‹ Du dialecte blaisois et de sa conformité avec l'ancienne langue et l'ancienne prononciation françaiseChapitre 56 sur 132 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

De la prononciation cle la triph.thong-u.e EAU.

Remarque préliminaire. — Les grammairiens ne sont point d'accord sur le nombre de nos diphthongues. Les uns, s'appuyant sur l'étymologie et la définition même du mot, ne comptent point parmi les diphthongues les sons simples, comme au, eu, ou. D'autres, pour mieux accentuer une diversité qui frappe tous les esprits attentifs, les ont distinguées en diphthongues auriculaires et diphthongues oculaires. Ces dernières ont reçu de quelques-uns le nom de voyelles composées, ou même de fausses diphthongues. L'on a été jusqu'à créer le nom de bivocale pour distinguer le son simple, résultant de l'union de deux voyelles, du son composé. Enfin, il en est qui, prenant avant tout en considération le nombre des lettres qui se prononcent en une seule émission de voix, ont appelé diphlhongue la réunion de deux voyelles, et triphthonguc la réunion de trois. C'est à cette dernière opinion,

que pour des raisons qu'il serait, je ne dirai pas inutile, mais en dehors de mon sujet de développer ici, je me suis définitivement rangé.

Règle. — La triphthongue française eau se prononce toujours iau dans le dialecte blaisois.

Cette prononciation date des origines de la langue :

J'ay mantiaux fourrez de gris J'ay chapiaux, j'ai biaus proffis.

(Eust. Deschamps, p. 87.) Et maint biau drap d'or et de soie. (Ad. de la Halle.) De tous boins morsiaux sent-il le fusike. (Id. ap. Buchon.) Je scay bien que ferez au roy plaisir biaucop plus grant que je ne vous en escrips. (Ph. de Coin. Lell. à Laur. de Médicis.)

Lorsqu'au XVIe siècle, et même dès la fin du XVe, cette prononciation disparut du style littéraire, elle persista dans la bouche du peuple, comme en fait foi Théod. de Bèze : « Evitez la faute grossière des Parisiens, Y iau pour Veau. »

Si l'on ignorait les différents signes à l'aide desquels on la représentait, on pourrait croire qu'elle était beaucoup moins commune qu'elle ne le fût en réalité au moyen âge. De même en effet qu'on représentait souvent le son ou et le son eu par l'orthographe correspondante :

Et Jalousie et malle bouche

Qui n'ayme que mauvais reprouche,

(R. de la Rose, vs. 4194. Cf. 9251 , 7761 , 8403, 9838, 8979, 8997, etc.) Et tu fusses mais a toudis Si bon menestreus com les père ?

( Ad. de la Halle , Buchon , p. 66.)

De même aussi faisait-on la triphthongue iau : Pour li elle offri

Deux co\\\ombiaux.

C'est un des services plus Maux.

(Myst. de la femme arse, Buchon, p. 359.)

Mais d'autres fois de même qu'on représentait 1° le son ou par

ol, or, os, ox :

Assaillez-les a une foulle, Messire Jehan de la Polie..

(M. du S. d'Orl. vs. 5544.) La quarte quadele Brun Yors Qui moult estoit et pros et fors.

(R. du Renart, Cf. vs. 7143, 7249, 9241, 9261 et 26405.) Ils sont a demyc lieue de nous ; Faisons tant que soyons enclos.

(M. du S. d'Orl. 8621.) Qoi, fist le Lox, maldis me tu?

L'aigneax. respunt : N'en ai voloir.

LïLoux li dit : jeo sai de voir. (M. de Fr. fabl. 2.)

2° Le son eu par el, er, es, ex :

« L après e sonne u, si elle est suivie d'une consonne 5 Ex. . bel compaigneoun. (Gr. de Colyngb. Règle 23.)

îïappy, m. bienereux, bienereuse. (Palsgr. p. 314.) Ki n'ose les dolerous fais soslenir. (Pieres de Corbic.)

L'impost, les qualriesmes , Faulte d'un peu de vin, feront mourir de rheumes

Les povres compaignons. (01. Bass. p. 18.) Se Diex plaist, et il ara miex.

■ — Or cha! levés-vous sus, biau fiex. (])

(Li Jus Adan, Buchon, p. 67, 68. Cf. p. 64.)

(1) Cf. avec Lafontaine, Fabl. IV, 16.

Biaux cliires leus, n'écoutez mie .Mère tenebent clien fieux qui crie.

De même aussi représentait-on eau par ial, ias, iax ; Ex. :

De pials de bestes se vestent.

(L'image du monde, Roquef. a pials.) Icil chastial les travailla mult lunguement. (Yillehardouin.) Le bos est entour moult biax, Et l'erbe verde et li ruissiax. (R. de Rou.) Robins estoit assez biax Et la pastorete bêle 5 Robins est biax davadiax Et bêle est la pastorele, Car blons avait les cheviax (') Et dureté la mamele.

Robins est biaus garçonniax...

(Jean Moniot, Ruchon, p. 34.)

Quant à iar , l'on n'en rencontre pas d'exemple pour une bonne raison, c'est qu'il n'existe pas de mot dans lequel l'étymologie exige la présence d'un r après la triphthongue eau. Mais on a déjà vu que la diphthongue au était parfois représentée par ar. Comparer en outre arme et aime, armoyrc, almoyre etaidmoyre; armalx et aumaulx, etc.

Les formes en s, x, z, conformément à la grammaire, s'employaient de préférence pour le sujet; les formes en au, tau pour les cas obliques :

Il me dit : Biau sire, par saint Denis! J'aim plus biau de vous e mult melz apris; Autre m'amcrai , je le vous plevis ; Car il est et biax et cortois, et senez. (Rich. de Semilly. Bucbon, p. 32.)

Pour bien se rendre compte de cette prononciation, usitée

(]) Voir Roquefort aux mots :

Cheviax et cheviaz ; noviax et novias ; beax, biuxj et Lias.

surtout en Picardie, il ne faut pas oublier que, comme nous l'avons vu plus haut, e, ci se transforment très souvent en i et réciproquement. Le dialecte normand écrit très souvent deiable, chasteiaux là où la mesure du vers indique à n'en pas douter qu'il faut lire diable, châteaux. (V. Cliron. des ducs de Norm. vers 29213 et passim.) Même, lorsqu'il y avait un e seul et non ei, Ye sonnait i , comme on peut le voir par les exemples suivants :

Le deable en nous auroit bien part. (Mor. de l'Av. p. 220.) Vous savez que devant Orléans Nous avons la le siège mis.

(M. du S. d'Orl. vs. 7972.)

Lorsque Ye surtout était suivi d'une autre voyelle , on introduisait entre les deux, pour en adoucir la rencontre, un son mouillé qui peut être rendu par i ou par y et que l'on indiquait ainsi quelquefois. Par exemple, on écrivait agréable, créature, mais l'on prononçait agreyable, creijature, et comme le dialecte picard a toujours eu une inclination à transformer les sons ei, eij, e en i , on finit par dire agriable, criature, ou même agriaule, puisque c'est un des caractères du dialecte picard, caractère trop souvent méconnu et que je ne vois signalé nulle part, de transformer, surtout dans les terminaisons en able et en ive, le b et le v en u : (')

Li dis : Douce criature, Endurez les douz maz d'amer.

(Colars li Boleilliers. Buchon, p. 36.)

Le dialecte blaisois a conservé les deux prononciations que j'ai

(1) Exemples :

Sa menrungne est mix convenauble E plus ressanle chose estauble. (M. de Fr. i'abl. 89.) V. Rec. des mon. inéd. de l'hist. du Tiers-Etat, loin. 1. p. 111; défendaules-défendables;y. 142, coupaules-cuupablcs ; p. 158, restaulisscnt-restablissent, et passim. Dame, li dist liaudrains, sage estes e tout Bien l'avez recousu a pers iil et a rjliuc. { Rom. d'Alex.)

indiquées par les exemples: agreyable, creyature, et agriable, criature (mouillez Yi).

Remarque. — Les mots fléau et préau (ce dernier très rarement employé), qui se prononcent aussi flèyau et préyau sont plus communément monosyllabes et sonnent flau , prau ; Ex. :

D'or sont ses trois anneaux, d'or est son fléau encor.

(Dubartas. IVe jour, p. 439.) Et le fléau brise-épic a peine commençoit Dans Taire retentir, etc.

(Id. Judith.) Fléau (sic, sans accent) ou flayau. (Nicot.)

Ce tertre est le théâtre ou les foudres de Mars, Les durs fléaux de la faim, de la peste et Forage. Ont long-temps fait monter leurs guerriers étendars Et engrossi des monts de meurtre et de carnage.

(De Nérée, dans la NUe Troye., p. 294.) Où sont-ils a présent tous ces grands conquérans, Ces fléaux du genre humain , ces illustres tyrans.

(Desmarets, les Visionnaires, acte I. se. I.) La forme dissyllabique était également employée :

L'Eure en chasse autres trois, vrai fléau du Levant.

(Dél. de la poés., p. 127.)

Quant à préau, il a suivi la même destinée que fléau, et de même qu'on a dit flacl, floyau, flayau, fléau, fléau ; on a dit aussi prael, proyau, prayau, préau, preau. La prononciation monosyllabique s'est conservée dans Beaupreau, chef-lieu d'arrondissement du dép* de Maine-et-Loire, que l'on écrit souvent Beaupreau, mais qui sonne Beaupreau. J'ai également été frappé de l'habitude constante de Pvichelet d'écrire le nom de Despréaux Dépreaux, avec un accent sur le premier e, et point sur le second. Ceci me ferait supposer qu'il régnait au XVIP siècle une double prononciation de ce mot, Dépreaux. Ainsi même en ces vers où la mesure exigerait Dépréaux, Richelet persiste à l'écrire sans accent sur le second e.

Vous demandez pour quelle affaire Boilcau le rentier aujourd'hui En veut a Dépreaux (sic), son frère ?

C'est qu'il fait des vers mieux que lui.

Voir Richelet aux mots Débile, rente, rentier, etc.

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