QUATRIÈME PARTIE
léger n'affecte point le vieux style, et il faut se garder de semondrc et d'accuser nos grands poètes à la légère.
J'ajouterai, pour compléter mes observations, qu'il y avait un cas au XVIIIe siècle, où il était permis de faire rimer un mot en er ouvert avec un autre en er fermé; c'est quand ce dernier placé à la rimeetaitsuivi.au vers suivant d'un mot commençant par une voyelle. Ver fermé revêtait alors un son ouvert.
« Ainsi, dit Y Encyclopédie, dans ces vers de Mme Deshoulières :
Dans vostre sein il cherche à s' abymer ; Vous et lui jusques a la mer Vous n'estes qu'une même chose ;
la rime de mer avec abymer est vicieuse; mais si vous dites en faisant commencer par une voyelle le vers qui suit immédiatement la rime abymer :
Dans vostre sein il cherche a s' abymer, Et vous et lui jusqu'à la mer, etc.
alors la rime est permise. »
Si l'on connaissait bien la prononciation des deux derniers siècles, l'on verrait que nos écrivains se sont permis en fait de rimes beaucoup moins de licences qu'on ne croit. Cf. Littré, HistredelaL. fr. I, p. 335.
Quant aux mots en oir, qui n'eurent jamais sous Louis XIV le son oar ou oère d'aujourd'hui , mais bien le son fermé ouére, c'est pendant la première moitié du XVII0 siècle que se généralisa l'habitude d'y faire sentir IV final: « Je ne sais point d'exception à cette règle , dit le P. Chifflet, p. 209, si ce n'est qu'on peut supprimer IV en mouchoir de col. Mais celte prononciation vient des femmes qui veulent faire les délicates et prononcent en parlant moins de consonnes que les hommes, craignant de s'écorcher la langue. Et il est bon de remarquer que la prononciation des
femmes en toute langue tient de la mollesse de leur sexe, et ne doit point servir de loy au langage des hommes. »
La double prononciation de la terminaison oir existe toujours en blaisois, ouéere surtout dans les terminaisons verbales avouécrc, rec'vouéere ; ouc surtout à la syllabe finale des substantifs : in mouchouc, in preussoué pr un mouchoir, un pressoir. (Cf. L. Chamb. p. 22.)
ÈRE-OIRE. — Dans les terminaisons en ère (biais, éere), oire (bl. ouère-ouèere) IV dans la campagne blaisoise se prononce généralement comme un z ; Ex : père, mère, arrière, lardoire, foire, etc. pron. : péeze, méeze, arriéeze, lardouécze, fouéeze, etc. (V. Gd" Bibl. desNoels, p. 305.)
C'est dans le mystère du siège d'Orléans que j'ai surpris pour la première fois les traces de cette prononciation :
A nom Dieu, qu'il ne vous desplaise, Se n'est-il pas, je le sçay bien, Celui qui est assis en chaise.
(Vs. 1015.)
Chaise pour chaire. Chaere, chaire, de cathelra, était en effet primitivement le mot français.
Glacidas, vous avez bien dit :
Par une planche bonne et seure Retrairons petit a petit Nos gens pour la chose douteuse.
François viendront de grant aleuze Et de grant puissance sur nous Pui en l'eaue parfonde et creuse Seront noyez léans trestous.
(Id.vs. 12487.) Dame Jehanne, vous conduisons Ou y vous plaisa a aller.
(Id.vs. 11991.) Ung chascun meshuy se repouse
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Et puis demain nous penserons De tout point les vilains cnclorre.
(Id. vs. 5180.)
Ainsi l'on voit que l'auteur de ce mystère transformait parfois IV en s non seulement dans les terminaisons en aire, mais encore dans celles en cure et en orre-oure, et môme dans des terminaisons ou IV n'était pas suivi d'un e muet, comme dans conduisons pour conduirons , et surtout dans plaisa pour plaira, que l'on rencontre écrit par un s en dix ou douze passages de ce mystère.
Aujourd'hui, dans le dialecte blaisois, l'emploi de s pour r se rencontre le plus souvent dans les terminaisons en ère, aire, oire, eure et ire , rarement dans celles en ourc, jamais dans celles en rons, rez, ra. Il semble que la situation de l'e muet après IV soit aujourd'hui chez nous la condition indispensable de la métamorphose de IV en s. Ainsi nos paysans disent ordinairement eune pouéeze meuze pour une poire meure , ècrize ou simplement crize pour écrire, rarement couze, end onze pour encore, enclorre, jamais conduisons et plaisa ponr'conduirons et plaira.
Palsgrave signale cette prononciation comme étant de son temps très-commune à Paris : « Tliey of Paris sounde somtyme r like z, sayeng Pazys for Parijs, pazisien, chaise, mazy, etc, for parisien, chaire, mary, etc. » (P. 34.)
A la suite de Palsgrave, presque tous les grammairiens du XVIe siècle ont également signalé cette prononciation. Il régna même un instant un véritable chassé-croisé entre les r et les s se remplaçant les uns les autres en des mots dont ils étaient en possession dès l'origine de la langue. On ne disait plus Jésus Maria, mais Jérus Masia, etc. Marot s'est agréablement moqué de cette manie dans son Epistre du Beau Fy de Pazij dont voici quelques vers :
Madame, je vour ayme tant, Mais ne le dicte pas pourtan ; Les musailles ont dcr ozcillcs...
Car je vour ayme, ce me semble, Si for que ne vou Yore dize, Etvou l'ay bien voulu escrize, Affin de paslé de plu loing.
Pensé que j'avoy bien beroing De deveni si amouzeu.
0 que je sesoy bien heuzeu , etc.
Voir dans Marot la fin de YEpître et la Réponse de la Dame.
La prononciation d's en r ne fut qu'une mode, une manie passagère. Elle dura ce que durent les roses, et tomba d'elle-même, comme celle des Incroyables du Directoire. Elle laissa peu de traces dans la langue; je ne puis citer que mademoirelle que l'on rencontre encore au XVIIe siècle dans le langage populaire et rustique (Voir le Pédant joué , acte II, se. t), et dans le dialecte blaisois rabat, avec ses composés rabâter, rabat eux, (') pour sabbat; sabbaltcr, c'est-à-dire, faire du sabbat; sabbateux, ease, celui ou celle qui fait du sabbat.
La prononciation d'r en s avait dans la langue des racines plus profondes, et j'en surprends encore des traces dans ce couplet d'une vieille chanson de la fin du XVIe siècle :
Compagnons , je vous asseure Que joindrons les Navarrois ; Quand j'aurons passé la Meuze, Nous ferons de ces François Noire vouloir, etc.
(Ch. hist. II, 420. )
Notre langue d'aujourd'hui en conserve encore des témoignages vivants. D'autres avant moi ont signalé le mot chaire, qui conserva
(1) Il existe encore dans le val de la Loire, sur la paroisse do Courbouzon, à gauche du chemin qui va de Mer au pont de Muides, à peu de distance dans les champs, une maison hantée que l'on appelle la maison des Rabâteux. V. Ch. Nisard, Curios. p. 274, et Est. Pasq. II, 80. A.