‹ Du dressage à l'éducation. --Chapitre 18 sur 52 · DressiKje..., p · texte numérisé non relu

DressiKje..., p

d'appliquer à chaque sujet les aides qui lui conviennent. — A défaut d'un tel talent qui exigerait à la fois beaucoup d'expérience, une divination sympathique de l'âme chevaline, des connaissances très précises sur la psycho-physiologie des équidés, un bon instructeur doit au moins s'efforcer constamment d'unir la fermeté à la souplesse, en tirant parti des circonstances et des mouvements naturels du sujet. Non seulement d'une manière générale l'action des aides doit s'accorder avec l'allure rythmique du cheval et les incidents qui la diversifient; mais le travail préparatoire, destiné à créer cette correspondance, est d'autant plus efficace que chaque indication du cavalier s'intègre d'elle-même au mouvement en voie d'exécution; c'est ainsi qu'une demande en avant devrait suivre immédiatement le lever d'un membre antérieur, que l'ordre de recul donné par un soutien plus énergique des rênes ou des guides doit être suivi immédiatement d'un mouvement contraire pour rendre la main, à chaque pas en arrière qui se produit.

Ces considérations suffisent à montrer, sans qu'il soit besoin d'insister, à quel point le tact est indispensable au dresseur. A toutes ces opé-

U PHILOSOPHIE DU DRESSAGK.

rations on j)()iirniit appliquer ce que J. Fillis dit de la mise en main du ciieval, c'est-à-dire de l'art de maintenir un ('quilihre parfait entre l'avantmain et l'arrière-main. Elle s'obtient « parle jeu délicat des doigts, par un doigté incessant, comparable au doigté de piano pour la finesse et la rapidité... la main doit sentir les idées du cheval ».

C'est surtout dans la gradation des exercices que cette divination quasi-sensorielle est nécessaire, d'autant j)lus que les progrès de l'élève ne sont pas toujours apparents ; pendant les périodes d'assimilation, 'il semble rester stationnaire, alors que souvent il commence à se rendre compte de ce qu'on lui veut et, par suite, renonce aux défenses qui rendaient son éducation impossible. Un dresseur expérimenté sait qu'il ne peut compter sur une progression continue et que le meilleur moyen d'arriver vite au but, c'est quelquefois de piétiner sur place et même de ne pas bouger; il sait régler l'accroissement de ses exigences d'après les résultats déjà obtenus, d'après ceux qui restent à atteindre, d'après les ressources ou les défauts de l'animal, enlin d'après un ensemble de conditions qui ne se présentent jamais identiques dans les

cas les plus semblables'; il sait aussi que les bêtes sont misonéistes, que leur premier mouvement, en présence d'un objet ou d'un acte inaccoutumé, exprime la peur ou l'aversion; aussis'efîorce-t-ilde multiplier les intermédiaires entre l'activité naturelle de l'élève et les habitudes qu'il veut lui inculquer, de sorte que la différence entre deux leçons successives soit à peine perçue. Veut-il accoutumer un poulain à rester attaché? Il le mène devant une mangeoire bien garnie, l'attache à côté de la poulinière avec une longe munie d'un contre-poids pour permettre l'avancement ou le recul, le rend à la liberté dès qu'il a fini son repas et n'augmente qu'insensiblement tous les jours la durée de l'attache. Pour la même raison, il vaut mieux débourrer aux grandes guides qu'à la longe un cheval destiné à être attelé, parce que de cette manière il s'habitue au frôlement, puis au contact, d'un corps dur le long de ses flancs et, plus généralement, à des actions se rapprochant de celles auxquelles il sera soumis plus tard. A quelque espèce qu'on s'adresse et quel que soit

1. A peine est-il besoin de faire remarquer que ces indications conviendraient aussi bien à l'éducation des enfants qu'à celle des animaux.

76 l'IIlLOSdPIIIK DC DIIESSAGE.

l'objet (le l'instruclion, la même règle s'impose toujours : Qu'il s'agisse de drosser un chien à l'attaque, à l'arrêt, au rapport, au plongeon dans l'eau, etc., ou bien un éléphant à porter des fardeaux, un singe à servir à table, etc., il faut toujours partir de ce qu'il sait déjà, de façon à n'y ajouter à la fois que des mouvements très simples, virtuellement contenus dans les automatismes préexistants, et ne formant du nouveau que i)ar leur combinaison en un exercice dont le sens n'était perçu d'abord que j)ar l'intelligence de l'instructeur. Le dressage savant ne fait pas exception, comme le montrent les procédés des cirques dévoilés par M. Hachel-Souplet '. Par exempfe, on instruit un chien à marcher sur une boule de bois en l'accoutumant d'abord à elVecluer cet exercice sur un cylindre d'osier. On peut avoir recours à une méthode semblable pour guérir des défauts dus à un excès d'émotivité qui se rencontre souvent cliez les meilleurs sujets; car un des effets de la domestication a été de rendre les esjtècos qui y étaient soumises, beaucoup plus sensibles. Que l'on compare le silence stoïque du loup blessé aux

1. r.f. aussi Hngiios ].<• |{<iui, Len jeux du ciniue et la vie foraine.

hurlements lamentables d'un chien qui s'ennuie. La peur est la source principale des tares psychiques. Beaucoup de chevaux s'effraient de toute impression nouvelle; c'est tout ou plus si, comme le célèbre Bucéphale, ils n'ont pas peur de leur ombre. Le remède le plus efficace consiste à les accoutumer peu à peu aux causes d'effroi: par exemple, s'il s'agit d'un objet rencontré, en obliquant d'abord largement, ensuite selon un angle de plus en plus aigu. Un chien craint-il les détonations : on doit l'y habituer, d'abord en bridant de simples amorces, pendant qu'il |)rend son repas, puis en tirant à blanc avec des cliarges très faibles au début, progressivement augmentées les jours suivants.

En outre, qu'il s'agisse de créer des aptitudes ou de corriger des défauts, le tact du dresseur consiste encore moins à observer une sage gradation qu'à reconnaître le moment précis où la lassitude de l'élève risquerait de rendre la leçon plus nuisible qu'utile. Celte appréciation est d'autant plus difficile qu'il importe de distinguer la fatigue physiologique de la fatigue mentale et, dans celle-ci, l'affaiblissement d'une attention trop longtemps soutenue de l'état de distraction dû à l'inintelligence de l'élève, à son

•:8 IMllI.oSulMIlE DU DRESSAGE.

eiitclemenl ou au peud'inlérêlque lui inspire la leçon. Les mesures à prendre diffèrent suivant les cas. .\vanl tout un bon éleveur doit tenir ses élèves en condition, c'est-à-dire dans un état d'entraînement tel qu'ils soient aptes à pousser rai)|)Iication au Iravailjusqu'à la limite des forces organiques, tout en donnant le maximum de rendement avec le minimum d'usure. Un animal habitué à faire effort est en général très facile à dresser, tels les chevaux de sang qu'on a entraînés dès leur jeune Age, telles encore les vaches de la race gasconne, sèches et nerveuses, qui ont souvent la spécialité de s'irriter contre les obstacles s'opposant à leur besogne et d'aller spontanément jusqu'au bout de leurs forces. Mais si la fatigue devient du surmenage, elle peut susciter des tares incurables, comme il arrive parfois aux poulainsdedeuxans, à qui leurs propriétaires, pour rentrer vite dans leurs fonds, font subir un entraînement intensif en vue des courses entre chevaux de cet âge. Mais plus heureux que l'homme, l'animal n'a pas à craindre le surmenage menlal, parce que son atlention qui est toujours, ou peu s'en faut, une sensation dominante s'éteint d'elle-même quand l'intérêt immédiat cesse d'être en jeu. Aussi convient-il,

quand on instruit un sujet d'un bon naturel, de ne pas prolonger une leçon qui ne l'intéresse plus. 11 faut passer à un autre exercice ou, si l'on tient à persister dans le même, il faut employer des procédésnouveaux, capables comme tels deréveil- 1er l'attention de l'élève. Si l'on a affaire à une bête peu intelligente, dépourvue des tendances psychiques auxquelles on pourrait faire appel, on doit user de coercition jusqu'au moment où la fatigue physique se déclare nettement ou, mieux encore, se débarrasser d'un tel élève, du moins si la tâche à laquelle on le destine, exige une certaine initiative.

Ajoutons enfin que le succès obtenu par les procédés de dressage, quelles que soient leur variété et leur souplesse, est toujours subordonné à l'action incessante que le plus souvent à son insu le maître exerce sur l'élève. Les Arabes ont d'excellentes montures, en raison de la familiarité où ils vivent avec leur cheval, non du dressage qu'ils lui imposent. Plus généralement, les bêtes comprennent la volonté humaine et y obéissent dans la mesure où par une sympathie et une énergie de tous les instants, l'homme pénètre dans le for intérieur de leur conscience et y imprime sa loi.

CHAPITUE IV

Quelle est relTicacité du dressage, c'est-à-dire dans quelle mesure l'homme peut-il par son intervention méthodique introduire dans la nature animale des changements (|ui soient des améliorations? Cette question, digne de faire pendant au fameux ])rol)lème de rinlluence de l'éducation sur le caractère, semble comporter les mêmes solutions contradictoires.

Si Ton interroge les faits en y ajoutant le moins d'interprétation possible, leur réponse au premier abord est assez indécise. Quelquesuns permettraient, semble-t-il, d'induire la toute-puissance du régime spécial auquel les bêtes sont soumises par les éleveurs. Beaucoup (i't'iilrc elles en effet linissenl par ressembler à ces chenilles du Bonihi/.r Upr/k-i'us doiil j)arle

Darwin, qui, après avoir été élevées sur l'ailianthe, ne voulurent plus manger des feuilles de café-diable, leur aliment naturel, et se laissèrent mourir de faim'. C'est ainsi qu'on peut, quand on dresse la loutre, l'habituer à se contenter de pain et de laitage et à les préférer aux poissons-. Ce fait, en somme, n'est pas plus extraordinaire que le cas très fréquent du chien d'arrêt qu'on nourrit presque exclusivement de farineux, et qui finit par préférer les biscuits à la viande et par éprouver une répugnance invincible, non seulement pour la volaille, mais aussi pour le gibier dont, à l'état sauvage, il eût fait sa nourriture de prédilection \ Et comme chez l'animal organisme et conscience se compénètrent dans l'unité de la vie instinctive, les mêmes influences modifient aussi bien la conformation corporelle que les tendances psychiques. Par exemple, on élève dans les riches pâturages de la vallée de la Garonne, entre Castelsarrazin et Auvillar, des poulains qu'on va chercher tout jeunes dans

1. Rapporté par Et. Maigre qui cite d'autres faits du même genre : La nature et la genèse des instincts. Ann. psych. XIII, p. 234.

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