CHAPITRE IX
Mon.ograph.io de la diphthongue OI.
Je crois nécessaire de résumer ici tout ce que j'ai dit de la diphthongue oi, l'une de celles qui jouent le rôle le plus important dans notre langue, tandis que, chose remarquable , elle manque à tous les autres idiomes romans. Je me propose d'ajouter quelques développements et quelques preuves de plus à l'appui de mes assertions. On verra mieux dans ce coup d'œil d'ensemble quel est son emploi actuel dans le dialecte blaisois et clans la langue française, quelles diverses prononciations elle a eues, ou possède encore, et
jusqu'à quelle époque à peu près l'on peut légitimement faire remonter chacune d'elles.
Le son oi a pris naissance dans les pays du nord et de l'est de la France ; il est, comme nous l'avons vu, l'un des caractères particuliers aux dialectes picard et bourguignon, et à part quelques exceptions, au sous-dialecte français. Les monuments les plus anciens où on le rencontre et dans les imparfaits des verbes et dans les autres parties du discours datent du XIIe siècle. Il correspondait à Yei et à Y ai normands et sonnait primitivement ovc.
A une époque indéterminée ce son oué s'allongea, non pas généralement, en ouè ou ouai. Il est difficile de préciser au juste le temps où cet allongement eut lieu, attendu qu'on ne peut affirmer si la terminaison en aire ou ère, rimant avec des mots en oirc, avait le son ouvert ou le son fermé. J'ai prouvé dans un précédent chapitre que ai et e avaient eu souvent au moyen-âge et même jusqu'au XVIIIe siècle le son fermé dans des mots où aujourd'hui nous le prononçons ouvert. Ainsi, il est impossible de démontrer dans ces vers qui ouvrent le Mistère du Siège d'Orléans :
Très haulx et très puissans seigneurs,
Vous remercy des grans honneurs
Dont vous a pieu ainsi me faire,
Quant vous autres, princes greigneurs,
Qui estes les conservateurs,
De tout noslrc territoire,
Me vouloir faire commissaire,
Estrc lieutenant exemplaire,
C'est de Henry, noble roy de renom.
Tour le jour d'uy n'est de si noble affaire,
De France est roy, il en est tout notoire, etc.
Il est impossible, dis-je, de démontrer que l'on prononçât territouvre, commissére, etc., comme on le fait encore de nos jours dans le dialecte blaisois, ou ferritouèrc, commissére, etc., comme prononcent encore aujourd'hui bien des Français. On ne peut
donc émettre à cet égard que des suppositions, et comme la méthode hypothétique n'est pas condamnée par la science, pourvu que les faits observés n'apportent point un démenti à la loi ou au principe supposé, je ne crois pas dépasser les justes limites de la méthode scientifique en exprimant l'opinion, que Yè ouvert n'existait pas dans la plupart des dialectes de la langue d'oil au moyen âge, pour ne pas dire dans tous, et qu'il n'a pénétré en France que par suite de la nouvelle prononciation latine de la finale er, dans la seconde moitié du XVe siècle. Cette hypothèse admise, il deviendrait logique d'admettre que c'est seulement à cette époque que la diphthongue oi-oué a dû pour la première fois prendre le son ouè-ouai.
C'est dans le Mistère du Siège d'Orléans écrit et représenté dans le deuxième tiers du XVe que nous avons surpris les premières traces de la prononciation oi-oua (V. chap. VII, rem. 4, p. 107.) Je ne connais pas d'autre grammairien que Palsgrave, qui ait formulé les règles de cette prononciation. Les ayant citées, je n'y reviendrai pas. C'est la prononciation qui domine de nos jours, et de même que nous avons vu les poètes du moyen âge faire rimer les mots terminés en oisse-oucsse avec d'autres terminés en esse :
Car quand on oit clarons sonner
Il n'est courage qui ne croisse.
Tout aussitôt : Où esse? où esse? (Fr. Villon.)
De même nous voyons aujourd'hui des poètes de tous les étages faire rimer des mots en oir-ouar, en oisse-ouasse avec d'autres terminés en ar ou en asse.
Je fais flanquer a la porte Cette armée de vieux soudards , Qui encombrent mes couloirs.
(Complainte du roi Lear, dans le Journal pour rire du 2 mai 1868.) « On lit sur la boutique d'un barbier, rue de Rennes, a Paris :
Si votre barbe est longue et vos cheveux sans art,
Arrêtez -vous ici ; vous êtes a renseigne
Du merveilleux razouart
Et du magique peigne. » (Union de l'Ouest du 31 8brfl 180(3.)
C'est de la poésie de perruquier, je n'en disconviens pas, mais toute poésie est précieuse au point de vue où je l'étudié ici. En voici de meilleure :
Sur l'arbre nu que les vents froissent, Les corbeaux funèbres croassent, Et de plus en plus les nuits croissent Par le décaissement des jours. (') (Am. Pomm. p. 274.)
L'ancienne prononciation de la dipbthongue oi-onè n'en persiste pas moins dans la poésie populaire, et puisque j'ai déjà cité parmi mes auteurs un barbier de la grande ville, on ne m'en voudra pas d'ajouter ici comme exemple ce couplet d'un frater de village :
Car vraiment sans qaça paraisse J'connais un peu d'tout,
J'suis bedeau dans not' paroisse Et j'ras' pour un sou.
(L'homme sans pareil, dans 7a Muse pariétaire et la Muse foraine, J. Gay, 1863.
Prononcez paraisse, paro naisse. (2)
Ainsi au moment où nous entrons dans le XVIe siècle, la dipbthongue di a trois sons :
1° Le son Oué :
1 Cf. Figaro du 25 juill. 18G9.
Pour le bien de notre avenir Il naquit dans un nid t.Vouate.
Allez, allez, gens de la droite, Cueillir un portefeuille en cuir. (A. Millaud.) (2) Comparer ces deux rimes avec les suivantes, citées dan> le Traité de Versif. franc . p. 344, comme démontrant la prononciation d'oi en ai au XVe De Coquillart :
paresse et paroisse. »
LTioste me respondit : Si ay.
— Apportez-le donc devant moy. (Fr. Villon, p. 258.)
%° Le son ouè-oual :
Dieu mercy! grands seigneurs et maisircs, Les autres mendient tout nudz, Et pain ne voyent qu'aux fenestres ; Les autres sont entrez en cloistrcs.
(Fr. Villon, Gr. Testam, XXX, p. 53.)
3° Le son oua :
Aussi Messire Mathias.
Avec le sire de Coras
Poton de Saintrailles aussi,
Et son frère gasconnois. (M. du S. d'Orl. vs. 1735.)
Mort destruit tout, c'est son usage,
Aussitôt le grand que le moindre.
Qui moins se prise plus est sage ;
En la fin faut devenir cendre. (Gde Dsn Mac. p. 4.)
De rechef donne a Permet,
(J'entends le bastard de la Barre.)
Pour ce qu'il est beau fils et net,
En son escu , en lieu de barre ,
Trois detz plombez, de bonne carre ^
Ou ung beau joly jeu de cartes...
Mais quoy? s'on Toyt vessir ne poirre,
En oultre aura les fièvres quartes.
(Fr. Villon, Gr. Testam. XCVÏÏI.)
Et CL Marot, en son édition des œuvres de ce dernier poète, a soin de mettre en note : « Poirre, prononcez poare. » Il ne sera peut-être pas sans intérêt de remarquer que Villon m'a fourni à lui seul des exemples des trois sons principaux de la diphthongue oi.
Je dis principaux, parce qu'elle en a eu encore deux autres, plus rares, il est vrai, mais que je ne dois point oublier ici, d'au-
tant plus que l'un des deux est encore assez fréquemment usité dans le dialecte blaisois ; je veux parler du son oueu et du son oï. Nous avons vu qu'au moyen âge, comme aujourd'hui dans le langage de nos paysans, Yè fermé sonnait souvent comme e naturel. C'est de cette habitude qu'est née la transformation de oué en oueu , simplifié souvent en eu :
...Qu'aven ne vint mie iVAucheurre ; Or me prestes donc un voirre.
(Ad. de la Halle, Buchon, p. 86.) Nous irons faire espreuve De mon scavoir chez vous; Je vous prie qu'on n'y boive Tout le meilleur sans nous.
(01. Basselin, p. 170.) Je cognois approcher ma soef; Je crache blanc comme coton Jacobins aussi gros qu'un oef.
(Fr. Yilloo , Gr. ïestam. LXÏÏ, p. 94.)
Veurre ou varre, jamais voueure; épreuve, beuve ou boueuve ; soueu et œu sont encore aujourd'hui des rimes excellentes dans le dialecte blaisois.
Quant à la prononciation d'o^en oï avec diérèse, elle est signalée en ces termes par H. Estienne : « Il faut se garder de prononcer oy comme oï dans le grec Ôïç. C'est ce que font plusieurs qui détachent 17 de Yo et disent fo-ï. » Palsgrave me parait faire allusion à cette prononciation quand il dit que oy sonne souvent en français comme dans l'anglais a boye, où l'on entend distinctement aujourd'hui (j'ignore s'il en était de même autrefois) le son de Yo et de Yy. Esl-ce cette prononciation qu'Erasme a en vue quand il écrit dans son Traité de rectâ Ling. onunt. : « Oi diphthon-
gus Gallis quibusdam est familiarissima, quum vulgari more dicunt mihi, tibi, sibi , aut quum pronuntiant fidem, legem, regem. Hic enim audis utramque vocalem o et /'. » Il me semble que, s'il
n'eût voulu parler de cette prononciation en diérèse, commune à plusieurs fquibusdamj, que signalait H. Estienne , il eût dit, non pas qu'on entendait les deux voyelles o eti, mais les deux voyelles o et e. D'un autre côté, il est difficile de supposer que c'ait jamais été la prononciation vulgaire, vulgarimore. Cf. L. Chiff. p. 199. 16.
Ouoi qu'il en soit, je ne m'occuperai plus de ces deux prononciations delà diphthongue oi, parce qu'elles me paraissent n'avoir vécu que peu de temps, et n'avoir eu cours que dans un domaine très restreint, et en second lieu, parce que la dernière n'existe pas, et n'a jamais existé, que je sache, dans le dialecte blaisois. 11 me serait impossible de citer d'autres témoignages à'oi sonnant oi que ceux que je viens de transcrire, et je n'en trouve d'exemple dans aucun poète du XVIe siècle. Peut-être pourrait-on la considérer avec quelque fondement comme un souvenir et un débris de la prononciation du XIII9 siècle, alors que la diérèse était souvent pratiquée dans les diphthongues ai et oi et qu'on disait un traïstre et une roïne.
Jusqu'en 1544, c'est le son ouc qui domine dans le style écrit ; en effet, je ne trouve dans les poètes du règne de François Ier aucune trace du son oua. On s'en servait toujours dans la conversation, Palsgrave l'atteste; la littérature, depuis Villon, semble l'avoir abandonné.
Le son ouc, né dans le siècle précédent, et qui devait dans le siècle suivant triompher à son tour, fait des progrès lents, mais sûrs. Aussi tandis qu'aux XIIIe et XIVe siècles, quand les écrivains cherchent à noter le son oi par l'orthographe, ils le transcrivent oe ou plus rarement oue, on commence au XVIe siècle à le voir reproduit sous les formes ouè ou ouai, oè ou oay :
Lors s'escria : A l'aide, je me noyé.
Faifeu s'en va, et laisse luy et Yoaye. (Ch. Bourd. p. 28.)
Le son ouè dans la première moitié du XYI9 siècle a pour défenseurs Louis Meigret, Jacq. Pelletier, Pierre Ramus, Jean Garni er, etc. « Oy, dit Meigret, qui peut se conserver dans royal, où l'on entend distinctement Yo et Y y, doit être remplacé dans roy par oé, qui représente exactement le son. De môme devra-t-on écrire aymoct et non aymoit ou aymoient. Toutefois, quand nous disons : Pierre aytnoet ceux qui Yaymoet, il n'y a différence entre ces deux verbes, sinon que le premier a IV ouvert femenin et le dernier Yé masculin qui demande une prononciation lente, estant de l'autre fort soudaine. » — « Plût à Dieu, s'écrie à son tour Jean Garnier, qu'on écrivit comme on prononce foé, loé, francoés, etc. » Ouvrez Pelelier et Ramus qui tous deux ont essayé de conformer l'orthographe à la prononciation, vous ne verrez pas oi signalé autrement que par oc': Moé, loé, Francoés, connoêlra, quoé que soet, et Raïf , disciple de Ramus, dans un temps où le son ouè aura déjà perdu beaucoup de terrain, suivra cependant les errements de son maître. Lisez plutôt ses Etrenes de pbésie francoeze. (1574.)
Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir Pasquier, l'un des champions de la diphthongue oi-ouc, écrire à Ramus sur un ton de reproche: « Au lieu d'icelle (de la diphthongue oi prononcée oè) vous avez introduit un oc , et au lieu de ce que nous disons moy , roy, loy (lisez moue, roué, loué) vous dites moé, roé, loé, foc, etc. Sçau riez- vous représenter le vray son et énergie de notre prononciation, quand vous écrivez en ceste façon loéal, rocal, //uoée, ]occ,je voée? » Pasquier néanmoins finit par suivre le torrent, et j'ai peine à croire qu'il prononçât lui-même bêle, estouèle, vouclc, elle, dans ces vers dont il est l'auteur :
L'autre luit plus entre les belles Que la lune entre les étoiles.
(Est. Pasquier, les jeux poéliq. Liberté.) Toy... vil s'agit d'une puce.)
Qui t'enyvrant sous son voile Du sang, ains du neclar d'elle. (*)
En 1584, Théodore de Bèze écrit : «Non suivie de n, oi prend une prononciation voisine de oai, ou de ai et e ouvert. »
La seule conclusion que je veuille tirer de ces citations que je pourrais multiplier, c'est que les sons oué et ouè ont régné de concert au XVIe siècle, et dans une mesure à peu près égale; ce n'est qu'aux approches du XVIIe siècle que celui-ci a détrôné celui-là.
Dès 1531 , et peut-être avant, un autre son de la cliphthongue oi avait commencé à se répandre (2). Une triple influence contribua à le propager; l'influence Normande, qui n'avait jamais cessé d'agir sur le dialecte de l'Ile-de-France; l'influence des femmes, qui ce avoient peur, dit H. Estienne, d'ouvrir trop la bouche en disant François, Ânglois; » et enfin, d'après Théod. de Bèze, l'influence ce des imitateurs de ^'italien. » Je veux parler du son ai-ei ou è. C'est Jacques Dubois qui, à ma connaissance, le signale
(1) Comparer ces rimes avec celles des vers suivants, qui datent de 1870 : Nous sommes les fils des héros, Nous avons la fibre et la moelle ; Soldats, officiers, généraux, Nous naissons avec une étoile.
(Nadaud, la Française, chant patriotique, dans le Figaro du 27 juillet 1870.) Que vos rhythmes puissants remettent dans nos os De l'énergie et de la moelle !
Que vos éclairs vengeurs, embrasant nos drapeaux, Rallument au ciel notre étoile!
(Alex. Flan à Victor Hugo, dans la chanson illustrée, 2mB année, n° 78.) Faut-il lire moalle ou étouellel Wailly tient pour moale, Napoléon-Landais pour mocle. Cf. dans le Bien Public du 16 Octobre 1871, le Petit Alsacien, par Em. Bergerat, XXX™ strophe, dévoile, moelle.
(2) C'est entre 15G0 et 1525 que l'alphabet qui se lisait autrefois à la Bourguignonne : Boi, coi, doi, etc., commença à se prononcer à la Normande : Bé, ce, dé, etc. Cf. La Monn. Gloss. à Bé, et Lincy, Pbea fr. p. 5.
le premier : ce Les Normands, dit-il, prononcent tous ces mots en e et non en oi : tele, est elle, sèe, scr, tect, vêle, ré, lé, amer, pour toile, estoile, soie, soir, toict, voile, famoic, etc. Aujourd'hui même cette prononciation semble avoir envahi Paris; on dit bien encore estoille, mais si on entendoit estoille, et non estcllé, endoibté et non endebté, on mourrait de rire et l'on crieroit au barbare. » Et plus loin à propos des mots voie et voirre (verre) : « Mieux vaudrait-il pour tous ces mots dire avec les Normands vée, vésin (voisin), verre, fé. Cet é, employé d'abord, les François l'ont changé en oi. Dans la banlieue de Paris on entend à chaque instant dire : Par ma fé vere. L'affinité des deux sens e et oi a causé la confusion. » On ne s'étonnera pas^ après ce qui précède, de voir Dubois admettre dans la conjugaison des verbes la forme Normande et dire : J'aimée, tu aimées, il aiméet, etc., j'havêe aimé, faimerée, etc. et traiter la conjugaison en oie, ois, oit de forme vulgaire.
Ce fut surtout après le traité de Crespy que le son e, déjà usité et répandu, comme nousvenons de le voir, à la ville, prit de l'extension à la cour. Il avait commencé à s'implanter dans quelques substantifs et adjectifs; il s'insinua ensuite dans les verbes, non pas dans tous à la fois, mais d'abord dans ceux en ier, ou la voyelle i qui précède la terminaison exigeait un plus grand effort de bouche pour la prononciation des imparfaits. » Nous prononçons, dit Peletier (1555), priet, criet, estudiet, et toutes tierces personnes de l'imparfait indicatif, venant des infinitifs en ier, et toutefois nous escrivons prioit , estudioit. Et mesme aujourd'hui s'en trouvent qui s'estiment grands courtisans et bien parlans, qui vous diront : J 'allés, je fesès, il iret, il diret. Toutefois, si c'est bien dit, qu'ils y pensent. Je ne suis ici ni pour, ni contre eux; mais tant y a que je sais bien qu'il n'y a celui d'eux qui n'écrive : f allois, je fesois, etc. » Moins de 20 ans après voici ce qu'écrivait Henri Estienne : ce Comme le son oi est une sorte de son moyen entre oi et oe, quelques-uns l'écrivent oe : mocs, poevre. foct,
soer et surtout moelle ('). On n'oserait dire François ni Françoysc sur peine d'être appelé pédant, mais il faut dire Francès et Franche, comme Angles et Anglèse; pareillement jf estes, je [aises, je dises, j 'allés, je venès pour j'estais, etc. » (H. Est., 1572.) Et 1 2 ans plus tard Théodore de Eèze : « Oi a le son oai dans loi , moi, foi; quelques-uns supprimant le son o prononcent seulement ai, ainsi les Normands écrivent et prononcent fai pour foi et le peuple parisien dit parlet, venet, allet, pour parloit , etc. Les imitateurs de l'Italien prononcent de mesme Angles, Francès, Ecossès pour Anglois, etc. » On voit que Th. de Bèze n'est pas aussi absolu dans son langage que Henri Estienne ; il n'a point l'air de considérer comme pédants les imitateurs de l'italien. Claude de S-Lien, qui écrivait en 1580, dit formellement : « Prononcez j'aimoè, j'alloê, moéne, toé, etc. »
Ainsi l'on peut dire que pendant le XVIe siècle les uns restent fidèles à l'ancienne prononciation de la diphthongue oi; les autres, se soumettant aux exigences de la mode , changent de prononciation suivant ses caprices. J'ai dit la mode, et je ne me dédis pas : « Chascun seayt, écrit Peletier, qu'entre les François la prolation change de temps en temps. » Mais chaque prolation laissait dans le langage et dans l'orthographe des traces qu'il est facile de surprendre encore de nos jours.
L'adversaire le plus fougueux du son ai attribué à la diphthongue oi fut Estienne Pasquicr. Avez-vous lu sa lettre à Ramus? Quelle ardeur, quelle énergie il déploie contre l'invasion de la prononciation nouvelle? Avec quelle ironie il se moque de ces courtisans ce aux mots douillets, qui vont couchant de telles paroles :
(1) Ce dernier mot a conservé cette orthographe. 11 en est qui prononcent à tort moalc. Du reste, il s'est également écrit moile jusqu'au milieu du XVI" siècle : Je aide à tistre aux araigues leurs toiîles. . . De queles sont leurs substances et moiles. (Les sept dames de rhétorique.) Pasquier écrit encore moilon. (V. L. X. Lettre XI.) Cf. avec botte et coiffe, écrits jusqu'à notre siècle boëte, coeffe.
Reyne, allet , tenet, venet, menet, etc. Ni vous, ni moy, je m'asseure, ajoute-t-il avec résolution, ne prononcerons, et moins encore escrirons ces mots, ains demeurerons en nos anciens, qui sont forts : Roy ne, alloit, venoit , etc. » Pasquier pardonnait à Ramus d'employer oué pour ouè; on sent à la chaleur de ce passage qu'il lui eût gardé une rancune éternelle de donner dans la prononciation des Normands, des femmes, et des imitateurs de l'Italien.
Et la prononciation à'oi en oua, que devenait-elle? Elle s'était réfugiée dans le peuple. Les grammairiens de cette époque paraissent en avoir complètement ignoré l'ancienneté. Ils la considéraient comme du dernier vulgaire, comme le comble du mauvais goût; et quand dans un de ces accès de mode, si fréquents au XVIe siècle, la cour elle-même se permet dans un petit nombre de mots d'adopter la prononciation en oua, H. Estienne ne peut s'empêcher de donner un libre cours à son indignation. « N'estes-vous pas. s'écrie-t-il, en s'adressant aux courtisans,
N'eslcs-vous pas de bien grands fous...
De dire pour trois mois troas moas Pour je fay, vay, je foas, je voas? »
S'il s'en fut trouvé un parmi eux qui connût un peu la littérature du siècle précédent, il eût pu lui citer ces vers ou l'emploi du mot trois à la rime en indique assez la prononciation :
Au regard du fait de la guerre, Souvent le plus fort ne l'a pas.
Quand les Françoys nous vindrent (pierre Ils estoient dix contre trois.
Que nous amenyons le Jiarnoys Et les vivres devant Paris , N'eussent pas le bon les Françoys Auprès de Rouvray S'-Dcnys.
(M. du S. d'Ôrl. vs. 14045.)
Théod. de Bèze partage à ce sujet les idées de H. Estienne : a Une faute très grave des Parisiens, dit-il, c'est de prononcer voarre, foarre, troas et même iras, pour voirre, foire, trois. »
Ainsi quatre prononciations de la diphthongue oi, savoir : oué, ouè, oua et ai-è ont régné au XVIe siècle avec des succès divers. Le XVII0 n'en adopta que deux : ouè et è. Mais de môme que nous avons vu dès la fin du XVe siècle le son ouè faire concurrence au son oué, de même nous voyons au XVIIe le vieux son de l'e normand, c'est-à-dire é-éc, lutter contre la prédominance toujours croissante de Yè ouvert. Les uns s'obstinaient à dire, selon la vieille prononciation de J. Dubois, Francés, j 'allés, ou môme Francées, j' allée; les autres, à la mode d'Henri III et de Charles IX, Francès,]" allés.
Que comprenait alors le domaine de la prononciation (Vol en è, non pas à la ville où, comme je l'ai déjà dit, toutes les prononciations avaient laissé des traces plus ou moins profondes, mais à la cour?
1 ° Tous les imparfaits et conditionnels des verbes ;
21° Un certain nombre de noms de peuple , parmi lesquels François, Ânglois, Ecossois, etc.
3° Divers adjectifs et substantifs , tels que dret et ses composés, adret, fred, etrct, rede, harnès;
4° Les verbes connoltrc, paroltre, croître, et leurs composés.
Ce serait se tromper étrangement de croire que ces prononciations en è datent toutes de la fureur d'italianismes qui régna à la cour de Henri II, et contre laquelle s'éleva si énergiquement II. Estienne. Nous avons vu que Dubois est le premier qui dès V63\ ait signalé les imparfaits normands comme un modèle de beau langage. Palsgrave nous apprend qu'à cette époque Reine était déjà la prononciation la plus commune. Or ce ne fut que deux ans après que Catherine de Médicis épousa Henri II, et que l'influence Italienne commença à se faire sentir. Je comprends que le stretlo et le freddo des Italiens aient pu déterminer le fred et Yestret des
courtisans; Franccse, Inglesè dans la bouche d'une reine florentine ont sans doute contribué au succès de Francès et à'Ânglès auprès des femmes de la cour, quoique nous n'ayons pas attendu les Italiens pour former rétrécir, et que ces mots éîreit, freid, françeis, etc. soient aussi anciens que le dialecte normand lui-même; mais l'Italien desîro, dritto ne saurait m'expliquerles formes dret, adret, encore moins rigido, spavento les formes raide, effrai. Il faut absolument pour se rendre compte de la transformation d'oi en ai au XVIe siècle admettre une autre influence que l'Italien, une influence antérieure, et pour moi je considère avant tout cette prédominance du son ai à cette époque, comme issu de la réaction du dialecte Normand contre le dialecte Boui^uignon qui, au siècle précédent avait dominé presque exclusivement dans le dialecte de l'Ile-de-France. Je m'appesantis à dessein sur ce sujet, parce que je ne partage point l'opinion de M. Ed. Fournier qui attribue à Malherbe et à Corneille , poètes Normands, une part considérable dans la propagation du son ai-ei ('). Personne n'oserait contester leur influence sur les progrès de la langue ; ils n'en eurent aucune , à mes yeux, sur la prononciation ; ils la suivirent, sans la devancer jamais.
C'est entre 1620 et 1630 que le son ai atteignit à la cour son apogée. Courval- Sonnet, qui écrivait en 1622, le constate en ces termes :
Bref, que diray-je plus? ïl faut dire il allet, Je crè, Francès, Angles, il diset, il parlet.
Et Àuvray, l'auteur du Banquet des Muses, écrivait en 1628, un an avant la représentation de M élite :
Dire chouse pour chose et couriez pour courtois Paresse pour paroisse , et Franccz pour François
(1) V. Correspondant du 25 février 18(!7, p. 427. — Loin de donner dans les fr.tvers de cette prononciation, Corneille se sert constamment de la forme Bourguignonne, harnois, et non harnès, je connoi , et non je connais.
Faire du Simonnet à la porte du Louvre (') Sont les perfections dont aujourd'hui se couvre La noblesse françoise , etc.
Ainsi, quoique déjà ancienne de 100 ans, cette prononciation, déchue de la vogue dont elle avait joui sous Henri III, était considérée alors comme une affectation ridicule , et particulière à la noblesse et aux courtisans. Néanmoins elle se répandit insensiblement dans le peuple. Les gardiens naturels du langage, la partie lettrée de la nation resta fidèle à la vieille langue , au vray son et énergie, selon l'expression de Pasquier, de la diphtbongue oi; et la chaire, le barreau, les parlements, et bientôt l'Académie résistèrent à toute espèce d'innovation. De l'obstination contagieuse des uns, de la résistance opiniâtre des autres naquit un double langage. Autour du foyer domestique, dans la conversation familière, on admit peu à peu le son ai. Parlait-on en public, c'était le son oi qu'on préférait. Racine et Boileau, causant entr'eux dans les jardins d'Auteuil, diront comme nous aujourd'hui : Je lisais des vers français. Transportez-les à l'Académie, où dès l'origine règne le respect de la tradition, ils vous diront d'une grande ouverture débouche : Je lisoais des vers françoais. Jamais, même dans les genres les plus simples, on ne vit plus de différences de style et surtout de prononciation qu'au siècle de Louis XIV entre le langage de la conversation et le langage d'apparat.
Les excentricités de la cour sous Louis XIII n'auraient peutêtre pas réussi à faire passer la diphtbongue ai dans tant de mots, d'où elle était jadis exclue en français, sans l'appui que leur prêtèrent et Vaugelas et les Précieuses, chez lesquelles plus d'une fois il alla chercher le mot d'ordre. Confinée à la cour, elle eût peutêtre fini par périr en laissant peu de traces dans la langue, mais adoptée par les Précieuses, par Vaugelas, « parce que, dit celui-ci,
(1) Voir sur le sens de cette expression : Faire du Simonnet l'Intermédiaire des Chercheurs et Curieux du 10 février 1867, col. 81.
la diphthongue ai est incomparablement plus douce et plus délicate que l'autre, » elle descendit de la cour à la ville, passa des rangs de la noblesse au foyer du bourgeois, envahit tout ce que l'on appelait alors honnêtes gens, hormis les prêtres, l'Académie et les gens de robe, et pénétra enfin dans les dernières couches du peuple. C'est entre 1629, date de la première représentation de Mélite, et 1646, date de la première de Rodogune, qu'elle remporta cette victoire. Elle en abusa en véritable despote; elle poursuivit avec acharnement la diphthongue oi et la chassa d'un grand nombre de mots , « où elle faisait bonne figure. » — « Une infinité de gens, écrit Vaugelas, disent mains pour dire moins, et par conséquent néant mains; je dais, tu dais, il dait pour/e dois, tu dois, il doit, ce qui est insupportable. Ouelques-uns disent Déage pour voyage, ce qui ne se peut souffrir, non plus que réaume pour royaume. » On le voit, c'est l'éternelle lutte du dialecte bourguignon et du normand se disputant la prédominance sur le français.
Heureusement que le sentiment de la mesure était au XVIIe siècle dans le langage comme dans la littérature une des qualités dominantes de l'esprit français. Une sorte de niveau entre les deux diphthongues finit par se rétablir. On répudia mains, je dais, véage, rêaume et toutes ces expressions normandes qui faisaient moins « bonne figure » que les expressions rivales tirées du bourgignon. Les noms de peuple en ois, qui avaient reçu le son final ais dans le langage ordinaire, furent conservés avec la prononciation bourguignonne à l'Académie, dans la chaire, au barreau, en poésie :
Durant les premiers ans du Parnasse françois Le caprice tout seul faisoit toutes les lois. (Boileau, Art poct., ch. I.)
Et quant aux imparfaits et aux conditionnels, toujours écrits eu oi , chacun les prononçait à sa guise, quoique le son ai y régnât plus communément :
Et du foin que leur bouche au râtelier laissoit De surcroît une mule encor se nourrissoit. (Boiieau, sat. X.)
Lisez ou bien laissait, nourrissait, comme aujourd'hui, ou bien laissouet, nourrissouet , comme on pouvait faire alors. Nous avons vu en effet qu'au témoignage du P. L. Chifïlet « bien des gens ne refuyoient pas cette prononciation, » et j'invoquerai encore à l'appui de mon assertion ce passage du Dictionn. Universel de Trévoux, qui, publié en 1704, prouve que le son ouè, dans les syllabes finales des imparfaits et probablement aussi des conditionnels, n'avait point encore, même à cette époque, complètement disparu : « Oi se prononce très souvent comme ai a l'imparfait de l'indicatif : je faisais ])Our je faisais. »
Quant aux autres mots, tels que froid, étroit, droit, maladroit, etc. on peut en suivre pas à pas la prononciation jusqu'à la fin du XVIII8 siècle. Je laisse parler mes auteurs :
\° VAUGELAS, 1G4-7 : « Dans toutes les monosyllabes on doit prononcer oi et non ai , excepté froid, droit, je crois, qu'il soit, qu'ils soient que Ton prononce [raid, drait, je crais , qu'il sait, qu'ils soient. — On prononce également oi dans les polysyllabes, excepté dans craire, accraire, créance, craislre, accraislre , connaislre, paraistre, etc. pour croire, croyance, etc.
2° Remarques de PATPJJ sur celles de VAUGELAS, 4017 : « 1° Croit, droit, pour j'ws en toutes façons se prononce avec Yoi; droit pour rectus avec ai; droit ou droite pour dextrum et dextera se prononce ai, le côté drait, la main draite. 2° Croire et accroire se prononcent oi et ai, mais en parlant en public effrayer, ejfroye se prononce effraier, effraye. Ffjïoy se prononce en oi; quelques-uns néanmoins le prononcent ai, mais mal.
3' -CHIFFLET, essay d'une parfaite grammaire, 1659. « Aux prétérits imparfais terminés en ois, je parlais, tu parlerais, etc. ois se prononce de meilleure grâce et avec plus de douceur en è ouvert, ou, qui est le mesme, en ai, je parlais, tu parlerais, etc. quoy qu'a la rigueur on
ne condamne pas pour une faute de les prononcer en oi. Les étrangers ont tort de dire que cette prononciation est une nouveauté, car il y a plus de quarante ans que je l'ai vcue dans le commun usage. Il est vray qu'on luya long-temps résisté comme aune mollesse affectée de langage efféminé, mais enfin elle a gagné le dessus. La même prononciation de Yoi en ai est aussi fort ancienne en connollre, paroîlre, droit, adroit, endroit, csloit, etc. Toutefois droit, quand il est substantif, se prononce oi, par exemple : Je soutiens son droit; j*ay droit et vous avez tort. De plus les noms des nations se prononcent plus élégamment en ai, comme Français, Portugais, Anglais, etc. excepté Génois, Suédois, Liégeois. Plusieurs associent aux ai, craire, croître, fret, sait, pour croire, croître, froid, étoit et soient du verbe estre. On laisse encore passer faible et courtais, maisvéage, réaume, mains, neanmains, vecy, vêla, je dais, tu dais, il dait ne sont que des badineries. Avoine est mieux dit qu'avarie. L'on ne dit et Ton n'écrit plus Roine, mais Reine. »
Il faut savoir se borner, et je me reprocherais à moi-même d'avoir cité ces passages au lieu de les avoir résumés, si je n'eusse pensé que le texte même des auteurs contemporains dût avoir auprès du lecteur plus de poids et d'autorité. Je tenais surtout à citer ce long fragment du P. Chiiïlet, qui confirme toutes mes assertions, et qui prouve en même temps combien peu généralement les grammairiens du temps connaissaient l'histoire de notre langue, puisque le P. Chifflct ne fait pas remonter au-delà de quarante ans la prononciation (ïoi en ai.
Des mots qui viennent de nous occuper, les uns persistent, les autres tombent en discrédit, quelques-uns disparaissent complètement dans la dernière partie du XVIIe siècle. Courtes s'évanouit, malgré l'autorité de Ménage; François bien qu'il doive dépasser le premier tiers du XVIIIe siècle, commence à voir, même en public, son étoile pâlir. Foible écrase son rival faible, qui Y étouffera bienlot. Craire, fred, estret, que je scis continuent à régner dans la conversation, accompagnés de craître , dont la faveur va toujours en grandissant.
Chose étrange l pas un des grammairiens du siècle de Louis XIV ne parle du son oua, dont nous avons suivi les traces presque jusqu'à la fin du XVIe siècle. La cour l'avait condamné ; il ne parut pas à la cour, et pendant la longue lutte de Y ai et de l'ot, il resta au milieu des rangs du peuple, perdu dans cette foule qui conserve le plus long- temps et le plus fidèlement les traditions du vieux langage. Nous le retrouverons au XVIIIe siècle, où nous allons entrer.
Voici, d'après Régnier-Desmarais, qui publia sa grammaire en I705, quelle était la prononciation de la diphthongue oi dans les dernières années du règne de Louis XIV :
« Oi se prononce comme dans foy et roy, c'est-à-dire oe,
1° Toutes les fois qu'il termine un mot;
2° Toutes les fois qu'à la fin d'un mot Yo et Vi ne sont suivis que d'une r;
3U Dans tous les monosyllabes, de quelque consonne qu'ot se trouve suivi ;
Excepté dans droit, adjectif, froid, tant au substantif qu'à l'adjectif, roide, et tous leurs dérivés; je sois, tu sois, il soit, ils soient, ainsi que les verbe croistre, connoilre, paroitre, noyer, nettoyer, ou Yoi se prononce comme è ouvert.
L'usage approuve presque également qu'on prononce la dernière syllabe de François, et la première de croire en oè, ou qu'on les prononce comme un è ouvert, avec celte différence toutefois, que la première prononciation appartient plutôt aux discours qu'on fait en public, et aux vers qu'on déclame, et que l'autre convient davantage à la conversation familière. » (Régnier-Desmarais, p. 43, 4-4, 45, 46.)
Nous avons déjà vu qu'en 4733 on prononçait encore Fransoais à l'Académie. Ce furent là ses derniers retranchements. Dans la conversation Français l'avait entièrement supplanté, et dans le monde le plus poli en fait de langage les académiciens n'osaient plus introduire Fransoais. Il fut assez long-temps encore usité en poésie, et ce fut Remis, à ma connaissance, qui s'en servit pour la dernière fois (*).
(1) Rousseau, conduit par Polymnie ,
Fit passer dans nos vers français
D'un autre côté nous savons par le Dictionn. Universel de Trévoux qu'en 1704, époque de sa publication, oi dans les imparfaits se prononçait ce très souvent» ai, ce qui atteste que/e faisàèsje dormoès, etc. au commencement du XVIIIe siècle n'avaient pas encore disparu.
Probablement en 1 730 , mais certainement en 1750, la prononciation ai des imparfaits et des conditionnels est fixée. Je ne reviendrai pas sur les noms de peuple; j'ai donné plus haut une liste de tous ceux qui dans la dernière moitié du XVIIIe siècle sonnaient encore en oi et l'on se rappelle que c'est seulement au seuil du nôtre que Marseillois est devenu Marseillais. Courtois demeure, il n'est plus question de courtais; faible a étouffé foible; connaître, paraître régnent sans partage; on dit croître et crallre, et ce dernier est le plus usité. Charolois devient Ckarolais, harnois se fixe ou plutôt semble se fixer en harnais, car de nos jours l'usage et l'Académie en admettent encore la double prononciation. Bien que M. de Wailly pose en règle (l 754) que oi à le son d'oè dans tous les monosyllabes, même dans froid, l'ancienne prononciation de ce mot et d'autres semblables demeure en usage. En voici la la preuve :
« Oi, dit M. Louis Chambaud, dans sa Grammaire de la langue français*, publiée en 1775, sonne è;
4° Dans les verbes en oire et oUre, croître, paroitre, croire, je crois, croissant, participe de croître, nous paraissons, etc., prononcez craïlre ,
Cessons nombreux, cette harmonie Qui donnent la vie et la voix Aux airs qu'enfante le génie.
(Epitre à mes dieux Pénates, petits poètes français, éd. Buchon , p. 353.) Partout ailleurs il emploie Français :
Voyez sur les bords de la Seine Ce prince, l'amour des Français; La victoire qui le ramène Annonce a grands cris nos succès.
(Les Rois, ode, ici. id. p. :<"iS;-
paraître y craire, je crais, paraissons, craissant, etc. Faites sonner oi comme o-e dans le croissant de la lune.
2° Dans les mots foible , roide et leurs dérivés, harnois, monnoie. Oi se prononce o-e dans monnoyé.
Les personnes de être, sois, soit, soyons , soyez, soient, croire, je crois, il croit, nous croirions, etc., froid et ses composés; l'adjectif droit; l'adverbe tout droit; endroit; étroit, netoyer et peut-être quelques autres sont prononcés par les uns avec le son de Vè grave, par les autres o-è. La prononciation de ces mots est complètement arbitraire dans la conversation, mais en déclamant des vers, au théâtre, au barreau, on les prononce toujours avec le double son de o-è ('). Soit, conjonction, soit que, ainsi soit-il sonnent toujours soè, même dans la bouche de ceux qui prononcent en ai la même personne du verbe être. »
Porny dans sa Practical French grammar publiée en 4783 confirme la même prononciation.
On a peut-êlre été frappé dans la citation que j'ai faite de M. Louis Chambaud de cette expression : a le double son d'o-è, » en même temps que de la notation de la diphthongue au moyen de ces deux voyelles séparées par un trait. C'est qu'il y avait au XVIIIe siècle trois façons différentes de faire sonner cette diphthongue oi. « L'on demande, dit l'auteur de la Bibliothèque des En fans, si les diphthongues oi, oin dans les mots gloire, joindre, etc. se prononcent en ouè ou en oè, si l'on dit glou-aire, jou-aindre , etc. ou glo-ère, jo-endre, etc. C'est peut-être une prononciation moyenne entre Yoè et Voué. » La véritable prononciation était alors, comme le dit M. Wailly, de prononcer en une seule émission de voix.
« Il y en a, ajoute l'auteur de la Bibliothèque des Enfans qui prononcent les diphthongues oi et oin comme s'il y avait un a, et disent glo-are, glou-are; jo-andre, jou-andre , mais l'usage condane cette excessive ouverture de bouche qui confond le son de l'e ouvert avec le son de l'a et ne la tolère peut-être qu'à l'égard des monosyllabes enoHes plus commis corne bois, pois, vois, etc.
(1) Oi sonnait à cette époque toujours o-è dans droit, substantif, effroi, noyer.
où le peuple de Paris fait sonner la voyelle a , en disant boa, poa, etc. ou boua, poua, etc. prononciation, que bien des gens condanent. » (')
Cette prononciation, condamnée alors par bien des gens, fait insensiblement des progrès , et s'impose à l'attention des grammairiens, ce Oe, ditFauleau (p. 248), change en oua dans quelques mots; poêle se prononce pouah. » Qu'on n'oublie pas que cette prononciation est la même que nous avons rencontrée au XVe siècle dans le Mistère du Siège d'Orléans, et dont Palsgrave nous a tracé les règles en choisissant précisément pour exemple ces mots poalc, poalon, que nous retrouvons deux siècles et demi plus tard sous la plume du grammairien français. « Gi, ajoute Fauleau, change aussi le premier son toujours en oi et le second quelquefois en a sourd, comme dans les mots bois, pois qui se prononcent bouas, pouas, etc. » Ainsi, bien que ni Vaugelas, ni Patru, ni aucun grammairien du siècle de Louis XIV ne fasse mention du son oua, nous le voyons, dès le premier tiers du XVIIP siècle, reparaître sur la scène, où il est destiné à se maintenir et à triompher (a).
Les Incroyables du Directoire (car toutes les folies et toutes les modes laissent leurs traces dans le langage) contribuèrent puissamment à la diffusion du son oua. Ils adoptèrent cette prononciation populaire; ils cherchèrent à se créer un langage à part, comme nos parleurs de langue verte, ou de javanais d'aujourd'hui. Où ne pousse pas la démangeaison de se faire remarquer? Ils disaient non seulement bouas, pouas, mais [oua, loua, un houa, un houatelet pour un roi, un roitelet. Cette affectation, du moins en ce qui concerne le son oa, ne nous paraît plus ridicule, parce qu'elle est devenue notre prononciation d'aujourd'hui.
(1) Entr'autres le père Huilier, voir sa Gram. fr. 1729, Ton». 1, p. 310. C2) Je trouve néanmoins une preuve directe de cette prononciation au XVI T- siècle dans la comédie de Cyrano de Bergerac, le Pédant joué : « J'en avouas queuque fouleur.. . n'y revenez pas eune autre foiias. » ( Acte V, se. 10 ) < Je m'mporteroiias a jeter son chapiau par les frenestres. » (Id. Acte I, m. 4.)
Girault-Duvivier (1811) la signale comme à regret : « La diphthongue oi, dit-il, a plusieurs sons qu'il est difficile de représenter par écrit. Ce sont à peu près : 1° Celui de Voué ou Yè a un son ouvert a (') (remarquez bien ce son ouvert a) : loi, foi; %° Celui de Voua : mois, pois. Vou dans ces deux cas est prononcé très rapidement; 3° enfin, celui de Voua prononcé moins rapidement et plus fort : bois. — On prononce loué, fouè , moud, poua, bona. » Mais si l'on prononce ouè , pourquoi nous dire plus haut que cet è a un son ouvert a?
Je m'imagine que ce n'est point seulement, comme il le dit, la difficulté de représenter ces sons par écrit, mais aussi son attachement au vieil usage, qui le fait s'exprimer ainsi. 11 faut bien l'avouer, Girault-Duvivier regimbait contre toute innovation en matière de prononciation comme d'orthographe. Il les signale en sa qualité de grammairien, mais il semble ne le faire qu'à contrecœur. Ainsi dès 1754 plusieurs auteurs changeaient en cm la diphthongue oi dans les mots où elle a le son de Yè. Domergue, Beauzée, Dumarsais, l'Encyclopédie, l'abbé Girard s'élevèrent contre ce changement. Ils eurent beau déclarer qu'ils regardaient cette tentative comme une témérité; l'Académie elle-même après une enquête eut beau la répudier; appuyée par Voltaire, la nouvelle orthographe triompha. Fidèle à foi et à l'Académie, Girault-Duvivier ne se rend pas. La vieille orthographe en oi n'est plus de mise ; il y a 20 ans qu'elle n'est plus l'orthographe du Moniteur; n'importe. « On n'est pas tenu, dit-il dédaigneusement, de se ranger à l'avis de quelques littérateurs, qui ne se sont sûrement empressés de s'emparer de cette nouvelle orthographe, que parce qu'ils l'ont crue de Voltaire, imitant en cela les courtisans d'Alexandre, qui se croyaient des héros , lorsqu'à l'exemple de leur maître, ils penchaient la tête d'un côté. »
(1) Dans l'édition de 1819, l'auteur est plus clair : « L'è a un son ouvert qui approche de celui de l'a. » (Gramm. des Gramm. Paris, 1819, tora. I, p. 24.)
Il est certain que cette orthographe n'eut pas triomphé si rapidement, peut-être pas triomphé du tout, sans une circonstance fortuile. Le 31 octobre 1790, un prote de l'imprimerie du Moniteur, soit fantaisie, soit système, imagina d'introduire l'orthographe préconisée par Voltaire dans le journal du Gouvernement. Le Moniteur du 31 octobre ne renfermait que des imparfaits en oit ; celui du 1er novembre ne renferma que des imparfaits en ait. Le tour était joué. 0 puissance de la philosophie et de la centralisalion! La diphthongue ai avait désormais pour elle Voltaire et le Moniteur, les philosophes et les fonctionnaires. Les adversaires étaient, non plus des rivaux, mais des ennemis et des rebelles.
L'Académie fut du nombre; elle ne se rallia qu'en 1835 au drapeau du Moniteur et de Voltaire. Les protestations de Charles Nodier furent impuissantes, mais quand on a pour soi d'Olivet, Girard, Dumarsais, Domergue, Beauzée, Wailly, d'Alembert, Girault-Duvivier, toute une escouade de grammairiens , on ne mérite pas ce reproche d'ignorance , que l'auteur du Traité de Versification française lui adresse peut-ôlre trop sévèrement.