CHAPITRE ÎV
De la. prononciation cle la diphthongue El.
Règle unique. — Ei se prononce généralement comme é fermé, c'est-à-dire que : 1° tantôt il sonne é; ex.: Peine, veine, pleine, prononcez pêne, vène, pléne et non pêne, vène, plène; 2° tantôt eu : Peune, veune, pleune; 3° tantôt a bref : Pane, vane, plane, trois prononciations différentes que l'on entend quelquefois d'une seule et même bouche s'appliquer aux mêmes mots. La forme poine pour peine, archaïsme usité en Anjou, est inconnue dans le pays blaisois, bien qu'on y ait conservé poitrir pour peitrir-pétrir.
La prononciation de ci en é provient, je crois, du dialecte de l'ile de France. Le Roman de Renart en fournit de nombreux exemples. Celle à'ei en eu vient de Bourgogne ou l'on a l'habitude, encore aujourd'hui, de faire sonner ainsi les syllabes ai, ei, è, é; Ex.:
Say bontay Vemeune En masque no voy.
Le grand queique foi
An masque ai meneu sepromcune. (La Monnoie, I. 6.)
La transformation du son ei en a existe surtout en Sologne. C'était également un usage particulier au dialecte roman : « Comme le dialecte dorien, dit Henri Estienne, le dialecte roman, c'est-àdire celui des frontières de France et le patois de la Savoie remplacent volontiers les sons e, ai, par le son a, disant cla, clar, mari, fan , pan, fare, etc. pour clef, clair, main, faim, pain, faire, etc. Cet a du roman est plus voisin de l'étymologie qui paraît mieux dans pare, mare, deman, etc. que dans père, mère, etc. »
Exceptions. — 1° Ei se prononce ée dans reine : La réene. (V. 2e part., ch. I., p. 65.)
21° Ei se prononce a ou i à volonté dans enseigne, peigne ei leurs composés, prononcez: Ensagne, pagne, ou cnsigne, pigne. Teigne sonne toujours tigne.
La transformation cYei en i est un résultat de la confusion qui a existé au XVIe siècle entre les sons i et ei. (Voir lre partie, chap. III, p. 24 et 25.) J'en ai déjà cité quelques exemples à propos de la prononciation de la voyelle i ; en voici un autre; c'est un sonnet de Nicolas Ellain :
Or viens un peu, je le prie, Lutine.
Dame Junon, viens un peu soulager Ceste douleur qui ne fait qu'engréger De ceste pauvre accouchante la peine.
Viens soulager sa douleur inhumaine ; Viens, viens, Junon, ses tranchés alléger; Viens la livrer, Lucine, de danger, Et adoulcir le tourment qui la mine, etc.
Du reste les anciens auteurs français depuis l'origine de la langue nous présentent une foule d'exemples de ces changements <17 en i et réciproquement. (Voir 4ro part., chap. II et III, p. 18 et ïï.) En voici deux nouveaux :
Et le tint en grant dèsèpline. (M. de Fr., I. 268.)
Moult liai li rois rjresie
Fauseté et ypocrczie. (Phil. Mouskes, vs. 3078.)
Je ne trouve point dans mes notes d'exemples du mot enseigne, où la diphthongue ei soit remplacée par i. Je suis sûr que je finirai par en découvrir, car l'analogie indique que cette prononciation a du exister. En revanche, j'en rencontre beaucoup pour le mot peigne et ses composés, presque constamment écrits aux XVe et XVIe siècles pigne, pigner, etc. C'est là l'orthographe de Villon, d'Am. Jamyn, de Rabelais, de Montaigne, de du Bartas, de Ronsard. On peut remonter plus haut :
Elle estoit gresle et alignée,
N'estoit fardée, mpignée. (Rom. de la R., ï. p. 35.)
Tiens-toy bien net; tes cheveux pigne;
Mais ne te farde, ne te guigne. (Rom. de ia R., I. p. 7-i.)
Mais qui peut assurer, la voyelle i sonnant ei en mainte rencontre, que pigne ne se prononçât pas peigne? Ainsi voici dans Villon vigne, engigne, ligne, pigne, trépigne et bigne rimant ensemble. (Voir Ballade et oraison, pag. 134.) Rien ne me prouve que l'on ne prononçât pas alors veigne, teigne, Irépeigne comme aujourd'hui encore dans le dialecte blaisois ; peigne comme en français; beigne qui a disparu de la langue, en y laissant son diminutif beignet ; et enfin engeigne, qui signifie prendre au piège, tromper, comme en ces vers de Lafontaine. (Liv. IV. Fabl. II.)
Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui Qui souvent s engeigne soi-même.
Je crois donc, jusqu'à preuve contraire, qu'au milieu de l'anarchie qui régna dans le langage au XVIe siècle, anarchie dont on peut faire remonter l'origine et les causes jusqu'à la fin du XIVe, les deux prononciations enseigner et ensigner, peigner et pigner, teigne et ligne, etc., ont régné de concert, jusqu'à ce qu'enfin l'une des deux l'ait emporté.
Ainsi dans ces vers :
Je apperceu De Talebot droit son enseigne, Qui porte un espagneau velu Et ung petit gars qui le peigne.
(M. du S. d'Orl., vs. 19738.)
je lis enseigne et peigne, parce que j'ai remarqué que si i sonne souvent ei dans la vieille langue , comme le prouvent les exemples cilés plus haut, jamais la diphthongue ei, non suivie d'une voyelle, n'a sonné t.
Au contraire, en ces vers cités par H. Estienne :
Femme trop piteuse
Fait souvent fille ligneuse,
je lis ligneuse, comme il est écrit, et non teigneuse, comme nous prononçons aujourd'hui, parce que, ligne et teigne étant également usités (') alors, il a choisi l'orthographe et la prononciation qu'il préférait. Ennemi des nouveautés et des caprices de la mode, méthodique, H. Estienne me parait un guide sûr pour la prononciation des voyelles et des diphthongues. Y a-t-il deux formes pour un même mot, il les signale à l'occasion, mais il indique celle qui lui parait de meilleur aloi : « Dicitur Brebis sive Berbis, sed Brebis magis receptum est. » (Gloss. Avertissement au lecteur, pag. 3, lignes 17 et 18.)
Ce fut le XVIIe siècle qui contrihua à mettre de l'ordre dans ce chaos; les Précieuses et les grands écrivains fixèrent l'orthographe et la prononciation, et enfin l'Académie. Mais il ne faut pas s'étonner que les vieilles formes, condamnées alors, soient demeurées dans la bouche de nos paysans qui ne lisent point les grands écrivains, qui ne connaissent guère l'Académie, et qui n'ont jamais entendu parler des Précieuses.
(1) Ils l'étaient encore au XVII» siècle. Voir Danet, .Magnum Dictionn. latin, et gallic. au mot tinca, et Kit;ot à te et à ti.
Quant au blaisois ensagner, ou l'a est mouillé comme dans notre mot campagne, on en trouve de nombreux exemples :
Il li ensengeront un cercle.
(Saint-Grégoire. Cf. Roquef. à Ensengnement.) Li leus volst les siens enssengnier. (M. de Fr.) Que pour paour li sires prangne De son serf et subjit Vensaingne. (Eust. Desch.)
Robert Estienne ne signale que la forme enginer; le Dictionn. abrégé de Trévoux renferme à la fois engeigner et enginer. L'orthographe <V engin, écrit autrefois engein, a sans doute contribué à la double prononciation du verbe. Ménage note de plus la forme engager : (Cf. avec l'Italien ingannato, et Buchon, p. 101, engaigne.)
Mal engancs et malement surpris.
(Guill. au court nez. Ménag. a engigner.)
Engeigner, enginer, ou engigner, engancr correspondraient ainsi à la triple prononciation :
Enseigner, ensigner, ensagner; Peigner, pigner, pagner, etc.