SUPPLÉMENT AUX CHAPITRES V ET VI
De la prononciation cie la cLipnthong\ie EU".
Exceptions.
1 ° Eu dans le dialecte blaisois se prononce u au milieu et à la fin de quelques mots; Ex.: meunier, bleu, bleuâtre, queue , etc.; pron. : manier ou mugnier, blu, bluâte, eue.
Après avoir tourné de toutes parts la vue De ses yeux allumés d'une lumière blue. (de Mar. Géorg. IV.)
L'auteur aie soin d'ajouter en note : « Bleue ou Mue, pour faire la rime plus juste à vue, sur quoy il serait assez malaisé d'en ajuster une autre, parce qu'il s'en trouve peu à bleue. »
(11 Cf. Hug. Capct, vs. 6345 et 6360.
« Bien des gens prononcent et écrivent bluàtre. » (La Monnoie, Gloss. a Epîuante. » )
Cette prononciation, due à l'influence picarde, date de la période d'indécision qui régna même à la cour au XVIe siècle. On entendait parler autour de François Ier et d'Henri II tous les dialectes de France. Celui-ci disait un mounier, une coue ; celui-là un meunier, une queue ; ce troisième un munier (*), une eue. C'est ce qui explique comment on trouve dans des grammairiens assidus à la cour des assertions si différentes. « Il faut prononcer eue, hurle par u tout nud, dit Meigret. » — « Est-ce possible? s'écrie des Autels, qui pourra jamais consentir à prononcer ainsi au lieu de queue, heurte? » Et là-dessus grandes colères, imprécations, injures. Les savants de ce temps-là ne se ménageaient pas. « La cause de nos désaccords, dit justement Peletier, vient souvent de la double prononciation d'un même mot, ceux-ci disant recouvre, ceux-là recœuvre, » ceux-ci eue, hurle, ceux-là queue, heurte. Ce fut là précisément le cas de des Autels et de Meigret.
La Fontaine a fait rimer émule (Fabl. VII, 8, etX, 4.) avec dispute et députe. Bien que M. AValckenaer prétende que l'on n'a jamais dit émute, et qu'en effet je n'en connaisse pas d'autre exemple, je suis porté à croire que La Font"6 n'a fait que mettre en pratique une prononciation du XVIe siècle, qui pouvait encore avoir cours dans la bouche des vieillards. Pourquoi n'eût-on pas dit émute ou émeute, puisque II. Est. dans son Dict. franc, lat. signale mute et meute, d'où il essaie de prouver que émeute est dérivé? On dit également bien en blaisois mute ou meute, émute ou émeute, é millier ou émeulier.
11° Dans les mots, surtout dans les noms propres commençant par eu, cette diphthongue sonne généralement u. Ex. : Eucharistie, Europe, Eugène, pron. : Ucharislie, Urope, Ugène.
« Le peuple, dit M. Quicherat (p. 356), prononce comme un u
(1) Mounier, munier se sont conservés comme noms propres.
simple la première syllabe de Eugène, Eugénie, Eîistache ; il n'est pas rare d'entendre encore dire hurler. » Le peuple en parlant ainsi est resté fidèle à la vieille langue ; c'est nous qui avons changé la prononciation. Ce son de Vu initial qui remonte à la seconde moitié du XVIe siècle a duré jusqu'au XIXe et voici ce qu'écrivait en 1775 L. Chamb. dans sa Gramm. of the french tangue : « Eu se prononce u dans Eugène, Eusébe, Eustache, (') Euripide, Europe, eucharistie, eunuque, etc., qu'on prononce Usèbe, Uropc, unuc , etc. » Il est facile de voir que c'est en vertu du même principe que l'on a dit hureux, hurter que nous avons perdu, et hurler, hurlement, que nous avons conservé. C'est ainsi que nos paysans disent encore : L'dépattement d'Ure et Louéere (Eure-et-Loir), et qu'Hamilton a écrit :
Des bords de la rivière d'Eure
Lieux où pour orner la nature, etc. (Ep. a Boileau.)
Et Voltaire
Près des bords de l'Iton et des rives de l' Eure Est un champ fortuné, l'amour de la nature. (Henr. ch. VIII.)