CHAPITRE H
De la permutation des sons A et E.
La permutation d'e en a est très commune dans le dialecte blaisois ; celle d'à en e est beaucoup plus rare.
Je n'ai rencontré dans aucun des auteurs, qui ont traité de l'ancienne langue, trace de cette règle que j'ai déjà citée en l'appliquant au dialecte blaisois actuel, et qui peut s'appliquer au bourguignon et au français du moyen âge : « Tout e suivi de deux consonnes , dont la première est un r, sonne comme un a. »
Dans les plus anciens monumens de notre langue nous trouvons selon les dialectes, et quelquefois selon le caprice des écrivains, le môme mot écrit ici par e, là par a. Est-il besoin d'ajouter que c'est surtout dans les textes normands et picards que nous surprenons la présence de Ye, surtout dans les textes bourguignons et français celle de l'a ?
Si lo confermeî-'û plus vraicment.
(M. s. J. p. 504.) Par tanz tesmoignaiges est hui confarmeie vostre foiz.
(St-Bern. p. 553.) Mult en verrez grans maux eissir.
(Chr. des Ducs de Normand, vs. 11513.)
Or varra lion vostre bontei.
(Rutebœuf, ï,p. 150.) .
Si ne se pcrchoit li chevaliers.
(Lai dTgnaurès, p. 14.) Tu voiz, et parsois , et entens.
(Ruteb.I, p. 426.) Dist Gerars : Bien puis aperchoivre Que biau parlera n'i vaut noient.
(R. delà Violette, p. 213.) Trois manières de sainteit poons apparzoivre en ces trois Testes.
(St-Bern. p. 542.) Tut qu'aparceit et conoist bien.
(Chr. des Ducs de Norm. vs. 1358.) Que c'est merveille en tant de termes Ou porent trover tantes termes.
(Chr. des Ducs de Norm.) C'est ris plain de pleurs et de larmes , Repos travaillant en tous termes.
(R. de la Rose, vs. 4429.) Voir Jubinal, nouv. rec. tom. I, p. 332, Li avars, et p. 333, Li avers. — V. aussi R. du Ren. vs. 4964, avers; 6214, sarmonant ; 6458, sarmon.
Est-ce à dire que chacune de ces deux prononciations resta cantonnée dans les provinces où elle avait pris naissance, sans jamais en franchir les frontières? Ce serait une erreur de le croire. Il faudrait supposer pour cela qu'il n'existât entr'elles aucune relation ni commerciale , ni politique, et que Bourguignons et Normands fussent pour ainsi dire murés dans leur pays , sans jamais en sortir, comme l'ont été longtemps le Japon et la Chine. Il est plus que probable au contraire , nous pouvons même dire certain que, de même que nous voyons Simon de Montfort dans les premières années du XIIIe siècle « introduire avec ses Français la langue picarde ou le français wallon dans les villes du Languedoc »
(Chateaubriand , anal. rais, de l'Hist. de France, Philip. IL), les relations de toutes sortes entre la Neustrie et l'Àustrasie avaient fait pénétrer dès une époque indéterminée et peut-être même avant le XIIIe siècle une prononciation étrangère au sein de la prononciation indigène en Normandie et en Bourgogne. J'en rencontre des traces en plusieurs endroits des premiers livres des rois et de la chanson de Roland dans les formes sesclargissel (Roi. II. 298.) pour s' éclairasse , guaret (Id. IL 725.) pr. guéret, guarir (Rois., p. 20.) pr. guérir, aparcéurent (Id. p. 15.) pr. aperçurent, etc. Marie de France surtout nous en fournirait de nombreux exemples, si l'on pouvait se fier entièrement au texte publié par Roquefort. (Voir la thèse latine intitulée: De œtate , rebusque Marias Francicse Nov. quœst. instituitur, auct. Eduard. Mail, Halis Saxonum, 1867.) Si le vers suivant :
Le sarpent ou vilain proia
est réellement conforme au texte de l'auteur, et n'a été altéré ni par l'éditeur, ni par le copiste, il prouverait que le bourguignon exerçait dès lors une influence sur le normand.
L'e est en effet, à mes yeux, un signe tellement caractéristique du normand, que, bien que je ne connaisse pas dans ce dialecte d'exemples de guérir (*), j'hésite à croire que guarir y ait pénétré autrement qu'à la faveur d'une influence étrangère. Comment cet e s'y prononçait-il dans les mots où il était suivi de deux consonnes dont la première est un r ? Ne sonnait-il pas a comme en d'autres dialectes? Je ne le crois pas. Tandis que les textes bourguignons et français écrivent toujours en er des mots qu'il est facile de voir d'après la rime, qu'ils doivent se prononcer en ar, les textes normands représentent le son d'c et d'à par le signe alphabétique immédiatement correspondant, le son e par la lettre e, le son a par
(1) Bien qu'il y ait sans doute des exemples .intérieurs, c'est dans Iîert. aus. gr. p. XCll. p. 125 que j'ai rencontré leprem. ex. de guérir.
la lettre a. Apperzoivrc, serpent, bien qu'écrits par er, pourront sonner en bourguignon , et c'est ainsi que je les lirais, apparzoivre, sarpent ; en normand , jamais.
Cet cr normand ne sonnait point ouvert comme dans notre langue d'aujourd'hui. On a déjà vu qu'à mon avis Ver ouvert datait tout au plus de la fin du XVe siècle. J'ai d'un autre côté prouvé en plusieurs endroits (Voir notamment Ie part. ch. II, règle 2, p. 16; et %e part. ch. XII), que e avait souvent le son eu dans l'ancienne langue ('). Ce qui me porterait à penser que er sonnait ainsi en normand au commencement et au milieu des mots dans le cas qui nous occupe, c'est qu'aujourd'hui il a conservé le même son dans la langue anglaise, qui, comme on sait, a emprunté une grande partie de son vocabulaire et de sa prononciation au normand. (2)
Le dialecte de l'Ile-de-France se trouvait naturellement placé pour servir d'intermédiaire , et pour ainsi dire de régulateur entre les divers dialectes qui l'entouraient. Dès avant le XIIe siècle , Paris était véritablement par son importance politique et commerciale, (3) par l'influence qu'il exerçait déjà sur le langage, la capitale de cette république aristocratique que les historiens appellent le royaume de France. Dès le règne de Louis le Débonnaire , et même, dit-on, de Charlemagne , la foire du Landit, qui se tenait à la fois à Paris et à S-Denis ; dès le règne de Louis le Gros , la réputation des écoles de Paris attirait dans la capitale, outre une foule d'étrangers et d'oisifs, des commerçants et des écoliers de toutes les provinces de France. Là, on entendait tous les dialectes, le nor-
(1) Cf. Lett. de Rois, tom. I, p. 430, Eudduart, p. 402, Andreu. (2) I am alpha , says the saviour, I oméga likewise am.
I was dead, and live for ever, God Almighty and the Lamb.
(Ilymns on various subjects, by the rev. Jos. Hart, London, Hamilton, s. d. p. 209.) (3) V. Ch. Nisard. Etud. sur le langage populaire ou patois de Paris, etc. Paris. Franck., 1873.
mand, le bourguignon, le picard sans compter les idiomes étrangers et les ratiocinations en latin. Paris était une sorte de terrain neutre ou les différentes formes de la langue d'oil se rencontraient et se donnaient la main, et de ces formes diverses, quoique ayant un air commun de ressemblance et de parenté, qualem deectesse sororum, il s'en était créé une à lui, que l'on parlait à la cour, s'il m'est permis de me servir d'un nom trop ambitieux pour cette époque, que Quesnes de Bétlumes regretta plus d'une fois de ne pas parler assez purement, où tous les dialectes se disputèrent l'honneur d'apporter leur contingent, et qui devait un jour enfin devenir la langue française. On eût dit que Paris, par un pressentiment de sa destinée, tenait déjà à réaliser , en fondant avec mesure tous les dialectes français en un seul, cette unité française dont les rois et les siècles devaient poursuivre l'accomplissement. Ainsi se mêlèrent les dialectes ; ainsi de leur contact se produisit , même avant le XIIIe siècle, l'invasion pacifique et successive de l'un dans l'autre. De là, pour en revenir à l'objet principal de ce chapitre , dans le dialecte de l'Ile-de-France, de là dans la langue française de nos jours la rencontre fréquente de Va bourguignon à côté de Ye normand. Dans Rutebœuf, dans Jeh. de Meung, ou G. de Lorris vous rencontrez amere, avère (amarus , avarus), ils serchenî, formes normandes à côté de je rarrai, damier, parsevoir, formes bourguignonnes. Aujourd'hui encore, si vous dites ferme et non farine, vert et non vart, dernier et non damier, je verrai et non je varrai , vous faites de la prose normande sans le savoir. Dites-vous au contraire larme, gendarme, arrhes, catarrhe au lieu de terme, fjenderme, errhes, catherre, c'est du bourguignon le plus pur.
Le dialecte de l'Ile-de-France, ou comme on l'appelait déjà, le Français prit donc parti tantôt pour l'e normand, tantôt pour l'a bourguignon. Il paraît néanmoins avoir eu pour celui-ci jusque vers le milieu du XVIe siècle une prédilection plus marquée. En voici quelques exemples tirés du roman de la P».ose :
Sans mettre en leurs pleurs fins ne termes. Que tous se plungent en leurs larmes.
(vs. 6289.) Travail et douleur la hébergent , Mais ils la lient et la chargent.
(vs. 4733.) Ne cuidez pas que les départe , Mais s'entr'aiment par grant desserte.
(vs. 4799.) Ainçois despendent en taverne Toute leur gaigne et leur espargne.
(vs. 5271.) Moult est fol qui tel chose esparne ; C'est la chandelle en la lanterne.
(vs. 7787.)
M. L. Quicherat a lu espergne dans un texte. (Y. Traité de Versif. franc, p. 362, note.) « Je transcris un bon manuscrit, » dit-il; et il en conclut que le son de Ye normand prévalait dans ces deux vers. Même en admettant son texte, je ne saurais me ranger à son opinion, et voici mes raisons : Il ne faut pas juger d'après deux vers de leur prononciation ; ce n'est qu'après avoir étudié l'ouvrage dans ses détails phonétiques, considéré la patrie de l'auteur, le pays et le dialecte où il a écrit, qu'on peut asseoir sur la prononciation des termes, dont l'écrivain s'est servi, un jugement qui puisse ne pas trop s'écarter de la vérité. Or est-il vrai que dans le roman de la Rose se trahisse une tendance générale à observer la règle que j'ai formulée plus haut? On n'a qu'à jeter les yeux sur les exemples que je viens de citer, et dont j'aurais pu aisément décupler le nombre. Quand bien même les meilleurs manuscrits écriraient à la Normande toutes les rimes par moi citées plus haut, et écrites à la Bourguignonne dans l'édition que j'ai sous les yeux, c'est-à-dire lermes, chergent , déperte, (lequel je n'ai jamais rencontré en normand), espergne au lieu de larmes, chargent, etc., je
douterais encore, connaissant la patrie de l'auteur, où règne encore de nos jours l'a bourguignon, et les habitudes du dialecte français où cet ouvrage est écrit. Ainsi la remarque de M. Quicherat n'infirme en rien la règle que j'ai déjà formulée, et que je soumets en toute humilité à ceux qui sont plus que moi versés dans l'étude du vieux français, à savoir que « tout a placé devant deux consonnes dont la première est un r sonne a et jamais e; tout e, placé devant deux consonnes dont la première est un r, sonne a et jamais e dans le Bourguignon et dans le Français. »
Comment se fait-il que e sonnât a dans ce dernier cas ? Je crois pouvoir l'attribuer à ce que ar, al, an ayant long-temps sonné au avec un son nasal plus ou moins prononcé dans les dialectes du moyen âge, comme je crois l'avoir démontré plus haut, le Bourguignon et le Français et peut-être d'autres dialectes, notamment quelques variétés du Picard, voisines du Bourguignon, sentirent le besoin d'attacher à un groupe quelconque de lettres le son ar et choisirent de préférence dans ce but le signe er, toutes les fois que IV était suivi d'une autre consonne, tout en lui conservant néanmoins le son é ou eu à la fin des mots.
Ainsi il est évident que dans ces vers, tirés du Mistère du Siège d'Orléans (vs. 12471.)
Y nous fauit tendre ce chemin; C'est fortifier ceste j)/ace, Avoir artillerie tout plain Pour gecter contre cette garce.
Qu'en un feu puisse-t-elle être arse!
Si luy feray, si je la tiens.
N'y trouverra nul controverse.
il faut lire controvarse, er se trouvant au milieu du mot; et que dans ceux-ci du même auteur :
Nous ne pourrions résister,
Qu'i leur vient gens de tous cousiez.
(vs. 5771.)
A-ele mené tel mêstier?
En tôt le monde n'a pas son per.
(vs. 28385.)
il faut lire résisté, mette, ou même resisteu, mètieu, er se trouvant à la fin d'un mot.
Je vais plus loin, et je prétends que la règle par moi formulée était tellement connue et pratiquée, surtout dans le dialecte de l'Îlede-France, que dans le cas particulier qui nous occupe, on écrivait parfois par un e des mots ou l'usage commun exigeait un a; Ex.:
Que soit tost ceste murdriere arse, Et en pouldre sa char esperse.
(Mistère de la Femme arse, Buchon, p. 35-4.) Messeigneurs, voici grant merveille De ceste truande paillarde.
Qui la meut ne qui la conseille De nous mander telle baverde?
Mes n'est-elle pas bien couarde?
Et si fait, quant je la regarde.
(M. du Sièg. d'Orl. vs. 1134-3.)
L'auteur, en écrivant ainsi, savait très bien que le lecteur ne s'y tromperait pas, et qu'à ses yeux arde et erdc, arse et erse auraient le même son.
Cette prononciation régna pendant le XVe siècle tout entier : a Pourquoi le vin n'est-il pas bon cette année, » demandait Louis XI; « Sire, lui répondit un compère spirituel, c'est que les sarmens n'ont pas tenu. » On écrivait serment (sacramentum) et sarment de vigne (sarmentum) , mais dans les deux cas on prononçait sarment ('). Aujourd'hui dans le dialecte blaisois, c'est ser-
(1) Serment est un mot dont nous possédons la forme au IXe siècle : Sagrament (serment des soldats de Charles-le-Chauve), puis sag renient , sairement, sarement , serement , serment. Je trouve sarment (sarmentum) écrit serment dans ces vers du XVIe siècle : S'-Paul , échappé du naufrage ,
ment (sacramentum) qui se prononce sarment, et sarment (scuramenlum) qui se prononce serment.
— Ains que dure verge De mort nous héberge, Présentons un cierge A la mère Vierge , Qui la sus prospère...
(Jeh. Mol., p. 142.)
Comment prononcerez-vous les quatre vers, en ergc ou en arge? N'hésitez pas, rappelez-vous la règle et lisez hardiment :
Ains que dure varge
De mort nous hèbarge , etc.
et si malgré tout vous avez encore quelque doute dans l'esprit sur la rectitude de celte prononciation, achevons ensemble la strophe, et vos doutes se dissiperont :
Affîn que de charge Elle nous descharge Sans plus de rencharge, Et soit la concierge Du Filz et du Père.
C'est surtout dans Villon, enfant de Paris, que cette prononciation règne en souveraine, et pour en citer des exemples, je n'ai que l'embarras du choix :
Item a Thibault de la Garde, Thibault? je mens, il a nom Jehan, Que lui donray-jc, que ne perde?
Assez a y perdu tout cest an.
(Grand Test', CXXVII.)
Dedans une isle s'arrêta I'rint des sermens pour le chaufl'age.
(Quailr. ùistoriq., actes, XVIII.)
Item , je donne à mon barbier
Qui se nomme Colin Galerne (]),
Près voysin d'Angelot l'Herbier
Un gros glasson... Prins où? en Marne,
Affin qu'a son aise syverne ,
De l'estomac le tienne près,
Si l'y ver ainsi se gouverne,
Trop n'aura cbault l'esté d'après.
(Gr. Testam. CXLIV.) Cette ballade lui envoie Qui se finist toute par R (2).
Qui la portera, que j'y voie?
Ce sera Pernet de la Barre.
(Gr. Testam. LXXXIÏI.) Item et au mont de Montmartre, Qui est un lieu moult ancien , Je lui donne et adjoincts le tertre Qu'on dit de Mont Valérien.
(Gr. Testam. CXXXVII.)
Ne craignez pas de lire parde, galarne, hyvarne, arre, etc. comme prononcent encore aujourd'hui nos paysans blaisois. Sinon je vous renvoie à la lettre de François 1er à Mr de Montmorency : « Le cerf nous a menés jusqu'au tartre de Dumigny. » (Gén. Variât, p. 291.)
Je pourrais citer de nombreux exemples puisés dans les écrivains du XVIe siècle, mais est-ce bien utile, et n'ai-je pas surabondamment démontré ce que je m'étais proposé de prouver, à savoir que dans le dialecte bourguignon , généralement imité en cela par le dialecte de l'Ile-de-France , tout e, suivi de deux consonnes dont la première est un r, se prononce a?
Je ne puis me dispenser cependant de reproduire un passage
(1) « Virez la piaute en galarne. » ( Cri des mariniers de la Loire.)
(2) En anglais , R se prononce encore aujourd'hui ar, comme en ces vers de Villon.
d'Henri Estienne qui jettera, je l'espère, plus de jour sur cette question : « L'e masculin a un autre son encore qui tient à la fois de Ye et surtout de Va; on le trouve surtout avant m, comme femme, temps ou tcms, et avant n, comme dent, prudent, prudence, etc. Le vulgaire prononce tams, prudant, santance, et s'excuse sur les poètes, qui font rimer constans et temps. C'est une faute ; il faut donner à chaque lettre le son qui lui est propre ; on évite ainsi les équivoques Sembler (enlever) et Rambler (aller l'amble). Nous nous faisons parfois un jeu decesambiguités ; ainsi : « Pourquoi dit-on la vérité dans le vin? Parce qu'il est de semé'/*/. » Ici Ye de serment se prononce un peu comme Y a de façon qu'on puisse hésiter entre serment (jusjurandum) et serment (sarmentum). ))
Ainsi dans la seconde moitié du XVIe siècle, a et e placés devant m ou n et aussi r, comme on peut le voir d'après l'anecdote finale, renouvelée de Louis XI, avaient, du moins aux yeux des grammairiens et des puristes en fait de prononciation, un son différent. Lequel, sinon que a avait ce son indécis entre a et o, dont j'ai parlé au chapitre de l'a, et qui est souvent noté au, comme j'en ai cité des exemples, par les écrivains du moyen âge, et par Palsgrave, et que e, devant les mêmes lettres, sonnait comme notre a d'aujourd'hui?
Quoiqu'il en soit, dès le commencement du XVIe siècle, une réaction se produisit contre l'influence bourguignonne de l'a, non seulement dans les mots ou Ye était suivi de deux consonnes dont la première était un r, mais encore dans une foule d'autres, même dans ceux où la lettre a existait dans l'orthographe dès l'origine de la langue. J'en trouve la preuve dans plusieurs auteurs, enlr'autres dans GeofiVoi Tory, dans Palsgrave, dans II. Estienne. N'avonsnous pas vu, p. 1\ , que les dames de Paris, d'après le témoignage de G. Tory, disaient mon méry, Péris, peter?
Cette réaction durait encore en 1578 : « Les courtisans, dit II. Estienne, contrefaiseurs de petite bouche, et les femmes qui eroi-
raient déroger à leur noblesse en prononçant Va le remplacent par c, et disent catherre et cataplesme pour catharre et cataplasme. »
Faut-il attribuer ce retour du son e à l'influence des courtisans et des femmes, ou bien à cette loi qui veut que la juste mesure dans le langage comme dans le reste résulte de l'équilibre et de la neutralisation l'un par l'autre des excès contraires? Les femmes et les courtisans ne furent, à mes yeux, que des exécuteurs inconscients de cette loi; mais la loi n'en existe pas moins, et il est à remarquer que les langues de l'antiquité et des temps modernes les plus belles et les plus répandues ont toutes dû leur perfection à la lutte plus ou moins longue, et à la fusion définitive de leurs différents dialectes en un seul et même idiome ('). Du reste, mon but dans ce travail n'est point de remonter jusqu'aux causes; je me borne à constater des faits. Or, ce qui me paraît démontré et évident, c'est que dès le commencement du règne de François Ier et même auparavant, il se produit dans la prononciation de Ye, surtout dans les mots où cette voyelle est suivie de deux consonnes dont la première est un r, une confusion, résultat naturel de la lutte entre les deux sons, confusion qui nous embarrasse d'autant plus pour déterminer alors la véritable prononciation de Ye, qu'elle embarrassait déjà les contemporains.
Une preuve, à mon avis, entre celles que j'ai déjà émises, que la règle de Ye suivi de deux consonnes dont la première est un r a perdu de son empire, c'est que Palsgrave ne la signale pas; et, en l'absence de règles le langage étant livré à l'arbitraire, on trouve à cette époque de transition presque toujours deux formes pour des mots où autrefois dans le dialecte Bourguignon ou dans celui de F Ile-de-France IV* seul régnait. Ainsi on dit marque et merquc et même merchc; chesciin et chaseun, etc. Ex. :
l marvayle, je me merveille.
(Palsgr. p. 633.)
(1) Cf. Xenoph. de rep. Athéniens. 9.8.
I marvayle, je me marvaille.
(Id. p. 83.) Toutes mes choses sont merquées or merchécs de cesle merque or merche. (Id. p. C33.)
Marke or bounde, marque, borne.
(Id. p. 243.) Marke or token, marque, signe, ensigne.
(Id. id.) Die ung chescun ce que dire vouldra. (Epitaphe de Gill. du Guez, 1535.) The masculine singular chascun, plurel chascujis. (Palsgr. p. 82.) Vaguzzar des Italiens est forgé sur notre aguzer ou aiguizer. (H. Est. Précell. p. 311. Cf. p. 199, arain, airain.) (l)
Cette diversité de prononciation est attestée par Pasquier. Qu'on lise la lettre qu'il adresse à Ramus à ce sujet, et l'on concevra facilement la confusion qui régnait alors, envoyant des hommes tels que Pvamus, Pelletier, Meigret, Pasquier différer d'avis sur la prononciation. Néanmoins Ye gagnait tous les jours du terrain, non sans lutte. Des grammairiens avaient paru, les deux Estienne, Cl. de S' Lien, Théod. de Bèze, qui essayaient de mettre de l'ordre dans le chaos. Fidèle à l'étymologie grecque, H. Estienne combattait pour l'a en défendant catharre et cataplasme; ennemi de la prononciation bourguignonne, partout ailleurs il rompait des lances en faveur de la prédominance de Ye : « Quelles pensions-nous, ditil, qu'estoient les oreilles d'alors (du XVe siècle), qui portaient patiemment mon frère Piarre, mon frère Rubart, la place SJaubart? Et toustefois, notre Villon, un des plus éloquens du temps, parle ainsi. » Et comme l'a cherchait à reprendre pied à la cour, en s'y introduisant à la faveur de la diphthongue oi, il gourman le les courtisans et s'écrie avec indignation :
N*csles-vous pas de bien grands fous...
De dire pour trois mois troas moas ,
(1) Voir aussi Cli. Bourd. p. 74, cscarlette-costelette , et deux vers après : escarlatte-lalte.
Pour je fais, vais , je foas, je voas? A la fin vous direz la guarre, Place Maubart, maître Fiarre.
Ronsard, comme la plupart des poètes de la seconde partie du XVIe siècle, donna des gages aux deux prononciations. Ainsi, je lis les vers suivants à la Bourguignonne ; ce sont les deux premiers quatrains d'un sonnet :
Celte fleur de vertu, pour qui cent mille larmes Je verse nuict et jour sans m'en pouvoir soûler, Peut bien sa destinée à ce Grec csgalcr A ce fils de Thelis , il l'autre fleur des armes.
Le ciel malin borna ses jours de peu de termes Il eut la courte vie ailée à s'en aller, Mais son nom qui a faict tant de bouches parler Lui sert contre la mort de pilliers et de termes. (Sonnet a Hélène, LXX.)
Au contraire je lirai avec M. Quicherat les deux vers suivants à la Normande :
Comme Amphion tira les gros quartiers de pierre Pour emmurer sa ville au son de sa guiterre. (Pions, cité dans Tr. de Versif. fr. p. 362.)
Quant à ceux-ci , comment les lirez- vous?
L'humide nuict, qui de son voile enferme L'œil et le soin des hommes qu'elle cherme. (Franciade, ch. III. 1.)
Ronsard les lisait-il lui-même selon la vieille et forte prononciation de Villon, ou bien, en écrivant cherme, a-t-il fait une concession aux oreilles délicates des dames qui se déclaraient pour calherre, et catapksme? Jusqu'à preuve contraire, me fondant sur les termes du sonnet que je viens de citer, et sur ces vers de Villon dont la prononciation en a nous est affirmée par Marot :
Item donne aux amans enfermes (l) A leurs chevelz , de pleurs et lermcs Trestout (in plain ung benoislier. (Gr. Test. CLV.)
je lirai enfarme et charme. Ronsard n'a-t-il pas écrit ailleurs : « Vieux charmeur — Amour est un charmeur? » (2e livr. des Amours, XX.)
Quoi qu'il en soit, c'est de cette période de transition que nos paysans ont conservé un certain nombre d'expressions où ils substituent l'e à l'a, Ex. : Almenach, (2) bremer, chercùtier ou mieux chairculier (plus communément cher lutter), catherre, errhes, élourdir, fener, glener ou gléncr, genderme, jerdin, phermacien, sercler, serdine, et leurs composés feneur, glcne, alourdissement , jerdirrier (s), etc. Attacher, cherger, merquer, tisènc, ténière, tèche, usités dans le Maine et l'Anjou, n'ont que peu de cours dans le Blaisois.
...Non pas si dur que plomb ou terre, (Aussi n'en eut si dangereux enterre. (Ch. Bourd. p. 23.) Mes gens n'ont point encore gîenné en ce champ. (Palsgr. p. 568.)
Comme on voit le gleneur Cheminant pas a pas, recueillir les reliques De ce qui va tombant après le moissonneur.
(Joach. duB. p. 9.) Je ne cesse d'ouïr une lourde tempeste De propos complaignans qui m'eslourdent la tête (J. deMontl. p. 97.)
(1) Enfermes dans ce vers vient de infirmus, et s'est à peu près conservé en blaisois sous la forme infeurme Le verbe enfermer inftrmarej a dans notre dialecte cinq on six prononciations bien distinctes : i'enfarme, j'onfeurme, et avec la métathèse de l'r, yenframe, j'enfreume, l'enfrome ei y enfroxune .
(2) Ou armena.
(:}) L'Anjou et le Maine, particulièrement le canton de Malicorne, ont conservé les formes du XVIe siècle, jerdrin oujardrin, jerdrinier ou jardrinier : 11 me sembla, de fantasme surpris, Veoir les jardrins des nobles Hespérides. (Jeh, liouch., Dédicace.)
Sans que l'abboy d'un chien ou îe cri d'une beste Ou le bruit d'un torrent étourdisse ma tête.
(Joach. du B. Hymn. de la Surdité. Cf. p. 15.) Belaud savait mille manières De les surprendre en leurs tesnières.
(Joach. du B. Ep. d'un chat.) (c I mowe downe baye with a sythe : Je fene ; il y a plus de dix jours que j'ay fené ma praerie. » (Palsgr.) En caresme est de saison La marée et le sermon ; Se faire en ce temps chairculier, On n'y profite d'un denier.
(Lincy, Prbea fr. p. 90.)
On peut suivre pas à pas en plusieurs de ces mots la continuation de la lutte entre les deux prononciations jusqu'à ce que le bel usage, comme on disait au XVIIe siècle , ait décidé le triomphe de l'une d'entr' elles. Leur histoire ne manque pas d'intérêt, et l'on ne saurait croire avec quelle persistance merque, caîkrre, merry, serge, chercutier, etc., ont disputé à leurs rivaux la possession du champ de bataille. Au temps de Yaugelas, serge et sargc se disputaient la prééminence. Vaugelas, en écrivant ses remarques sur la langue françoise, avait l'habitude de consulter trois de ses amis, qu'on appelait pour ce motif ses trois consultans. Ceux-ci se déclarèrent pour serge (1). Sans leur rien dire, Vaugelas, qui in petto tenait pour sarge , va s'adresser à la personne, qui en ce temps là était l'oracle suprême en fait de littérature et de grammaire. La grande Arthénice se déclara pour sarge. Comment concilier les deux opinions? Le grammairien ne fut point embarrassé, et il écrivit le paragraphe suivant où il introduisit délicatement une pa-
(l) Serge était la forme normande; sarge, la forme bourguignonne : Tu es de Dancroarche, Des mal quvers qui se vestent de sarge. (Og. de Danemarcke.) Molière, il est vrai que c'est, dans don Juan, si je ne me trompe, a aussi employé le mot sarge.
renthèse, que je prie le lecteur de remarquer : « Autrefois on disait l'un et l'autre et plustoât guarir que guérir, mais aujourd'hui ceux qui parlent etescrivcnt bien disent toujours guérir, et jamais gu ari r. Aussi l'e est plus doux que l'a, mais il n'en faut pas abuser, comme font plusieurs qui disent merque pour marque, serge pour sargc (toute la ville de Paris dit serge et toute la cour sarge), et merry que tout Paris dit aussi pour marry. » (Rem. sur la lang. franc.)
Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que six mois après la grande Àrthénice changea d'avis et se déclara pour serge. L'histoire ne dit pas si Yaugelas suivit son exemple : « Il faut dire serge, écrit Patru ; autrefois on disoit sarge comme^guan'r, mais aujourd'hui la cour et la ville disent serge et guérir. » (Rem. sur les Rem. de Yaugelas.)
Tout Paris, écrit Yaugelas, dit merry pour marry. Cette prononciation était toute récente; depuis les temps les plus reculés du dialecte français jusqu'à 1640, c'est marry qui domina; Ex. :
D'ileuc ving au moustier Saint-Bon Et de Saint-Bon à Saint Marri ; (l) La n'oi-je pas le cuer marri.
(Le dit des Mousliers, Jtib. I. \ 11.) Et dès demain seront jusiement treize (jours' Que je fus faict confrère au diocèse De S1 -Marry, en l'église S'-Pris.
(Marot.) « Quels sont les membres de la confrérie de S' Merry? — Les mal mariés. — El pourquoi ? — Parce qu'ils sont marris d'être mariés. » (V. Oudin, Curios. franc. 1640.) (3)
Ainsi, c'est Paris, ce même Paris, jusqu'alors partisan effréné de la prononciation bourguignonne (8) qui devient le centre de la
(1) llnry, pour Médéric, comme Thierry pour .' , Ferry pour Frédéric, etc.
(2) Cf. Mol. Sganarelle, act. I, se. IX.
(3) Haubert rimé contre part, dit Cl. Marot, montre que Villon était de Taris, et qu'il prononroit haubart et part. (Villon, notes, pag.
prononciation efféminée en e. Ouvrez les grammairiens du temps ; les protestations pleuvent contre Ye : « Guérir, dit l'auteur de la Lettre touchant les nouvelles remarques sur la langue française, est plus efféminé, et d'enfant de Paris qui change a en e. Erondelle est du franc badaudois (le badaudois, c'est le langage de l'enfant de Paris) ; de même mcrrij pour marry, mademe pour madame. » — « A, dit le P. Chifïlet (1659), garde partout sa prononciation commune, excepté en arrhes, catharre, pais, paisan, qui se prononcent errhes, caterrhe, péis, péisan. Merry et mer que sont des corruptions de langage. Le peuple àii serge, mais la cour dit sarge. Dites une charrette, et non chairelte ou cherctte. » — « Ârondelle est le vray mot, dit Patru. Hcrondelle (ou mieux erondelle), se dit par le peuple de la même façon qu'il dit cherrette pour charrette, chertier, charcutier, au lieu de chartier, charcutier. Hirondelle est latin, et n'est connu que de ceux qui savent le latin, et qui pensent qu'il y faut ramener le François autant qu'on peut. Néanmoins il faut confesser que maintenant hirondelle l'emporte. »
Le seul mot, condamné par les grammairiens que je viens de citer, et que j'aie rencontré dans une œuvre imprimée du temps, est le mot chercutier :
a Son père était cuisinier, et sa mère fille d'un chercutier. » (Satire en prose et en vers contre le gros Lycidas, Paris, Mich. Vaugon, 4664.) (')
Catherre (que l'on trouve écrit aussi caterré), était seul usité en prose et en vers (2) ; de même errhes :
Mille invisibles régimens
De flus, de fièvres, àecaterres
Rampèrent partout sur nos terres.
(Duperron, 1618, dans Rec. despoét. tom. V, p. 150.)
(1) J'ai depuis rencontré chaircutier, ainsi orthographié, dans un ouvrage du commencement de ce siècle. — Erres se trouve encore dans Richelet, Dict. de Rim. 1781. p. 211.
(2) Boileau a employé caiherreux. (Œuvr. div. du sieur D*+*, Barbin, 1685. Ep. V. p. 128.)
L'aurore dans ces temps d'hyver Gardant ses fleurs pour d'autres terres Ne sème plus a son lever Que des rhumes et des cathenes.
(Sarasin, poés. p. 89.) Datque arrhabonem : et luy a donné des erres.
(Trois corn, de PI. tom. II, p. 11.) Lk-bas ton dernier payement et ici-haut bientôt les erres.
(Recueil, vol. C, p. 126.)
Errhes, catherre, chercutier, ('rondelle, sarge se sont fidèlement conservés dans le dialecte blaisois; cherreîte, chertier, memj en ont complètement disparu.
Bien qu'on ne trouve plus dans les grammairiens du XVIIIe siècle aucune trace de discussion sur la substitution mutuelle de Ve à l'a, l'antique prononciation s'est perpétuée jusqu'à nos jours, non seulement dans le dialecte blaisois, mais encore dans le langage populaire, et même dans le langage bourgeois de plusieurs provinces. Qui n'a en effet rencontré quelquefois et jusque dans la capitale de ces descendantes du Bourgeois gentilbomme ou des Pourceaugnac, qui vous disent d'un air pincé et prétentieux: « Bonjour, mêdéme, avez- vous visité Péris? » tout comme les « petites bouches » du XVIe siècle ? J'ai connu personnellement un officier, jadis gamin de Paris, qui ne manquait jamais de commander à ses troupiers : « Portez.... ermesl en avant.... erchel »
Remarque. — Nous avons vu dans le cours de ce chapitre que dans un petit nombre de mots Y a se transforme en e, comme dans almenach, bremer, feneur, glene, chèrité. La réciproque a lieu beaucoup plus fréquemment, même dans les syllabes qui ne sont pas suivies de deux consonnes dont la première est un r; on l'observe également dans plusieurs cas ou Ye n'est suivi que d'une seule consonne :
1° Dans quelques mots ou Ye français est suivi d'un r seul,
comme varité pour vérité. Peut-être cette forme varitê vient- elle de l'ancienne forme verte qui par l'absence de l't rentrait dans la règle générale et pouvait se prononcer varié (l) ; Ex :
La verte de l'histoire.
(Rom. d'Alexandre cité par Fauchet.) — (V. Chron. des d. deNorm. vers 27481.)
Le dialecte bourguignon offre une foule d'exemples de 3nic pers. plur. de parf. de l'indic. ou Te devant r se change en a. On en rencontre surtout dans S1 Bernard à l'origine de la langue, et plus tard dans Rabelais, Ronsard et Dubellay.
a Les infinitifs en er, dit P. Delaudun d'Aigaliers, (Art. poét. franc, pag. 32), forment leur prétérit parfait en a. Ils gardent ladite lettre a en toutes leurs personnes, comme j'aymay, ils aymarent. »
La pluspart de ces mulets Tous chargez nous demeurarent Et les plus visles genêts Par les espérons crevarent.
(Ch. hist. II. 490.)
Celte forme de parfait ne se rencontre plus dans le dialecte blaisois (je dis plus, car je pense qu'elle s'y trouvait du temps de Rabelais), par une bonne raison, c'est que excepté en certains cantons de la Sologne, l'on peut dire que le parfait défini n'y existe pas.
C'est ainsi qu'on dit fil far (fil de fer), mar (mer), gari (guéri), pari (péri), rencharir ou mieux renchardir (renchérir), hiar (hier), etc.
Harsoïr, Marie, en prenant maugré toy, etc. (Ronsard, 2elivr. des Amours, chanson.)
(1) Un certain nombre de mots, même au XIIIe siècle, possédaient à la fois la forme populaire et abrégée, comme verte, ferlé, noble et la forme directement calquée sur le latin, comme vérité, fermeté, nobile.
2° Dans un certain nombre de mots ou \'c est précédé d'un r, et par suite dans quelques-uns de ceux qui commencent par la particule itérative re :
Maintz sont qui d'entrer en s se h as lent Qui tous a l'entrée s'arrêtent.
(R. de la Rose, vs. 6247.) Empoint le bien, si l'ait fait Irabuîhier:
(G. de V. dans Burguy, II. p. 240.) Or vois se j'y passe et râpasse.
(Un miracle de S'-Ignace, Buchon, p. 274.) Puis, rapassant la mer...,
(L. des Mas. p. 68.) Cesse de plus ravasser.
(Desportes, ps. 41.) Les pécheurs radressera. (')
(Cl Marot, Ps. édit. de 1364, XXV. M.)
C'est ainsi que refreschir, usité au moyen-âge, est devenu au XVIe siècle rafraîchir. On trouve de même regaïllardir et ragaillardir, revigorer et ravigorer, travesti depuis et conservé dans le dialecte blaisois sous la forme ravigoter.
Divin harpeur, est-ce par la donzelle Ou bien par toi que suis ravigote ?
(M. Le Fèvre à M. de Voltaire, dans N»«x Amus. Tom. XIV, pag. 71.)
N. B. Compar. avec la règle grecque : Tout verbe dont l'e ou W du radical est suivi ou précédé d'un p change cet s ou cet *i en a à l'aor. 2 :
TpéittOj erpairov. pr'yvjy.i. (pvfyto) èpoavyjv.
Tepirw, erapTCOV. (3pé)(&>, socayr.v. (3)
(1) En cette même édition, XXVI!, B, je lis redresse, comme nous dirions aujourd'hui. Cette édition est, je crois, la même que celle qu'indique ainsi Brunct : Cent cinquante psaumes de David, en rime frain-oise par Cl. Marot et Tliéod. de Uèze, etc. Lyon, 1563, in-in. Brunet ne signale pas l'édit. de 1564.
(•2) V. Uurnuuf, gr. gr. par. 110 et II. Congnet, graruru. de la lang. grecq. 1(30, 4°.
3° Dans quelques mots ou Ye est suivi d'un ou plusieurs m ou n, comme même, gemme, (usité seulement dans sel gemme), etrenne, deuxième, etc. qui se prononcent meeme, meume ou marne; geume ou geâmme; êtreune ou étranne.
De son corps fauldra faire un haste
Ardent en flamme.
Hé! Vierge, précieuse gemme!
(Misl. de la Femme arse, Buchon, p. 351.) Or, adieu donc, reyne de toutes femmes, La fleur des fleurs, le parangon des gemmes.
(Le Maire, fol. CLXXIV, vso.) Pourras-tu bien endurer en loy-mesme De perdre ainsy la princesse des femmes.
(Le Maire, fol. CLXXI.)
M. Artaud, qui fut recteur de l'Académie de Paris, prononçait ainsi le mot même. Il me souvient que, présidant un concours public où un candidat avait cité en ces termes la pensée bien connue de Bufïbn : « Le style, c'est l'homme, » M. Artaud l'interrompit brusquement : « Monsieur, quand on cite, il faut citer textuellement : Le style est l'homme maame. »
4° Dans la plupart des mots, on peut même dire dans tous les mots commençant par la syllabe è ou hé , comme égrener, émietter, exempter, héritier, héritage, etc. pron. : agheurner, amieuter, axemler ou euxemter, ariticr ou arêtier, arétage, etc.
Maistre, ne soies abaubis.
(Li Jus Adan, Buchon, p. 65.) Tant tint li prestres son cors chier, Qifonques non laissast acorchier, etc.
(Rutcbeuf.) Tu peux bien assaîer.
(Palsgr., p. 416.)
On va, on vient, on s'accoute à Taureillc (J).
(Est. Pasq. t. II, p. 922.) Acoute un peu.
(Molière, Don Juan, acte II, se. I.) Quant tu apoiez sur son coule Anieuse, fet-il, c'acoute.
(Roquef. à coûte.)
Cette règle, communément pratiquée clans le dialecte blaisois, s'applique moins à la voyelle é qu'au son lui-même; et la preuve, c'est que cette transformation en a se produit non seulement dans les mots commençant par é, mais encore dans plusieurs de ceux dont la syllabe initiale est la diphthongue ai, comme agu, aguille, aguillon (pron. agu-yon ou aghcuillon) aguser, asselles, azémenl. La diphthongue ai, comme nous l'avons vu, se change même parfois en a dans le corps des mots : Vramcnt pour vraiement.
En revanche, il n'y a qu'un très petit nombre de mots ou Va initial se change en é; Ex. : èlourdir, égrandir pour alourdir, agrandir.
C'est par suite d'une transformation semblable que acoulcr est devenu écouter et appeler, s'il fallait en croire un grammairien, eppeler dans un sens tout spécial, puis épeler. Appeler, appliqué à la lecture, dans le sens & épeler a été usité jusqu'à la fin du XVIe siècle. « Il faut dire : Appeler les lettres; cet enfant ne seait pas encore bien lire, il ne fait Rappeler les lettres. Eppeler ne se dit que par les maistresses d'école et parmi le vulgaire. Mais ceux qui parlent bien disent appeller : Il ne faisoit qu appeller les lettres sans pouvoir lire leurs sons. » (Àndry de Boisreg., 1692.) — Voir Brachet, Dict. Etym. à épeler.
(1) Ecrit par deux c , il aurait plutôt ici le sons de se pencher, s'appuyer, s'accoter, comme on dit encore en dial. blaisois. Cf. Guy de Nanteuil, vs. 83. Oui plus est souflïoit in'acouler, Joignant elle, près s'accouter.
(Fr. Villon, p. 91.)
186 DU DIALECTE BLATSOIS.
4° Enfin dans quelques rares mots , qui ne rentrent dans aucune des classes précédentes, comme sacher pour sécher, aile pour elle, quai devant une voyelle pour quel, savaticr pour savetier, lesquels je considère comme des formes dialectales de l'ancienne langue ; Ex. :
Nus ne puet eslre cavaliers à Paris, se il n'achate le mestier du Roy. (Et. Boileau, Livre des métiers, Titre LXXVI.)
Vous voyez qu'ai le soutient — Vous êtes témoin comme al l'assure. (Molière, Don Juan, act. II, se. V.)
Dans le dialecte blaisois proprement dit, les è ouverts, comme je l'ai déjà fait remarquer, sonnent fermés et avec un accent traînant; Ex. : tête, tempête, faite, pron. téete, lempéete, féete. Les gens de la Sologne prononcent souvent cet ê en a long : tdte, tempâte, fdte. Th. Corneille a essayé de reproduire cette prononciation dans une de ses comédies :
Car, voyez-vous, j'avons une tarrible tàle Que j'eachons sous not' bonnet; Je vous moudrai, grugerai, pilerai, Menu, menu, menu comme la chair en pâle.
(L'inconnu, représentât, de 1679, divertissement du Ve acte.)
Comme complément à cette étude, j'engagerais à lire l'acte II du Don Juan de Molière. Bien que la scène se passe au bord de la mer, c'est le langage des paysans de l'Orléanais et du Blaisois, langage qui, du temps de Molière était probablement celui des villageois de l'Ile-de-France, que le poète comique a mis dans la bouche de Piarrot, de Mathurine et de Charlotte. On y remarquera que le caractère principal de ce patois de comédie est comme dans le dialecte blaisois le changement de Ye en a , chaque fois qu'il est suivi de deux consonnes dont la première est un r.