‹ Du dialecte blaisois et de sa conformité avec l'ancienne langue et l'ancienne prononciation françaiseChapitre 72 sur 132 · QUATRIÈME PARTIE. 21 I · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE. 21 I

ni devant une consonne , ni lorsque le verbe finit le sens ; on néglige même souvent delà prononcer devant une voyelle. Mais dans la prononciation soutenue, comme lorsqu'on parle en public, ou qu'on déclame des vers, il faut, soit à la fin du sens ou du vers, soit devant une voyelle, faire toujours sentir IV, et mesme il est bon de la faire entendre aussi devant une consonne, quoyqu'alors la prononciation en doive estre plus ou moins adoucie, suivant que la consonne qui suit estant plus ou moins dure à prononcer peut rendre aussi plus ou moins dur le son de IV qui précède. »

Cette prononciation d'apparat, qui avait régné pendant tout le XVIIe siècle , lequel en avait hérité du XVIe, ne survécut pas au siècle de Louis XIV : «Le téàtre françois, écrit en 1733 l'auteur de la Bibliot. des enfans, aime mieux choquer l'oreille par une fausse rime que par une fausse prononciation de l'e masculin d'un infinitif mis en rime avec les mots air, cher, fier. On appelle, ajoute-t-il, ces rimes vicieuses rimes normandes, parce que les Normands prononcent Ver ouvert comme Yé fermé, fer comme fé, ou rimes gasconnes, parce que les Gascons prononcent Ver fermé comme Ter ouvert, aimer comme aimair. »

Ce ne sont donc point nos poètes qui ont fait de fausses rimes, comme on les en accuse à tort; c'est la prononciation qui a changé.

Aussi ces rimes normandes ou gasconnes, comme vous voudrez, deviennent beaucoup plus rares au XVIIIe siècle, surtout à partir de 1715. Jusque là il avait été permis, ou plutôt toléré qu'on prononçât en er ouvert Ver fermé non seulement des terminaisons verbales, mais même des adjectifs et des substantifs en er ou ier, uniquement, bien entendu, dans les discours publics, jamais dans la conversation. (Régn. Desm. p. 48, 49 et suiv. Cette tolérance n'existe plus sous Louis XV ; la différence qui sépare le langage commun du langage d'apparat se comble , et une sorte d'aspiration vers l'égalité se manifeste jusque dans la langue.

Je dois signaler ici pour le combattre un passage du Traité de

Versif. franc, (pag. 337). L'auteur, après avoir cité une page de Voltaire , dans laquelle ces rimes archaïques à'cr fermé en er ouvert sont justement condamnées, semond ainsi l'illustre poète : « Quand on a écrit de pareilles choses , c'est une grande inconséquence de tomber dans la faute qu'on a si souvent relevée. Nous avons déjà remarqué que dans Voltaire le poète donne trop souvent un démenti au critique :

Le sort nous accabla du poids des mêmes fers , Que la tendre amitié nous rendoit plus légers ;

La Fortune auprès d'eux d'un vol prompt et léger Les lauriers dans les mains, fend les plaines de l'air.

On lit dans Rousseau :

Bien le savez , mon ami cher ;

Sotte ignorance et jugement léger, etc.

mais cette ancienne rime était permise , et même bien placée dans un épître à Marot, où l'auteur affectait le vieux style. » (Tr. de Versif. franc, pag. 338.)

Evidemment l'auteur du Traité, en écrivant ces lignes, a jugé de la prononciation du XVIIIe siècle par celle d'aujourd'hui. Je me contenterai pour le réfuter, de lui citer deux grammairiens du temps de Voltaire :

ce Quant aux mots terminés purement par er comme danger, verger, berger, estranger, et les autres qui sont en petit nombre, on s'abstient dans la conversation d'en faire sentir IV, avec cette exception pourtant qu'on la fait toujours sentir dans les mots enfer, amer et léger où l'e se prononce toujours ouvert, etc. » (Régn. Desmar. p. 49.)

« R s'articule fortement dans les mots amer, altier, léger, hier, etc. » (L. Chamb. p. 34.)

Ainsi Voltaire dans les vers cités par M. Quicherat ne donne point de démenti au critique ; Rousseau en faisant rimer cher avec

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