déduire une liturgie et une discipline. Jamais nul d'entre eux n'a varié : tous sont restés constamment en communion parfaite d'idées et de sentiments. Tandis que les savants et les philosophes sont livrés aux disputes continuelles. Tandis que les hérésiarques ne cessent de se morceler en une foule de sectes où chacun interprète Dieu à sa façon.
Et voilà dix-neuf cents ans que cela dure. L'Eglise maintient sa foi intacte cependant qu'autour d'elle, doctrines et théories tourbillonnent comme des feuilles mortes emportées par un cyclone.
C'est justement cette constance de l'Eglise à maintenir les enseignements du Christ en un faisceau que, depuis des siècles, rien n'a pu rompre, qui courrouce si fort ses adversaii
Fils de l'inquiétude et du changement, une telle mystérieuse unité les étonne et les irrite à la fois. N'ai-je pas, moi-même, publié maintes pages où je reprochais à l'Eglise de ne pas évoluer, où je la traitais de corps inerte, d'organe vestigiaire entravant la marche de la civil; tion ? Et encore chez moi, ce n'était que l'orgueil étourdi d'un fanfaron d'indiscipline qui se ligure que sa façon de penser prime celle de saint Paul, de saint Jérôme et de saint Bernard, lesquels ne passent cependant point pour des imbéciles.
Mais prenons des esprits destructeurs comme les encyclopédistes, qu'ont-ils fait d'autre que d'uriner contre les murs de l'Eglise dans l'espoir d'en ébranler la base. A quoi se ramènent leurs attaques? — A des rabâchages sur l'omni. potence de la sensation, à des plaisanteries d'un goût douteux touchant telle légende ou telle prophétie dont ils ne comprenaient probablement pas le sens. Ils ont jeté par terre une société. Ont-ils construit? — Point : puisque leurs menées ont créé celte France en décomposition et, par contre coup, cette Europe incohérente où les nations chrétiennes se dt grègcnt et penchent vers la subversion totale et ▼ers la barbarie que leur prépare le socialisme.
D'autre part, si je cousu r exemple ud
Balzac, génie dont l'œuvre domine le xix* siècle, que me fournit- il?
L'affirmation, avec preuves à l'appui, que notre lie au l'individualisme, né de la Révolution, source des variations perpétuelles, a pour premier ces fameux principes encyclopé-
dies dont les différent ui se succè-
dent au pouvoir depuis plus de cent ans, se sont si follement infatués.
Qu'est-ce que Balzac en a conclu? Ceci : que l'Eglise étant immuable pouvait seule allumer le phare dont la lumière serait assez puissante pour rallier, toutes ces barques à la dérive dans la brume que sont nos institutions et nos sciences.
Voilà donc une grande intelligence, douée d'une perspicacité supérieure, cela, même les indifférents l'avouent. Elle n'a fait que ri • cter, avec une force impérieuse, ce que les défenseurs de l'Eglise proclament depuis les origines, à savoir qu'en dehors d'elle, il n'y a point de salut. — Et je suis bien obligé de reconnaître que les taits leur donnent raison.
Donc l'Eglise n'ayant jamais varié, son unité, sa constance doivent avoir une cause plus qu'humaine puisque l'humanité, livrée à elle-même, CM changement
En outre les préceptes de sa morale sont salutaires et il est certain que si nous les appliquions» nous n'en vaudrions que mieux. Par suite ces préceptes doivent être propres à fournir une règle de vie aux pauvres âmes qui, comme la mienne, errent douloureusement de grèves désertes en récifs, faute d'avoir trouvé le havre tranquille où elles pourraient jeter l'ancre.
Oui, continuai-je, tout heureux d'avoir enfin aperçu un flambeau dans mes ténèbres, l'Eglise doit détenir la vérité consolatrice et salvatrice. Et si elle la détient, comme elle déclare procéder d'une révélation divine, c'est donc que Dieu existe!...
Ah comme, alors, je respirai à l'aise 1 La torêt me parut transfigurée ; et on eut dit que les rayons du ciel imprégnaient toujours davantage ses frondaisons harmonieuses. Une force nouvelle coulait dans mes veines. J'aurais pu m'écrier. avec saint Augustin : c Je ne voua aimais pas encore, ô mon Dieu, vous qui êtea maintenant la lumière de mon cœur, vous qui soutenez et fortifiez mon esprit. Et pourtant j'entendais votre voix me crier de tous côtés : Courage ! Courage (1)!... »
(i) Confusions : livre 1, chsp xiu.
eiST.M.r. d'uni conversion Hi
Mon Ame s'épanouissait toute; et je compris qu'il fallait reiulre grâces. Je tombai à genoux sur la pierre moussue et, pour la première fois depuis ma quinzième année, je pri
— Mon Dieu, dis-je, puisque vous existi nez à mon secours. Vous voyez : je suis 1 ! de bonne volonté qui ne demande qu obéir. Assistez-moi, instruisez-moi, éclaii moi...
Ce fut tout : mais c'était suffisant puisque jamais plus, à partir de ce matin, la conviction 4ue Dieu existait ne sortit de mon âme.
Je devais encore m'égarer de bien des façons, ster en maintes occasions, aux appels de la Grâce, me souiller de péchés nombreux. Cependant ma foi dans la Providence divine persista. Si imparfaite qu'elle fût, elle me soutint dans mes traverses et mes peines jusqu'au jour où le Bon Dieu estima qu'il était temps de me ramener tout à fait à Lui et où sa Grâce me foudroya définitivement. Je me relevai, les yeux pleins de larmes, après cette prière et je me dis : — Puisque ma raison comme mon cœur acceptent cette idée de la prééminence de l'Eglise catholique, il faudrait maintenant me mettre à l'école auprès de ceux qui sont missionnéspour expliquer sa doctrine. Car j'ignore
à peu près tout de ses principes les plus essentiels et le peu que j'en connais est déformé en moi par les écrits et les dires des sophistes dont je partageai l'aberration.
La logique exigeait que j'agisse de la sorte. Pourtant je me sentis en proie à une véritable panique à la seule pensée d'aller trouver un prêtre. Je ne sais quelle prévention me retenait. D'autre part, je craignais d'être mal reçu. — Ah! que j'ignorais l'infinie Charité de l'Eglise!
Et puis, il y avait du respect humain dans mon cas : — J'aurai l'air d'un nigaud... Que diront mes amis?... Entrer dans une église et m'y agenouiller au vu et au su de tout le monde» c'est bien ennuyeux.
Je dus me répondre aussitôt : — Un homme qui pratique ce qu'il croit être la vérité n'est ja« mais ridicule; quant à tes amis, il en est parmi eux qui sont des catholiques fervents : ceux-là ne pourront que se réjouir de ta conversion. Les autres, lu n'as pas coutume de te conduire d'après leurs opinion! poiiqne tu es renommé pour l'indépendance ombrageuse de ton caractère. Aller à la messe n'est pas plus difficile car beaucoup qui valent mieux que toi, et qui ne sontpas des •ots, le trvnt...
Je me disais tout cela et pourtant je ne par-
histoire d'uxe conversion 19
venais pas à me décider. Je me débattait contre l raisonnements. En même is grouiller au fond de moi, comme un nœud de vipère sous une touflV pine en
fleurs, des railleries et des blasphèmes, que je n'acceptais :i pourtant m'obsédaient. —
Le Diable, un moment déconcert r il la tête,
nmoins, je ne me laissai pas faire : — Pouah! m'écriai-je, vais-je encore triturer toutes ces saletés? Non pas : je veux désormais en garder mon âme indemne... Louable résolution: mais j'aurais dû la corroborer par une entrée immédiate dans l'Eglise. Or j'avais beau m'inciter à cette démarche décisive, je ne pouvais m'y résoudre. Je pris donc un moyen terme : — 11 taut, dis-je, avant tout, que j'acquière quelques notions touchant le catholicisme, que j'étudie, au moins, ses dogmes fondamentaux.
Après, après... je verrai î
Tandis que je balançais de la sorte, j'entendis marcher dans le sentier. Je regardai à travers le taillis. Et je vis un vieux prêtre, qui venait du Nid de l'Aigle et qui se dirigeait de mon côté. Il lisait son bréviaire et levait parfois les yeux pour admirer la futaie chatoyante. Dissimulé, comme je l'étais, dans le fourré, il ne pouvait m apercevoir.
84 DU DIABLE k DIEU
Je le regardais anxieusement s'approcher. Il devait seulement être de passage à Fontainebleau car, les figures du clergé de la ville m'étaient familières et je ne le reconnus pas pour en faire partie. Par la suite, je ne l'ai, d'ailleurs, jamais revu.
Il récitait sans doute Y Angélus puisque, quand il fut arrivé à la hauteur du chêne où je m'appuyais, il prononça ces mots que je saisis très distinctement : — Et Verbum caro factum est : Et habitavit in nobis...
A l'ouïr, un frisson me passa par tout le corps. Je me répétai tout bas : — Le Verbe s'est fait chair ; il habita parmi nous !
O mon Dieu, c'était une grâce de plus que vous me faisiez. Au moment même où je venais de remettre mon âme entre vos mains adorables, vous avez voulu qu'une parole de Votn gesse me fut ainsi révélée. Père, Fils, Saint-Esprit, soyez-en glorifié tant qu'il me restera un souffle d'existence pour me prosterner devant Vous...
J'étais si bouleversé ; ces phrases divines résonnaient si haut en moi que je demeurai immobile ; le vieux prêtre dépassa mon gîte sans se douter que j'étais là.
Je le regardai s'éloigner, dans une sorte de
stupeur. Mais quand il fut à deux cenis mètres environ, je ne sais quelle force me poussa. Il me sembla entendre crierau dedans de moi : — Va !..
>ortis de mon réduit, avec un grand ti de branches froissées, et je courus vers lui, en rappelant : — Monsieur, monsieur, s'il vous plaît
Il se retourna, parut surpris et même un peu alarmé. En effet je devais avoir vaguement l'apparence d'un malandrin surgi du fourré pour lui demander la bourse ou la vie. Mais il demeura, sur place à m'attendre.
Quand je fus près de lui, je ne sus quoi dire. Ma langue restait collée à mon palais. Je me sentais tout effaré.
Il m'examina et voyant que je gardais le silence, il me demanda : — Que désirez-vous,
Monsieur?
Les larmes, alors, ruisselèrent sur mes joues et je ne pus que lui répondre ceci : — Monsieur, je vous en supplie, priez pour moi.
Mon émoi, l'angoisse qu'exprimait toute mon attitude le touchèrent. Il comprit, certes, qu'il avait devant lui un homme en détresse. Après m'avoir sondéd'un regard aigu, il reprit: — Oui, monsieur, je vous promets de prier pour vous ; et je vais le faire tout de suite.
Puis, levant la main droite, il me bénit.
Ensuite il attendit que je parlasse de nouveau. Mais moi, pauvre misérable, je demeurai? muet, la tête basse, n'osant rien ajouter. Il eut sans doute l'intuition que mon heure n'était pas venue car, me saluant profondément, il répéta :
— Oui, mon bon monsieurje vais prier pour fous.
Et il s'éloigna.
Quand il eut disparu au tournant du sentier, Je restai quelques minutes indécis. J'aurais voulu le rejoindre et, d'autre part, quelque chose comme une main rigoureuse me retenait.
Je me sentais heureux au possible et à la fois triste jusqu'au fond de mon être. Pourtant la joie l'emportait. Si bien que je m'en allai, au hasard dans la forêt, me répétant sans cesse ces mots dont la beauté surnaturelle me transportait : — Et te Verbe s est fait chair. Et il habita parmi nous... Et de grandes vagues de lumière déferlaient majr nent dans mon fcme qui en restait toute lumineuse.
Sainte-Trinité, que vos voies sont sublimes. Vous avez voulu, en ce jour, imprimer, dans l'esprit «lu pauvre ignorant, le mystère adorable te Votre Incarnation. Sera-ce assez de toute u
VT9T0IH1 »'fmt COMKRSH» 87
Tie deprières pour reconnaître cette munifkence àe votre Grâce? Sainte-Vierge. Mère de miséricorde, Refuge des pêcheurs, intercédez auprès de Votre Fils, pour qu'il m'octroie la faveur de ne jamais oublier le miracle que sa charité produisit alors en moi...
Arrivé à cette étape de mon voyage vers 1» Vérité, il semblera peut-être, à certaine, que j'allais progresser rapidement et, surtout, ne pas retourner en arrière. Combien qui, une fois revenu à Dieu, l'auraient servi sans hésitations désormais ! Mais moi, tout ondoyant encore, bien que j'eusse acquis le sentiment très ferme que mon âme faisait peau neuve, je ne pouvait pas me décider à risquer le pas décisif : c'est-àdire à rentrer dans l'Eglise.
Si réelle que soit leur foi, les chrétiens savent comme il nous est difficile de nous garder dignes de la Grâce et de maintenir intacte notre cuirasse de prières de façon que la rouille des péchés n'y morde pas et que le Mauvais n'en fausse point l'armature.
A plus forte raison, l'homme en marche pour
0 "A OLE A DIBD
se convertir ne cesse de trébucher contre tous les obstacles. Ne confiant à personne mes incertitudes et mes désirs du Bien éternel, j'étais très faible contre moi-même. Et je ne laissais pas de jeter des regards atfriandés vers les demeures de perdition d'où le Bon Dieu m'avait expulsé. C'était une guerre continuelle où j'aurais été vaincu plus souvent encore si je n'avais été protégé, à mon insu, par la Sainte Vierge.
Certes, la voie où je m'engageais, sous la conduite de la Grâce, était radieuse et traversait des contrées où règne la tiédeur d'un perpétuel renouveau : Et pourtant, il y avait beaucoup de jours où elle me paraissait obscure et froide. Je me disais : — Si je retournais à mon palais de l'orgueil et des sens en liesse ? Mon âme grelotte. Pour la réchauffer, j'y allumerais un grand feu. J'y tendrais des tapisseries où serait tissé le triomphe d'Aphrodite. Et je festoierais sans plus me soucier de ce Dieu qui me sollicite.
La tentation devenait parfois si forte que j'y cédais. Je me gorgeais de fruits défendus, je me soûlais des vins capiteux du dilettantisme. Mais le dégoût me prenait bientôt. Je brisais mon verre s^r le plancher, je lançais les pi *s par la fenêtre. Et tout frémissant d'un remords que je n'avais jamais connu auparavant, je reprenais
>irk d'u.m conversion 94
l'escalade de la colline au sommet de laquelle la Croix scintille comme une étoile.
La miséricorde du Bon Dieu est si grande qu'il me pardonnait mes défections et qu'il m'octroyait de nouvelles forces pour mieux résister aux soubresauts de lame lépreuse qui agonisait en moi.
Qu'on songe que je n'avais pour me soutenir ni le Sacrement de Pénitence, ni la Sainte-Eucharistie. J'étais seul — ah ! oui bien seul — depuis ma première enfance qui n'avait reçu que les enseignements de l'incrédulil
Ensuite, de onze à dix-huit ans, je n'avais point connu de foyer où apprendre l'observation des devoirs moraux les plus élémentaires. En eflet, les miens, divisés, en guerre les uns contre les autres, s occupaient peu de l'enfant sensuel et rêveur que j'étais. S'ils le faisaient, par boutades, c'était pour tenter de m'inculquer leurs rancunes réciproques ou pour expérimenter sur moi des méthodes d'éducation contradictoires. Ainsi, un jour, on s'étonnait naïvement que je fusse indocile, raisonneur et plus enclin à m'en aller rêver sous les arbres qu'à m'intéresser aux querelles de la famille. Alors on me punissait à tour de bras. Le lendemain, l'on déclarait qu'il est non de laisser les entants se dévelo1 ^er eux-
33 DU MABL1 A DIED
mêmes et que la nature leur apprendra le bien et le mal. Et c'était un prétexte pour ne pas plus se soucier de moi que si je n'eusse pas existé. J'en profitais pour vagabonder dans la campagne et pour esquisser de vagues vers. Car, déjà, l'esprit de poésie me possédait fort.
Cela, c'étaient mes vacances. De retour au collège, il me fallait mâchonner la nourriture coriace que des pédants moroses, ennuyés de leur métier, me distribuaient, parmi une grêle de pensums et de retenues. Entre temps, j Y tais livré à la bise du protestantisme qui me gerçait la surface de l'âme sans, heureusement, pénétrer jusqu'au cœur.
Puis ce fut le régiment où je piaffai comme un poulain échappé. Puis la vie littéraire à Paris. Nous étions une troupe de poètes épris d'art jusqu'à la frénésie — épris aussi de sensations outrancières. Entre tous ces compagnons de la vie intense, j'étais le plus ardent. Si l'un proposait : a Allons faire la fête, » je m'écriais aussitôt : — N'y allons pas ; courons-y !
Trois choses me préservèrent relativement : mon goût du travail ; mon penchant vers la solitude en pleine nature qui amenèrent ma fuite de Paris pour vivre à la campagne, l'amour d'une femme admirable d'i ue-
BlSl IU CONVgl 93
ment et (Tane a m qui ne se démentirent
jamais, malgré les chagrins dont je lavais
abri Elle mourut, hélas, trop tôt, dans
conditions tragiques. Et je la rempla<
follement, par la dame aux yeux noirs qui me fit tant de mal...
En retraçant, à grands traits, ces épisodes de mon enfance et de ma jeunesse, comme en récapitulant, plus haut, mes avatars politiques et mes voltiges à travers cent doctrines, j'ai voulu montrer à quel point j'étais peu armé pour résister au mal. Sans la Grâce du Bon Dieu, je n'aurais à coup sûr point réussi à jeter définitiîent au fossé le lourd fardeau de péchés que je portais.
Or, malgré mes reculs et mes rechutes, je ne laissais pas de progresser. D'abord mes heures d'égarement, loin de Dieu, se faisaient de moins en moins fréquentes. Ensuite il m'arrivait de tenir tête aux tentations. — Oh ! mon moyen de défense n'était pas très compliqué ; je levais les x. au ciel et je disais : — Mon Dieu! Mon Dieu ! — Et le Bon Maître me venait en aide.
Chaque fois que j'avais ainsi repoussé les conseils du Mauvais, je me sentais inondé d'une oie intérieure et paisible que je n'avais jamais connue auparavant.
DC DUBLS A DIBC
Il est certain que la Grâce ne cessait pas d'opérer mystérieusement en moi sans que j'en eusse Tentière conscience. C'était, je crois, ce travail latent que Notre- Seigneur a désigné dans la parabole de la Semence : « Il en est du Royaume des cieux comme quand un homme jette de la semence en terre. Qu'il dorme ou qu'il veille, jour et nuit, la semence germe et elle croît à son insu (1). »
Dans le même temps, la phrase de T Angélus : Et Verbum caro factum est ; et habitavit in nobis me revenait sans cesse à l'esprit. — Dans mes carnets de cette période, je la trouve notée, toutes les quatre ou cinq pages, sous cette formule elliptique : Aujourd'hui, pensé à Verbum et médité.
Elle surgissait, plus particulièrement en moi, dans la solitude de la forêt — alors que j'étais occupé de tout autre chose. Je l'entendais d'abord au plus intime de mon être, puis je la répétais avec un grand frémissement. Je m'arrêtais et, tout en caressant d'une main distraite, le feuillage tendre de quelque bouleau, je tombais dans une rêverie profonde.
— Ce doit être, me disais-je, la clef qui ouvre
(l) Ex, uc. Marcum, IV, 26. 27,
HISTOIRE D U.1E COINVEP.
Ai porte du sanctuaire où je voudrais en: irquoi me hante t-elle. avec tant de pei tance, cette phrase? On dirait que le Bon Dieu I à ce que j'en approfondisse le sent.
Je m'étonnais ; j'admirais ; et je concluais que ition : le Verbe s'est fait chair; et il habita parmi nous résumait certainement le miracle des miracles de la charité divine puisqu'il y était formulé que pour nous guérir du hé et nous ouvrir le Ciel, Dieu avait daigné emprunter notre hr.manité.
Ces réflexions me causaient un attendrissement tel que j'en demeurais ému des journées entières.
Ce fut à la même époque que je commençai à prier le Bon Dieu dans toutes les circonstances où j'étais affligé par des peines morales aussi bien que par des ennuis matériels. Je m'agenouillais et je prononçais la brève prière suite : — Mon Dieu, puisque vous existez, venez à mon aide, j'ai confiance en vous.
Je puis le certifier : jamais il n arriva que je ne fusse pas exaucé. — Ce n'était pas toujours de la façon dont je m'y attendais : mais c'était toujours pour mon plus grand bien.
J'aurais dû m'éperdre en hymnes de reconnaissance. Mais voyez la mauvaise nature du
demi-converti : après un remerciement hâtif, je ne songeais plus qu'à jouir du bienfait qui venait de m'être octroyé. Ma conscience m'en faisait des reproches et tentait de me ramener à l'idée de Dieu. Mais je répondais : — Plu§ tard ! Plus tard I Nous avons bien le temps !...
Seigneur, il a fallu que, las de mon ingratitude, vous me brisiez par les plus dures souffrances, pour que je comprisse l'énormité de ma dette envers Vous.
Je continuais également à regimber contre mon désir réel d'étudier et de pratiquer cette religion catholique que j'avais reconnue comme la seule vraie. J'avais beau regarder, avec l'envie violente d'y entrer, du côté de l'Eglise, je ne parvenais pas à me décider.
Les mêmes futiles objections ; que j'ai rapportées au chapitre précédent, se hérissaient sans trêve devant moi. Elles se corroboraient de sophismes cent fois rabâchés et qu'il serait fastidieuxdetranscrire.Je n'en rapporterai qu'un seuï parcequ'il m'a poursuivi presque jusqu'à la dtTnière minute qui précéda le triomphe de la Grâce. Le voici : — Me faire catholique pratiquant ce serait aliéner mou indépendance, car je me connais, une fois que j'aurai pris mon parti, j'irai jusqu'au bout, n'étant point l'homme des
moyens termes. .!<-' DM tiendra] pour engagé d'honneur à obéir en tout aux prescription! de Et, si je manque à quelqu'une,
j'en soutlrirai. Je me trouverai dans un état peut-être pire que celui — pourtant peu délectable — où je me débats... Donc je reste libre I re liberté! Je devais apprendre que l'unique indépendance consiste à porter joyeusement le joug adorable du Bon Dieu. Car, en dehors de Lui et de son Eglise, on n'est que le prisonnier, cruellement entravé, de l'erreur et des passions.
A force de tergiverser de la sorte, je finis par choir dans une mélancolie profonde. Rien d'étonnant à cette humeur noire. Mon âme était malade et je ne faisais pas ce qu'il eût fallu pour qu'elle guérît. J'accolais, en moi, un enfant sain à un vieillard fiévreux : le chrétien naissant au païen moribond. Et naturellement celui-ci communiquait son mal à celui-là. Bref, rien ne me sourit plus de mes distractions anciennes. Une tristesse permanente me tenait le cœur comprimé. Alors l'idée de suicide — qui devait me torturer si effroyablement lors de la crise décisive d'où sortit ma conversion — entra en moi. Et des poèmes funèbres en résul tèrent qui traduisaient la désolation de mon
98 BU DIABLB k DIBO
àme. Je dois en citer quelques fragments (1). Navré que la forêt, elle-même, ne réussît plut à me faire oublier mes tourments, je disais :
Jadis de verts rameaux me caressaient la tête, J'offrais mes mains aux frôlements des clématite». Et mes jeux rayonnaient car j'étais le poète Bienvenu des halliers que la Muse visite.-
Hélas elle s'éteint cette flamme de vie,
Je frissonne pareil aux arbres vermoulus
Qui chuchotent a peine une plainte assourdie !
Le soleil de juillet ne me réchauffe plus ;
Comme fait le lichen à l'écorce friable,
Un mal subtil se glisse entre mon cœur elle ronge...
Puis ma mélancolie s'avivant au souffle d'une de ces bises qui, aux jours d'équinoxe, tonnent parmi les futaies, je m'écriais :
O vent hagard, chevauche a travers les taillis, Froisse et disperse au loin les fleurs de l'anémone, Ravage la futaie et jonche de débris Le sentier sinueux où ne passe personne.
(i) On comprend bien que ce n'est point par vanité littéraire que je le fais. Etant poète, il était logique que mes chagrins s'exprimassent en van. Ceux-là sont caractéristique* ; c'est pourquoi je les cite.
HISTOIRE D UHK CONTERSIOI*
l«ail!« «I romps aussi, comme de faibles plante*, Moo orgueil et mee espérances.
Qu'elle •appelle Amour, Poésie ou Science, Chasse rUlusioa aux ailes
Morne, pareil au fût d'un chine que le lient
Etouffe entre ses tentacules, Tandis qu'au ciel s'efface une clarté dernière, Je sens mon coeur saigner comme le crépuscule...
Enfin la hantise de la mort envahissant do plus en plus mes pensées, je m'adressais à elle
et je m'écriais :
... — O Mort, je te vénère.
Car ta bouche est la coupe où j'ai bu la beauté; Parce que tu guéris de toutes les misères, Je veux te suivre au fond de ton éternité. Prends- moi dans la forêt qui me sacra poète, Que ce soit par un soir de brise éolienne Où les bouleaux plaintifs chanteront sur ma tète : O Belle, je mettrai mes deux mains dans les tiennes ; Tu quitteras pour moi ta couronne et tes >oiles, Tu me prodigueras tes plus profonds baisers Et, me réfugisnt entre tes bras glaces, Je m'en irai, joyeux, dans la nuit sans étoiles.
Ce poème de la mort résumait d'ailleurs toutes mes désillusions et même mes incertitudes, outre une imprécation contre le pagani
une autre contre la science, il contenait deux strophes où les vertus de la Sainte-Eucharistie sont mises en doute. Inutile de dire que je les réprouve et que je les effacerai de mon livre. On voit que j'étais arrivé au plus noir de la désespérance. Sur ces entrefaites, en mars 1906, des nécessités de vie courante m'obligèrent de me fixer pour quelque temps à Paris.
A partir de cette époque les événements se pré* cipitent jusqu'au jour béni où la Sainte- Viergf prit mon âme entre s/s niuins miséricordieuse et l'offrit, toute frémissante de douleur, au Dieu.