CHAPITRE VIII
Etude sur les causes de quelques erreur; à. propos du son OI.
Je me propose de combattre quatre erreurs qu'un savant de nos jours a accréditées, et appuyées de l'autorité de son nom; la première, c'est que la diphthongue normande ei soit antérieure à la diphthongue picarde et bourguignonne oi; la seconde, que oi ou oy se soient jamais prononcés ai pendant le moyen âge ; la troisième, que la rime en oi, ois, oit, plus rare dans les grands poètes du XVIIe siècle, fut alors certainement vicieuse; (') la quatrième, que « cette rime qui faisait déjà disparate au XVII9 siècle, se soi! maintenue au XVIIIe. »
(1) Voir Traité de Versification française, p. 33J , 340 et suiv.
§ 1. — Que El n'est point antérieur à Oï.
Bien que l'auteur du Traité de Versif. franc, ne prétende pas en propres termes que oi soit antérieur a ai, comme forme d'écriture, il est impossible de nier qu'il le considère comme antérieur pour la prononciation. « Nos plus anciens textes, dit-il, (l) présentent presque toujours ei à la place de oi, » et plus loin : (2) « Primitivement oy avait le son de ay. »
11 est vrai qu'un grand nombre d'anciens textes, par exemple, la Chanson de Pioland, la Chronique des ducs de Normandie, le Roman de Rou, présentent presque toujours ei à la place de oi. Mais il ne suffit pas de citer des textes anciens ; il faut citer des textes de provenance diverse, et tous ceux que l'auteur met en avant sont Normands. Or il n'est pas douteux et personne ne conteste que la Normandie ait professé et témoigne encore de nos jours pour le son ei un culte tout particulier. Je trouve dans Burguy (I. p. 25.) une réponse qui me semble péremptoire aux opinions du savant philologue : « D'où nous vient, dit-il, la diphthongue oi inconnue aux autres langues romanes? L'attribuera-t-on à l'influence celto-belge? Oi répond en effet au gallois wy qui s'emploie également pour e long et œ latin, que nous traduisons par oi; de plus la diphthongue oi a été prédominante au nord de la France, au sud de la Belgique , et un peu plus tard dans la Bourgogne proprement dite, contrées habitées par les Celtes Belges. Je crois néanmoins qu'il ne faut pas chercher une origine étrangère à la diphthongue oi; elle est aussi organique que les autres. Je n'accorde pas, comme on le fait ordinairement, une plus haute ancienneté à Yei qu'à Yoi, en ce sens que ei aurait été d'abord employé pour oi, où l'on trouve aujourd'hui ce dernier. Ni le chant d'Eula-
(1) Id. p. 340.
(2) Id. p. 346.
lie, ni le fragment de Valenciennes , etc. ne nous permettent de tirer une telle conclusion, parce qu'on ignore par qui et où ont été écrits les manuscrits qui nous sont parvenus. Les monuments postérieurs, chartes, romans, nous montrent partout Yoi et Yei en parfait accord avec la vocalisation de la province à laquelle ces monumens doivent être rapportés. »
J'ajouterai que deux des plus anciens monuments de la langue française, le Livre des Rois et le Livre de Job, le premier en dialecte Normand, le second en dialecte Bourguignon, tous deux écrits dans la seconde moitié du XIIe siècle, confirment l'opinion du grammairien. Dans l'un, c'est Yei, dans l'autre, Yoi qui domino. Fallot ne s'y est pas trompé : « Le langage Normand, dit-il, écrivait en ei ou simplement en e la syllabe oi française, substituant ainsi des formes grêles et tenues aux syllabes pleines et sonores des autres dialectes. » (G. Fallot, Rech. p. 25.) On peut voir dans le Traité de Versif. fr. de nombreux exemples d'orthographe et de prononciation normandes ; en voici un de prononciation bourguignonne tout aussi ancien :
« Quar la cremmors, cui je cremmoi, moi est venue, et ce que je redotoi,
moi est chaut. (M. s. J. p. -471.)
Je pourrais en citer mille autres pris, et dans le Livre de Job, écrit, comme je l'ai dit, dans la seconde moitié du XIIe siècle, et dans les sermons de Sl-Bernard, dont la copie, qui date du X ï I Ie siècle, a été faite très scrupuleusement, au témoignage de M. Leroux de Lincy, sur une du XIIe.
Pourquoi n'abriterai-je pas mon opinion sous l'autorité du savant Est. Pasquier, qui écrivait à Ramus : « Nous avons une diphthongue oij qui est née avec nous, ou qui par une possession immémoriale s'est tournée en nature, diphthongue dès pieça reconnue estre nostre parles cstrangers, etc. »
Il me semble suffisamment démontré que Yoi bourguignon est aussi ancien que Yei normand.
114 DU DIALECTE BLATSOIS.
§ IL — OI--OY ne s'est jamais au moyen âge prononcé AI -EL
D'après l'auteur du Traité de Versif. fr., la bivocale oi aurait sonné ai jusque vers la première moitié du XVIe siècle. Qu'est-ce qui le prouve? Quoi! parce que vous trouvez bourgeois, croix, courtois rimant avec je fais dans Christine de Pisan; Seine et royne, aise etpogse, sait et cessoit dans Villon; hayes eimonnoies, paresse et nostre paroisse dans Coquillart; françoise, courtoise, framboise, Amboise, rimant avec aise dans Crétin; roitle et remède dans Marot, tous auteurs qui n'étaient pas Normands , vous en concluez qu'on prononçait bourgeais, craix, courtais, frambaise, Ambaise, etc., pendant tout le moyen âge! (p. 343 et 344.) Et un éditeur d'un Recueil de Farces, Sotties et Moralités du XVe siècle, adoptant les mêmes idées, n'a pas hésité, à propos de ces vers du nouveau Patelin :
De même vous fais assavoir Qu'il y a deux ou trois bourgeoises De mesme qui seront bien ayscs, etc.
à mettre en note : « Cette rime prouve qu'on prononçait alors bourgeaises, comme on prononce maintenant françaises. »
Je m'inscris en faux contre ces assertions. C'est absolument comme si, à propos de ces vers d'un poète moderne :
Adieu, pleurez-moy sans me plaindre; Je meurs en tout espoir, et sur de vous rejoindre. (V. de Laprade, Pernette.) (')
un commentateur venait dire à son public dans 400 ans d'ici : « Cette rime prouve qu'en l'an de grâce 1868 on prononçait rejaindre, de même qu'aujourd'hui en $268 nous prononçons plaindre. »
(1) Cf. ibid. saintes , jointes; et Cl. Marot, Ps. LXVI. B. joindre, estreindre ; LXVIII. 15. jointes, sainctes.
J'ai prouvé par des citations authentiques que oi-oué remontait aux plus anciens temps de notre langue, et j'ai appuyé mon sentiment d'une manière irréfutable, si je ne m'abuse, des opinions de Burguy et de Fallût, qui sont aussi celles de M. Leroux de Lincy. Je vais lui donner une nouvelle force à l'aide des assertions même de l'auteur que je combats.
ce On n'a jamais prononcé gloire, mémoire, dit-il (p. 353.), avec le son ai, glaire, mémaire. » Je me demande alors comment le savant bibliothécaire lirait les vers suivans :
Anneaux, robes, IX ou dix paires.
Ce morceau cy m'est trop aigret.
Moult se passe tost vainne gloire ; Femme en ses saulx meurt à regret.
(Dse Mac. des femmes.)
Lira-t-il à la moderne père, gloare? Il n'y a plus de rime; il n'y pas même d'assonance. Dira-t-il poires? Impossible, puisqu'il a déclaré (p. 343) que « pendant le XV9 siècle, oi continue à se prononcer ai. » Glaire? mais ce on n'a jamais , écrit-il avec raison, prononcé gloire avec le son ai, glaire. » Qu'il lise avec la prononciation bourguignonne ouè ou ouè, peu m'importe, et la rime y est :
Anneaux, robes, IX ou dix paires...
Moult se passe toi vainne glouère. (')
Et tout est expliqué, toutes les difficultés sont levées. Pourquoi voyons-nous si souvent la dipthongue oi notée oe, non pas seulement au XVIe siècle, mais dès le XIII9, sinon parce que , excepté dans le dialecte normand, on la prononçait ainsi? Ex. :
Roé — roi; soé — soi; asavoer — asavoir; poent — point-, arroct — auroit; (Lettr. de Rois, vol. I. p. 133. a. 1260.) Aussi ces beaux dorez tressouers, Et ces riches dorez fermouers. (Rom. de la R. vs. 9730.)
(1) Cf. Cl. Marot, Ps. CIX. B. gloire, taire; LXIII, B ; gloire, sanctuaire,
Alors il n'y a plus de fausses rimes; on peut affirmer qu'il n'y en eut que très rarement, qu'il n'y en eut peut-être même jamais à une époque où l'on était préoccupé de rimer, non aux yeux, mais à l'oreille. Je fais rime avec courtois, prononcé càurtouais; Seine avec routine; aise avec pouaise , scet avec ccssouet; bourgeouaise dans le nouveau Pathelin avec aise, etc. Et faut-il s'étonner maintenant que Sibilet ait autorisé les poètes à faire rimer estre avec cognoistre prononcé connôucstre? (')
Ainsi oi n'a point sonné et pendant le moyen âge. Oi-ouè était la diphthongue picarde et bourguignonne et par suite française, comme ei fut la diphthongue normande.
§ III. — Qu'il est faux d'affirmer d'une manière générale que la rime en OI, plus rare dans les grands poètes du XVIIe siècle, fut alors certainement vicieuse.
a II ne peut, dit l'auteur du Traité de Yersif. fr. (p. 347.), y avoir aucun doute à cet égard ; c'est une erreur de croire que ces rimes étaient bonnes du temps de Boileau et de Racine. » C'est ce que je vais examiner.
Je ne parlerai pas de la rime de français avec lois, fois, exploits, bourgeois, si commune dans tous les poètes, même les plus sévères, du XVIIe siècle. Tout le monde sait, et Régnier-Desmarais nous l'apprend dans sa grammaire (p. 42 et suiv.), que l'on disait Français dans le langage commun et François, dans un langage plus relevé. Je le cite ici textuellement, afin que l'on comprenne bien qu'au XVIIe siècle il y avait deux prononciations distinctes de la diphthongue oi, même dans le même mot : « Il y a des mots de nation dont la dernière syllabe au masculin , et la pénultième au
(1) V. Traité de Versif. fr., p. 315.
féminin se prononcent ordinairement par un e ouvert, comme un François, une Françoise, un Anglois, une Ângloise, quoyque dans les vers ou dans un discours public ils reçoivent la prononciation de la règle générale, » qui élait que la diphthongue oi sonnait ouè. Et c'était non seulement les noms de nation, qui se prononçaient ainsi, mais encore un certain nombre d'autres mots , comme l'atteste le passage suivant : « Généralement Yo et Y y, Yo et Yi, assemblez dans une mesme syllabe se prononcent comme une diphthongue, où l'on entend en même temps le son d'un o, et celui d'un è ouvert. Mais l'usage ordinaire de la prononciation excepte de cette règle les verbes croire, croistre, connoistre, paroistre, nettoyer et leurs dérivés; droit adjectif, froid et roide avec tous leurs dérivés; les trois personnes singulières du verbe estre au subjonctif, je sois, tu sois, il soit, et la personne plurielle du mesme temps, ils soient ; et enfin la dernière syllabe de tous les imparfaits des verbes dans les personnes singulières, comme festois , je serais, etc. et dans les troisièmes personnes plurielles, comme ils estoient, ils seraient , etc. où Ye et Yn perdent leur son. » (p. 45.)
Eh bien! tous ces mots, adjectifs ou substantifs rimant avec des imparfaits en bit, et qui vous offusquent comme fausses rimes, lisez-les conformément aux règles que je viens de citer, drcllc, adret te, frède, être! te, à la Normande, ou drouéte, adrouéle, frouéde, étroéte, à la Bourguignonne, et de fausses rimes, il n'y en a plus. Maladrbit-maladret ou maladrouet rime oyee perdroil-pcrdronet; endrôit-endret ou endrouet avec surprendroit-surprendref ou surprendrôuet ; froid-fred ou froued avec observoit-observet ou observouet. Souvent même dans la plupart des éditions antérieures à 1660, et aussi dans quelques éditions postérieures, l'orthographe de ces mots se trouve d'accord avec la prononciation. J'ai déjà cité l'exemple suivant de J. de Montlyard, poète du XVIe siècle :
Eschappé du filet qui d'une attache cstretle Les tenoyt enserrez , chascun fait sa retraite,
En voici de nouveaux puisés dans les auteurs même du XVIIe siècle :
Sur un sceptre d'ivoire il repose sa drelte Qui donne a son maintien une beauté secrète.
(S'-Garde, Ch. Martel, ch. IV.) Une tête de barbe avec l'étoile nette, L'encolure d'un cygne, effilée et bien drelte.
(Molière, les Fâcbeux, acte II. se. 7.) Damoiselle belette au corps long et fluet Entra dans un grenier par un trou fort ètreit.
(Lafontaine, III, 17, éd. de 1678.) Voyez-vous ces cases elrèlcs?
Je me suis proposé d'en faire vos retraites.
(Id. III. 8, éd. de 1678.)
L'édition de 1668 écrit étraites : « Peut-être prononçait-on ainsi, »met en note M. Walkenaer. S'il avait ouvert Richelet, il eut effacé peut-être, « Etroit, étroite, dit Richelet, prononcez étrel, étrette. » Evidemment, si l'on veut appliquer à la langue du XVIIe siècle la prononciation actuelle, drouate, étrouate, la rime sera fausse. Mais si vous vous refusez absolument àlire drète, élrèie, prononcez drouète, étrouèle etla rime y sera encore; et c'est ainsi, c'est-à-dire en ouè que je lirais ces deux vers de Racine, lesquels on a accusés d'être faux de rime {').
Tenez, voila le cas qu'on fait de votre exploit, (explouet.) — Comment, c'est un exploit que ma fille lisoit. (Usait ou lîsouet.)
Je n'hésiterais pas à dire lisouet , comme on prononçait encore au Palais à cette époque. Les Plaideurs sont de 1668; or voici ce que je lis dans une grammaire imprimée pour la première fois en 1 659 et dont la dixième et dernière édition fut publiée en 1 697 : ce Plusieurs grammairiens sont trop rigoureux en leurs censures,
(.1) Traité de Versif. fr., p. 348.
condamnant trop hardiment l'une des prononciations de deux qui sont également bonnes, ou du moins toutes deux recevables. Par exemple, il est plus doux et plus commun entre les bien disans de prononcer : Je parlais. Toutefois ce n'est pas une faute de dire : Je parfois, puisqu'à Paris, dans le barreau, et dans les chaires des prédicateurs, il y a beaucoup de langues éloquentes qui nerefuyenl pas cette prononciation. » (L. Chifïlet, p. 178. Cf. p. 200.)
Nos grands poètes se sont toujours montrés sur la rime d'un scrupule et d'une sévérité beaucoup plus grands qu'on ne le croit généralement.
Racine, pour ne citer qu'un exemple, était à cet égard d'une rigueur inouïe. Il avait mis dans la première édition d'Andromaque :
Lassé de ses trompeurs attraits, Au lieu de l'enlever, Seigneur, je la fuirais. (Acte III, se. 1.)
Fuirais, c'était contraire à l'orthographe usuelle. Tout le siècle • de Louis XIV a écrit fuirois, mais fuirois ne rimait pas aux yeux. « Autrefois , dît Vaugelas, on laissait aux poètes la liberté de rimer les imparfaits qui se prononcent en ais, comme je voulais avec des mots qui se prononcent en ois, comme poix. Présentement ces sortes de rimes ne sont plus permises : Musas colimus sec cri ores. » Que fit Racine? Pour rimer à la fois et à l'oreille et à l'œil, il réforma ainsi son vers :
Lassé de ses trompeurs attraits, Au lieu de l'enlever, fuyez-la pour jamais.
Et l'on accuserait un poète aussi scrupuleux de rimer à faux ! Est-il bien utile maintenant de justifier ces deux vers de Corneille :
Vous me parlez en vain de ce que je connoi; Je vous ai vu combattre et commander sous moi. (Le Cid, acte I, se. 4.)
On disait en 1636 je connais et mieux je courtois, comme nous venons de voir que l'on prononçait , même en 1 666 , il parlait , et il parloit. Ni le Trésor de Nicot, ni le Dictionn. de Richelet, qui signale toujours les prononciations en désaccord avec l'orthographe, ne font mention de la prononciation connaître. Et d'ailleurs la noie de Voltaire sur ce vers ne suffit-elle pas : ce On prononçait alors connoi, comme on l'écrivait. » (')
§ ÏV. Qu'au XVÏIF siècle, la rime en OIS, telle que l'ont employée no3 poètes, n'était pas plus fausse qu'au XVIIe.
« On aurait pu croire, dit l'auteur du Traité de Versif. (p. 349), qu'une rime, qui faisait déjàdisparate au XVIIe siècle, ne se serait pas maintenue au XVIIIe. Cependant, elle y reparaît encore quelquefois. »
Et il cite François rimant avec exploits, endroit avec écrivoit, froid avec croiroit dans Rousseau, François et lois, anchois et Polonois dans Chaulieu, François (nom de saint) et Charolois dans Voltaire, cloître et connollre dans Gresset.
Le XVIIIe siècle hérita de la prononciation du XVIIe, et Francovès, endret ou endrouet, fred ou froued, Polonouès, Charolouès, conservèrent leur droit de cité. Quant h connollre, que l'on prononçait alors connaître, il rime avec cloître, qui sonnait non pas clouâtre, mais cloué ire. Sibilet ne dit-il pas positivement qu'on peut rimer être avec cognoistre? (2)
FRÀNSOUÈS. — Oui, l'on prononçait encore ainsi à l'Académie, même en 1733. En voici la preuve : « M. l'abbé R... dit que l'usage approuve presque également qu'on prononce la dernière
(1) Théâtre de P. Corneille avec Commentaires, 3 vol. in-8°, 1764, tom. 1., p. 188, Note.
(2) V. Traité de Versif. fr., p. 345.
silabe du mot François (Gallus), et la première de croire, en fesant entendre en même temps Yo etYi, ou comme Yè ouvert. Un Suisse me demandait à propos de cet endroit-là, si l'on prononce cro-ïrc et Franso-ïs comme Simoïs, ne voyant pas que le mot même temps désigne là le seul son de Yè ouvert du mot (ranchs , ou français, au cas qu'on ne voulut pas prononcer Yo et Yi, c'est-à-dire francoès. Bien des gens au reste sont surpris d'entendre lire et prononcer frânsoais, au lieu de français, dans l'Académie même par de beaus esprits qui n'oseroient prononcer ainsi dans le monde le plus poli en fait de langage. » (Biblioth. des Enf., 1733.)
FRED, ENDRET, CRAITRE. — Quant à ces mots, et surtout à craître, (') que l'on a reproché si sévèrement à Voltaire d'avoir exhumé, ils se sont prononcés ainsi jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.
Oi sonnds like ai or.é open in verbs ending in oltre as connoitre, croître, paroilre, etc. in monnoie, foible, roide. There arc several well bred peoplc in France, who ahvays make this sillable an improper diphtliong 1° in droit (right), froid, and otlier derivatives; 2° in avoine, harnois, étroit, neloyer and noyer (droivn), which they pronounce irait, [raid, avainc, etc. » (Porny, 1783.)
Ainsi il est avéré que tandis que droit, froid et leurs composés avaient deux prononciations, l'une en oué, l'autre en ai, croître n'en avait qu'une seule, craître. Voltaire n'a point eu à l'exhumer.
Noms de peuple, . Charolois, Polonois, etc. — L'abbé de Chaulieu , qui a commis le crime de faire rimer Polonois (2) avec
(1) « Voltaire ose encore se servir de la même rime, et pour la faire passer, il exhume l'ancienne prononciation :
Quel parti prendre! où suis-je et que dois-je être? Sur quel terrain puis-je espérer de craître? ■> (Tr. de Vcrsif. fr.j p. 351.) 2 Ne serait-ce pas plutôt Boulonnois que Polonois : Ce seigneur courtois , Qui, toujours entouré d'anchois, D'un grand fromage Boulonnois Faisait une chaise percée.
(Chaulieu, épitre au duc de Nevers, pag. 95, édition d'Amsterdam, 1733.)
anchois, mourut en 1720. Or nous venons de voir qu'en 1733 on prononçait encore Fransoais même à l'Académie. N'est-il pas bien probable que dans le langage relevé on prononçât aussi Anglois, Polonois, etc. ?
Voici les noms de peuple et de pays qui en 1783, d'après une grammaire du temps , sonnaient en oi :
Gaulois Brussellois
Gallois Hongrois
Génois Danois
M al toi s Suédois
Genevois Chinois
Hessois Japonois
Bavarois Siamois.
Liégeois
On voit qu'à l'exception de Maliois et de Japonois, ces noms sont les mêmes qu'aujourd'hui.
Voici ceux qui en 1775, d'après L. Chambaud, sonnaient encore en oi :
Bavarois Hibernois Suédois
Danois Vaudois Hessois
Hongrois Malthois Génois
Liégeois Comtois Aragonois
Cretois Danois Navarrois
Japonois Vermandois Modénois
Iroquois Bazadois Barrois
Maroquois Chinois Crémonois
Albigeois Gaulois Artois
Bochelois Carthaginois Valeniinois
Bernois Beaujolois Nantois
Gatinois Champenois Gantois
Angoumois Piémontois Condomois
Bhetelois Blésois Valois
Bourdclois Âuxerrois Brussellois
Genevois Âgenois
La liste des noms qui sonnent en oi est, comme on le voit, beaucoup plus longue en 1775 qu'en 1783, et elle le deviendrait davantage, à mesure que l'on remonterait plus avant vers le XVIIe siècle. J'ai voulu montrer en la transcrivant que c'est progressivement, d'année en année, pour ainsi dire, que cette transformation d'oi en ai a eu lieu. Ainsi pour revenir à Charolais, bien qu'il sonnât comme aujourd'hui en 1783 et en 1775, il est certain qu'à l'époque où Voltaire le faisait rimer avec François, c'était autorisé par la prononciation usuelle. J'en trouve la preuve dans cette note de Duclos à la Grammaire générale : « On a dit autrefois roine et reine, et de nos jours Charolois est devenu Charolais, harnois a fait harnès, etc. » Or ces lignes datent, si je ne me trompe, de 1756, et le quatrain galant que l'auteur du Traité de Versification met en cause, est de 1720 :
Frère Ange de Charolois, Dis-nous par quelle aventure Le cordon de S1 François Sert à Vénus de ceinture?
Voltaire, qui n'avait alors que 26 ans, se conformait à l'orthographe et à la prononciation générales; ce ne fut que plus tard qu'il entreprit sa campagne pour la transformation d'oi en ai.
Les deux auteurs, dont j'ai tiré les noms de peuple et de pays que je viens d'énumérer, ont oublié le mot Marseillois. Je ne veux pas dire qu'ils n'en aient point omis d'autres , mais je m'attache à celui-là de préférence, parce qu'il m'offre l'occasion de raconter une anecdote, qui prouve avec quelle lente progression ces noms en ois se sont insensiblement transformés. On y verra de plus que ces transformations ne se sont pas produites si loin de nous, qu'on se le pourrait trop facilement imaginer; et l'on en conclura peutêtre que, de même qu'une langue, si parfaite qu'on la suppose,
\%ï DU DIALECTE BLAISOÎS.
n'est jamais fixée ni pour le sens, ni pour la forme des mots, dès lors qu'elle demeure à l'état de langue vivante, de même aussi il s'opère dans le langage parlé un travail sourd, lent, imperceptible, et dont les causes sont extrêmement complexes, qui altère presque à notre insu, et modifie la prononciation.
C'est entre 1792 et 1814 que le nom de Marseillais s'est transformé en Marseillais. D'une part en effet, nous trouvons dans la Carmagnole un témoignage delà prononciation de ce mot; de l'autre, M. Laurent Lautard, dans son ouvrage intitulé : Marseille depuis 41 SO jusqu'à 4845, (IL p. 288.) raconte que le comte d'Artois, visitant Marseille en 1814, assista à une représentation solennelle donnée au théâtre en son honneur. Là il adressa aux habitants, pour les remerciar de leur brillante réception, un petit discours, qu'il commença ainsi : Marseillouais! « Cette prononciation, déjà surannée, ajoute le narrateur, provoqua un élonnement universel. »