‹ Du dialecte blaisois et de sa conformité avec l'ancienne langue et l'ancienne prononciation françaiseChapitre 47 sur 132 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la. prononciation cle la diphthongue EU.

Règle unique. — Eu se prononce généralement comme en français; Ex. : lieu, peu, eu, prononcez lieu, peu, eu, et non u. (Pour la prononciation de eu dans eur, voir IVe partie , ch. III.)

La prononciation de eu étant la même dans le dialecte blaisois qu'en français , il n'y a que le participe eu du verbe avoir, qui puisse être ici l'objet d'une discussion.

La prononciation en est très diverse ; on dit évu, éû, eu, u, c'està-dire (Rie le dialecte blaisois reproduit les différentes prononciations, que ce mot a revêtues depuis les origines de la langue jusqu'à la fin du XVIe siècle et môme jusqu'au premier tiers du XVIIe. Aucune contestation ne peut s'élever au sujet des diérèses évu, éil. Un seul point est contesté, et ici j'ai le regret de ne pas me trouver d'accord avec le savant auteur du Traité de Versification française (p. 354), (') c'est qu'on ait jamais prononcé le participe eu comme il est écrit.

La question prend immédiatement un caractère général , car il saute aux yeux que les évolutions suivies par le participe eu deviendront pour un esprit non prévenu applicables à tous les participes aujourd'hui terminés en u. Si je prouve que à évu et éù, prononcés probablement d'abord évou et cou, éveu et écu, a succédé eu, de même que ce dernier a été remplacé par u, j'aurai prouvé implicitement qu'on a dit d'abord conné-u, pé-u, sé-u, prononcés conné-eu , pé-eu , sê-eu, puis conneu, peu, seu, en dernier lieu connu, pu, su et de même pour tous les autres participes de terminaison identique.

M. Génin, et d'autres après lui, a très bien prouvé l'existence des diérèses évu, cil. (Variât, p. 114, 143 et suiv.) Les exemples en sont innombrables, et l'on peut suivre la trace d'en/ jusqu'à la fin du XVe siècle , à' eu jusqu'au XVIIe. C'est à mes yeux une question jugée et sur laquelle il n'y a point à revenir.

Reste la forme eu, prononcée eu, dont on a contesté la prononciation.

ce Baïf, dit l'auteur du Traité de Versif. franc, (p. 35G), qui tenta d'introduire une nouvelle orthographe, destinée à noter exactement la prononciation, écrivait yusse au lieu de y eusse. » Et

(1) Traité de Versifie, franc, où sont exposées les variations successives des règles de notre poésie, et les fonctions de l'accent tonique dans les vers français par L. Quiclierat, agrégé de l'Université, bibliothéc. à la Biblioth. S,e Geneviève, 2« édition, Paris, Hachette,

fondé sur cette unique autorité , oubliant tout ce qu'il y avait de mobile et de variable dans la prononciation du XVIe siècle, il cite en les accusant de rimer à faux ces deux vers de Régnier :

Et pour ne perdre point le renom que j'ai eu

D'un bon mot du vieux temps je couvre tout mon jeu.

Et encore (p. 356) : « La prononciation du mot seur et de ses composés, a toujours été ce qu'elle est aujourd'hui : sûr, assurer. Pareillement j'eus s'est toujours prononcé de même. »

J'ai parlé déjà et je reparlerai ailleurs de sûr et d'assurer. Il ne saurait être question dans ce chapitre que des temps du verbe avoir, eu, ]'eus, etc.

C'est dans le Mystère du siège d'Orléans que j'aperçois la transition du son éû au son eu. On y rencontre au hasard les deux formes , selon les besoins de la mesure ou de la rime :

Nous avons hèu grant travail, Ainsi comme chacun peut croire.

(M. du S. d'Orl., vs. 8868.) Vous avez hèu du courroux

Et de Tannuy pour vostre royaume. (Id. vs. 10028.) Vous estes bien ici venue , Sans nulle fortune avoir eue.

Vous n'estes plus qu'a une lieue D'Orléans, comme je puis entendre Ferons icy une repeue. (Id. vs. 11555.)

Lisez vencwe, eue, lieue, repewe,

Y n'ont pas eu l'avantaige,

Mais un très piteux désarroy

Ont ëw, et un grand dommaige. (Id. vs. 12740.)

Et quatorze vers plus bas :

Sans avoir eu aucun repoux. (Id. vs. 12756.)

Lisez eu sans diérèse.

Nous devons rendre grâce a Dieu

De la très puissante journée,

Quant la victoire avons eu

Et leur puissance subjuguée. (Id. vs. 4788.)

Je trouve dans le cours du XVI0 siècle des traces de cette prononciation. (')

'1° Dans Jehan Molinet (p. 180) :

Il tint en sa demaine Des fleurs de lis le neud ; Puis le temps Charlemaigne Homme si grant bruyt n'eut.

2° Dans une chanson de 1544 reproduite par M. Ler. de Lincy,

et dont l'orthographe est significative :

En cest instant je m'esveillay,

Et tous les mots que entendus 'feuz

Legierement escrire alay,

Et par ce plainement congneulx

Que Tan M. V. C. vingt et deux

En haulte et basse Picardie

Requérant trois monstres hideux.

Le hault Dieu du ciel les maudie. (Cli . hist. H. p. 149.)

3° Dans Ronsard, 1552 (Elégie 27) :

Car, feuilletant nos livres, ell'ont eu Ce qui attise et amortit le feu.

4° DansTabourot, 1572:

Las, Monsieur, l'aumône pour Dieu !

Faites-moy donner du potage. Attendez ; les chiens n'ont pas eu Encore à présent leur partage.

5° Enfin l'on a pu voir dans le chapitre intitulé : De la pronon-

(1) Cf. Hug. Capet, vs. 223.

dation de la voyelle u, que Jacques Dubois (1530) prononçait eu, et non pas u; et Ch. Bourdigné, qui écrivait à la même époque (1526), ne prononce pas autrement :

...On ne sçait quoy et ne sçais a quel jeu ;

Ce néantmoins son argent avaient heu. (Ch. Bourd., p. 30.)

Est-ce à dire que cette prononciation régnât seule? Ce serait une erreur de le croire. La diérèse éù persistera jusqu'au siècle de Louis XIV. Racan, dans la vie de Malherbe, raconte que ce tyran des mots et des syllabes lui reprochait de rimer eu avec vertu, parce que, disait-il, à Paris on prononçait éù.

Il est inutile d'accumuler les exemples. Je termine par une courte histoire, sur laquelle je compte beaucoup pour faire pénétrer mes convictions dans l'esprit de mes lecteurs.

L'évêque d'Angoulême, Octavien de S1 Gelais, avait écrit ces deux vers dans son Epître d'Œnone à Paris :

Se n'es-tu pas le premier qui as eu Plaisir d'icelle, et avec elle geu ;

imitation de ce passage de l'héroïde d'Ovide :

Àrdetamore tui ; sic et Menelaon amavit ;

]Nunc jacet in viduo credulus ille toro. (vers 105.)

Geu dans le dernier vers est le participe du verbe gésir, jacuisti. Mais la prononciation de ce participe se confondait si bien avec celle du substantif jeu, et la diphthongue dans ces trois mots geu, jeu, eu sonnait si bien de même que les compositeurs s'y trompèrent et imprimèrent ainsi les deux vers en question :

Se n'es- tu pas le premier qui as eu Plaisir d'icelle et avec elle jeu. (*)

Heureuse erreur ! qui sans changer le sens général de la phrase devait servir un jour à l'histoire de la prononciation de la diph-

(1) Cf. Villon. Gr. Test. p. 172.

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