DE LA SOCIÉTÉ PUBLIQUE
PS
Lxs hommes se multiplient, et les familles se rapprochent. Des besoins communs les rassemblent, mais plussouvent des passions égales les désunissent. Les femmes, les enfans, les troupeaux, les territoires, la chasse, la pêche, tout devient sujet dequerelleentreles familles; dans toute société, etmême à tout âge de la société, on voit des guerres privées aussitôt qu’on aperçoit des familles rapprochées ; et des voisins qui plaident aujourd’hui, auroient pris les armes il y a quelques siècles. 5 L'état domestique est nécessaire pour reproduire et conserver l’homme : il se forme un état public ou gouvernement politique, pour multiplier et conserver les familles. J’aperçois en effet, dans tous les temps et chez tous les peuples, un homme qui parle et qui ordonne, et des hommes qui écoutent et qui obéissent, c’est-à-dire, des hommes en état
actif et des hommes en état passif : J'aperçois d'autres hommes (magistrats ou guerriers), moyen entre les deux extrêmes, placés à égale distance du pouvoir et des sujets, recevant, les ordres qu'ils transmettent, et obéissant pour commander.
Non-seulement j'aperçois cet ordre dans l'univers, mais la raison me dit que cet ordre est naturel, qu’il ne peut pas exister aûtrement pour la conservation des familles; qu'il faut une volonté générale pour donner à toutes les volontés une direction commune, et une action générale pour empêcher ie choc des actions particulières; et s’il ést prouvé que cet ordre est nécéssaire, je m'inquiète peu si dans son principe il est volontaire ou forcé (1), et je ne vois pas de contrat, là où je vois une nécessité.
(x) Platon, dans sa République, considère aussi trois ordres de citoyens, les juges, les guerriers, les artisans : mais les juges et les guerriers ne sont, dans Îa société, qu’une personne , puisqu'ils ne sont que le.moyen intérieur ou extérieur de conservation de la société. À cette distinction des personnes sociales, correspond celle des vertus care dinales. La prudence appartient au chef, la force au ministre , la tempérance ou la modestie au sujet, la justice à
tous; car ellé conserve tous les rapports.
J'aperçois donc un pouvoir humain, des ministres, des sujets, qui ne sont pas des pères, des mères, des enfans, considérés sous le rapport physique; mais qui, ayant pour fin de leurs relations la multiplication des familles et leur conservation, présentent une fin semblable à celle de la famille, qui a pour objet la reproduction et la conservation de l'homme, et opt ainsi une fin générale ou publique, comme la famille en a une particulière et domestique.
De cette similitude dans les moyens et dans la fin, naît une similitude dans les appellations. Le pouvoir, dans toute société religieuse et politique, est appelé paternité, et les sujets sont appelés des enfans ; et c'est ce qui fait dire à l’auteur du discours préliminaire : « les » magistrats sont des DEEss partout où les pères » sont des magistrats.
Dans la société domestique ou la famille, le pouvoir est homme, il est w; et dans la société publique ou générale appelée État, le pouvoir doit être homme, etilest toujours ur, malgré des apparences contraires ; car #n homme seul propose la loïquetous acceptent; souvent même un seul décide quand plusieurs délibèrent.
Joan
Dans toute assemblée législative, ur vide Îe partage ; et la seule différence, à cet égard, entre la démocratie la plus illimitée et la royauté héréditaire, est que l’unité est fixe dans celleci, et perpétuellement mobile dans celle-là.
Dans la famille, société d'individus, le pouvoir, le ministère, le sujet, sont dans l'individu ; dans l’État, société de familles, le pouvoir, le ministère, lesujet, sontsouvent dans la famille. Les familles du ministère public sont appelées notables ou nobles. Quelquefois le pouvoir seul est dans la famille, comme en Turquie; quelquefois le ministère seul, comme en Pologne; ici, le pouvoir et le ministère sont dans les mêmes familles, appelées patriciennes, comme dans les aristocraties et les oligarchies; là, tout est dans les individus, comme dans les démocraties.
Dans la famille, les personnes, les lois, les fonctions, les devoirs, les vertus, sont domestiques ou privées; dans l’État, tout est public, personnes, lois, fonctions, devoirs et vertus. | def attà
La société publique n’a pas détruit nimême altéré les rapports de la société domestique, puisque l'enfant est mineur ou sujet dans la
as M 5, famille, même alors qu’il est majeur ou autorité dans l’État; et que le père est sujet dans l’État, quoiqu'il ait le pouvoir dans la famille. Une fois l’État public formé, le pouvoir domestique est bien distingué de la paternité physique ; 1° puisque le pouvoir existe même là où la paternité n’est que présumée, suivant cet axiome de droit : Pater est is quem justæ nuptiæ demonstrant; 2 parce que, même lorsque le père a cessé d’être, le pouvoir continue dans ses dernières volontés, et même à perpétuité dans les substitutions; 3° le pouvoir se trouve même là où la paternité n’étoit pas, comme lorsque l’aïeul succède au pouvoir du père mort, sur les enfans de celui-ci; 4° le pouvoir est transmissible, et la paternité.ne l’est pas, comme lorsqu'un père nomme un tuteur à ses fils en bas âge. Le pouvoir public, qu'on appelle aussi politique quand il administre l'Etat, et civil quand il règle les familles, regarde la mère seulement comme une personne domestique et Île ministre du mari, puisqu'elle doit en être autorisée pour tous les actes civils auxquels elle intervient.
Les passions qui troublent la famille ont bien plus de violence dans l'Etat, parce qu’en
VAN même temps qu’elles sont allumées par l’ambition du pouvoir public, elles ne sont pas amorties par l'influence des affections domestiques. “Le pouvoir humain ne peut retenir par luimême les ministres et les sujets à leur place, puisqu'il est seul contre tous, et que les armes qu’il leur donne pour sa défense peuvent être tournées contre lui.
Ici le lien universel de toute société, la religion, vient encore serrer les nœuds de la société politique, et le mot mêrne de religion, de religare , annonce assez qu’elle est le lien naturel et nécessaire des sociétés humaines, des familles et des Etats. La religion, de domestique qu’elle étoit, devient publique, ou révélée; comme la société, de domestique, est devenue Etat public ou gouvernement; et si nulle part, dans les premiers temps, on ne vit de famille sans une religion domestique, on n’a pas encore vu d'Etat public de société, sans une religion publique on révélée; car la religion musulmane est une religion révélée ou enseignée par Mahomet, comme la religion chrétienne est révélée par Jésus-Christ (1).
(1) Cette expression , religion révélée, ne s’entend , chez
ais M à
Les personnes de la religion domestique où naturelle, étoient intérieures ou domestiques: le ministre , les sujets, le pouvoir lui-même. C’est ce qui est attesté par l’Ecriture, unique monument des premiers âges du monde, où nous voyons les chefs des familles sacrificateurs, pontifes ; en un mot, ministres d'un Dieu qui protégeoit leur famille, et qui avoit voulu s'appeler lui-même le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac , le Dieu de Jacob.
Dans la religion publique ou révélée, les personnes deviennent publiques. Les sujets sont la nation, les ministres sont le corps du sacerdoce , moyen entre les deux extrêmes, en communication avec Dieuet avec l'homme, recevant pour transmettre, et obéissant à l’un pour prescrire aux autres. La Divinité ellemême sé rend extérieure en quelque sorte et présente ; d'une manière sensible , dans le ta-
bernacle judaïque d'ou elle A. ses oracles:
les chrétiens, que d’une révélation divine, ou de la manifestation de la vérité; mais dans l’acception propre sous laquelle ; je l’emploie ici, révéler veut dire enseigner, découvrir, revelare, et l'on sent assez que c’est sous ce seul rapport que je rapproche FRE de Jésus-Christ, ou l'erreur de la vérité.
d’une manière réelle, sur les autels de la religion chrétienne; et même les païens la représentent d’une manière matérielle ou figurée dans les idoles de leurs dieux. La grande action du culte religieux, le don de l’homme ou le sacrifice, intérieur dans la religion domestique, est public aussi dans la société pu-
blique, et même sanglant dans la religion
paienne. |
Les lois sont devenues publiques, comme les personnes dont elles énoncent les rapports. La loi d'honorer le père et la mère, fondamen-
tale de la société domestique , devient fonda-
mentale de la société publique; et c’est le sentiment de M. Bossuet, que lobligation d’obéir au pouvoir politique et à ses agens, se trouve dans ce précepte.
La religion seule peut donc empêcher le déplacement des personnes publiques , comme elle empêche le déplacement des personnes domestiques. Gest une vérité que les sages de l'antiquité ont connue quandils ont voulu former des sociétés, et nos sages modernes, lorsqu'ils ont voulu les détruire, puisque les uns ont commencé par régler le culte de la Divinité, et les autres par l’abolir.
Et remarquez que la conséquence se trouve ici à côté du principe, et qu’à la suite de la loi qui ordonne à lhomme d’honorer le pouvoir et ses ministres, le législateur ajoute : Æ4fin que tu vives long-temps sur la terre, parce que la constitution naturelle du pouvoir domestique et du pouvoir public assure la durée des familles et la perpétuité des empires. Montesquieu attribue à la religion chrétienne la tranquillité des Etats modernes; et l’histoire, plus instructive dans ses leçons que le philosophe dans sa science, nous montre les sociétés non chrétiennes décliner à mesure qu’elles s’éloignent de leur origine, et tendre à leur décadence, même lorsqu'elles reculent leurs frontières; et la société chrétienne en général, devenir, d'âge en âge, plus éclairée et plus forte, et même puiser dans les révolutions de nouvelles lumières et de nouvelles forces.
Ainsi la raison du pouvoir politique est dans le pouvoir divin, et ne peut se trouver ailleurs. L'homme ne peut naturellement rien sur l’homme , l’homme ne doit rien à l’homme ; tout pouvoir constitué sur des lois naturelles ou divines, vient de Dieu, omnis potestas ex
Deo, et ce passage n’a jamais été entendu autrement.
Ainsi , le pouvoir politique est le moyen ou le ministre du pouvoir divin, pour la conservation du genre humain, inséparablement liée à l'existence de la société ; minister Dei in bonum, dit saint Paul : moyen aussi entre deux extrémes, Dieu et l’homme ; trouvant dans la loi de Dieu le fondement des lois secondaires qu’il publie pour régler les hommes, et obéissant à l’un pour commander aux autres. Car dès qu’on ne nie pas l'existence de la Divinité, 1l faut renoncer à raisonner, ou admettre cette série de conséquences.
Ainsi, dès que le pouvoir légitime vient de Dieu, l'autorité est justifiée et l’obéissance ennoblie, et l'homme doit également craindre de commander et s’honorer d’obéir.
On voit la raison pour laquelle, chez les premiers peuples, le sacerdoce étoit uni à la royauté; pourquoi, chez les Romains, un membre du collége des prêtres, chargé d’offrir le sacrifice national, portoit le nom de roi; et pourquoi enfin, chez les nations modernes, les princes chrétiens reçoivent, comme les rois hébreux, une consécration particu-
lière, et ont même été appelés les évêques du dehors. . | |
Le langage, expression de l’homme social, a commencé avec l’homme et s’est perfectionné avec la société. La différence des sexes est exprimée dans les substantifs ; la distinction des personnes, dans les verbes ; l'espèce de société domestique ou publique, dans le nombre singulier ou pluriel , je, éu, ou nous, réservés , l’un au langage de la famille, l’autre à celui du pouvoir public; et la constitution même de la société formée d’un pouvoir, d’un sujet, d’un ministre, lien de l’un et de l'autre, se trouve à découvert dans la construction de la phrase formée d’un régissant, d’un régime, et d’un mot-lien, verbe ou copule, qui les unit Jun à l'autre; rapports d'autant plus remarquables, que l’ordre de ces trois parties de tout discours humain , appelé syntaxe, est naturel ou analogue dans les sociétés naturellement constituées, et ir verti ou éranpositif dans les sociétés qui ne le sont pas. Je m'arrête: cette théorie du discours, considérée comme expression de TJhomme social, me conduiroit trop loin; j'en réserve pour d’autres temps les dévelop-
pemens qui tiennent aux vérités sociales et même littéraires les plus importantes.
Les principes que nous venons d'exposer conduisent à deux conséquences pratiques dont l'utilité n’échappera pas au lecteur.
4° L'une que, dans son état social, l'être intelligent n’agit que médiatement et par des moyens, ministres, milieux, médiateurs, intermédiaires; car toutes ces expressions sont synonymes. Cette proposition (1), sérieusement méditée et développée dans tous les rapports qu’elle présente, pourroit apprendre à quelques philosophes que le procès de la philosophie moderne contre la religion, qu'ils croient jugé sans appel, et perdu pour les chrétiens sans retour, est à peine commencé, et qu'il n’a, pour ainsi dire, été question encore contre les parties, que de la compétence, parce que les uns vouloient porter l'affaire au tribunal de la raison, et que les autres en appeloient au tribunal de la foi. Il reste encore de bien hautes considérations à faire valoir en faveur de la religion; « car, dit très-bien » Charles Bonnet, toutes les vérités morales
(1) Elle a été développée dans la Législation primitive.
» sont enveloppées les unes dans les autres, » et la méditation parvient, tôt ou tard, à les » en extraire. »
Mais le moment n’est peut-être pas encore venu d'exposer, dans toute leur majesté, ces grandes vérités : on ne peut tout au plus que les indiquer aux esprits attentifs. Il est deux époques, dans l’âge d’une nation, où il faut craindre de fatiguer sa foiblesse par des instructions trop sérieuses et trop prolongées : l’une, lorsqu'on berce son enfance avec des contes de fées; l’autre, lorsqu'on endort sa caducité avec des écrits licencieux et des systèmes absurdes, qui retardent les progrès de la raison de l’homme, de tout ce dont elles hâtent le développement de ses passions.
2° L'autre conclusion que l’on doit tirer des principes que nous avons exposés, est que la . famille étant l'élément de l'Etat, et l'Etat le développement de la famille, et ces deux sociétés étant semblables dans leur constitution, .
tout changement sera réciproque entre elles; |
et tout déplacement de personnes dans l’une, entrainera un déplacement de personnes dans l’autre.
Ainsi la polygamie, qui est le despotisme
domestique, fortifie et entretient, partout où elle est pratiquée, le despotisme politique, comme en Turquie, à la Chine, en Perse, etc.
En Pologne, lorsqu’à l'extinction de la race des Jagellons, le pouvoir politique, envahi par une aristocratie puissante , déchut de sa constitution primitive, et reçut cette forme turbulente qui a prolongé sa foiblesse et causé sa ruine , le mariage cessa d’être respecté au-
tant qu’il l’est dans les autres Etats catho-
liques, et c’est uniquement ce qui a fait croire à quelques-uns, et dire à quelques autres, que le divorce étoit permis en Pologne.
Après avoir exposé les principes constitutifs de la société domestique et de la société publique, nous avons acquis assez de données pour traiter la question du mariage, qui, chez
des peuples civilisés, est un acte à la fois do-
mestique et public.
Go CHAPITRE IV.