DU DIVIN SACRIFICE DEPUIS LA RÉDEMPTION
Article premier.
APRÈS s'Être immolé au calvaire, jésus-christ
CONTINUE DE s'iMMOLER A l'aUTEL
La Rédemption du monde était accomplie. La grande Victime, prédite et figurée depuis tant de siècles, venait d'être immolée à la justice et à la majesté suprêmes. Le Fils de l'homme, fixé, suivant sa parole, au haut d'une croix, avait été offert aux regards du monde entier. Si les hommes pouvaient toujours se perdre, en lui refusant leur foi, si Ton n'en voyait encore qu'un petit nombre qui fussent réellement sortis de l'esclavage de Satan et entrés dans la liberté des enfants de Dieu, la rançon de tous n'en avait pas moins été payée. Le sang du Calvaire étant plus que suffisant pour réparer toutes les offenses, apaiser toutes les colères, effacer toutes les souillures et éteindre toutes les dettes^. Il était au pouvoir de chacun de se soustraire au joug de l'enfer et de recouvrer ses droits à la possession du ciel.
Sans raison désormais, les sacrifices figuratifs, ceux de la loi mosaïque comme ceux qui tiraient leur origine
1. Sanctificati sumus per oblutioncm corporis Jesu Christi semel. (Heb., X, 10.)
du culte primitif, allaient donc cessera Mais le grand Sacrifice, le sacrifice divin qui mettait un terme à tous les autres, en accomplissant ce qu'ils promettaient, devait-il cesser en même temps ? Allait-il aussi disparaître et s'évanouir dans le passé, sans laisser de lui-même autre chose qu'un vague souvenir?
Tel n'était pas le dessein de la divine Sagesse. Il ne convenait pas que l'Homme-Dieu reléguât dans l'ombre le prodige le plus admirable de sa charité, ni qu'il parût rougir de sa miséricorde envers l'homme. Son sacrifice n'avait pas été un simple incident dans sa vie, ou une circonstance accessoire de sa mission en ce monde. C'était le but de son existence et le couronnement de tous ses mystères. C'était son œuvre par excellence, la plus sublime et la plus parfaite de toutes ses œuvres-.
De même donc que le Fils de Dieu ne cessera jamais d'être homme et qu'il restera éternellement uni à notre nature, il ne cessera jamais d'être victime et de s'immoler pour nous à la majesté de son Père. Loin de passer en un clin d'œil et de se dérober aux yeux de ses créatures, son sacrifice s'étendra et se perpétuera sans fin comme son royaume. Il remplira l'espace et le temps, le ciel aussi bien que la terre. Au ciel, il sera, comme sa personne, visible^ glorieux, permanent. Si l'Agneau ne
1. Reprobatio quideni fit praecedentis mandati propter infirmitatem ejus et inutilitatem ; nihil enim ad perfectum adduxit lex. (Heb., vu, 18.) Huic summo veroque sacrificio cuncta sacrificia cesserunt (S. Aug., De civil. Dei, x, 20. ) Quia illa omuia erant quasi verba promittcntis. Verbe promissiva, cum venerit quod promittunt, jam non enuntiantur. [In Ps. XXXIX, 12.)
2. Heb., X, 5, 8. Domino, opus tuum in medio anuoriim vivifiea illud ; in medio annorum uotum faciès. (Heb., m, 2.) Alia non fuit Dei Filio causa nascendi quam ut ciuci possit affigi. (S. Léo, Serm. in Pasc, Lvi, 1.)
s'immole plus, il restera comme immolé, tanquani occisus. Il continuera d'offrir sur sa personne , comme sur un autel sublime qui relève tous les dons et qui communique aux moindres offrandes une excellence infinie, les plaies qu'il a reçues pour la gloire de son Père et pour notre salut; et ses élus ne cesseront jamais de s'unir à cette incessante oblation. Sur la terre, oii le Sauveur restera présent au milieu des siens, son sacrifice se multipliera d'une certaine manière ; il se réitérera, afin de se perpétuer et de s'étendre. Quant à la victime, à ses sentiments intérieurs, à ses intentions, à sa valeur, le sacrifice de l'Eglise sera le même que celui du Calvaire ; il n'en différera que par l'appareil extérieur et par la nature de l'immolation. Il n'y aura plus de souffrance, de séparation de l'âme et du corps, d'expiation proprement dite^ ; mais il y aura anéantissement visible dans l'extérieur de la victime, acte d'abnégation, par conséquent, et au fond du cœur, adoration, action de grâces, supplication comme à la croix. La différence entre l'une et l'autre immolation a pour cause principale le changement survenu dans l'humanité du Sauveur, que la Résurrection rend impassible et qui est entrée dans la gloire.
1. Evidemment nous ne voulons pas contredii-e ce qu'enseigne le concile de Trente, que le sacrifice eucharistique est propitiatoire : in remissionem peccatorum. (Sess. xxu, 2.) Il y a dans ce sacrifice une vertu spéciale pour appliquer aux pécheurs les expiations du Calvaire, en leur obtenant de Dieu la contritioa de leurs fautes et la rémission de leurs péchés; mais il n'y a pas d'expiation nouvelle, pas de nouvelle Passion, ni de nouvelle mort : Quomadmodum stalutum est semel mori, sic et Chi'istus semel oblatus est ad mullorum exhaurienda peccata. (Heb., IX, 27, 28.) Vade et salvaro in perpetuum potest accedentes per semetipsum ad Deum, semper vivens ad iuterpellandum pro nobis. (vu, 25.)
Voilà le dessein que le Fils de Dieu a conçu ; voilà l'œuvre qu'il a accomplie par l'institution de la sainte Eucharistie. Le récit de ce grand fait nous a été tracé par trois Evangélistes d'abord, puis développé avec une certaine étendue par l'apôtre saint Paul, à qui il avait été divinement révélé.
Gomme ce mystère doit être le grand mémorial de l'immolation du Calvaire, et qu'il est destiné à consoler ses disciples de la privation de sa présence sensible, Notre-Seigneur attend pour l'instituer la nuit même oii il va être livré à ses ennemis et entrer dans la carrière de sa Passion : In quanocte tradebatur^ . Etant à table avec ses apôtres, aj)rès avoir mangé avec eux l'agneau pascal, au jour et à l'heure ovi cet agneau libérateur a été immolé, et où le peuple de Dieu a été délivré de la captivité d'Egypte, ce divin Sauveur prend du pain entre ses mains saintes et vénérables, et s'attribuant visiblement, selon la remarque du concile de Trente-, la