CHAPITRE VI
Etude sur les causes de quelques erreurs à propos des sons EU et U.
L'historique que je viens de faire de la prononciation de la diphthongue eu, et antérieurement de la voyelle u, renverse empiétement, comme on peut le voir, les assertions du spirituel auteur des Variations du langage français, pag. 145et 171 , et celles du savant auteur du Traité de Versification française, pag. 354 et 199. Quand on se trouve en présence de tels adversaires, c'est un devoir, à mon avis , non pas seulement de signaler leurs erreurs et de les réfuter, comme j'espère l'avoir fait, mais encore d'en rechercher les causes. Que ceux qui seraient tentes de considérer le présent chapitre comme une digression veuillent bien songer 1° qu'en remontantaux sources d'une erreur propagée sous le couvert de noms respectés, j'espère donner une nouvelle force à In thèse que je soutiens, et %° pour céder la parole à Yaugelas luimême, « c'est qu'il y a quelque plaisir, meslé d'utilité, de considérer les voyes et la naissance d'une erreur, et quand on a relevé une personne, encore est-on bien aise de voir ce qui l'a l'ail tomber. »
M. Génin n'a, pour ainsi dire, pas discuté la question; il affirme trop et ne prouve pas assez. L'auteur du Traité de Versifie, franc, a mieux étudié le sujet, mais son travail, si consciencieux qu'il soit, aboutit aux mêmes conclusions , à savoir que pendant tout le XAT siècle la diphthongue eu dans les participes terminés en eu, les substantifs terminés en eure, et dans les syllabes initiales ou médiales de quelques autres mots, comme heureux, malheureux, s'est prononcée u.
Première cause d'erreur. — Ce qui les a trompés tous deux, c'est cette phrase de Théod. de Bèze : « Tout ce qui parle bien en France prononce hureux. » Cela est vrai, et j'ai expliqué plus loin en parlant de la prononciation de Y eu initial (Voir p. 105), comment on avait été amené à dire hureux et hurter qui ont disparu, et hurler, qui est resté. Leur tort a été de donner à cette phrase plus d'extension qu'elle n'en comportait; ils ont conclu trop vite du particulier au général. Aussi l'auteur du Traite de versif. franc, n'a-t-il pas de peine à découvrir une fourmilière de rimes fausses dans les poètes du XYI° siècle.
Je crois avoir prouvé que ni eu, ni u n'ont sonné u avant 1530, du moins dans le dialecte français. Le son u, sous la forme eu ou u (je ne parle pas de la forme ui, que j'étudierai plus tard), est une importation picarde, qui ne commença à prendre racine à Paris qu'entre 1530 et 1550. Meigret est le premier, à ma connoissance, qui en 1545 (Baïf, cité dans le Traité de Versif franc., n'avait alors que 13 ans), essaya une nouvelle orthographe j'ws, tu us, il ut pour une prononciation nouvelle. Il faudrait avoir la meilleure volonté du monde pour faire remonter jusqu'à cette année la nouvelle prononciation à' heureux. Je dis la nouvelle, car auparavant on prononçait toujours heureux, et non hureux.
Ex. :
Année 1531. — Regnans par droit, eureux et glorieux, Prononcez :
Renaun par droat, eureuz etglorieuz. (Palsgr. p. Ci.)
Année 1562. — Ramus, qui invente un nouveau caractère dérivé de \'c pour noter le son eu , cite précisément pour exemples de cette diphthongue : eurcu, maleureu.
De Bèze est, je crois, le premier grammairien qui dans son Traité de la bonne prononciation française (1584) ait signalé le son de Tu dans la première syllabe ftheureux. « L'c, dit-il, est inutile dans le mot heureux, qui se prononce hureux, bien qu'il soit dérivé de heur ou s'entend la diphthongue eu, » et ailleurs : « Tout ce qui parle bien en France prononce hureux. »
Le plus grand nombre prononçait donc heureux. Ceux qui parlent bien ne forment jamais qu'une minorité.
IVa-t-on jamais été entraîné à dire hur pour heur, comme le prétend Théod. de Bèze, je n'oserais pas l'affirmer. En tout cas, on a certainement prononcé bonhur et malhur (') ; on a dit Diu et lia pour Dieu milieu, Ramus l'affirme. M. Ed. Fournier ajoute même, je ne sais sur la foi de-quelles autorités, que d'autres mots en eur sonnaient aussi ur ; on aurait dit par exemple : « ma sur est pleine de cur. » ('2) J'en doute ; je ne crois pas que cette prononciation se soit étendue à d'autres mots que ceux que j'ai cités plus haut ("). Mais, quoi qu'il en soit, on peut soutenir que ça été une prononciation passagère, de môme que celle des Incroyables du Directoire ou que le Javanais d'aujourd'hui.
Hureux seul ne passa pas ; il traversa heureusement le XVIIe siècle , escorté de malhurcux et de valureux, et son succès a peut- Aire contribué à fortifier l'erreur que je combats. Richelet (1670), Ménage (1694), le dictionnaire de Trévoux (1704) en signalent encore l'emploi. Il expira tranquillement à la fin du XVIIIe siècle. « 11
(1) V. Tall. dos Réaui, I, p. 211.
(2) V. Corresp»"1 du 25 févr. 1867, p. 427.
(3) Ajoutez émute (La Font1»-1 VII. 8.) Cf. Recueil I, p. 139.
98 DU DIALECTK BLAISOIS.
y a des gens, dit The Practical French grammar (1783), qui voudraient prononcer en u la première syllabe & heureux et la seconde de malheureux , mais c'est contraire à l'usage. » AVailly avait fait trente ans auparavant (1 754) la même remarque dans les mêmes termes.
Qu'on ne croie pas que heureux ait été abandonné, même au temps où hûreux florissait. Il se maintint toujours. Nicot (1506) ne signale même pas hûreux , et le P. Chifïlet dit en propres termes (1058) : « On prononce hûreux et heureux. »
L'auteur des Variations du langage français et l'auteur du Traité de Versification française ont donc eu tort de s'appuyer sur le son exceptionnel de eu dans heureux pour en tirer la conclusion que eu sonnât u.
Deuxième cause d'erreur. — « Nous avons, dit le Traité de Versif. franc, (p. 356), un témoignage formel, celui de Sibilet (1548), qui constate positivement la séparation opérée entre les mots écrits par eu : «Je trouverais rude, écrit-il, de rimer heure contre nature pour la différence du son, mais bien morsure avec asseure. »
Evidemment, l'auteur conclut de laque asseure sonnait assure ; c'est là l'erreur. Il y avait au XVIe siècle des noms en eure long, d'autres, en plus grand nombre , en eure bref. Heure était long ; asseure était bref ; J. Dubois eut noté ainsi cette différence heure, nateùre, asseure. (Voir 1re part., ch. V, p. 49.) Heure et nature eussent donc été des rimes rudes — remarquez bien que Sibilet ne dit pas fausses — comme l'est celle d'une longue avec une brève, fables avec croyables dans Boileau, âge avec courage, grâce avec audace dans Racine. Asseure et morsure, qui sonnait morseure, eussent été des rimes douces, la quantité de la pénultième étant la même.
Estienne Pasquier, en écrivant ces deux vers :
11 l'est vraiment, il l'est, je t'en asseure,
Et non en un desdain, mais une haine pure , etc.
a fait preuve d'une oreille plus délicate et plus harmonieuse que Du Bartas en ceux-ci :
Comme un mesme soleil de ses rais en même heure Durcit le mol bourbier et fond la cire dure.
Mais franchement Du Bartas est-il aussi coupable que s'il eût fait rimer hallebarde avec miséricorde , comme on le lisait sur la tombe de Mardoché, le sonneur de S' Eustache? Et ne voyons-nous pas encore aujourd'hui nos meilleurs poètes ne pas se gêner le moins du monde de faire rimer une longue avec une brève. Je prends au hasard dans la dernière œuvre de M. Em. Augier, un académicien, et je lis :
1 ° Si la poutre que j'ai dans l'œil n'est qu'une paille.
— Voyons — On m'a dit hier un mot qui me travaille. 2° Et je me consacrai sur l'heure a cette tâche,
Heureux de retrouver a ma vie une attache. 3° Si tu savais qui c'est
Et quel piège le sort goguenard me dressait. 1° Mon Dieu! faut-il que les hommes soient bêles
De se donner en pâture aux coquettes ! o° Je n'ai pas, mon enfant, sujet d'être bien <jaie.
— La supposition de mon père est donc vraie.
(Paul Forestier, passim.)
De même nous rencontrerions au XVIe siècle bon nombre d'exemples d'heure rimant avec une terminaison brève en eure, malgré l'observation de Sibilet ; Ex. :
\" Enée en sort a Vheure.
Ainsi tous deux, de ravissante alleure, etc. (L. des Mas., 1552.) 2" L'autre, d'aise ravi, dans Nazaret asseure
Qu'une dame sera vierge et mère en même heure. (Du Bail., 1578.)
3° Sa bonté se montre à cette heure
Et veut qu'on s'asseure.
(Monfuron, 1632, cité dans le Traité de Versif. franc. p. 358.)
Ces deux dernières citations viennent à l'appui de ce que j'ai déjà démontré, à savoir que même après que le son u eut en un grand nombre de mots remplacé le son eu , quelques-uns , parmi lesquels seur, meur, et leurs composés asseurer, ineurir s'obstinèrent à le conserver. Aussi n'hésiterai- je point à lire en eur les rimes suivantes de Pibrac :
Car le vert brun du bled qui d'un éclat obscur Brille dedans les yeux, lui donne l'espoir seur, etc. (*) (Traité de Versif. franc, p. 355.)
Tous les autres exemples invoqués dans cet ouvrage vont justement à Tencontre des assertions de l'auteur. Je n'en citerai qu'un seul :
Un chacun admirait la douceur de ses mœurs. Et la mort, dont la faulx toute chose moissonne , Voyait de sa vertu naître des fruits si meurs , etc. (Racan , cité dans le Traité de Versif. p. 358.)
a C'est une rime indubitablement défectueuse , » dit le critique. Point du tout; on disait meurs comme aujourd'hui encore dans le dialecte blaisois ; et j'ai été heureux de trouver à ce sujet un défenseur de mes opinions dans un écrivain du XVIIIe siècle. L'auteur des Amusemens du cœur et de l'esprit (l) ne s'y est pas trompé. « On voit, dit-il, que du temps de Racan on prononçait fruits meurs, et non pas fruits murs comme aujourd'hui. » Et il cite pour exemple précisément les mêmes vers dont se sert l'auteur que je
(1) Cf. Cl. Marot, Ps. CXVI1I, M, seure, heure ; CXLTII, B, heure, asseure, seure; XXIV, M. heure, m'asseure; XVII, M, asseure, demeure; XXXVII, M, heure, labeurs, seure- —
Ps. X,M, seur, amasseur ; XVIII, M, seur, défenseur ; XIV, M, seur, douceur, avec obscur, seur de Pibrac, et plus loin avec dicitur, seur de Coquillart.
V. le Parnasse des plus excellents poètes de ce temps, 1601 , p. 376.
combats pour soutenir la thèse contraire. Si barbares que l'on puisse supposer les oreilles des poètes du XVIe siècle et du commencement du XVIIe, est-il croyable qu'ils eussent commis des rimes qui ne seraient même pas des assonances ?
Troisième cause d'erreur. — ce Vers le même temps, Coquillart (1 478) nous montre comment on prononçait le mot sûr qui s'écrivait seur :
Si ce mignon , ut dicitur, N'appartient a homme vivant.
Il faut dire , pour le plus seur, etc. » (Traité de Versif. franc, p. 355.)
L'auteur fait ici, si je ne me trompe, ce que l'on appelle dans l'Ecole une pétition de principe. Il suppose connue la prononciation de la terminaison latine ur, tandis qu'elle est précisément un des termes du problême , et le premier qu'il fût besoin de prouver, puisque c'est sur la prononciation de cette terminaison latine que le savant philologue s'appuie pour en conclure la prononciation du mot sevr.
C'est, je crois, au rebours qu'il fallait procéder, c'est-à-dire que l'on devait d'abord prouver la prononciation du mot seur pour en conclure celle du latin dicitur.
Ce qui me confirme dans cette méthode , c'est précisément que l'auteur l'a déjà suivie avec succès (Tr. de Versif. fr. p. 377). Il conclut de la prononciation de mots français rimant avec un mot latin, malan avec Jérusalem, an avec amen, non que la terminaison latine imposât sa consonnance finale à la terminaison du mot français, mais au contraire et avec raison que le mot français servait de règle et de modèle à la prononciation du mot latin.
Or j'ai prouvé (lrepart. chap. V, p. 53.) queleson u appliqué à la diphthongue eu ne date pas de plus loin que 1530. Rob. Estienne
(1) Vol. XII, pag. 226.
(1558), Ramus (1562) attestent notamment la prononciation de seur. « Ce pays-ci, dit Peletier, a été autrefois habité par des gens qui avaient la langue tout ainsi que la manière de vivre plus robuste que nous n'avons aujourd'hui, mais depuis que les Français ont esté en paix (or la paix en question date du traité de Crespy, 1544 ; Peletier écrivait ceci en 1549), ils ont commencé à parler plus doucement, et si j'osois dire, plus mollement. Ne les avonsnous pas vus si sujets à leurs dames, qu'ils eussent cuidé estre péché mortel de prononcer autrement qu'elles ?. . . Et de là est venu munissions, partissions, dormissions. De même lieu est venu^'e vous assure, et maints autres qui se prononcent à petit bec. » Ainsi pour être exact, c'est non pas à 1530, mais à 1544 qu'il faudrait faire remonter l'introduction du son u dans asseurer, seur, et l'on sait, comme je l'ai démontré, que la double prononciation, qui prit alors naissance, dura jusque très avant dans le XVIP siècle, et est constatée par Ménage dans son Dictionnaire (1694). En voici un exemple tiré des Délices de la poésie française (1615) :
Et devant les autels, de leur franchise seur, L'occit incurieux des amours de sa sœur. (Trad. de l'Enéide, p. 144.)
Ainsi dicilur dans les vers cités plus haut rimant avec seur se prononçait dicileur, de même que Jérusalem rimant avec an se lisait Jerusalan dans ces vers de Bonav. des Periers :
Or veux a toi parler une fois l'an, Ainsi que Dieu dit de Jérusalem.
Et frater, fraie dans ceux-ci d'Ol. Basselin :
Au couvent encore ne suis \ Dececyje puis bien gousi.er.
J'en vay boire à vous, mes amis!
Dites-moy, grand merci, frater.
Et petit , peti en ces vers de Bourdigné :
Comme votre parent petit,
Qui bénéficia m petit,
Je prendray si grand appétit, etc.
Et faction, facion en ce passage de Voltaire :
Pour certains couplets de chanson.
Et pour un mauvais factum (!).
De même enfin qu'Ennius se prononçait Ennieu dans cette citation de Bonav. des Periers :
Tant Nœvius, Plautus que Ennius, Tous ces auteurs desquels il aime mieux En ces écrits suivre la négligence.
Dans les noms latins en us, la syllabe finale se prononçait si bien eus que Olibrius, passé à l'état d'adjectif, faisait au féminin OUbrieusc : « Ceste-cy fait dcYolibricuse, » dit Brantôme (p. 268).