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CHAPITRE IV

Parmi les phénomènes de la perversion de la faculté chromatique de la rétine, il existe une forme toute particulière, qui est caractérisée par la vision colorée générale. Les malades atteints de cette affection voient tous les objets fortement colorés en bleu, jaune, vert ou violet, tout à fait comme s'ils avaient devant leurs yeux des verres de ces couleurs.

Il ne s'agit plus cette fois de taches colorées apparaissant dans les différentes parties du champ de vision, et que nous avons rapportées aux images accidentelles, ni de phénomènes de cercles irisés, colorés, ou de cercles d'arc-en-ciel, dont nous avons parlé dans le paragraphe de l'aberration chromatique morbide. C'est une vraie vision colorée, ou Farbigsehen des Allemands ; et soit qu'on regarde les objets blancs ou noirs, rouges, jaunes, ou de toute autre couleur , on ne les distingue que nuancées ou colorées, et toujours d'une manière uniforme, soit en jaune, soit en rouge, en bleu, etc.

Les faits de vision colorée sont relativement plus rares que tous les autres troubles chromatiques visuels, et tantôt les malades conservent ce trouble pendant un certain temps d'une manière constante, tantôt au contraire la coloration des objets en rouge, bleu , etc. , ne survient que périodiquement à certaines heures de la journée, comme cela résulte des recherches de MM. Szokalski (1), Stellwag von Carion (2) et Parry (3).

(1) Szokalski, Essai sur les Sensations des couleurs. Paris, 1841, p. 128.

(2) Stellwag von Carion, Die Ophthalmologie vom naturwissenschaftl. Standpunkte. Erlangen, 1856, Bd. II, Abth. I, p. QU.

(3) Parry, Collections from ihe impublished médical writings, p. 560. ? ' ,

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Quelquefois le trouble coloré ne disparaît complètement qu'après avoir passé par des transformations successives d'une couleur en une autre. Des phénomènes pareils ont été remarqués par M. Szokalski chez deux de ses malades, atteints de cette forme de chrupsie.

C'est à cette classe de perversion chromatique que nous rapportons les troubles visuels observés dans l'ictère grave et la jaunisse, dans l'intoxication par la santonine, la jusquiame, etc., ainsi que dans les diverses affections purement oculaires, que nous étudierons successivement.

§ 1. — Vision colorée dans un décollement de la rétine.

La rétine se trouve située, comme on sait, entre la choroïde et la membrane hyaloïdienne ; mais sans être adhérente à la choroïde, elle reste en connexion intime et comme collée à cette dernière. Les mêmes rapports unissent la membrane visuelle avec la plus grande partie de la membrane hyaloïdienne, et ce n'est qu'en avant et vers Vo?'a serrata que les deux membranes se sont fondues en une seule et ne peuvent plus être séparées l'une de l'autre.

Cette disposition anatomique permet à la rétine d'être soulevée et détachée de la choroïde par un épanchement d'un liquide quelconque, qui se produit entre ces deux membranes. Il en résulte un état morbide appelé décollement de la rétine, entraînant habituellement une perte partielle ou totale de la vue dans l'œil affecté.

Le décollement de la rétine est une de ces lésions qui atteignent très-fréquemment les yeux. Sur 70i cas d'affections ophthalmoscopiques observées dans la clinique de M. Desmarres

père en 1861, nous l'avons rencontré Ixb fois (1). M. Quaglino (2), en faisant le relevé statistique de sa propre clinique pour Tannée 1857, a constaté le décollement de la rétine 28 fois sur 100 amauroses partielles ou totales.

Le décollement est le plus souvent consécutif à un épanchôment d'un liquide séreux, et contrairement à l'opinion de quelques auteurs, nous partageons à cet égard complètement l'opinion de M. Desmarres père, qui « ne croit pas qu'originairement le liquide épanché soit constitué par du sang » (3). Ce n'est que dans des cas exceptionnels, et le plus souvent traumatiques, que Tépanchement de sang a lieu, comme il m'a été permis de l'observer quelquefois, ainsi qu'à M. le docteur Metaxas (6).

Le décollement de la rétine se déclare ordinairement d'une manière subite et sans presque aucun signe précurseur. Les malades s'aperçoivent d'un voile qui apparaît devant un de leurs yeux, et le plus souvent à la partie supérieure et interne, phénomène qui est suivi de près d'une perte complète de la vue dans la partie correspondante. A l'examen ophthalmoscopique, on constate sans peine les signes qui permettent de reconnaître d'une manière positive le décollement, ainsi que le siège précis de cette altération.

Les signes qui caractérisent cette affection oculaire peuvent être résumés ainsi :

Sigyies ophihalmoscopiqiies . — 1° On aperçoit dans le corps vitré, par le simple éclairage du réflecteur, une membrane

(1) Galezowski, Ann. d'ocul. de Bruxelles^ 1863. — Maladies de la rétine et du nerf optique. Paris, 1863, p. 23.

(2) Quaglino, Suite malattie interne deWocchio. Milano, 1858, p. 170.

(3) Desmarres, Traité des maladies des yeux^ t. HI, p. 478,

(4) Metaxas, thèse de Paris, 1861.

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blanchâtre flottante, qui est plissée et couverte de vaisseaux ; quelquefois la rétine reste transparente et l'on ne voit que les vaisseaux flotter.

2** Avec la rétine décollée, on trouve souvent des flocons dans le corps vitré.

3" A l'image renversée, la papille se présente congestionnée; quelquefois la rétine décollée se place devant la papille et ne permet plus de la retrouver.

Il'' La rétine décollée s'étend ordinairement depuis Vora serrata jusqu'à une certaine distance au voisinage de la papille,

5*" La partie décollée de la rétine forme ordinairement un sac blanchâtre ou blanc bleuâtre ; ses bords sont arrondis et plus blancs, et à sa surface on aperçoit çà et là des stries blanches.

6° Les vaisseaux rétiniens s'infléchissent sur la limite du décollement, et disparaissent dans une certaine étendue de la partie soulevée de la rétine.

7*» La partie décollée est ordinairement flottante, et ce mouvement d'oscillation est indépendant des mouvements de l'œil lui-même.

8*" Très-souvent, avec le décollement de la rétine, on trouve le staphylôme postérieur, parce qu'il arrive le plus souvent que les yeux myopes, atteints de staphylôme et d'aflongement du diamètre antéro-postérieur du globe, prédisposent au décollement, comme cela a été très-justement et pour la première fois observé par M. de Graefe (i).

Signes fonctionnels. — 1° Début brusque et le plus souvent sans signes précurseurs.

(1) De Graefe, Archiv fur Ophthalm,, 1854-1855, Bd. ï, Abth. I, p. 362; Bd. III, Abth, n, p. 391 ; Bd. IV, Abth. II, p. 235,

2° Vision centrale abolie.

3° Hémiopie oblique de haut en bas et de dedans en dehors, ou vice versa.

Il'' Déformation apparente des objets pour le malade. .

5° Absence de phosphène correspondant à la partiedé collée de la rétine, comme cela a été très-justement signalé par M. Desmarres père.

A ces signes, qui ont été généralement observés dans cette maladie, il faut encore ajouter le phénomène de vision colorée^ qui s'observe quelquefois chez ces malades, soit avant la maladie, soit dans les premiers jours du décollement rétinien.

C'est un fait qui n'a été jusqu'ici observé ni signalé par personne ; pour ma part, je l'ai déjà rencontré plusieurs fois, et je crois utile de le signaler à l'attention des praticiens, parce qu'il peut nous renseigner sur l'existence du décollement, pendant que le trouble des milieux réfringents, l'obstruction de la papille, l'irido-choroïdite ou toute autre cause nous empêchera de reconnaître la maladie. Souvent ce ne sera qu'un signe prodromique et précurseur du décollement, et il sera d'autant plus précieux, que les autres prodromes font habituellement défaut.

La vision colorée apparaît ordinairement dans les premiers jours du décollement, mais elle peut aussi se déclarer avant que le décollement se soit produit, par conséquent dans la période des prodromes. Probablement le liquide qui est accumulé entre la rétine et la choroïde, ou bien l'engorgement des vaisseaux choroidiens, exercent une telle pression sur la rétine, qu'elle devient comme anesthésiée, et, sous l'influence d'une telle compression, elle fait voir tous les objets

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en bleu ou en violet pendant quelques jours, et quelquefois pendant un temps tout à fait indéterminé.

Voici un fait de ce genre, qui, au point de vue des symptômes physiologiques que la malade accusait, ne manque pas d'intérêt pratique.

Observation XXXII. — Madame B..,, âgée de soixante-six ans, demeurant à Paris, vint me trouver pour son œil droit, dont elle ne voyait que très- peu depuis quinze jours. Elle s'est aperçue d'abord au devant de cet œil de la présence de mouches et d'un brouillard qui augmentait petit à petit. Au bout de cinq jours, elle commença à voir un brouillard violet^ et, depuis, tous les objets lui semblaient violets : la flamme d'une bougie, la figure d'une personne, etc., paraissaient violettes, mais entourées de bandes jaunes et vertes. Elle avait toujours été myope. A l'ophlbalmoscope, je constatai la présence de nombreux flocons dans le corps vitré, et la rétine décollée en haut et en dehors, sur une grande étendue. En montrant à la malade différents objets colorés, j'ai pu me convaincre que cette vision en violet existait réellement, et que, nonobstant cela, elle pouvait distinguer les couleurs vivement saturées, lorsqu'on les présentait dans l'endroit correspondant à la partie saine de la rétine non atteinte par le décollement.

Mais il est plus fréquent de constater la coloration des objets en bleu, et les malades affirment ordinairement dans ces cas que la lumière bleue qu'ils voient leur semble être très-vive et d'un beau bleu, bleu d'azur ou bleu d'outremer.

Le malade dont nous avons rapporté l'observation plus haut, et qui se trouvait dans le service de M. Richet à la Pitié,

en 1867 et 1868, peut servir d'exemple le plus frappant à I cet égard.

Un cas de même genre s'est offert à mon observation au mois' de janvier de l'année courante, dans des circonstances un peu différentes. J'ai été appelé par M. le professeur Broca dans son service de la Pitié, pour examiner l'œil d'une de ses malades couchée au n*' 19 de la salle Saint-Augustin, et qui était atteinte d'une amaurose complète avec iridochoroïdite. Deux semaines après que sa vue se fut troublée pour la première fois, elle voyait pendant toute une journée tout en bleu, la lampe, ainsi que tous les objets qui l'entouraient. Actuellement, on ne peut rien distinguer dans le fond de l'œil; il y a irido-choroïdite, et probablement un décollement de la rétine qui a amené les symptômes de la vision colorée, ainsi que l'irido-choroïdite elle-même.

§ 2. — Vision colorée consécutive aux apoplexies du corps vitré

et de la rétine.

Les apoplexies se déclarent dans les différentes membranes internes de l'œil et amènent des troubles plus ou moins accusés de la vision.

La rétine peut être couverte d'épanchements sanguins sur toute son étendue, mais ce n'est point la règle, et le plus souvent nous les rencontrons dans l'hémisphère postérieur, sur le trajet des vaisseaux centraux, au pourtour de la papille ou à^us h macula. La papille elle-même est rarement couverte de taches hémorrhagiques, mais celles de la macula ne sont pas très-rares.

Les hémorrhagies du corps vitré et de la choroïde s'observent relativement bien plus rarement que celles de la rétine,

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et voici les chiffres proportionnels des cas que j'ai rencontrés dans ma clientèle depuis trois ou quatre ans :

Apoplexies de la rétine consécutives à Falbuminurie 28' cas.

Apoplexies de la rétine non albuminuriques 72 —

Apoplexies delà choroïde et du corps vitré.. 18 ■ —

Total o 118 cas.

Sur ce nombre relativement grand d'apoplexies intra-oculaires, il y a très-peu de malades qui aient présenté les phénomènes de la vision colorée, ce qui tient à une étendue le plus souvent très-petite des taches hémorrhagiques, ainsi qu'au siège qu'elles occupaient.

Nous avons pu nous convaincre, en effet, que la vision colorée n'existe que lorsque le sang épanché occupe la macula tout entière, ainsi que les parties voisines, ou que le corps vitré en est rempli en grande partie, et que le sang se trouve dans le trajet de l'axe visuel.

Dans les observations que j'ai recueilhes sur les 118 malades, je n'ai constaté que 9 fois la vision colorée, malgré le nombre beaucoup plus gfand d'apoplexies de la macula. Je ne prétends pas affirmer qu'à part ces 9 malades, les autres n'aient pas éprouvé de temps à autre ce symptôme ; mais ce dont je suis convaincu, c'est que la vision colorée n'a jamais manqué lorsque la tache apoplectique occupait une grande étendue de la région de la macula et de ses environs.

Ces malades voient d'habitude rouges tous les objets, ce qui tient à l'infiltration sanguine et rouge des parties de la rétine situées au devant de la couche des bâtonnets et des cônes que doivent traverser les rayons lumineux. Chez un malade, j'ai pu constater la vision colorée jaune ; chez un autre, elle

était tantôt roùge, tantôt verte, et une malade apercevait tous les objets teints en rouge et en violet. Voici quelques faits de ce genre :

Observation XXXIII. — M. H..., âgé de trente-huit ans, marchand de vin, demeurant à Bercy, fut pris subitement d'une amblyopie de l'œil gauche. Il vint me consulter le lendemain, et je pus constater que la vision centrale était troublée au point qu'il ne pouvait lire les caractères même les plus gros. Dans son champ visuel, il y avait une partie noire et aveugle située depuis le point de fixation jusqu'à rétendue de 13 centimètres en haut. Au delà de cette limite, il pouvait distinguer les chiffres sur le cadran d'une montre. Depuis l'accident, il s'aperçut que cet œil voyait tous les objets fortement colorés en rouge ^ un peu plus ou un peu moins foncé, selon la couleur de l'objet lui-même.

Prenant en considération tous les signes accusés par le malade, je n'hésitai pas à porter le diagnostic d'un épanchement sanguin situé dans la macula^ et à l'examen ophthalmoscopique, j'ai trouvé, en effet, une large tache hémorrhagique avec trois autres taches de même nature, et une infdtration blanchâtre de la rétine située dans le voisinage des vaisseaux voisins.

Observation XXXIY. — M. D».., âgé de trente-six ans, sculpteur, demeurant à Paris, a été pris subitement d'un trouble notable de la vue dans les deux yeux et de quelques symptômes cérébraux, tels que hémiplégie incomplète et passagère du côté droit et de maux de tête très- violents. Il peut se conduire, mais non lire, surtout de l'œil gauche, pour lequel tous les objets apparaissent rouges ; l'œil droit voit tous les objets avec leur couleur naturelle, mais troubles.

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L'examen ophthalmoscopique démontre l'existence d'une infiltration, d'une congestion des deux papilles, avec des épanchements multiples sanguins, ainsi que des infiltrations blanchâtres périvasculaires. Dans l'œil gauche, j'ai trouvé en outre une tache hémorrhagique large et épaisse du côté de la macula^ ce qui a donné lieu au phénomène de la vision colorée. Dans l'œil droit, la macula est restée intacte.

La vision jaune, verte ou violette ne se produit que dans des circonstances exceptionnelles, à une période un peu plus avancée de la maladie, et au moment où le sang épanché, en se résorbant, laisse une suffusion jaunâtre ou d'une autre teinte quelconque, qui pervertit d'une manière ou d'une autre la sensation des rayons lumineux. Ordinairement, dans ces cas, les malades ne voient colorées en jaune, vert ou violet que certaines parties des objets.

Les épanchements de sang du corps vitré ne donnent lieu aux phénomènes chromatiques que lorsqu'ils sont plus ou moins considérables, et que le sang épanché intercepte le passage des rayons lumineux jusqu'à la rétine. Il y a alors, comme dans les apoplexies rétiniennes, vision colorée rouge ou brunâtre.

Le phénomène de la vision colorée rouge est un signe assez caractéristique de l'apoplexie, et tandis que la coloration des objets en jaune, bleu ou violet se rencontre dans diverses affections oculaires ou générales de l'organisme, celle en rouge est presque exclusivement propre à des hémorrhagies. 11 me semble donc qu'on peut ajouter aux autres symptômes de l'apoplexie intra-oculaire celui de la vision colorée rouge.

VISION COI.OUÉE, OU CHUUPSIE.

§ 3. — Vision colorée observée après l'extraction des cataractes.

L'anestbésie chromatique peut se développer dans un œil par une absence de toute excitation luofiineuse. On observe ce fait tous les jours sur les malades opérés de catarncte ancienne, et qui, immédiatement après l'opéralion, voient tous les objets teints en bleu et quelquefois en blanc. C'est un fait qui a été déjà signalé depuis longtemps par les opérateurs.

M. Siebel a attiré plusieurs fois l'attention, comme dit M. Szokalski (1), sur ce phénomène. M. Desmarres père nous a démontré que ce n'est ordinairement qu'un phéûomène passager, dont la durée peut varier entre deux ou trois minutes, jusqu'à une demi-heure, rarement plus longtemps.

M. Guépin (de Nantes) parle aussi de ce phénomène avec beaucoup de détails, et cite des cas où les malades ont vu pendant des semaines et des mois les objets colorés en bleu ou en rouge, rarement par d'autres couleurs (2).

M. Touriel a constaté pourtant un fait de dyschromatopsie partielle qui ne peut être confondu avec l'anestbésie simple dont nous parlons. La malade de ce chirurgien ne pouvait distinguer la couleur rouge pendant six mois après l'opération de kératonyxis, qui fut du reste suivie d'un complet succès (5). Évidemment il s'agissait, dans cette circonstance, d'une contusion ou inflammation de la rétine occasionnée par le cristallin déprimé, qui jouait jusqu'à un certain point le

(1) Szokalski, loe. cit.

(2) Guépin, Ànn. d'ocuL, t. VI, p. 12.

(3) Touriel, Gaz. deshôpit., 1861, n° 113.

GALEZOWSKl. 16

rôle d'un corps étranger. L'inflammation une fois cessée, la dyschromatopsie disparut aussi.

§ 4. — - Vision colorée dans l'intoxication par la santonine, la vératrine, la jusquiame, etc.

L'action de la santonine sur le système nerveux en général, de même que sur l'organe nerveux visuel, est aujourd'hui démontrée par de nombreuses observations ainsi que par des expériences. Les malades auxquels on administre de fortes doses de santonine sont affectés habituellement d'une hallucination chromatique de la vue, et tous les objets leur apparaissent pendant quelque temps colorés en vert jaune.

Zimmermann (1) avait remarqué le premier, je crois, ce phénomène, et rapporta ce fait dans la Gazette médicale de Paris, Depuis, les observations à ce sujet se sont multipliées considérablement.

Le docteur Brenner (2) avait remarqué qu'une jeune fille qui en avait pris 50 centigrammes en cinq heures, s'aperçut tout d'un coup que tous les objets lui paraissaient jaunes, et ce phénomène ne disparut que le lendemain. Wittcke, Martini j Guépin, Notta, Franceschi, sont venus confirmer ces faits par leurs propres observations.

Edm. Rose (3) a fait des études très-intéressantes sur l'emploi de la santonine à haute dose et sur l'effet que ce médicament produit sur la vision. Il survient dans ce cas une hallucination particulière de la vue, qui fait voir tous les

(1) Zimmermann, Gaz. méd., 1854, 27 mai.

(2) Brenner, Oestreichische Zeitung fiir prakt. Heilkunde, 1855, p. 300.

(3) Rose, Ueber die Farbenblindheit durch den Genuss der Santonsaure. Berlin, 3 taf.

objets clairs et brillants en jaune vert, tandis que les objets foncés ou obscurs apparaissent violets.

Il est encore un autre fait qui a été constaté par M. Rose, c'est que l'apparition des objets en jaune est précédée d'une coloration en violet. Ce phénomène a été contirmé aussi par d'autres expérimentateurs, et en dernier lieu par M. Hiifner (1). Ce dernier prend 30 centigrammes de natre santonique, et, après dix minutes, il s'aperçoit que le champ sombre apparaît violet, et que ce n'est qu'ensuite que la vision jaune devient marquée.

Ces faits prouvent suffisamment que la santonine agit par son action directe et spéciale sur l'innervation de la rétine, par laquelle les bâtonnets et les cônes sont rendus insensibles et anesthésiés, excepté une seule partie jaune de la base des cônes qui ressent l'impression de là lumière et fait voir tout en jaune.

Si cette supposition est exacte, il faut que la somme de la sensibilité rétinienne soit aussi affaiblie, puisque les bâtonnets sont en entier paralysés et les cônes ne conservent qu'en partie leur sensibihté. Cela existe en effet, et, en cherchant à définir jusqu'à quel degré la sensibilité générale visuelle de la rétine souffre dans l'intoxication santonique, M. Hiifner est arrivé à cette conclusion, qu'il y a positivement une dépression de la sensibilité absolue de cette membrane.

Ces expériences peuvent encore confirmer l'exactitude de notre théorie sur les fonctions chromatiques des cônes rétiniens, tandis qu'il n'y a pas possibilité, comme dit M. Kose, d'expUquer ces phénomènes par la théorie de Thomas Young

(1) Hiifner, Vermch einer Erklarung von parlieller FarbenUindheit im Sinne der Young' schen Théorie {Archiv fur Ophth. v. Graefe^ Bd. XIII, Abth. II, p. 309).

2ài CHROMATOSCOPIE RÉTINIENNE.

et de M. Helmholtz, qui acimeltent trois sortes de fibres colorées dans la rétine : les fibres violettes, vertes et rouges.

MM. Rose et Helmholtz paraissent vouloir attribuer la production de ce phénomène chromatique n la modification du volume des vaisseaux rétiniens, qui leur semblaient être fortement remplis.

Mais comment peut- on expliquer une pléthore aussi rapide des vaisseaux rétiniens? J'ai donné à quelques-uns de mes malades des doses très-fortes (25 et 30 centigrammes) de santonine, et j'ai obtenu chez eux, non sans peine, les phénomènes de l'halkicination santonique. L'examen ophthalmoscopique ne m'a point révélé l'existence d'une prétendue pléthore rétinienne.

Aujourd'hui on est très-facilement porté à admettre l'exis^ tence de la congestion, soit de la papille, soit de la choroïde, surtout lorsqu'on ne découvre pas avec l'ophthalmoscope la cause des troubles visuels. Je ne partage point cette manière de voir; et en me basant sur mes propres recherches, je puis affirmer qu'il est très-rare que les phénomènes visuels soient dus à de simples congestions ou engorgements vasculaires, surtout lorsque la cause de cette pléthore n'est pas bien démontrée.

Je pense qu'il est plus rationnel d'admettre que, parmi les éléments nerveux chromatiques , les uns sont paralysés , tandis que les autres ne se conservent qu'en partie, et que l'ensemble de l'impression produit le phénomène de la coloration morbide dont nous parlons.

Tel doit être aussi l'effet des divers autres médicaments toxiques, des alcaloïdes et des plantes vénéneuses.

VISION COLORÉE, OU CHRUPSIE. 2ft5

Le docteur Patouillet (1) relate le cas de cinq sujets empoisonnés par la jusquiame, qui pendant le premier jour de leur empoisonnement voyaient double, et pendant le second jour tous les objets leur semblaient rouge écarlate.

M. Goubert (2) parle des frères Ratzinski qui ont essayé sur eux-mêmes l'effet de divers alcaloïdes, et ils ont constaté que les objets observés dans ces circonstances paraissaient souvent teints d'une couleur spéciale, selon l'alcaloïde absorbé !

M. Rambaud, en traitant la goutte par la vératrine, a pu constater que ses malades voyaient par moments tous les objets teints en rouge; ce que, du reste, M. Goubert a pu vérifier à plusieurs reprises par lui-même.

On chercherait en vain dans tous ces cas une coloration des milieux réfringents en rouge ou en vert; il est plus naturel de supposer une action spéciale des alcaloïdes sur les éléments rétiniens.

§ 5. — Vision colorée dans la jaunisse.

La vision colorée, ou chromopsie ^ peut se déclarer quelquefois dans une intoxication du sang par un virus morbifique quelconque.

La jaunisse amène la coloration plus ou moins prononcée en jaune de tous les tissus de Torganisme, et soit que la bile ou biliverdine normale entre dans le grand torrent circulatoire, soit que ce même principe de la bile ait subi préalablement une transformation morbide, il y a une coloration

(1) Patouillet, Philos, TransactionSy t. XXXIX, p. 446.

(2) Goubert, loc. cit.., p. 93.

246 CHROMATOSCOPIE RÉTINIENNE.

caractéristique jaune ou jaune verdâtre de la peau, des muqueuses et de plusieurs autres tissus.

L'œil ne reste pas étranger à cette coloration, et, dès le début de la jaunisse, la sclérotique, ou plutôt la conjonctive scléroticale devient jaunâtre.

Y a-t-il une coloration analogue des membranes oculaires internes? C'est une question qui n'est pas encore résolue. Mais ce qui ne présente pour moi aucun doute, c'est l'apparition, chez certains individus, de la vision colorée en jaune, comme cela a été déjà signalé par les pathologistes les plus éminents de toutes les époques.

Galien paraît avoir signalé le premier ce phénomène. Morgagni, l'ayant rencontré aussi, a cherché à l'expliquer par une coloration de l'humeur aqueuse avec la matière colorante de la bile, ce qui nous paraît bien peu probable. Pierre Franck l'a observé aussi, mais il déclare que, sur mille malades atteints de la jaunisse, cinq à peine voient les objets en jaune.

Les auteurs modernes ne sont point d'accord là-dessus; et, pendant que les uns le nient formellement, les autres acceptent son existence seulement dans les cas exceptionnels de l'ictère grave.

M. Grisolle ne nie pas son existence, mais il avoue que ce phénomène visuel doit être excessivement rare, puisqu'il ne croit pas l'avoir encore rencontré (1).

M. Fauconneau-Dufresne (2) est beaucoup plus explicite dans l'appréciation de ce phénomène. «Quoique rare, dit-il, il

(1) Grisolle, Traité de pathologie interne^ 1865, t. H, p. 939.

(2) Fauconneau-Dufresne, Précis des maladies du foie et du pancréas, 1856, p. 378,

VISION COLORÉE, OU CHRUPSIE. 2ft7

est positif qu'il existe dans certains cas, et il se montre avec diverses modifications : quelquefois il n'est que passager, et reparaît un plus ou moins grand nombre de fois. Il peut tenir à la présence d'une petite quantité de matière colorante de la bile dans les humeurs de l'œil et même dans la rétine. Un développement rapide et interne de l'ictère semble être nécessaire pow que les objets paraissent colorés de cette matière. »

M. Frerichs (1) parle aussi des ictériques qui yoient tout en jaune.

M. Rose {^) a observé un malade s^tteint d'un ictère grave qui ne distinguait pas le violet et le bleu; le malade étant mort, il a fait l'autopsie de l'œil, mais il n'a pu constater dans la cornée, ni ailleurs, de coloration jaune suffisante pour expliquer la perversion du sens chromatique visuel.

M. Th. WafsQï^ (â) cite des faits assez nombreux de vision jaune chez les ictériques, qbservés soit par lui-même, sqit par ses confrères.

Yoici ce qui est rapporté par cet éminent pathologiste dans ses leçons sur la théorie et la pratique médicales :

Les faits de la vision jaune ne sont point douteux, dit-il, quoiqu'ils soient très-rares. Un médecin, M. Mason Good, voyait tout en jaune pendant qu'il était atteint lui-même de la jaunisse. Le docteur ElHotson a vu aussi quelques cas trèsintéressants de ce phénomène. Un de ses malades ictériques

(1) Frerichs, Traité pratique des maladies du foie et des voies biliaires. Berlin, trad. de Tallemand. '

(2) Rose, Virchow's Archiv, Bd. XIX, p. 533, et Bd. XXX, p. 446.

(3) Th. Watson, Lectures on the principles and practice of Physic, 1862, t. II, p. 60/t.

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l'assurait qu'il voyait jaune avec un seul œil, l'autre ayant conservé sa vision normale.

a Ce matin même, dit M. Watson, j'ai vu à l'hôpital une malade du docteur Wilson atteinte d'un ictère, et elle m'a assuré que tous les objets lui paraissaient jaunes. » M. Watson a trouvé chez cette même malade les vaisseaux ophthalmiques fortement injectés, et il pense que, par suite de leur dilatation morbide, la matière colorante de la bile, qui ne peut dans l'état ordinaire pénétrer dans les capillaires, les parcourt facilement lorsqu'ils sont variqueux et fortement dilatés. De là résulte, selon ce praticien, la coloration jaunâtre des tissus oculaires et la vision colorée.

Les faits rapportés par M. Watson sont de la plus haute importance, et ils démontrent d'une manière positive que la vision jaune accompagne certaines formes de la jaunisse.

Nos propres recherches sur la vue des ictériques nous ont aussi pleinement convaincu que ce phénomène peut exister ; seulement nous devons déclarer qu'il est relativement bien rare, et que la majeure partie des ictériques n'accusent aucun trouble visuel.

Il est en outre très-difficile de constater la vision colorée chez ces malades, parce que ce phénomène n'est que passager ; souvent il ne dure que quelques jours, ou plusieurs heures, et disparaît ensuite totalement pour toute la durée de la maladie; quelquefois il revient, mais aussi pour un temps relativement très-court.

On comprend dès lors facilement qu'un symptôme rare et passager peut disparaître sans que le médecin en ait été averti.

Il est aussi une autre difficulté pour l'examen de ce phéno-

mène que je dois signaler : c'est l'erreur fréquente qui est occasionnée par les réponses inexactes des malades. Il m'est arrivé que, questionnés à ce sujet, les malades m'affirmaient de voir jaune, pendant que l'épreuve faite à l'aide d'une échelle des couleurs démontrait que leur vue restait complètement intacte.

Toutes ces circonstances ont pu contribuer à généraliser et à accréditer le doute qui existe de nos jours sur l'existence réelle de ce phénomène. Mais lorsqu'on se donne la peine d'analyser scrupuleusement chaque fait particulier, on arrive à se convaincre que la vision colorée jaune existe réellement dans certaines formes et à certaines périodes de la jaunisse.

Dans un autre travail (i), nous avons cité deux faits de ce genre observés par nous dans les hôpitaux de Paris, et que nous reproduisons ici en totalité, en les faisant suivre de quelques autres faits de même nature, entre autres de celui que j'ai pu recueillir sur une malade de M. le professeur Lasègue, à l'hôpital Necker.

Observation XXXV. — Un malade est entré en 1864 à l'Hôtel-Dieu, dans le service de M. Rostan, suppléé alors par M. le professeur Hérard, salle Sainte-Jeanne. Il était atteint depuis trois ans de l'ictère grave par suite d'une affection organique du foie. Appelé par M. Hérard à examiner ce malade, j'ai pu recueillir les détails suivants sur sa vue : En 1864, pendant Tété, le malade a été pris d'un affaiblissement nocturne de la vue, au point que le soir il ne pouvait pas se diriger dans la salle. C'est ver^ le soir aussi que tous les objets lui

(1) Galezowski, Étude ophthalmoscopique sur les altérations du nerf optique et les maladies cérébrales, etc,, p. 49.

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apparaissaient verts; ii en était de même de la flamme d'une bougie. Le matin, vers huit ou neuf heures, ce trouble disparaissait. Quand on lui présentait un objet rouge, il le voyait de couleur verte, tirant légèrement sur le marron. Quelquefois cependant ce même état persistait toute la journée. L'examen ophthalmoscopique ne m'a révélé aucune altération, pas même d'engorgements dans les vaisseaux. Ce trouble n'a duré que quinze jours, et s'est ensuite complètement dissipé.

Observation XXXYL — Madame P..., âgée de trente et un ans, dévideuse de soie, couchée au n"* 23 de la salle Sainte- Mathilde à Lariboisière, dans le service de M. Hérard, était atteinte d'une jaunisse grave consécutive à une affection organique du foie (foie gras) . Le foie était volumineux, et la malade était sujette à des coliques hépatiques fréquentes depuis deux ans et avait la jaunisse depuis dix mois. Au commencement de la jaunisse, elle ne pouvait distinguer les couleurs et voyait tous les objets en jaune; au bout de deux mois, cette aberration visuelle avait disparu, et en l'examinant le 10 août 1865, j'ai pu constater que sa vue ét^it complètement rétablie.

ObseUvation XXXYIL — Mademoiselle Alphonsine L..., âgée de dix-huit ans, entra à l'hôpital Necker dans le service de M. le professeur Lasègue, salle Sainte-Thérèse, n° 18, pour une jaunisse dont elle était atteinte depuis le 6 mars 1867. Cette affection commença, quinze jours auparavant, par des vomissements, des maux de tête, et par une sensibilité à la région hépatique. En l'examinant le 14 août, nous avons pu constater, avec M. Lasègue, que la malade présentait les signes les plus positifs de la vision colorée. C'est depuis deux

jours qu'elle voyait lous les objets en jautie ; et ce ({ui est remarquable, c'est que quand elle nuangeait ou lorsqu'elle était fortement impressionnée par quelque chose, la teinte jaune des objets devenait pour elle plus foncée. En lui montrant des papiers de différentes couleurs, j'ai pu constater que le carmin lui paraissait jaune; le rose, blanc jaune; le violet foncé, jaune noir; le bleu outremer, jaune, mais avec une teinte légèrement bleue.

M. le professeur Béhier m'a rapporté l'histoire d'une malade soignée par lui pour un ictère, et qui accusait un trouble de la vue, avec vision de tous les objets en jaune pendant les premiers jours de sa maladie.

M. le docteur Noël Gueneau de Mussy a observé ce phénomène chez deux malades ictériques, et voici une observation détaillée qu'il m'a permis de copier dans ses! registres d'observations.

Observation XXXVIIL — M. L..., âgé de quarante-huit ans, entra à l'Hôtel-Dieu dans le service de M. Chomel, le 3 février 1810, et fut couché dans la salle Saint-Louis au n° 4. A la suite de forts chagrins, il avait été atteint d'une jaunisse, avec coloration jaune verdâtre de la face ; les sclérotiques étaient jaunes; la pupille parut troublée d'une manière très-manifeste. La vue était trouble, nuageuse, et les objets bleus vus à une certaine distance lui paraissaient verts, ce que, du reste, M. Gueneau de Mussy a pu vérifier à cette époque par lui-même, en montrant au malade un morceau de papier bleu, qu'il affirmait sans hésitation loi paraître vert. Il éprouvait en outre dans les oreilles des bourdonnements et un bruit sourd continùel.

Le malade présentait tous les autres symptômes qui accom-

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pagnent ordinairement Tictère. Dix-sept jours après son entrée, le malade était complètement guéri, et la vue était redevenue normale.

Le fait recueilli par M. Noël Gueneau de Mussy présentait un intérêt tout particulier; son malade n'avait pas d'ictère grave, et, nonobstant la bénignité de la jaunisse, la vision jaune était franchement accusée. D'autre part, la perturbation de la vue avait ceci de particulier, que la couleur bleue était vue comme une teinte verte, par suite du mélange du bleu avec la coloration jaune.

M. Goubert (1) signale l'existence de ce même phénomène chez deux femmes ictériques de l'Hôtel-Dieu, dans le service de M. Piorry, dont l'une (n** 8) a vu jaune toute la journée, l'autre ayant conservé cette sensation huit jours durant, avec des phénomènes de myodésopie (mouches volantes).

Si l'existence de ce phénomène ne peut plus aujourd'hui raisonnablement être mise en doute, il reste encore à déterminer la nature de l'altération que subissent les éléments rétiniens. Malgré les recherches microscopiques et chimiques les plus variées, faites par plusieurs savants sur des membranes de l'œil, une incertitude planera encore longtemps sur la manière dont on doit envisager la production de cette perversion du sens de la vision.

Pour Morgagni, cet état ne se produit que lorsque l'humeur aqueuse est fortement imprégnée de la matière colorante de la bile. A l'appui de cette affirmation, on pourrait citer le résultat des recherches faites sur les yeux des cadavres par M. Goubert.- Sur trois expériences cadavériques faites avec soin

(1) Goubert, thèse inaugurale.

j VISION COLORÉE, OU CHRUPSIE. 25S

par ce savant, l'une est restée négative ; pour les deux autres, il lui a été possible de développer manifestement, avec l'acide azotique, la teinte verte caractéristique dans l'humeur aqueuse (1). Malheureusement l'auteur s'est borné à ne faire ces recherches que sur l'humeur aqueuse, tandis que ce liquide, comme nous l'avons observé nombre de fois, ne prend jamais une telle teinte et ne produit pas à lui seul la vision colorée.

Il est regrettable qu'on n'ait pas fait les mêmes expériences chimiques sur la rétine elle-même, qui est pour nous le seul organe capable de présenter ces désordres chromatiques sous l'influence de l'imprégnation de son tissu par le principe colorant de la bile.

Chez la malade de M. Lasègue, dont nous avons rapporté plus haut l'observation, on remarque une particularité importante : la malade s'apercevait que les objets devenaient plus foncés, jaunes, toutes les fois qu'elle était émue, impressionnée, ou qu'elle avait mangé. Évidemment l'aggravation de ce phénomène se produisant à tout moment, et presque instantanément, ne pourrait en aucune façon s'expliquer par la coloration de l'humeur aqueuse. Tout au contraire les excitations nerveuses peuvent se produire instantanément, le sang peut affluer en quantité plus grande en un clin d'oeil, de même que cela arrive chez les jeunes filles qui rougissent à la moindre impression morale. Mais cette coloration tient-elle à la coloration du sang circulant dans les vaisseaux rétiniens, ou bien à l'imbibition ^de la rétine elle-même? C'est une question pour le moment difficile à résoudre. Selon moi, elle tient à la fois aux deux

(1) Goubert, loc. cit., p. 92.

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causes, et peut par conséquent être exagérée pendant les congestions physiologiques ou pathologiques de l'œil.

§ 6. — Vision colorée dans la diathèse tuberculeuse.

La diathèse tuberculeuse peut amener des altérations plus ou moins prononcées dans les diverses parties de l'organisme humain. Les yeux ne sont pas exempts de cette affection, et dans un travail récent que nous avons présenté au congrès médical international de Paris, en 18(57 (1), nous avons attiré l'attention des praticiens sur les troubles visuels qui peuvent en résulter.

MM. Graefe (2), Manz {^) et Conheim (ft) ont fait aussi dans ces derniers temps des recherches très-intéressantes au sujet de la tuberculisation de la choroïde.

Les troubles visuels qui surgissent dans le cours de la diathèse tuberculeuse sont dus tantôt aux troubles circulatoires seuls, tantôt ils sont consécutifs à la névrite optique ou à la choroïdite tuberculeuse.

Quelques phthisiques accusent en outre des phénomènes très-curieux de chrupsie, ou vision irisée, colorée. Ainsi, il y a deux ans, nous avons été appelé à examiner les yeux de deux phthisiques, l'un dans le service de M. le professeur Grisolle et l'autre dans celui d€ M. Yigla, i l'Hôtel-Dieu. L'un et l'autre de ces malades présentaiçnt des troubles visuels particuhers, consistant à voir tout en jaune ou en bleu. Ce

(1) Galezowski, Sur les altérations de la rétine et de la choroïde dans la diathèse tuberculeuse. Paris, 1867; Arch. gén> de méd., sept. 1867,

(2) Graefe, Berliner klinische Wochenschrift, 31, p. 324, 6 août 1867.

(3) Manz, Archiv f. Ophthalm, v. Graefe, Bd. IV, Abth. 2, p. 120.

(4) Conheim, Archiv v. Virchow, p. 39, mai 1867.

phénomène était passager, mais il se reproduisait chez le malade de M. Grisolle, surtout au moment de ses crisesviolentes de toux.

Voici l'observation recueillie dans le service de M. Yigla à l'Hôtel-Dieu :

Observation XXXIX. — Madame de Saint-Cyr, âgée de trente ans, infirmière à l'Hôtel-Dieu, tombée malade en 1864, fut placée dans le service de M. Vigla et fut couchée dans la salle Saint-Pierre. Atteinte d'une phthisie tuberculeuse, elle était prise de quintes de toux très-violentes ; en outre, elle vomissait souvent du sang depuis un an. Vers la fm du mois de novembre, sa vue se troubla subitement, et elle commença à apercevoir des ronds de différente couleur et des cercles en forme d'arc-en-ciel, les yeux ouverts ou fermés. Vers la moitié du mois de décembre de la même année, elle eut, dans la nuit, une hématémèse très-abondante, et, le lendemain, sa vue se troubla d'une manière très-notable : elle voyait tous les objets teints en jaune citrin et troubles; les objets clairs ou blancs, comme par exemple les draps ou les murs, étaient pour elle jaune clair, et les objets noirs ou foncés présentaient des teintes variées de la même couleur jaune. Ce phénomène ne dura que vingt-quatre heures, et le lendemain, la malade recouvra en totalité la faculté chromatique de l'œil; mais pendant quatre jours il lui resta un brouillard épais devant les yeux, qui l'empêcha de Hre ou de coudre. L'œil droit revint complètement; l'œil gauche resta toujours faible. L'examen ophthalmoscopique, fait en présence de M. Vigla, m'avait permis de constater un engorgement notable des vaisseaux rétiniens, surtout dans l'œil gauche.

Évidemment, il y avait là une perturbation dans la circula-

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tion et la nutrition de la rétine, qui avait produit tous ces symptômes particuliers de vision colorée.

Plus récemment j'ai observé avec M. Noël Queneau de Mussy des faits nouveaux et très-intéressants qui semblent confirmer notre supposition, que l'altération de la circulation pulmonaire influe d'une manière sensible sur la nutrition, et par conséquent sur les fonctions de la rétine et du nerf optique.

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