S. Th., la 2aî, q. 102, a
n'y voyait qu''en image^ se trouve réellement et éminemment dans le sacrifice du Sauveur. Là, l'oblation n'est pas une manière d'être purement passive, un signe mort, un langage sans âme. Non seulement la victime est ofiferte et immolée, mais elle sait qu'elle l'est, et elle le veut être ; c'est elle-même qui s'offre et qui s'immole ^ Elle surmonte pour cela toutes les répugnances de sa sensibilité. Elle se sacrifie elle-même avec tout ce qu'elle a, tout ce qu'elle aime et tout ce qu'elle est, afin de glorifier Dieu, de lui rendre grâce, d'implorer ses miséricordes et d'avoir part à ses bienfaits^.
Présentée à l'autel, une créature inanimée ou privée de raison semble dire au Souverain Maître avec celui qui l'immole : « Seigneur, n'étant rien en votre présence, je ne mérite pas de partager avec vous l'attention ni l'estime de qui que ce soit. N'ayant rien qui ne vous appartienne, je dois m'estimer heureuse devons rendre tout ce que je tiens de vous. Agréez le sacrifice que je vous fait de tout mon être, comme un hommage à votre grandeur, à votre justice et à votre munificence. » Mais ce que semble dire cette victime, ce qu'elle dit, sans le savoir, ce qu'une pure créature, si intelligente qu'elle soit, ne saurait exprimer ni concevoir que d'une manière très imparfaite, la victime du Calvaire le ressent profondément. Elle le proclame de toute son âme, avec tout son esprit et tout son cœur : « 0 mon Dieu et mon Père ! s^écrie-t-elle, je ne saurais vous honorer à mon gré, ni vous rendre grâce, comme j'en sens le besoin, ni implorer votre pitié pour ceux que je repré-
1. Oblatus est quia ipse voluit. (Is., lui, 7.) Cf. Joan., x, 18.
2. Ita Pater, quoniam sic fuit placitum ante te, (Matth., xi, 36.) Non sicut ego volo, sed sicut tu. (xxvi, 39.)
sente, qu'en m'iraraolant devant vous et en m'anéantissant à vos pieds. Que cette immolation à laquelle je me dévoue, que cet anéantissement, dû à votre grandeur et librement accepté pour votre amour, apprenne à tout être intelligent dans quels sentiments une créature doit se tenir à votre égard. Si moi qui suis votre Fils unique, infiniment élevé au-dessus de vos œuvres les plus parfaites, je ne mérite pas de subsister en votre présence en tant qu'homme, et que le plus grand honneur auquel je puisse prétendre soit de m'immoler plus parfaitement que personne pour exalter vos perfections et reconnaître vos bontés, quel sera l'être assez aveugle ou assez téméraire pour se croire quelque chose en face devons, pour oser s'égaler à vous ou se révolter contre vous? Qui ne confesserait la justice de vos châtiments, si énormes qu'ils soient, sur celui qui aurait l'audace de se faire votre ennemi ? Qui ne serait disposé à tout entreprendre et à tout souffrir pour désarmer votre colère et pour obtenir votre miséi'icorde ? »
Qu'on ne s'imagine pas que Notre-Seigneur n'a eu ces sentiments qu'au moment de sa mort, et qu'il ne les a exprimés à son Père qu'en lui remettant son âme entre les mains. Ce furent ses dispositions les plus constantes aussi bien que les plus intimes durant tout le cours de sa vie l. Comme nous l'avons dit, son sacrifice extérieur, son immolation sanglante s'est consommée en un seul jour, mais son sacrifice intérieur, l'oblation qu'il a faite de tout son sang à la Majesté divine, ses adorations, ses louanges, ses supplications n'ont jamais cessé, non plus que la vue de sa croix et le sentiment an-
1. Dixi Domino : Deus meus es lu, quoniam bonorum meorum non eges. (Ps., XV, 1. )
ticipé des douleurs de sa Passion. Il n'y a pas eu un moment où il n'ait voulu endurer tout ce qu'il a souffert et tout ce qu'il était capable de souffrir*. Si donc Isaac a rendu tant de gloire au Seigneur et lui a été si agréable, pour lui avoir offert un jour, dans la sincérité de son cœur, la vie qu'il avait reçue de sa bonté, s'il s'est vu comblé de tant de bénédictions pour avoir été en ce moment soumis à l'ordre qu'il avait reçu du ciel et avoir offert sa tête au glaive sur le bûcher du Moriah, combien le Fils de Dieu n'a-t-il pas rendu plus de gloire à l'auguste Trinité, combien n'a-t-il pas acquis plus de mérites et obtenu plus de grâces, en vouant à son Père sa propre vie, aussitôt qu'il fut sur la terre, et en renouvelant du fond du cœur ce sacrifice à tous les instants, jusqu'à sa trente-troisième année où il lui fut donné de voir enfin sur l'autel du Calvaire ses désirs accomplis, sa chair brisée, son côté ouvert et son sang répandu jusqu'à la dernière goutte.
Mais c'est peu de direqueNotre-Seigneurs'est immolé dans son cœur dès son premier instant et que son sacrifice s'est étendu à toute sa vie. Pour n'en rien retrancher, il faut dire que son oblation s'étend à son Eglise, à tout son corps mystique^ et que chacun de ses membres participe à sa qualité de victime aussi bien qu'à son sacerdoce 3.
1. Desiderio desideravi hoc Pascha manducare vobiscum , antequam patiar. (Luc, xxil, 15.) Cf. xii, 50.
2. Sacrificiuni illud offerimus de quo martyrium sumpsit omne prin- «ipium. {Orat. eccles., Hebd. m, Quadrag. )
3. Vos genus electum, i-egale sacerdotium. .. Ipsi siiperœdiQcamini
Jésus-Christ devait s'immoler avant nous; car il est notre aîné et il doit nous précéder en toutes choses. Son sang devait commencer par nous réconcilier avec Dieu et nous obtenir le don de son Esprit'. Mais son dessein n'a jamais été de s'immoler seul ou d'offrir son sacrifice isolément. En prenant notre nature et en la sanctifiant dans sa personne, il s'est proposé de nous offrir avec lui et de nous sanctifier nous-mêmes. Il voulait nous associer à ses mystères, et nous donner part à ses dispositions. Le Sauveur et ceux qu'il a rachetés n'ayant qu'un même Père, dit l'Apôtre, sont les membres d'une même famille. C'est pourquoi il ne dédaigne pas de les appeler ses frères. «J'annoncerai, Seigneur, votre nom à mes frères. Nous formerons ensemble une Eglise nombreuse et je vous honorerai au milieu d'eux-. » A ses yeux, cette Eglise était un développement de son humanité, une extension de sa propre personne. Il la considérait comme un corps dont il était le chef; comme une personne morale dont il était l'âme ; et ce grand corps, cette personne morale, il voulait l'offrir tout entier à la Majesté divine, comme une hostie et comme une victime : comme une hostie de louange pour
sacordotium s.inctum ofTerre spiritiiales hostias, acceptabiles Deo per Jesum Christum. (I. Pet., il, 9, 5.) Cf. S. Aug. De civ. Dei, x, C.
1. Ipse est caput corporis ecclesiae qui est priacipium, primogenitus ex mortuis , ut sit in omnibus ipse primatum tenons , quia in ipso complacuit omnem plenitudinem inhabitare , et per euni reconciliare oninia in ipsum, pacificans per sanguinom crucis ejus, sivo qua? in terris, sive quoe in cœlis sunt. (Col., l, 18-20.)
2. Qui cnim sanctifical et qui sanctiOcantur, ex une omnes. Propter qaam causam non confunditur fratres eos vocare, dicens : Nunliabo (aomen tuura fratribus meis ; in medio Ecclesiae laudabo te. (Heb., il, 11-13.) In Ecclesia magna. (Ps., xxxiv, 18.) In Ecclesia sanclorum.
Ps., CXLIX, 1.)
exalter sa grandeur infinie, comme une victime d'immolation pour satisfaire à sa justice et apaiser sa sainteté' ? Cliristus seniel mortuus est, justus pro injiistis ut nos ufferret Deo, mortificatus quidem vivificatus autem carne spiritu^.
Il ne devait donc y avoir ici-bas qu'un seul adorateur, qu'un seul suppliant, qu'un seul pénitent; et ce pénitent, ce suppliant, cet adorateur^ c'était Jésus-Christ lui-même : mais ses adorations, ses prières, ses expiations devaient se communiquer à tous les membres de son corps mystique 3, et tous les chrétiens étaient destinés à y prendre part aussi bien qu'à son oblation. Ainsi, indépendamment de l'Eucharistie l'immolation du Calvaire devait s'étendre, se multiplier, d'une certaine manière devenir universelle et perpétuelle dans l'Eglise. Au sacrifice de la croix, seul capital et essentiel, chaque chrétien devait joindre son propre sacrifice, non en s'offrant, de lui-même, par son propre mouvement, comme un disciple qui, ayant devant les yeux l'exemple de son maître, s'efforcerait d'imiter son modèle, mais en se mettant à la disposition de ce maître, en agissant sous son influence et avec son secours, comme un organe intelligent qui, connaissant sa dépendance à l'égard du chef auquel il est soumis, se tiendrait sous sa main pour exécuter ses volontés et réaliser ses desseins*. « Je
1. Ipsum dédit caput supra omnein ecclesiani, quas est corpus ejus et plénitude ejus, qui omnia in omnibus adimpletur. (Eph., i, 22, 23.) Etenim in uno spiritu omnes nos in unum corpus baptizati sumus. (I Cor., xu, 13.)